George Sand

Chapter 10

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J'ai vu, dans un repli des montagnes du Jura, une source que l'on appelle la Source bleue, à cause de sa couleur, qui reflète le paysage environnant, un coin du ciel ménagé au-dessus d'elle et peut-être aussi la nature de la pierre où elle a creusé sa coupe d'azur. Elle est calme, profonde, attirante comme par un charme magique. On ne peut voir cette source sans s'éprendre d'elle et adorer la Naïade qui la consacre; on la suit dans sa fuite à travers les prés voisins; elle s'excite par la pente à laquelle elle obéit; elle murmure avec fracas en descendant rapidement à travers son lit de cailloux; elle s'irrite et frémit, au bas du coteau, contre un rocher immobile et brutal qui lui barre le chemin; elle détourne de cette barrière sa colère et son cours, grondant encore, élargissant à chaque pas son onde grossie des torrents voisins qu'elle reçoit et qu'elle absorbe. Un instant, comme trop pleine des trésors amassés de ces eaux étrangères, elle passe par-dessus ses rives, elle s'épuise par ce débordement, elle va perdre une partie de ses flots inutiles autour d'îlots de sables dénudés; puis enfin, se recueillant par un dernier effort, elle se ramène en soi, elle s'offre apaisée à la contemplation des hommes, après avoir porté dans son cristal tant de paysages mobiles, tant de scènes variées des villes et des champs. C'est l'image du style de George Sand, toujours fidèle au mouvement intérieur de sa pensée, qu'il représente et dessine dans ses élans, dans ses agitations, comme dans ses soudains apaisements.

On a beau jeu pour nous dire qu'après quarante ou cinquante années, ce style, au moins dans certaines parties, a vieilli comme d'autres parties de l'oeuvre. Il y a, à la vérité, tout un attirail d'idées extérieures, de sentiments factices, de langage, propre à chaque génération et qui nous fait l'effet, quand nous le revoyons au grand jour, d'une toilette défraîchie, d'un habit hors d'usage. Cette loi de la décadence inévitable, qui ne touche qu'aux dehors du personnage humain, au choix passager qu'il a fait, à sa date, de certaines manières d'être ou de paraître, cette loi n'a pas épargné, chez Mme Sand, toute la partie sentimentale, le romanesque dans l'expression violente des sentiments ou l'invention des situations, l'invraisemblance exagérée des événements, l'emportement des thèses, la déclamation surabondante, l'excès d'un style trop lyrique, dont l'auteur lui-même souriait par moments; voilà les parties caduques et condamnées qui ont sombré pour toujours et qui, pour tout autre écrivain, auraient entraîné le reste de l'oeuvre dans un pareil et irréparable naufrage.

Mais ici quel désastre c'eût été que la perte de tant d'oeuvres en partie supérieures et de récits que le rayon de l'art a touchés! Que de choses resteront et renaîtront si un injuste oubli s'est un instant mépris sur elles! Tout ce qui est grâce aisée, création élégante, rêverie enchantée, sincérité de la passion, fantaisie merveilleuse, charme du style, tout cela ne mérite-t-il pas de vivre? Le temps fera de plus en plus sûrement son oeuvre, ici comme ailleurs. Et après ce travail d'élimination, qu'il accomplit avec une justesse infaillible sur chaque grande renommée, il proclamera avec un immortel honneur cette puissance d'invention, qui n'exclut pas la faculté d'analyse, mais qui lui crée un cadre merveilleux; il proclamera que, grâce à cette richesse inépuisable d'imagination et ce don expressif du style, George Sand est restée un poète qui a peu d'égaux, un des plus grands poètes de sa race et de son temps.

Nous sommes maintenant à même, à ce qu'il semble, de répondre à la question que nous posions à la première ligne de cette étude. Oui, on reviendra à Mme Sand, après quelques années de négligence et quelques éliminations nécessaires dans son oeuvre. Elle attirera de nouveau les générations nouvelles par l'éclat de cette poésie que nous avons essayé de définir. Quand elle ne servirait qu'à nous consoler, par quelques-unes de ses oeuvres, de l'excès et du débordement du naturalisme contemporain, elle aurait eu raison d'écrire, même pour nous, même pour ce qui s'appelle la postérité. Elle aura sa place marquée dans la renaissance infaillible du roman, du théâtre et de la poésie idéalistes qui conserveront longtemps une clientèle considérable dans l'humanité de demain et d'après-demain, quoi qu'on fasse pour comprimer cet élan de l'esprit.

Ce sont des moeurs nouvelles qui ont amené le roman à prendre une si grande place dans la vie moderne. Mais rien ne nous oblige à croire que cette place sera éternellement occupée par le roman naturaliste. Comme nous l'avons déjà dit, il y aura partage entre les deux théories opposées ou peut-être oscillation périodique de l'esprit public entre l'une et l'autre. Ce qui a fait la royauté littéraire du roman, c'est en grande partie l'ennui moderne, cette maladie que les générations des autres siècles, moins excitées et plus croyantes, n'ont pas connue au même degré que nous; c'est l'ennui, ce vide absolu de l'esprit et du coeur, qui est un trait irrécusable des hommes de notre temps. Autrefois on avait pour se distraire et s'occuper, dans les intervalles du travail quotidien, soit la passion de l'esprit et de la conversation, comme au XVIIIe siècle, soit les passions religieuses, comme au XVIIe siècle, la curiosité violemment excitée par la Réforme et la Renaissance, comme au XVIe. Aujourd'hui, quand la vie, surmenée par le travail des affaires, est contrainte au repos, quelle ressource lui reste dans ce vaste désert des idées qui représente le monde intellectuel ou moral pour la majorité des hommes? C'est le roman qui tient alors la place qu'occupaient autrefois les livres de controverse dans les siècles anciens ou les grandes questions de critique et de rénovation sociale au dernier siècle. Le développement exagéré de la vie positive a créé du même coup l'irrésistible besoin d'y échapper. Rien, non rien, même le désir de faire vite fortune et d'appliquer cette rapide fortune à de rapides plaisirs, ne prescrit contre certaines exigences de l'esprit. On a beau jeter en pâture à l'homme de ce temps les amusements ou les divertissements violents, on parvient bien à le distraire un instant, à le passionner pendant une heure ou deux; on attire toute son activité au dehors, on l'y excite, on l'y épuise. Et au même instant où on le croit le plus oublieux de son _moi_ intérieur, il échappe à ces prises du dehors; il fait de soudaines rentrées en lui; il y revient, tout fatigué du train de vie qu'il menait hier, qu'il mènera demain. Mais aussi, presque aussitôt, déshabitué depuis longtemps de penser, il s'effraye de cette solitude inanimée, de ce silence qu'il trouve en lui; il a oublié de remplir et d'orner de pensées solides ce fond intérieur de l'âme qu'il n'habite qu'à de rares intervalles. L'idéal philosophique ou religieux ne visite plus guère cette âme vouée aux divinités vulgaires et faciles. Les lettres sévères rebutent depuis longtemps ces esprits restés arides sous une couche de banale culture. Quelle ressource lui restera pour remplir un instant ce grand vide qui s'ouvre devant lui? Le théâtre et le roman, qui ne diffère du théâtre que par le développement de l'action concentrée sur la scène intérieure. D'ailleurs, le roman est toujours là, toujours à sa portée et sous sa main; il se prête à remplir certaines heures où l'homme, en tête-à-tête avec lui-même, ne sait que penser. Il prend telle oeuvre qui mène grand bruit, il la laisse, il la reprend à sa fantaisie. Le roman semble s'adapter de lui-même à ces intervalles inoccupés de la vie moderne; il remplit les repos de l'action ou des affaires, où l'homme, même le plus ordinaire, sent en lui je ne sais quelle vague lassitude ou quelle morne inquiétude qui ressemble à un besoin de penser.

Mais l'influence du roman ne s'arrête pas là; il n'est pas uniquement l'entretien et la distraction intellectuelle d'un grand nombre d'esprits vides ou médiocrement cultivés. Les intelligences les plus hautes elles-mêmes n'y échappent pas; c'est une sorte d'habitude qui s'est créée pour l'esprit. Je demandais à un philosophe distingué de ce temps quel était, d'ordinaire, le premier article qu'il lisait dans la _Revue des Deux Mondes_. Il me répondit avec ingénuité que c'était toujours par le roman qu'il commençait sa lecture. Le plus grave esprit de notre âge, celui qu'on se figurait, surtout dans les dernières années de sa vie, comme naturellement absorbé dans les plus hautes méditations philosophiques ou religieuses, M. Guizot, me disait qu'il travaillait dans la première partie de la journée, qu'il faisait une promenade selon le temps, et que, tous les jours de sa vie, il rentrait à quatre heures pour se faire lire un roman anglais. Mais c'est surtout dans la vie des jeunes gens et des femmes que le roman s'est introduit, imposé comme l'aliment principal de leur intelligence. On peut dire que, pour beaucoup, il est devenu la littérature unique.

C'est ici que se place naturellement un voeu, une espérance, si l'on aime mieux, en faveur de la renaissance de George Sand, comme un des maîtres injustement oubliés. Si l'on rêve pour le roman d'être autre chose que la distraction abaissée d'une intelligence en détresse, l'élément d'une curiosité vulgaire, s'il doit, comme les autres formes de l'art, racheter sa souveraineté par une fin élevée, la justifier, avoir un but, en un mot, ne serait-ce pas à la condition qu'il mît un peu d'idéal dans cette pauvre vie, si agitée en apparence, si surexcitée au dehors, bruyante à la surface, au dedans si terne et si morne? Ne serait-ce pas aller contre ce but que de proscrire cet idéal de la vie factice qui se joue devant notre imagination, comme on le proscrit avec tant de soin de la vie réelle? Et quel art est-ce donc, si c'en est un, de nous donner dans une succession de types avilis, de situations tour à tour ternes et violentes, de scènes triviales, de scandales odieux ou mesquins, sous prétexte d'études de moeurs, la représentation des réalités qui obsèdent notre vie de chaque jour, qui occupent et poursuivent nos regards? Il semble que le vice incurable du roman ainsi compris soit la négation même de sa fin légitime, qui est de relever l'homme, un instant, de toutes les tristesses et des misères, des trivialités et des ennuis de la vie quotidienne, de lui donner, pour quelques heures, l'illusion d'un monde où il puisse changer au moins le cours de ses idées et le train de ses soucis vulgaires, où les sentiments aient plus de force, les caractères plus d'unité, les passions plus de noblesse, l'amour plus d'élévation et de durée, le soleil plus d'éclat. Le roman anglais, qui s'est depuis longtemps acclimaté dans notre langue, et le roman russe, qui a fait récemment une entrée si superbe et triomphante dans notre littérature, sont beaucoup moins éloignés de cette conception qu'on ne le croirait. À un fond de réalisme, qui est dans les exigences toutes naturelles de l'esprit moderne, ces deux formes les plus récentes du roman, soit dans George Eliot, soit dans le comte Tolstoï, joignent tout un ensemble d'aspirations sévères et de poursuites élevées qui les rapprochent singulièrement, par certains points, de l'idéal que nous venons de décrire.

C'était aussi là, nous l'avons vu, l'idée que George Sand s'était faite du roman, au début de sa vie littéraire[12]. Transformer la réalité des caractères et des passions en l'élevant au-dessus des vulgarités et des laideurs, craindre avant tout de l'avilir dans le hasard des événements, qu'est-ce que cela, sinon chercher par tous les moyens l'expression la plus complète et la plus saisissante du rêve de la vie, verser quelques rayons d'idéal dans notre triste et pâle existence? N'est-ce pas là de l'art, du vrai, du grand art? Notre vie est dure ici-bas, dit George Sand, et nous n'y pouvons jamais être assez contents de nous ni des autres pour ne pas désirer de rêver tout éveillés.--Personne, plus et mieux qu'elle, et d'une main plus prodigue, n'a semé sur nous les enchantements de ce rêve. Nous ne pourrons jamais nous soustraire à cette soif de fiction, à moins que notre monde ne se transforme en une sorte de paradis où l'idéal d'une vie meilleure ne sera plus possible. En attendant, nous aspirerons toujours à sortir de nous-mêmes; toujours notre imagination fera son charme et son ivresse de ce breuvage délicieux, la poésie sous les formes variées de l'art, le poème, le théâtre ou le roman. Que deviendrai-je si, à la place du breuvage exquis, votre main impitoyable me verse une seconde fois le breuvage vulgaire dont je suis rassasié? C'est la gloire de George Sand d'avoir, dans sa longue carrière, toujours échappé à ce péril, et toujours épargné à ses amis inconnus cet affreux déboire. Sur ce point-là, au moins, elle ne les a jamais trompés.

NOTES:

[Note 8: «On a prétendu que, dans ce roman, j'avais peint le caractère de Chopin avec une grande exactitude sous le nom du prince Karoll. On s'est trompé, parce que l'on a cru reconnaître quelques-uns de ses traits, et, procédant par ce système, trop commode pour être sûr, on s'est fourvoyé de bonne foi.» (_Histoire de ma vie_, t. X, p. 231.)]

[Note 9: _Revue des Deux Mondes, Revue littéraire_, 1er janvier 1887.]

[Note 10: «_Roman_, veut dire, au moyen âge, composition en langue romane, c'est-à-dire en français, et spécialement, comme les compositions le plus en honneur sont les chansons de geste, il prend le sens de chanson de geste. À la fin du moyen âge, il veut dire successivement chanson de geste mise en prose (roman de chevalerie), histoire en prose de quelques grandes aventures imaginaires, puis histoire en prose de quelques aventures inventées à plaisir, et finalement récit inventé à plaisir. Qu'on aille retrouver dans cette dernière évolution de sens la poésie écrite en roman!» (A. Darmesteter, _la Vie des mots_, p. 16).]

[Note 11: M. Jules Lemaître, _Revue Bleue_, 8 janvier 1887.]

[Note 12: Voir chapitre II]

CHAPITRE V

LA VIE INTIME À NOHANT

LA MÉTHODE DE TRAVAIL DE GEORGE SAND

SA DERNIÈRE CONCEPTION DE L'ART

Avant de prendre congé de George Sand, nous voudrions l'étudier un instant dans sa vie intime et l'y saisir d'un coup d'oeil rétrospectif. Quand cette étude n'est pas faite, on n'a jamais la notion complète d'un écrivain, surtout si cet écrivain est une femme. Cette vie ne commence véritablement qu'à l'époque de l'établissement définitif à Nohant, où George Sand se fixa en 1839, après le voyage en Suisse avec Liszt et Mme d'Agoult, et une retraite de quelques mois à Majorque, avec Chopin, le grand artiste déjà bien malade. Il y eut encore, ici et là, plusieurs séjours provisoires à Paris, pour l'éducation des enfants, Maurice et Solange; mais dès ce moment-là, c'est Nohant qui est devenu son séjour habituel, son centre d'action; c'est là que son existence est fixée et qu'elle a pu réaliser son rêve, l'idée d'une vie arrangée pour elle, ses enfants et ses amis. C'est là que se développe et s'achève, dans un cadre fixe et familier, ce que je pourrais appeler la _dernière manière_ de George Sand, sur laquelle nous voudrions arrêter et retenir l'attention du lecteur.

Nous devons rappeler cependant quelques traits de la vie antérieure, celle qui a été l'objet ou le prétexte de tant de légendes. Se souvient-on, à ce propos, du joli conte d'Alfred de Musset, l'_Histoire d'un merle blanc_? C'était une bien vieille histoire que celle qui s'était passée vers 1833 et 1834 à Paris et à Venise. Mais elle marque bien l'origine et le point de départ de cette vie d'abord si fantasque et livrée à l'aventure. On trouve tout, même l'histoire des autres dans cette fantaisie, quelque peu arrangée, mais transparente, du poète racontant les malentendus qui l'accueillent à son entrée dans la vie, les malveillances qu'il subit dans sa famille même, à cause de son plumage et de son ramage inusités, les accidents et les déceptions de tout genre qui lui font sentir chaque jour combien il est pénible, bien que glorieux, d'être en ce monde «un merle exceptionnel»!

Après plusieurs aventures dont il est sorti perdant chaque fois beaucoup de ses illusions et un peu de ses plumes, il rencontre enfin sa consolation sous la forme de la merlette de ses rêves, de la merlette idéale. «Acceptez ma main sans délai; marions-nous à l'anglaise, sans cérémonie, et partons ensemble pour la Suisse.--Je ne l'entends pas ainsi, me répondit la jeune merlette; je veux que mes noces soient magnifiques et que tout ce qu'il y a en France de merles un peu bien nés y soient solennellement rassemblés.» Le mariage se fait, malgré tout, à l'_anglaise_, mais avec un grand concours d'artistes emplumés, et l'on part pour la Suisse, Venise ou autres lieux. «J'ignorais alors que ma bien-aimée fût une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque temps; elle alla même jusqu'à me montrer le manuscrit d'un roman où elle avait imité à la fois Walter Scott et _Scarron_. Je laisse à penser le plaisir que me causa une si aimable surprise.... Dès cet instant nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poèmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là.... Il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne ni de faire un plan avant de se mettre à l'oeuvre. C'était le type de la merlette lettrée.» Bien des traits sont justes dans cette esquisse; un seul détonne avec la physionomie de la _romancière_. À aucune époque sa plume, libre dans le domaine des idées, ne s'abaissa à la caricature ni à la parodie. Nous comprenons que la merlette lettrée ait rappelé à son ami Walter Scott et ses larges et puissants récits; mais nous sommes stupéfaits quand nous voyons le satirique injuste joindre à ce nom celui de Scarron. Même dans ses plus grandes hardiesses de pensée, Lélia resta Lélia, et jamais une équivoque ni une plaisanterie cynique n'alourdit ou n'effleura son aile, amie du grand vol et de la lumière.

Nous ne raconterons pas la fin de l'histoire, dont on peut voir la contre-partie dans _Elle et Lui_. Elle est triste dans les deux récits; elle l'avait été dans la réalité, et tout le monde la sait à peu près, ce qui suffit. C'est affaire à la chronique d'entrer dans ce genre d'intimité, bien au delà de ce qui est nécessaire. Nous avons voulu seulement marquer, sans insister, la place d'une première George Sand, très prompte à se prendre et aussi à se déprendre, mettant tout son enjeu dans une passion, l'y perdant en belle joueuse, guérissant de chaque passion, mais non du jeu lui-même, apportant en ces diverses tentatives une sorte de naïveté incorrigible et de bonté facile, mêlant à ces cultes changeants des cultes épisodiques pour tel art ou telle science, la poésie avec l'un, la musique avec l'autre, la philosophie avec un troisième. C'est celle dont l'image s'est imposée à l'esprit de ses contemporains, dans l'ivresse de la jeunesse et des premiers triomphes, celle qui vivait tantôt en étudiant ou en artiste, tantôt en pèlerin, sous des habits d'homme, dans le quartier Latin ou sur toutes les routes de l'Europe et particulièrement sur les grands chemins de la bohème et autres pays imaginaires, abandonnant sa vie aux hasards des bons ou des mauvais gîtes, à la camaraderie des voyageurs de rencontre, dont elle illumine un instant le personnage des feux de son imagination, dont elle partage ou subit l'aventureuse hospitalité, les étranges fantaisies, les passions irréparables. Henri Heine, qui l'a vue souvent à la fin de cette période (de 1833 à 1840), nous a laissé d'elle un vif portrait, qui doit être ressemblant: «son visage peut être nommé plutôt beau qu'intéressant, disait-il; la coupe de ses traits n'est cependant pas d'une sévérité antique, mais adoucie par la sentimentalité moderne, qui répand sur eux comme un voile de tristesse. Son front n'est pas haut, et sa riche chevelure du plus beau châtain tombe des deux côtés de la tête jusque sur ses épaules. Ses yeux sont un peu ternes, doux et tranquilles. Elle n'a pas un nez aquilin et émancipé, ni un spirituel petit nez camus. Son nez est simplement un nez droit et ordinaire. Autour de sa bouche se joue habituellement un sourire plein de bonhomie, mais qui n'est pas très attrayant; sa lèvre inférieure, quelque peu pendante, semble révéler une certaine fatigue. Son menton est charnu, mais de très belle forme. Aussi ses épaules, qui sont magnifiques.... Sa voix est mate et voilée, sans aucun timbre sonore, mais douce et agréable.... Elle brille peu par sa conversation. Elle n'a absolument rien de l'esprit pétillant des Françaises ses compatriotes, mais rien non plus de leur babil intarissable. Avec un sourire aimable et parfois singulier, elle écoute quand d'autres parlent, comme si elle cherchait à absorber en elle-même les meilleures de vos paroles.... Cette particularité est un trait sur lequel M. de Musset appela un jour mon attention. «_Elle a par là un grand avantage sur nous autres_», me dit-il[13]» Et le portrait continue tranquillement sur ce ton modéré, égayé par quelques-unes de ces épigrammes dont l'auteur ne pouvait pas s'abstenir longtemps.

Pour ce premier portrait, il semble qu'il n'y ait plus à y revenir. La seconde partie de cette vie, de beaucoup la plus longue d'ailleurs, nous offre cet intérêt particulier, que c'est elle-même, par son propre choix, qui l'organise et la gouverne, «qui la soustrait, autant que possible, au hasard des événements ou au caprice des affections». Suivons-la, quand elle est définitivement retirée de la vie d'aventure, de l'existence errante et sans foyer, dans l'intimité de Nohant, dont elle a si chèrement racheté les reliques et les souvenirs, où elle recueille ses enfants, où elle les voit grandir, où elle les marie, où plus tard sa joie profonde et calme de jeune aïeule se répandra sur la tête de ses petits-enfants sans suspendre un seul instant sa production incessante, sans gêner cette prodigalité d'un talent qui remplit près d'un demi-siècle de ses inventions et de ses rêves, de ses idées ou de ses passions, qui charme ou qui épouvante, qui remue l'âme de cinq à six générations. Car c'est un trait à noter que le silence, cette forme de l'oubli, n'a commencé pour elle qu'après sa mort. Tout le temps qu'elle a vécu, elle a écrit, et par là elle a puissamment agi sur ses contemporains; c'est agir assurément que d'agiter ainsi les esprits d'un temps, d'inquiéter les consciences, d'y produire ces grands mouvements de sympathie ou d'antipathie qui sont les flux et les reflux de l'opinion publique. Et qui l'a fait plus que George Sand dans ce siècle?

Elle s'est peinte elle-même dans cette seconde partie de sa vie, presque sans y penser, au moyen de sa _Correspondance_, bien plus instructive à cet égard que l'_Histoire de ma vie_, qui s'arrête brusquement au plus beau moment de sa carrière littéraire. C'est la _Correspondance_, et surtout la partie très copieuse qui s'étend sur les vingt-cinq dernières années, que nous avons relue pour confronter les impressions de l'auteur avec nos souvenirs, ceux que nous avons emportés d'une visite que nous fîmes à Nohant, au mois de juin 1861.

Vers cette époque déjà lointaine, George Sand écrivait à l'un de ses amis, en l'engageant à venir la voir: «Nous avons encore de belles journées ici. Notre climat est plus clair et plus chaud que celui des environs de Paris; Le pays n'est pas beau généralement chez nous: terrain calcaire, _très frumental_, mais peu propre au développement des grands arbres; des lignes douces et harmonieuses; beaucoup d'arbres, mais petits; un grand air de solitude, voilà tout son mérite. Il faudra vous attendre à ceci, que mon pays est, comme moi, insignifiant d'aspect. Il a du bon quand on le connaît; mais il n'est guère plus opulent et plus démonstratif que ses habitants.»