Genièvre

Part 1

Chapter 13,835 wordsPublic domain

GENIÈVRE

PAR

ALFRED TENNYSON

POÈME TRADUIT DE L'ANGLAIS

PAR FRANCISQUE MICHEL

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES DE BORDEAUX

AVEC NEUF GRAVURES SUR ACIER

D'APRÈS

LES DESSINS DE GUSTAVE DORÉ

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77

1868

A

NAPOLÉON III

EMPEREUR DES FRANÇAIS

CE LIVRE

OEUVRE DU GÉNIE COMBINÉ

DE L'ANGLETERRE ET DE LA FRANCE

ET PRODUIT D'UNE AMITIÉ ENTRE LES DEUX PEUPLES

QUI DOIT SURTOUT SA FORCE

A UNE AUGUSTE IMPULSION

EST DÉDIÉ

PAR SON TRÈS-HUMBLE ET TRÈS-OBÉISSANT SERVITEUR

J. BERTRAND PAYNE

* * * * *

La Reine Genièvre avait fui la cour, et, dans la sainte maison d'Almesbury, assise, elle pleurait, sans personne auprès d'elle, si ce n'est une jeune novice. Une lampe basse brûlait entre elles deux d'un éclat rougi par le brouillard qui se répandait alentour; car, partout au dehors sous une lune invisible, quoique dans son plein, un brouillard blanc connue un linceul se collait au sol inanimé, et la terre était silencieuse.

C'est là que Genièvre s'était réfugiée. L'auteur de sa fuite était messire Modred. Cet homme, neveu du Roi et son plus proche parent, était toujours aux aguets les yeux fixés sur le trône, pareil à un animal rusé, prêt à s'élancer et n'attendant que l'occasion. Il s'efforçait d'amoindrir la popularité du Roi avec des sourires silencieux de dénigrement; il conspirait avec les seigneurs du Cheval blanc, païens de la postérité d'Hengist; il cherchait à bouleverser la Table ronde d'Arthur et à y souffler une discorde utile à ses perfides desseins, tous animés par une profonde haine pour Lancelot.

Or, il arriva qu'un matin, quand toute la cour vêtue de vert, sauf les plumes qui rivalisaient avec la fleur de mai, était allée, suivant son habitude, cueillir l'aubépine, à son retour, Modred, toujours vêtu de vert, tout yeux et tout oreilles, grimpa sur le haut du mur du jardin pour surprendre, s'il était possible, quelque scandale secret; il vit la Reine assise entre Énide, la meilleure personne de sa cour, et la roquette Viviane, la plus rusée et la plus méchante. Il n'en vit pas davantage; car messire Lancelot, passant par là, devina son dessein. Et de même que la main du jardinier enlève des choux une verte chenille, ainsi Lancelot arracha du mur élevé et du bosquet en fleur Modred par le talon et le lança comme un vermisseau sur le chemin; mais quand il eut reconnu le prince, quoique souillé de poussière, respectant le sang royal même dans un méchant homme, il s'excusa autant qu'il put, et cela, en vrai chevalier, sans raillerie: car dans ce temps-là, aucun chevalier de la noblesse d'Arthur ne se permettait un pareil jeu; mais si un homme était boiteux ou bossu, la raillerie lui était permise, comme faisant partie de sa difformité, par ceux que Dieu avait créés avec tous leurs membres et une belle taille; le Roi et sa Table ronde, tous lui répondaient avec douceur. Donc, messire Lancelot aida le prince à se relever. Celui-ci épousseta vivement deux ou trois fois ses genoux, sourit et s'en alla; mais, à dater de ce moment, la petite violence qui lui avait été faite rongea sou cœur et l'agita comme le vent aigu qui, tout le long du jour, agite un petit étang saumâtre autour d'une pierre sur la côte stérile.

Mais quand messire Lancelot en fit le conte à la Reine, d'abord elle rit légèrement se figurant la chute poudreuse de Modred; puis elle frémit comme la villageoise qui s'écrie: «Je tremble, quelqu'un marche à travers mon tombeau.»Elle rit de nouveau, mais plus faiblement; car en vérité elle entrevoyait que Modred, en animal rusé, suivrait les traces de sa faute jusqu'à ce qu'il l'eût trouvée, et que son nom serait à tout jamais un terme d'opprobre. A partir de cet instant, elle put rarement, dans la salle du palais ou ailleurs, affronter la figure étroite de Modred, son museau de renard, son sourire faux et ses yeux gris au regard persistant. Dès ce moment aussi les puissances qui veillent sur l'âme pour l'aider contre la mort qui ne peut mourir, et pour la sauver même à la dernière heure, commencèrent à la troubler et à la tourmenter. Souvent au milieu de la nuit, pendant que le Roi respirait avec placidité, des figures grimaçantes allaient et venaient devant elle durant des heures entières, souvent aussi, semblable à quelque bruit douteux de portes qui craquent, entendu par le veilleur dans une maison hantée, qui conserve la souillure du meurtre sur ses murs, une vague terreur la tenait éveillée; ou, si elle dormait, elle faisait un rêve accablant: il lui semblait qu'elle était au milieu de quelque vaste plaine en face d'un soleil couchant; de ce soleil s'élançait vers elle quelque chose d'affreux, et l'ombre fuyait à son approche jusqu'à ce qu'il parvint à Genièvre. Elle se retourna, et voici que l'ombre de la Reine, s'élargissant par la base et devenant de plus en plus noire, couvrit toute la terre, et les cités y brûlaient dans le lointain, et avec un grand cri elle s'éveilla. Tout ce trouble, loin de passer, ne fit que croître, jusqu'à ce que la figure placide du Roi sans reproche, et les honnêtes familiarités de la vie domestique, lui devinssent insupportables. Elle finit par dire: «O Lancelot, va-t'en dans ton pays; car si tu tardes, nous nous réunirons de nouveau, et si nous nous trouvons ensemble, quelque mauvaise chance fera éclater le scandale devant le peuple et le Roi, notre maître.»

Lancelot promettait toujours, mais il restait, et ils continuaient à se voir. Elle dit encore: «O Lancelot, si tu m'aimes, va-t'en.»Alors ils convinrent qu'une nuit où le bon Roi sérail absent, ils se réuniraient pour se séparer à jamais. Pâles d'amour, ils se rencontrèrent et se saluèrent; les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, ils s'assirent sur le bord de la couche royale, balbutiant et les yeux fixes: c'était leur dernière heure, l'ivresse des adieux. Modred amena ses créatures au pied de la tour pour lui servir de témoins. Il se mit à crier de toute sa force: «Sors, traître! tu es pris à la fin.»A ces mots, Lancelot, comme réveillé en sursaut, se précipita dehors semblable à un lion, sauta sur Modred et le lança la tête la première. Le malheureux tomba tout étourdi, ses gens le relevèrent et l'emportèrent, tout rentra dans le silence. La Reine prit alors la parole: «Voici la fin, dit-elle, et je suis déshonorée pour toujours.--A moi la honte, dit Lancelot; c'est moi qui ai péché; mais lève-toi et cherche un asile dans mon château fort de l'autre côté de la mer. C'est là que je te cacherai jusqu'à mon dernier jour, là qu'avec ma vie je te soutiendrai contre le monde.»Elle répondit: «Lancelot, veux-tu me soutenir ainsi? Non, vraiment, mon ami; car nous nous sommes fait nos adieux. Plût au ciel que tu pusses me cacher à moi-même! La honte est pour moi, car j'étais épouse et tu n'étais point marié. Néanmoins, lève-toi et fuyons; car je me retirerai dans un sanctuaire et j'y attendrai mon jugement.» Lancelot prit le cheval de la Reine, l'y plaça, et monta sur le sien; et ils chevauchèrent jusqu'à un endroit où la route se divisait en deux. Là, ils se donnèrent un baiser et se séparèrent en larmes; car, se conformant au moindre désir de la Reine, il retourna dans son pays. Pour elle, elle s'enfuit à Almesbury, et resta en route pendant toute une nuit, errant dans les solitudes et les bois qui commençaient à s'éclairer; pendant qu'elle fuyait, elle entendit les esprits de ces lieux murmurer, ou plutôt elle crut les entendre. Elle se répétait à elle-même «Trop Lard, trop tard! » jusqu'à ce que dans la fraîcheur qui précède le matin, le corbeau, comme une tache dans le ciel, élevant son vol croassa, et elle se dit en pensée: «Il épie quelque champ de carnage; car à ce moment les païens de la mer du Nord, attirés par les crimes et les frivolités de la cour, commencent à massacrer le peuple et à dépouiller le pays.»

A son arrivée à Almesbury, elle s'adressa aux nonnes et leur dit: «Mes ennemis me poursuivent; mais, ô paisibles sœurs, recevez-moi, donnez-moi un asile et ne demandez pas le nom de celle à qui vous le donnez, jusqu'à ce que le temps soit venu de vous le dire.»La beauté, la grâce, et l'influence qu'exerçait Genièvre opérèrent comme par un charme sur les religieuses, et elles s'abstinrent de l'interroger.

Ainsi la majestueuse Reine resta maintes semaines parmi les nonnes sans en être connue; elle ne se mêlait point à elles, ne leur révélait pas son nom, et, plongée dans son chagrin, elle ne pensait ni à se confesser ni à communier; elle ne se plaisait qu'avec la petite novice, qui, par son babil enfantin, lui faisait oublier ses peines. Mais voici qu'une nuit le bruit se répandit que messire Modred avait usurpé la couronne et s'était ligué avec les païens pendant que le Roi faisait la guerre contre Lancelot. Elle se dit: «Avec quelle haine le peuple et le Roi doivent-ils me haïr!»Elle mit sa tête dans ses mains sans proférer une parole, jusqu'à ce que la petite fille qui ne pouvait supporter le silence, le rompît en s'écriant: «Tard, si tard! Quelle heure pourrait-il bien être maintenant?»N'obtenant aucune réponse, elle se prit bientôt à fredonner un air que les nonnes lui avaient appris: «Tard, si tard!»La Reine l'entendant, leva les yeux et dit: «Ma fille, en vérité, si tu as envie de chanter, chante et détends mon cœur, afin que je puisse pleurer.»Alors, sans se faire prier davantage, l'enfant chanta: «Tard, tard, si tard! sombre et froide est la nuit. Tard, tard, si tard! mais nous pouvons entrer encore. Trop tard, trop tard! vous ne pouvez entrer maintenant.

«Nous n'avions pas de lumière, nous nous en repentons; quand il le saura, l'époux s'apaisera. Trop tard, trop tard! vous ne pouvez entrer maintenant.

«Pas de lumière, si tard! La nuit est sombre et froide! Oh! laissez-nous entrer, pour que nous puissions trouver de la lumière! Trop tard, trop tard! vous ne pouvez entrer maintenant.

«Ne vous a-t-on pas dit combien l'époux est aimable? Oh! laissez-nous entrer, quoique tard, pour baiser ses pieds! Non, non, trop tard! vous ne pouvez entrer maintenant.»

Voilà ce que chanta la novice, pendant que la triste Reine, la tête dans les mains, pleurait amèrement, se rappelant la pensée qui l'agitait quand elle vint pour la première fois. La petite novice lui dit alors en babillant: «Je vous en prie, noble dame, ne pleurez pas davantage; mais souffrez que mes paroles, les paroles d'un être si petit et qui ne sachant rien ne sait qu'obéir (et quand je ne le fais pas, on me donne une pénitence), vous consolent dans vos chagrins; car ils ne sont pas le fruit du mal: j'en suis bien sûre, moi, qui vois votre grâce mêlée de tendresse et votre grandeur; mais mettez dans la balance vos peines avec celles de notre seigneur le Roi, et vous trouverez que celles-là sont bien peu de chose en comparaison. Arthur est parti pour faire une guerre acharnée à messire Lancelot autour du château fort où il retient la Reine; et Modred, auquel il a tout confié, le traître... Ah! noble dame, le chagrin du Roi pour lui-même, pour la Reine et pour le royaume, doit être trois fois aussi fort qu'aucun des nôtres. Quant à moi, grâce aux saints, je ne fais pas partie des grands; s'il me vient un chagrin, je pleure en silence, et c'est fini. Personne ne le sait, et mes larmes m'ont fait du bien; mais quand même les peines des petits égaleraient celles des grands, cependant ce chagrin s'ajoute à ceux que les grands doivent supporter, de ne pouvoir pleurer derrière un nuage, quelque désir qu'ils aient du silence. Ici même, à Almesbury, on jase sur le compte du bon Roi et de la méchante Reine. Si j'étais un tel roi et que j'eusse une pareille épouse, je voudrais cacher ses fautes. Mais si j'étais ce roi, cela ne saurait être.»

La Reine alors, parlant à son triste cœur, murmura: «Cette enfant va-t-elle me tuer avec son innocent babil?»Mais elle répondit à haute voix: «Si ce traître déloyal a pris la place de son seigneur, ne dois-je point partager la douleur générale?

«--Sans doute, dit la jeune fille: c'est bien là une douleur de femme, car c'est une femme dont la vie déloyale a mis la confusion dans la Table ronde, fondée jadis à Camelot par le bon Roi Arthur, avant l'arrivée de la Reine, avec des signes et des miracles de toutes sortes.»

La Reine alors se prit à penser de nouveau: «Cette enfant va-t-elle me tuer avec son sot bavardage?»Mais, élevant la voix, elle lui dit: «O petite fille, renfermée entre les murs d'un cloître, que peux-tu savoir en fait de rois et de tables rondes? de signes, ou de merveilles autres que les signes et les simples miracles de ton couvent?»

A ces mots, la petite novice répliqua en babillant: «Oui en vérité, mais je le sais. Le pays était plein de signes et de merveilles avant l'arrivée de la Reine. Mon père me l'a dit, et lui-même était chevalier de la grande Table, depuis la fondation. Il venait du Léonnais, et il racontait que sur sa route, une heure ou peut-être deux après le coucher du soleil, au bas de la côte, il entendit une musique étrange. Il s'arrêta, et, se retournant, il vit le long de la côte solitaire du Léonnais des apparitions; chacune avait une étoile enflammée au-dessus de la tête, et aux pieds la lumière changeante de la mer; il vit sur les caps la flamme courir successivement dans le lointain jusque dans le cœur des riches contrées de l'Ouest. A cette clarté, la blanche sirène nageait; de robustes créatures à la poitrine humaine se tenaient sur les flots et envoyaient aux échos d'alentour les graves accents de leurs voix marines, auxquels répondaient les petits lutins des fentes et des crevasses, avec un son pareil à celui d'un cor lointain. Ainsi disait mon père... Oui vraiment, et de plus, le jour suivant, pendant qu'il traversait les sombres forêts, il vit lui-même trois esprits fous de joie s'élancer au bord de la route sur une grande fleur, qui trembla sous eux comme tremble le chardon lorsque trois linottes grises s'en disputent les graines; et encore le soir, devant son cheval, le cercle voltigeant des fées tournoyait et se dispersait, se reformait de nouveau pour se disperser encore, car tout le pays était plein de vie. Quand, à la fin, mon père arriva à Camelot, une ronde de danseurs aériens, se tenant par la main, se balançait autour de la lanterne allumée de la salle du palais, et dans la salle elle-même il y avait une fête comme personne n'en a jamais rêvé; car chaque chevalier se voyait servir, par des mains invisibles, le mets qu'il désirait, et même, disait mon père, dans les celliers deux joyeux lutins tout bouffis, à cheval sur les barriques, mettaient la main au robinet pour taire couler le vin. Telle était la joie des esprits et des hommes avant la venue de la Reine pécheresse.»

Genièvre dit alors, non sans amertume: «On était donc bien joyeux? Esprits et hommes, tous étaient donc de mauvais prophètes. Nul d'entre eux, pas même ton sage père, avec ses signes et ses merveilles, ne pouvaient-ils prévoir ce qui est arrivé an royaume?»

La novice repartit dans son jargon puéril: «Oui en vérité, un seul, un barde. Mon père dit qu'il avait chanté mainte noble chanson de guerre, même en présence d'une flotte ennemie, entre la côte escarpée et la vague qui approchait, et mains lais mystiques de vie et de mort sur le sommet brumeux des montagnes, lorsque autour de lui se penchaient les esprits des hauteurs, avec leurs cheveux baignés de rosée jetés en arrière comme la flamme. Ainsi disait mon père, et cette nuit le barde chanta les glorieuses guerres d'Arthur. Il chanta aussi le Roi connue un homme presque surhumain, et il raillait ceux qui l'appelaient le fils prétendu de Gorloïs. Personne, en effet, ne savait d'où il venait; mais après une tempête, lorsque la longue vague déferla avec le bruit du tonnerre sur les côtes de Bude et de Bos, il se leva un jour aussi calme que le ciel, et alors fut trouvé un enfant nu sur les sables du sombre Dundagil, à côté de la mer de Cornouailles. C'était Arthur. Il fut nourri jusqu'à ce que, par un miracle, il lui proclamé Roi. Le barde ajouta que son tombeau serait comme sa naissance, un mystère pour tous, et, que s'il pouvait trouver une femme aussi grande que lui, alors ce couple pourrait bien changer le monde. Mais, au milieu de son chant, le barde hésita, et sa main laissa échapper la harpe; il devint pâle, tourna sur lui-même, et serait tombé s'il n'eut été soutenu. Il ne voulut point raconter sa vision; mais le moyen de douter qu'il prévit l'intrigue criminelle de Lancelot et de la Reine?»

Genièvre se dit en elle-même: «Notre abbesse sainte nitouche et ses nonnes ont fait la leçon à cette petite fille pour se jouer de moi.»Elle courba la tête, ne prononça pas une parole. Ce que voyant, la novice en pleurs joignit les mains et maudit en babillant son propre babil; elle dit que les bonnes religieuses auraient plus d'une fois à réprimer l'intempérance de sa langue: «Et, chère dame, si je parais affliger une oreille trop triste pour m'écouter, et si je passe les bornes avec mon babil et les histoires que mon bon père me racontait, grondez-moi aussi, que je ne déshonore point la mémoire de mon père, dont les manières étaient si nobles, quoique lui-même dît qu'elles l'étaient moins que celles de messire Lancelot. Il est mort, tué dans un tournois, il y aura cinq ans l'été prochain, et il m'a laissée; mais des autres chevaliers qui restent, et des deux les plus renommés pour leur courtoisie (et je vous prie, grondez-moi si ma demande est indiscrète), dites-moi, s'il vous plaît, lequel avait les plus nobles manières pendant que vous viviez parmi eux, de Lancelot ou de notre seigneur le Roi?»

Alors la pale Reine leva les yeux et lui répondit: «Messire Lancelot, comme il sied à un noble chevalier, était gracieux pour toutes les dames, et, en bataille rangée ou dans une joute, il ne cherchait point à se faire valoir; le Roi agissait de même, et tous les deux étaient les hommes les plus distingués; car les manières ne sont point choses vaines, mais le fruit d'une nature loyale et d'une âme noble.

«--En vérité, dit la jeune fille, les manières sont-elles un si beau fruit? alors celles de Lancelot doivent être dix fois moins nobles, ce chevalier étant, suivant le bruit public, l'ami le plus déloyal qui soit dans le monde entier.»

A ces mots, la Reine fit une réponse pleine de tristesse: «Enfant resserrée dans les murs d'un cloître, que sais-tu du monde, de ses rayons et de ses ombres, de toutes ses richesses et de toutes ses misères? Si jamais Lancelot, ce très-noble chevalier, cessa un seul moment d'être noble, prie pour lui qu'il échappe au feu éternel, et prie pour celle qui l'y a entraîné.

«--En vérité, dit la petite novice, je prie pour tous les deux; mais je pourrais plutôt croire que les manières de messire Lancelot furent aussi nobles que celles du Roi, que de me faire à l'idée, douce dame, à voir vos manières telles qu'elles sont, que vous êtes la Reine coupable.»

En parlant ainsi, pareille à d'autres parleurs, l'enfant blessait qui elle eût voulu guérir, et faisait du mal là où elle eût voulu apporter remède; car ici une explosion de courroux mit en feu la pâle figure de la Reine, qui s'écria: «Telle que tu es, puisses-tu n'être jamais l'une des religieuses de céans, oui, jamais! toi, leur instrument mis en jeu pour me tourmenter, nie bafouer, me harceler, petit espion, traîtresse.» Quand Genièvre eut ainsi fait éclater sa colère comme une tempête, la novice effarée se leva blanche comme son voile, et resta immobile devant la Reine, tremblante comme l'écume au bord de la mer, en face du vent, prête à se disperser; et quand la Reine eut ajouté: «Sors d'ici,» elle s'enfuit épouvantée. Laissée seule, Genièvre se prit à soupirer, et commença à reprendre courage en se disant: «L'enfant sans détour et craintive n'avait aucune arrière-pensée, c'est ma conscience, trop timorée et plus simple qu'un enfant, qui s'est trahie; mais, ô ciel! viens à mon aide, car sûrement je me repens. Qu'est-ce donc que le vrai repentir s'il n'est dans la pensée... quand il ne faudrait, pas même dans la pensée la plus intime, rêver encore au péché qui nous a rendu le passé si agréable? et j'ai juré de ne jamais le revoir, jamais le revoir.»

Même en disant cela, sa mémoire, suivant une vieille habitude de l'esprit, se reportait involontairement aux jours dorés où elle vit Lancelot pour la première fois, quand il arriva comme ambassadeur, précédé de la réputation du meilleur chevalier et du plus beau des hommes, pour la conduire à Arthur, son époux, auquel il ramena en effet; et là, loin des yeux de leurs suites, emportés par le charme de la conversation qui roulait sur l'amour, la chasse, les tournois et autres plaisirs (c'était le temps de mai et l'on ne songeait pas encore à mal), ils s'égarèrent sous des bosquets qui semblaient un paradis de fleurs, sur des tapis de jacinthes tels qu'on eût dit que les vieux étaient descendus sur la terre. Ils allaient ainsi de colline en colline, et chaque jour voyait à midi, dans quelque délicieuse vallée, dresser par des courriers partis d'avance, les pavillons de soie du Roi Arthur, pour un léger repas ou pour la sieste; et ils avançaient toujours, et toujours le soir, au coucher du soleil, ils voyaient le grand étendard du dragon, qui surmontait le pavillon de cérémonie du Roi, briller sur les bords du torrent écumeux ou de la fontaine silencieuse.

Mais quand la Reine, plongée dans cette extase et remontant le passé sans se l'avouer, en vint au moment où elle vit le Roi, pour la première fois, venir à sa rencontre hors de la ville, tandis qu'elle soupirait de regret de voir son voyage terminé, qu'elle jetait les yeux sur Arthur et pensait qu'il était froid, hautain, réservé et sans passion, «non pas comme mon Lancelot,» disait-elle; pendant qu'elle rêvait ainsi et redevenait à moitié coupable en pensée, un guerrier armé arriva à la porte du monastère. Un murmure circula dans le couvent, puis un cri soudain: «Le Roi!»Genièvre s'assit comme engourdie, l'oreille tendue; mais quand les pieds armés d'éperons s'avançant retentirent dans la longue galerie depuis les portes extérieures, elle se pencha hors de son siège, tomba et rampa la face contre terre. Là, avec ses bras blancs comme la neige et son épaisse chevelure, elle déroba sa figure à la vue du Roi, et, dans l'obscurité, elle entendit les pieds armés s'arrêter à côté d'elle. Vint ensuite le silence; puis une voix se fit entendre, monotone et caverneuse comme celle d'un fantôme qui prononce un jugement. C'était celle du Roi, quoique changée.