George Sand

Chapter 1

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LES GRANDS ÉCRIVAINS FRANÇAIS

GEORGE SAND

PAR E. CARO DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET C^[ie] 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1887

GEORGE SAND

CHAPITRE PREMIER

LES ANNÉES D'ENFANCE ET DE JEUNESSE

DE GEORGE SAND

LES ORIGINES ET LA FORMATION DE SON ESPRIT

«On ne lit plus George Sand», nous dit-on. Soit; mais, ne fût-ce que pour l'honneur de la langue française, on reviendra, nous le croyons, sinon à toute l'oeuvre, du moins à une partie de cette oeuvre épurée par le temps, triée avec soin par le goût public, supérieure aux vicissitudes et aux caprices de l'opinion. Quand on nous a demandé de rassembler nos souvenirs sur cet auteur et de les faire revivre dans ce temps si étrangement dédaigneux et si vite oublieux, on est allé au-devant d'un secret désir que nous avions de faire appel, un jour ou l'autre, à nos impressions d'autrefois, de les ranimer par une nouvelle lecture, de les produire à la lumière en les rectifiant et les tempérant par l'expérience acquise et la comparaison. Sand! cette syllabe magique résumait pour nous des journées de rêveries délicieuses et de discussions passionnées. Elle représente tant de passions généreuses, tant d'aspirations confuses, de témérités de pensée, de découragements profonds, d'espérances surhumaines mêlées à l'élégante torture du doute! c'était en une seule conscience, en une seule imagination, une partie d'une génération qui se tourmentait vaguement au milieu d'un état de choses prospère et tranquille en apparence, aux approches de 1848, comme si la tranquillité un peu monotone des événements était une excitation à désirer autre chose, à souhaiter l'émotion, à se précipiter dans l'inconnu des faits ou des idées: génération heureuse, en somme, bien que déjà remuée par des pressentiments obscurs. Une vague idée de réforme ou de rénovation sociale, plus ardente que précise, planait dans beaucoup d'esprits, agités sans trop savoir pourquoi. C'était le temps où un jeune homme «ayant le tourment des choses divines», comme disait George Sand, pouvait se donner la joie d'entendre, dans la même journée, les appels splendides de Lacordaire à Notre-Dame, et, le soir, l'émouvante voix de Mlle Rachel au Théâtre-Français dans quelque grande tragédie, ou bien encore s'enivrer de la prose exquise et presque rythmée d'Alfred de Musset, révélé sur la même scène. On lisait quelque grande et profonde poésie de Victor Hugo sur la mort récente de sa fille; on discutait sur tel ou tel portrait des _Girondins_ de Lamartine; on dévorait _la Mare au Diable_, ce petit chef-d'oeuvre de poésie rustique qui rachetait par son charme l'erreur prolixe du _Meunier d'Angibault_.

C'était un temps saturé d'idées et d'émotions, singulièrement caractérisé par un de ces grands poètes qui disait alors: «La France s'ennuie», et, chose plus singulière, qui le lui faisait croire, confondant l'ennui avec la secrète fermentation des esprits, mécontents du présent qui ne leur donnait pas assez d'émotions.

Je prends les années déjà lointaines de 1846 et 1847, parce qu'elles marquent l'apogée d'influence et de gloire où s'éleva le nom de George Sand, une gloire formée dans la tempête. On n'a pas perdu le souvenir des polémiques exaltées dont George Sand était alors l'occasion ou le prétexte. Doit-on s'étonner, si l'on y réfléchit, que cette renommée brillante et orageuse oscillât, au souffle des opinions contraires, entre l'admiration et l'anathème? Bien peu d'esprits gardaient la mesure à son égard. C'étaient tantôt des fureurs justicières et vengeresses contre une réformatrice audacieuse, tantôt une idolâtrie lyrique comme les oeuvres qui en étaient l'objet, une acclamation bruyante en l'honneur des idées et des principes confondus, dans une sorte d'apothéose déréglée, avec la puissance de l'inspiration et la beauté du style. Toutes ces passions sont bien tombées aujourd'hui. Il y a place maintenant, à ce qu'il semble, au milieu d'une indifférence réelle ou affectée, pour un jugement plus impartial, peut-être pour une admiration mieux raisonnée et plus libre. En tout cas, s'il est vrai que ce soit l'oubli qui ait fait disparaître également les deux partis, celui de l'injure et celui de la louange à outrance, s'il est vrai qu'on ne lise plus même les oeuvres qui ont été le prétexte enflammé de tant de jugements contradictoires, notre étude aura un mérite, celui d'une exploration dans des régions devenues inconnues, quelque chose comme un voyage de découvertes.

De cette année de 1847 remontons de quelque quinze ou seize ans en arrière, vers la fin de l'hiver de 1831, où George Sand vint s'installer à Paris avec le berceau de sa fille et son très léger bagage, quelques cahiers griffonnés à Nohant au milieu du bruit des enfants, sans une connaissance, sans un appui dans le monde des lettres, au milieu de ce vaste désert d'hommes, dont plusieurs étaient des concurrents redoutables, armés pour la lutte et prêts à défendre contre la nouvelle venue tous les accès des librairies, des journaux et des revues. J'ai essayé souvent de me représenter l'état d'esprit de la baronne Aurore Dudevant, quand, à l'âge de vingt-sept ans, elle vint tenter l'avenir dans l'ignorance complète de ses forces, transfuge volontaire de la maison et de la vie conjugales, prête à faire pour son compte, et peut-être aussi pour l'instruction des autres, l'épreuve de ce grand problème, l'indépendance absolue de la femme. Quelle nature déjà complexe! Que d'influences contradictoires s'étaient croisées et mêlées en elle! À la voir à sa table de travail, dans sa mansarde du quai Saint-Michel, affublée de sa redingote en gros drap gris, ou bien encore à la suivre avec ses amis berrichons au restaurant Pinson, à l'estaminet, aux musées, aux concerts, au parterre des théâtres le soir des premières représentations, naïvement curieuse de tout ce qui intéressait alors la jeunesse intelligente, de tous les événements littéraires et politiques des assemblées, des clubs et de la rue, qui donc reconnaîtrait dans cet étudiant quelque peu tapageur l'élève mystique du couvent des Anglaises, l'humble et douce amie de la soeur Alicia, ou bien encore la pastoure des champs du Berry, l'aventureuse et rêveuse enfant des bruyères et des bois? Ce petit jeune homme déluré qui fait le soir de si gaies promenades dans le quartier Latin avec une troupe de camarades, sous la conduite d'un très vieux jeune homme vaniteux, Henri Delatouche, le chef de la bohème littéraire de ce temps,--cet observateur vagabond, ce novice romancier, c'est une femme, très sérieuse au fond, qui a connu déjà de mortelles tristesses, qui a beaucoup vécu par la douleur, si la douleur fait vivre, qui a souffert dans toutes ses affections intimes, qui a été meurtrie par tous les liens de la famille; ces liens étaient même devenus pour elle un supplice insupportable par la fatalité des circonstances et sans doute aussi par cette autre fatalité que chacun porte en soi et dont chacun est l'industrieux et cruel artiste. Elle vient essayer de se refaire à Paris une existence nouvelle, en dehors de toutes les lois de l'opinion et de tous les instincts de son sexe. Elle veut mettre la nature elle-même dans son jeu et la contraindre à son caprice; elle _virilise_ autant qu'elle peut sa manière de vivre, son costume, ses goûts, ses opinions, son talent. Elle va essayer de toutes les doctrines qui circulent à travers le monde, qui lui font espérer un meilleur avenir pour l'humanité; elle a toutes les curiosités intellectuelles; elle va les expérimenter sur le vif; elle a l'impatience généreuse et déréglée du vrai absolu, et ce qu'elle a conçu comme vrai, elle n'imagine pas qu'on puisse l'ajourner un seul instant.

Déjà, à vingt-sept ans, que de régions d'idées n'a-t-elle pas explorées, en les traversant toutes sans se satisfaire et s'arrêter dans aucune! Comme Wilhelm Meister, elle peut compter ses années d'apprentissage, et d'un apprentissage si rude! L'_Histoire de ma vie_[1] nous les fera parcourir, et nous suivrons, dans cet itinéraire exact, plus d'un sentier douloureux. Nous saisirons là, en même temps, les sources mystérieuses d'où jaillit son imagination naissante.

La première de ces sources, c'est à son origine même qu'il faut la rapporter. George Sand resta toute sa vie dans une dépendance assez étroite des influences qui pesèrent sur son berceau.

Fille du peuple par sa mère, fille de l'aristocratie par son père, elle devait, dit-elle, la plupart de ses instincts à la singularité de sa position, à sa naissance _à cheval_, comme elle le disait, sur deux classes, à son amour pour sa mère, contrarié et brisé par des préjugés qui l'ont fait souffrir ayant qu'elle pût les comprendre, à son affection non raisonnée pour son père, esprit frondeur et romanesque, qui, dans un intervalle de sa vie militaire, ne sachant que faire de sa jeunesse, de sa passion, de son idéal, se donne tout entier à un amour exclusif et disproportionné qui le met en lutte, dans sa propre famille, contre les principes d'aristocratie, contre le monde du passé; enfin à une éducation qui fut tour à tour philosophique et religieuse, et à tous les contrastes que sa propre vie lui a présentés dès l'âge le plus tendre. Elle s'est formée au milieu des luttes que le sang du peuple a soulevées dans son coeur et dans sa vie, «et si plus tard certains livres firent de l'effet sur elle, c'est que leurs tendances ne faisaient que confirmer et consacrer les siennes». Ajoutez à ces sentiments de solidarité et d'hérédité irrésistibles les tiraillements douloureux, les déchirements mêmes du coeur que lui imposent de cruels malentendus, perpétuellement balancée entre les emportements de sa mère et les mépris à peine dissimulés de sa grand'mère; véritable enfant de Paris, imbue des préjugés d'une race à laquelle elle n'appartenait cependant que d'un côté, on comprend à quelle école cette âme ardente, souvent muette par contrainte, fut soumise et quel fonds d'amertume elle dut amasser en elle contre cette différence des classes dont souffrit cruellement son enfance. À ce point de vue, la lecture des premiers volumes de l'_Histoire de ma vie_ est singulièrement instructive et nous fait pénétrer dans les premières impressions auxquelles s'éveilla cette existence, bizarrement divisée, dès qu'elle prit conscience d'elle-même. De là ce qu'elle appela plus tard ses instincts égalitaires et démocratiques, qui ne furent que l'explosion de vieilles rancunes et de souffrances intimes, qui dataient de loin. Quand elle lut, encore enfant, les _Battuécas_ de Mme de Genlis, un roman innocemment socialiste (sans que le nom fût encore prononcé), ce fut l'institutrice et l'amie des rois qui révéla à l'enfant rêveuse une partie de ses idées futures. Elle en resta toujours là, avec une naïveté que l'âge ne corrigea pas, à travers des lectures et des formules nouvelles qui amenèrent cette naïveté à déclamer plus d'une fois toujours très sincèrement, mais un peu au hasard.

Cependant, son imagination travaillait sans cesse, silencieusement et activement. Plus tard elle en retrouvait la trace et l'action naissante dans les souvenirs les plus lointains de sa vie. La vie d'imagination, disait-elle, avait été toute sa vie d'enfant. Elle se rappelait fort bien le moment où le doute lui était venu sur l'existence du père Noël, le grand distributeur de cadeaux à l'enfance. Elle le regrettait sincèrement. La première journée où l'enfant doute est la dernière de son bonheur naïf. «Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant, c'est procéder contre les lois mêmes de sa nature. L'enfant vit tout naturellement dans un milieu pour ainsi dire surnaturel, où tout est prodige en lui, et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la première vue, lui sembler prodigieux.» L'enfance elle-même, la naissance encore si voisine d'elle, ce flot de sensations qui lui apportent la nouvelle d'un monde inconnu, tout cela n'est-il pas un cours continu de merveilles? George Sand combat, en toute occasion, la chimère de Rousseau, qui veut supprimer le merveilleux sous prétexte de mensonge. Laissez faire la nature, elle sait son métier. Ne devancez rien. «On ne rend pas service à l'enfant en hâtant sans ménagement et sans discernement l'appréciation de toutes les choses qui le frappent. Il est bon qu'il la cherche lui-même et qu'il l'établisse à sa manière durant la période de sa vie où, à la place de son innocente erreur, nos explications, hors de portée pour lui, le jetteraient dans des erreurs plus grandes encore, et peut-être à jamais funestes à la droiture de son jugement et, par suite, à la moralité de son âme.»

Elle était née rêveuse; tout enfant, elle se perdait dans des extases sans fin qui l'isolaient du monde entier. L'habitude contractée, presque dès le berceau, d'une rêverie dont il lui était impossible plus tard de se rendre compte, lui donna de bonne heure l'_air bête_. «Je dis le mot tout net parce que toute ma vie, dans l'enfance, au couvent, dans l'intimité de la famille, on me l'a dit de même, et qu'il faut bien que ce soit vrai.» Ces crises de rêverie prenaient quelquefois une durée et une intensité extrêmes, comme il arriva dans les jours qui suivirent la mort de son père (elle avait alors quatre ans). Quand elle se fut fait une vague idée de ce que c'est que la mort, elle resta des heures entières assise sur un tabouret aux pieds de sa mère, ne disant mot, les bras pendants, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte: «Je l'ai souvent vue ainsi, disait sa mère pour rassurer la famille inquiète; c'est sa nature; ce n'est pas bêtise. Soyez sûre qu'elle rumine toujours quelque chose.» Elle _ruminait_, en effet; c'était la forme habituelle d'une pensée active déjà. Elle a peint en traits expressifs ce premier travail tout intérieur de son imagination. De son propre mouvement, dans cette période de sa vie commençante, elle ne lisait pas, elle était paresseuse par nature et avec délices; elle avouait qu'elle n'avait pu se vaincre plus tard qu'avec de grands efforts. Tout ce qu'elle apprenait par les yeux et par les oreilles entrait en ébullition dans sa petite tête, elle y songeait au point de perdre souvent la notion de la réalité et du milieu où elle se trouvait. Avec de pareilles dispositions, l'amour du roman, sans qu'elle sût encore ce que c'était que le roman, s'empara d'elle avant qu'elle eût fini d'apprendre à lire. Elle composait des histoires interminables en les jouant avec sa soeur Caroline ou sa petite compagne Ursule. C'était une sorte de pastiche de tout ce qui entrait dans sa petite cervelle, mythologie et religion mêlées, dans la singulière éducation que lui donnait sa mère, artiste et poète à sa manière, «qui lui parlait des trois Grâces ou des neuf Muses avec autant de sérieux que des vertus théologales ou des vierges sages», en amalgamant les contes de Perrault et les pièces féeriques du boulevard, «si bien que les anges et les amours, la bonne vierge et la bonne fée, les polichinelles et les magiciens, les diablotins du théâtre et les saints de l'Église produisaient dans sa tête le plus étrange gâchis poétique qu'on puisse imaginer».

Cette fermentation d'images qui se réalisaient en scènes fantastiques au dedans d'elle-même et qu'elle essayait de réaliser mieux encore dans ses jeux au dehors, se modifiait, mais ne disparaissait pas quand elle passait du petit appartement de la rue Grange-Batelière, où elle demeurait à Paris avec sa mère, à la maison de Nohant, qui appartenait à Mme Dupin. Là c'était une tout autre existence, de tout autres aliments pour la vie _ruminante_. En dehors des heures d'étude, où elle n'apportait qu'une régularité extérieure, elle vivait volontiers en compagnie des petits paysans du voisinage, dans les _pâtureaux_ où ils se réunissaient autour de leur feu, en plein vent, jouant, dansant ou se racontant des histoires à faire peur. Elle s'animait, elle s'exaltait de leurs terreurs. «On ne s'imagine pas, disait-elle en se rappelant cette période de son enfance, ce qui se passe dans la tête de ces enfants qui vivent au milieu des scènes de la nature sans y rien comprendre, et qui ont l'étrange faculté de voir par les yeux du corps tout ce que leur imagination leur représente.» C'est là qu'elle s'essayait de bonne foi à ce genre d'hallucination particulière aux gens de la campagne, guettant l'apparition de quelque animal fantastique, le passage de la _grand'bête_ que presque tous ses petits compagnons avaient vue au moins une fois. Elle était la première aux contes de la veillée, lorsque les chanvreurs venaient broyer le chanvre à la ferme. Malgré toute la bonne volonté qu'elle y mit, elle déclare qu'elle ne put jamais obtenir la moindre vision pour son compte; elle ne put réussir à être complètement dupe d'elle-même; mais l'ébranlement de l'imagination et des nerfs persistait; elle en ressentait une sorte de frémissement et de volupté; toute sa vie elle aima à raviver le plaisir frissonnant que lui donnaient les émotions de ce genre. De toutes ces inventions rustiques qu'elle recueillait avidement, de ces visions du soir qu'elle sollicitait dans la campagne, il y avait juste de quoi troubler un instant sa cervelle et lui ravir quelques heures de sommeil. Au fond, ce n'étaient que des matériaux qu'elle amassait dans son magasin d'images; elle les accumulait dans son incessante rêverie, pour l'oeuvre future dont elle n'avait pourtant aucune idée; elle était artiste déjà et se dédoublait comme le font les artistes, à la fois auteur et acteur dans ces petits drames qu'elle se jouait à elle-même. Plus tard elle consacra des études nombreuses à ce genre de littérature, la littérature de la peur, qu'elle avait expérimentée sur elle-même, le _Diable aux champs_, les _Contes d'une grand'mère_, les _Légendes rustiques, le Drac_, etc., etc. Elle avait fini par se faire, sur ce sujet, une érudition très curieuse dont elle s'amusait non sans un peu de frayeur. L'élément fantastique lui semblait être une des forces de l'esprit populaire. Elle se plaisait surtout à le saisir chez des populations qui ne semblent pouvoir réagir que par l'imagination contre la rude misère de leur vie matérielle. Le _Kobold_ en Suède, le _Korigan_ en Bretagne, le _Follet_ en Berry, l'_Orco_ à Venise, le _Drac_ en Provence, il y a peu de ses romans d'aventures qui ne garde quelque souvenir de ces noms, quelque impression de ce genre, et qui ne soit une de ses rêveries d'enfance continuée.

C'est ainsi qu'elle prélude à ce songe d'âge d'or, à ce mirage d'innocence champêtre qui la prit dès l'enfance et la suivit jusque dans l'âge mûr. Malgré ces préoccupations assez sombres, elle n'était pas triste pourtant; elle avait ses heures de franche, d'exubérante gaieté. Sa vie d'enfance et d'adolescence fut une alternative de solitude recueillie et d'étourdissement complet. Au sortir de ses longues rêvasseries, elle se livrait avec une sorte d'ivresse à des amusements très simples et très actifs qui faisaient le plus singulier contraste aux yeux des personnes habituées à la voir vivre. C'étaient «les deux faces d'un esprit porté à s'assombrir et avide de s'égayer, peut-être d'une âme impossible à contenter avec ce qui intéresse la plupart des hommes, et facile à charmer avec ce qu'ils jugent puéril et illusoire.... Je ne peux pas, disait-elle, m'expliquer mieux moi-même. Grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion que j'étais tout à fait bizarre.»

Cette vie intérieure, qu'elle portait déjà si vive et si intense dans le secret de sa pensée, manqua prendre un autre courant et une direction toute nouvelle, grâce à un assez grave événement; ce fut une crise religieuse qui, vers la seizième année, se déclara chez elle. À la suite de déchirements de coeur qui se renouvelaient sans cesse et de quelques révélations maladroitement cruelles qui lui furent faites sur le passé de sa mère, Aurore avait résolu de renoncer à tout ce qui devait mettre dans l'avenir un plus grand intervalle entre sa mère et elle, qui vivaient généralement séparées; elle voulut renoncer à la fortune de sa grand'mère, à l'instruction, aux belles manières, à tout ce qu'on appelle _le monde_. Elle prit en horreur les leçons de son pédagogue Deschartres, dont elle a immortalisé plus tard la figure, les vanités, les ridicules et la rude honnêteté; elle se révolta, elle tourna à l'_enfant terrible_.

Mme Dupin, ne pouvant venir à bout de sa révolte, résolut de la mettre au couvent des Anglaises, qui était alors la maison d'éducation en vogue à Paris pour les jeunes filles de la haute société. La jeune pensionnaire, qui arrivait là le coeur brisé des dernières luttes entre sa mère et sa grand'mère, les deux êtres qu'elle chérissait le plus, se reposa délicieusement dans cet abri. Elle nous a raconté avec un charme exquis, dans l'_Histoire de ma vie_, son séjour au couvent, égayant son récit de quelques vifs portraits de soeurs et de pensionnaires, décrivant les moeurs et les habitudes, les salles d'étude et les chambres, nous intéressant à ces petits drames de la vie des religieuses, aux querelles des élèves, à leurs raccommodements, aux fautes et aux punitions encourues ou subies, à cette oisiveté errante dans les couloirs, dans les souterrains et sur les toits du couvent, à la recherche d'un secret qui n'avait jamais existé et de victimes imaginaires dont on ne savait pas même les noms, mais qu'on voulait délivrer d'une captivité romanesque. C'est déjà, en action, la conception qui se réalisera dans plusieurs de ses romans et qu'elle semble poursuivre sans cesse, les mystères de _la Daniella_, de _la Comtesse de Rudolstadt_, du _Château des Désertes_, de _Flamarande_ et de tant d'autres récits où l'invention se complique de surprises matérielles, de labyrinthes, de dédales d'architecture fantastique, et où l'on croirait assister à une secrète collaboration d'Anne Radcliffe avec un écrivain de génie. Il y a de ces idées fixes dans George Sand. Celle-là s'était annoncée de bonne heure.