Part 9
Le logis de Léon et de Geneviève était d'une simplicité bien au-dessous des habitudes de leur enfance, quoique cependant la maison de Fontainebleau n'eût rien de somptueux ni de magnifique. Il se composait de quatre petites pièces. Les meubles, peu nombreux, étaient en noyer. Quand Geneviève était venue partager la bonne et la mauvaise fortune de son frère, Léon voulait la loger plus richement. Mais Geneviève, après un examen sérieux de ses affaires, s'aperçut que, s'il gagnait suffisamment d'argent pendant l'hiver, il lui fallait presque entièrement chômer pendant l'été, parce que tous ses élèves étaient à la campagne; et un point sur lequel ils étaient tous deux parfaitement d'accord, c'était que, pour rien au monde, ils n'auraient recours à M. Chaumier. Geneviève, avec le secours d'une vieille femme qui venait chaque jour pendant deux heures, tenait le petit ménage dans une propreté ravissante, et faisait elle-même la cuisine, cuisine d'autant moins compliquée, que Léon ne dînait presque jamais à la maison. Léon suppliait sa soeur de ne pas se fatiguer, et surtout de ne pas s'occuper de soins auxquels elle était restée étrangère toute sa vie; mais Geneviève prenait les prétextes les plus ingénieux pour ne pas changer de conduite. Albert venait quelquefois les voir; mais, quoique Geneviève épiât tous ses regards, tous ses mouvements, il était difficile d'y trouver le moindre symptôme d'amour. Il ne manquait jamais, en entrant, de baiser le front de sa cousine, et de lui parler d'un ton affectueux; mais elle finissait toujours par voir que le sujet de sa visite était une commission pour Léon, qu'il lui laissait en partant, quand il la trouvait seule; ou, quand Léon était à la maison, il ne faisait qu'entr'ouvrir la porte de la chambre de Geneviève, en entrant et en sortant, et lui disait bonjour, sans entrer ni s'arrêter un seul instant. Geneviève gardait toujours de ces visites un profond sentiment de tristesse; cependant son seul désir était de les voir se renouveler, et son coeur battait de la plus douce émotion, lorsqu'elle reconnaissait la façon de sonner à la porte d'Albert. En vain Léon la pressait de lui dire la cause de son chagrin; elle niait avoir la moindre peine. Léon s'efforçait de lui procurer quelques distractions; il la conduisait au spectacle, et était le plus heureux des hommes quand il pouvait amener un sourire sur les lèvres de sa soeur. Mais quelquefois, sans le savoir, il était la cause de la tristesse de Geneviève. Par l'habitude de ne lui rien cacher, il lui rapportait imprudemment ce qu'Albert venait lui dire sur ses amours bien passagères, qui avaient toujours un caractère d'exagération romanesque et fantastique qui amusait Léon, et le portait à en faire à sa soeur des récits qu'il croyait extrêmement propres à l'égayer. Geneviève cachait avec le plus grand soin ses impressions à son frère; tout ce qu'elle accordait au bonheur qu'elle ressentait à s'occuper d'Albert tout haut, c'était de parler beaucoup de Rose. En parlant de Rose, elle parlait naturellement de la maison de M. Chaumier, où il n'y avait pas un meuble dont le souvenir ne la fît tressaillir. Souvent aussi ils s'entretenaient de Fontainebleau. Quelquefois, après de longs efforts et une cruelle hésitation, elle faisait à Léon une question sur Albert; mais elle avait soin de la faire d'un ton de légèreté et d'indifférence. «Comment vont les amours d'Albert?» disait-elle; et ces deux mots, _Albert_ et _amours_, lui déchiraient le coeur et les lèvres. Et Léon avait presque toujours quelque nouvelle bouffonnerie à lui raconter, et Geneviève souriait.
Un dimanche, il se trouva que tout allait mal. Le lait monta le matin, et s'en alla par-dessus la casserole. Léon raconta à sa soeur qu'Albert était amoureux d'une actrice, et que, pour le moment, il ne s'occupait pas d'autre chose. Ils partirent vers trois heures pour se rendre chez M. Chaumier. Modeste ouvrit et dit: «Il n'y a personne.
--Comment, personne? dit Léon.
--N'est-ce pas aujourd'hui dimanche? ajouta Geneviève.
--C'est dimanche, répondit Modeste, je n'ai pas l'intention de le nier. Mais M. Albert n'a pas paru ici depuis dimanche dernier, et monsieur et mademoiselle dînent en ville et passent la soirée dehors.»
La toilette exorbitante de Modeste accusait une intention de sortir et venait à l'appui de son témoignage. Le frère et la soeur se regardèrent interdits; l'espoir qui les avait soutenus toute la semaine était évanoui, et cette déception leur donnait déjà des doutes sur le dimanche suivant. Geneviève pouvait à peine se soutenir; elle se dit fatiguée et entra pour s'asseoir un instant. Léon rôda dans la maison et s'arrêta dans la chambre de Rose; il y trouva les vêtements qu'elle avait quittés le matin et les couvrit de baisers. Il y avait des épingles sur une pelote; il les ôta et les piqua de manière à former son nom, Léon.
Cependant, Modeste donnait le dernier coup d'oeil à sa parure; elle mettait son bonnet à rubans effrénés rouges et jaunes. Geneviève se leva la première, chercha Léon et lui dit: «Veux-tu partir?» Léon se leva, baisa encore la robe de sa cousine, et dit: «Partons,» et il restait. Geneviève le prit par la main et l'emmena. Modeste eut le plus grand soin de passer sous silence les regrets que Rose l'avait chargée d'exprimer à ses cousins. Léon et Geneviève s'en allèrent tristes et retournèrent chez eux sans se parler. Geneviève ralluma le feu et servit sur la table un reste du dîner de la veille. Léon dit qu'il était triste, Geneviève qu'elle avait mal à la tête, tous deux qu'ils n'avaient pas faim, et ils ne mangèrent pas. Puis ils parlèrent de Rose. Geneviève lui trouva mille excuses et devina sans peine que probablement Modeste s'était acquittée de la commission de ses maîtres avec de certaines restrictions. Elle parla à Léon de la méchanceté de Modeste et de tout ce qu'elle avait eu à en souffrir.
«Pauvre petite soeur! dit Léon.
--Aussi, mon cher Léon, je suis bien heureuse de te devoir le bonheur de n'y être plus exposée.
--Ainsi, chère soeur, dit Léon, tu n'es pas trop malheureuse de la vie médiocre que tu partages avec moi?
--Moi, mon bon Léon! dit Geneviève; je t'en remercie tous les soirs en faisant ma prière, et je prie Dieu de t'en récompenser.
--Ah! dit Léon, il n'en est pas moins vrai que tu es maintenant privée des plaisirs du monde, des soirées et des bals; car, malgré l'accueil que l'on me fait dans les maisons où je vais, il ne peut m'échapper que je conserve toujours l'infériorité de l'homme payé. C'est mon violon que l'on invite, et, s'il ne fallait quelqu'un pour l'apporter et promener l'archet dessus, on ne penserait pas à moi. C'est là quelque chose que je me cache le plus possible à moi-même, et, quand cela devient trop évident, je sors des maisons en jurant de n'y plus retourner. Mais ce serait m'aliéner mes écoliers, et la nécessité l'emporte. Et puis, quelquefois, je leur arrache des applaudissements de bonne foi, et j'oublie. Aucun cependant ne songe à inviter ma soeur; je serais si heureux et si fier de te conduire avec moi!»
Geneviève répondit qu'elle ne regrettait en rien ces plaisirs.
Geneviève mentait. Quand son frère partait le soir pour quelque fête, elle sentait son pauvre coeur se serrer; mais elle n'aurait voulu, pour rien au monde, chagriner Léon.
A ce moment on frappa à la porte, et, comme la clef y était restée, un homme entra qui demanda à son voisin la permission d'allumer sa bougie. C'était M. Anselme, avec son même vieux chapeau et son même habit marron.
XXXIX
«Je pourrais, dit M. Anselme, paraître surpris de vous voir avec une dame, feindre de vouloir me retirer discrètement et vous faire dire que mademoiselle est votre soeur. Mais je l'ai déjà vue et je la reconnais parfaitement.»
Il prit une chaise et se mit au coin de la cheminée vis-à-vis de Geneviève. Léon était au milieu. Il fut quelque temps à regarder silencieusement le frère et la soeur, puis il se décida à dire: «Je suis allé, à mon retour, à notre ancien logement. On m'a donné votre nouvelle adresse, que je vous remercie d'avoir pensé à laisser pour moi. Je suis venu ici et je ne vous ai pas trouvé. Il y a un petit logement à louer dans la maison, au-dessus de vous; je l'ai pris et nous sommes encore voisins. Et comment se fait-il que vous soyez ainsi réunis?»
Léon éprouva quelque embarras à répondre devant sa soeur à cette question, qui lui faisait, à lui-même, voir pour la première fois à quel degré de confidence il s'était laissé entraîner par M. Anselme. Mais Geneviève répondit:
«Nous sommes bien plus heureux maintenant.
--Ma jolie demoiselle, dit M. Anselme, je vous remercie infiniment de m'avoir fait entendre votre voix, qui est douce et veloutée. Ne vous étonnez pas trop de mes questions. J'aime beaucoup votre frère, qui a un bon coeur et un beau talent; et je vous aime aussi beaucoup, parce que vous êtes une belle, une bonne et noble fille, et par une foule d'autres raisons qu'il serait trop long de vous détailler. Toujours est-il que je suis enchanté de vous voir avec lui.»
Et M. Anselme ne se lassait pas de contempler Geneviève. Il voulait voir la couleur de ses cheveux et la forme de sa main; puis il la priait de parler, quand même elle n'aurait rien à dire, seulement pour entendre sa voix. Pendant ce temps Léon lui racontait un peu le passé et le présent, et beaucoup l'avenir. Il parlait de ses projets et de ses espérances.
«Et Rose? demanda M. Anselme.
--Vous connaissez Rose? dit Geneviève.
--Oui, certes, et je l'aime beaucoup, quoique je l'aime moins que vous.
--Rose! dit Léon; Rose m'oublie.
--Rose ne t'oublie pas, interrompit Geneviève. Mais voyez-vous, monsieur, ne nous parlez pas aujourd'hui de la maison de mon oncle; nous serions injustes. Nous sommes tout tristes d'une sorte de quiproquo par lequel, aujourd'hui dimanche, jour consacré à la réunion de la famille, nous ne les avons pas vus.»
Et Geneviève s'arrêta tout à coup, et se sentit rougir d'une pensée qui venait de traverser son coeur: elle craignait que le vieillard, qui connaissait si bien tout le monde, ne s'avisât de parler d'_Albert_.
«En effet, dit M. Anselme, je trouve Léon morose et abattu.»
Il prit la main de Léon et celle de Geneviève, et dit:
«Mes bons amis, à peine au commencement de la vie, ne vous laissez pas décourager par les premières épreuves. Je sais un exemple de ce que peuvent la résignation et le courage. Un de mes amis, déjà avancé dans son âge mûr, a vu s'évanouir dans ses mains et s'échapper comme de l'eau à travers ses doigts tout le bonheur qu'il avait laborieusement amassé et caché, comme un avare, pour le reste de sa vie. Il s'est trouvé un matin seul, et non-seulement sans affections, mais rempli de haine pour ce qui avait été les objets de ses affections. Il est parti, sans argent, sans but, sans espoir. Eh bien! en quelques années, il était riche et considéré, ministre et ami d'un souverain étranger, accablé d'honneurs et de dignités; et le ciel, non moins prodigue de biens qu'il l'avait été de maux, lui a rendu les objets de sa plus vive et de sa plus heureuse tendresse. Mais vous êtes tristes ce soir; il faut vous distraire. J'ai par hasard, dans ma poche, des billets pour l'Opéra.»
Et il chercha dans la poche de côté de son vieil habit.
«Une loge, ma foi! Si vous voulez, nous allons y aller tous les trois.»
Geneviève s'habilla; elle était charmante. Dans les soirées où elle était allée jusque-là avec Rose, son deuil s'était opposé à une toilette réelle.
Quand elle fut prête, malgré la nuit, M. Anselme semblait fier de donner le bras à sa jolie voisine. Il l'avertissait du moindre obstacle qui pouvait arrêter ou choquer ses petits pieds; il lui choisissait le meilleur chemin. Le soir, on se sépara sur le carré du logement qu'habitaient Léon et Geneviève, et M. Anselme monta au-dessus.
Le lendemain, on reçut une lettre de Rose; elle était bien fâchée de l'incident qui l'avait empêchée de voir ses cousins. Elle avait déplacé les épingles, et avait formé, en les piquant autrement, les premières lettres de son nom et du nom de Léon. Léon fut bien heureux de cet envoi; car c'est de semblables bagatelles que sont formés les plus grands bonheurs de la vie. Si quelqu'un eût pu voir le trésor de Geneviève, trésor caché plus soigneusement que celui d'aucun avare, trésor qu'elle contemplait quand elle était seule, on y aurait vu:
Une rose sèche donnée par Albert;
Une branche du bouleau sur lequel il avait gravé un O dans la forêt;
Une lettre autographe dudit, lettre précieuse et contenant ces mots: «Ma chère cousine, envoie-moi, par le rustre porteur de ce billet, mes gants que j'ai oubliés. Je ne veux pas rentrer à la maison, pour que mon père ne me demande pas où je vais.»
Un ruban donné par le même;
Une douzaine de fleurs également séchées, mais à chacune desquelles la mémoire d'une femme, toujours si exacte pour les dates, rattachait un jour, une heure, un souvenir;
Les gants que portait Geneviève un jour qu'elle dansait avec Albert.
XL
Que la stupidité, bon Dieu! est donc une chose contagieuse! J'en ai laissé échapper un des plus graves symptômes dans le chapitre précédent, mais un symptôme d'une stupidité toute particulière, précisément de celle dont je me croyais le plus à l'abri.
En parlant des souvenirs et des mille circonstances d'un amour véritable, j'ai dit: «C'est de semblables _bagatelles_ que sont formés les plus grands bonheurs de la vie.»
_Bagatelles!_
Et où sont donc les choses sérieuses?
Et où sont donc les grandes choses?
O hommes sérieux! voyons un peu ce que vous faites, voyons ce qui vous donne le droit de sourire en parlant d'un jeune homme amoureux, et de dire avec un air d'incontestable supériorité: «Cela se passera.»
Hélas! ô hommes sérieux, ce qui ne se passera pas, c'est votre abrutissement, c'est votre impuissance, ce sont les nombreuses infirmités que vous prenez pour autant de vertus!
O hommes sérieux, vous sacrifiez votre vie, votre paresse, vos amours, pour un jour avoir le droit d'attacher d'un noeud, à la boutonnière de votre habit, un ruban d'un certain rouge. Arrivés à ce succès, vous recommencez de nouveaux et de plus grands efforts. Il ne faut pas s'arrêter en si beau chemin. Quel bonheur, en effet, si vous aviez le droit, dût-il vous en coûter un bras et une jambe, ou dix amis! quel bonheur, si vous pouviez faire une rosette à votre ruban! On n'épargne pour cela ni soins, ni travaux, ni sacrifices, et un jour vous obtenez cette récompense. Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous donne sur ceux qui n'ont qu'un noeud! On se rappelle cependant avec quelque plaisir le moment où l'on n'avait qu'un noeud; le moment où, si vous aviez eu l'audace de nouer votre cordon d'une rosette, la gendarmerie, la garde nationale, l'armée entière eussent été occupées à punir votre forfait. On se dit: «Et moi aussi cependant, il y a eu un temps où je n'avais qu'un noeud!» Mais ce qui est encore plus loin de vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des désirs ridicules, à l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet d'étoiles, c'est.... je n'ose le dire.... c'est.... ô comble de bonheur! ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du col. Eh bien! si vous êtes heureux, si les circonstances vous servent, si vous n'êtes pas trop scrupuleux sur certains points, un jour, quand vous êtes vieux, quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive, ce bonheur inespéré. Vos yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour porter le ruban en bandoulière de droite à gauche!»
Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les jeunes filles se couvrent à leur gré de rubans de toutes les couleurs, en noeuds, en rosettes, en ceintures. Voilà des rubans sérieux, voilà une affaire véritablement grave, car cela les rend jolies.
O hommes sérieux! il en est trois ou quatre qui m'ont dit parfois: «Quand ferez-vous quelque chose de sérieux?» Est-ce donc ce que vous faites qu'il me faut faire? Hélas! si je ris un peu, si j'ai encore quelque accès de cette belle gaieté si franche de la première jeunesse, si je me roule encore sur mon tapis dans des éclats de rire convulsifs, c'est à vous que je le dois, ô hommes sérieux! objets de mon éternelle reconnaissance: c'est à vos graves soucis, à vos préoccupations, à vos actes, à votre importance. O hommes sérieux! ô les plus bouffons, les plus exhilarants des êtres créés! vous qui possédez seuls le vrai comique, ce comique si vainement cherché au théâtre, le comique froid, le comique sérieux!
Vraiment! vous ne trouvez pas ma vie bien sérieuse? Et que trouvez-vous de plus sérieux et de plus important que ce que je fais? Je vois tous les jours se lever et se coucher le soleil; je regarde mes fleurs; je vais voir si cette rose que j'ai baptisée, à laquelle j'ai donné le nom de C.... S...., a ouvert ses pétales d'un si beau jaune; je respire le parfum de mes résédas; je trouve et je mets à mort le ver qui rongeait mon dahlia, le dahlia violet auquel les jardiniers de Paris ont donné mon nom; je dis bonjour à chacune de mes fleurs; je joue avec mon chien; je vais errer sur la rivière entre des rives vertes, sous des saules; je laisse aller mon imagination aux poétiques rêveries du soir, quand, sur le ciel orangé, au déclin du jour, les peupliers découpent leur feuillage noir; ou l'hiver, avec Léon Gatayes, au coin de mon feu, étendus tous deux sur des coussins, fumant de longues pipes de cerisier, nous parlons du passé, nous égrenons nos souvenirs comme un beau collier de perles, nous parlons de notre pauvreté et de nos folles joies, et nous rions comme personne ne rit; je lui parle d'une pensée qui a rempli ma vie, et je lui raconte un mot, un regard, car il n'y a que lui qui sait tout cela, il n'y a qu'à lui que je le raconte, à lui le seul auquel mes récits n'apprennent rien, et mon visage reprend le feu et la jeunesse de ce temps-là, et ma parole devient élevée, pleine d'expression et d'enthousiasme; ou il me parle de son frère Édouard qui est mort, et nous pleurons.
Ou il joue sur sa harpe ces airs qu'il a dédaigné d'apprendre au public.
Ou nous allons ensemble nager à la mer, et ensemble, dans mon canot, nous bravons les colères de l'Océan.
Ou nous montons à cheval, et il m'apprend à tomber moins souvent.
O messieurs les graves, messieurs les habiles, messieurs les forts! que savez-vous de plus sérieux que tout cela? Laquelle de ces occupations supposez-vous que je consentirais à remplacer par quelqu'une des vôtres?
Hommes sérieux, gardez vos polichinelles, vos toupies et vos soldats de plomb, et ne méprisez pas les soldats de plomb, les toupies et les polichinelles des enfants, qui veulent bien ne pas mépriser les vôtres, peut-être parce qu'ils ne les connaissent pas.
XLI
La quatrième colonne d'un lit.
Albert vint un matin, Geneviève était seule. Il s'assit près d'elle, et lui dit: «Je suis enchanté de te trouver seule, parce que j'ai à causer avec toi. Jusqu'ici j'ai logé en garçon et en étudiant; il faut, pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir, que je meuble convenablement mon logis, et j'ai besoin pour cela des conseils d'une femme: c'est toi que j'ai choisie pour guider mon inexpérience et mon hésitation. Je n'ai plus à meubler que ma chambre à coucher, et je veux la meubler en vieux meubles de bois sculpté. Si cela ne t'ennuie pas trop, nous allons courir les boutiques ensemble.» Au moment où Albert avait dit: _Pour des raisons que tu ne tarderas pas à savoir_, Geneviève avait ouvert la bouche pour lui dire: _Est-ce que tu vas te marier?_ mais elle passa toute la journée dans mille et mille hésitations, retournant la phrase en tout sens, puis cherchant l'occasion de la placer, de telle sorte que le soir, quand Albert l'eut ramenée chez elle, elle n'avait encore pu prendre sur elle de la prononcer.
Le lendemain, Albert revint de bonne heure; il avait fait une découverte qui le désolait, et il venait prier Geneviève de l'aider à réparer son malheur. Entre les meubles qu'il avait achetés, il y avait un lit d'une grande beauté, couvert de riches sculptures, avec des amours aux quatre coins, et toute sorte d'ornements précieusement exécutés.
Quand, le lit transporté chez lui, Albert avait fait rejoindre les divers morceaux du lit, il avait été fort surpris de voir que, sur les quatre colonnes torses qui devaient soutenir le baldaquin, il y en avait une de moins.
Ils retournèrent ensemble chez le marchand; Geneviève était heureuse et fière de donner ainsi le bras à Albert; et, quoiqu'elle eût besoin à chaque instant de se répéter: «Il ne m'aime pas, ce n'est pas moi qui serai sa femme,» elle ne tardait pas à se laisser entraîner de nouveau à de charmantes rêveries. Évidemment les passants devaient les prendre pour le mari et la femme; les marchands chez lesquels ils entraient, montraient par leurs paroles qu'ils partageaient cette idée; et lorsque _Mme Poirier_, célèbre marchande de la rue de Seine, dit: «Madame, voulez-vous vous asseoir, pendant que je vais chercher avec monsieur votre mari ce qu'il me demande?» Geneviève devint toute rouge, et saisit la première occasion pour appeler Albert son cousin.
Ils sortirent de la boutique sans avoir trouvé ce qu'ils cherchaient. «Chère petite cousine, dit Albert, tu t'es défendue d'être ma femme d'une manière bien offensante.»
Geneviève cherchait une réponse, mais Albert parla d'autre chose, et Geneviève laissa parler son coeur, qui lui disait à elle-même tout bas: «Grand Dieu! me défendre d'être sa femme! un bonheur pour lequel je donnerais mon bonheur dans le ciel! le plus haut point où se soient jamais élevés les rêves de mon orgueil!»
Elle se représentait les moindres détails de ce bonheur: rester avec lui, sortir avec lui, être à lui, porter son nom, l'entourer de soins assidus, lui consacrer sa vie entière; aimer, élever des enfants qui seraient à lui. Et penser que ce bonheur-là n'était pas au-dessus de l'humanité! Léon aime bien Rose, Albert aurait bien pu aimer sa cousine.
Albert retourna chez le marchand qui lui avait vendu le lit, et, à force de questions, il finit par apprendre que le lit avait été acheté en Bretagne, à Saint-Brieuc. «Parbleu! dit Albert, je n'irai pas en Bretagne chercher la quatrième colonne de mon lit.»
Trois jours après, Léon reçut une lettre d'Albert.
XLII
Albert à Léon.
Voici mon histoire, mon cher Léon. Je suis amoureux d'Éléonore. Tu me demanderas ce que c'est qu'Éléonore. Éléonore, c'est Mme de Blinval, c'est Mme Florval, c'est Mme trois étoiles. Mais c'est surtout une belle et charmante fille, qui a les plus jolis pieds et les plus jolies mains du monde, qui a des yeux, des cheveux, des dents, comme a des dents, des cheveux et des yeux la femme que l'on aime. C'est une sorte d'histrione et de funambule, qui ravit chaque soir les quinze cents spectateurs d'un théâtre des boulevards. Si je m'étais décidé tout de suite à m'en passer la fantaisie, la chose a été si facile pour beaucoup d'autres qu'elle n'aurait pas probablement été impossible pour moi. Mais je me suis laissé y penser si souvent, si longtemps, sans commencer l'attaque, que les symptômes sont arrivés à une haute gravité; la maladie a un caractère bizarre que j'ai peine à comprendre moi-même, et que je vais tâcher de t'expliquer, ne fût-ce que pour me l'expliquer un peu.