Geneviève

Part 8

Chapter 83,906 wordsPublic domain

Geneviève alors prêta l'oreille; elle entendit s'abattre et se relever le marchepied de la voiture. Il était encore possible qu'Albert remontât et lui dît: «Geneviève, habille-toi et viens avec nous.» Mais la voiture partit; la porte cochère cria sur ses gonds et se referma. Puis on entendit la voiture rouler, et le bruit se perdit dans tous les autres bruits.

Alors Geneviève se prit à rappeler tout ce qui pouvait augmenter sa douleur. Elle se représenta à elle-même, pauvre fille, sans mère pour la consoler et pour la conseiller. Il était évident qu'Albert ne l'aimait pas. Elle ne voyait presque pas Léon, qui, de son côté, ne paraissait pas heureux. Oh! s'il avait été là, comme elle aurait été consolée de tout lui dire! Ce n'était qu'à lui qu'elle pouvait parler des impertinences de Modeste Rolland, et de ses regrets pour sa mère. Mais, pas même à lui, elle n'aurait osé parler de son amour pour Albert.

Quelques jours après, Albert ne dînait pas à la maison. Léon parla des difficultés de l'état qu'il allait embrasser, et il avoua une grande répugnance pour la profession d'avocat. M. Chaumier répliqua par l'éloge de cette profession, en lieux communs que Léon eut l'imprudence de réfuter.

«L'avocat, dit M. Chaumier, est le défenseur de la veuve et de l'orphelin.

--S'il n'y avait pas d'avocats pour les attaquer, répondit Léon, il n'y aurait pas besoin d'avocats pour les défendre.

--C'est l'avocat qui, par son talent, fait triompher l'innocence et le bon droit, et les débarrasse, aux yeux du juge, des voiles dont veulent les entourer le crime et la mauvaise foi.

--Mais dans toute cause, reprit Léon, il y a deux avocats: donc, si l'un défend l'innocence, l'autre défend le crime; si l'un défend le bon droit, l'autre défend la ruse et la perfidie. Donc, il serait aussi juste de dire de l'avocat: L'avocat, c'est lui qui fait triompher le crime et la mauvaise foi, etc.»

Léon résuma ainsi le métier: «Il n'y a pas d'avocat qui refuse de plaider demain précisément le contraire de ce qu'il a plaidé hier. Il n'y a pas d'avocat qui n'eût accepté, avec le même empressement, la défense de celui qu'il attaque, si celui qu'il attaque se fût adressé à lui. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe quoi et n'importe qui; ensuite il arrive au parquet, où il passe quinze autres années à accuser n'importe qui et n'importe quoi; puis il se retire environné de l'estime de ses concitoyens.»

M. Chaumier, fort absolu, comme le doit être tout homme qui veut affranchir les nègres _des autres_, commença à mettre de l'aigreur dans la discussion. Il fit remarquer à Léon que rien n'était plus ridicule que de chercher à décrier une profession que l'on avait embrassée volontairement.

«Aussi, mon cher oncle, dit Léon, je ne serai pas avocat.»

Geneviève et Rose le regardèrent avec stupéfaction. M. Chaumier se mit en colère, parla du mépris qu'ont tous les hommes raisonnables pour les gens indécis et capricieux, et lui demanda alors ce qu'il voulait faire, d'un air triomphant, comme s'il eût porté un coup sans parade possible. Il avait déjà dans les dents la suite de son argumentation, dans la prévision de la réponse à laquelle il croyait avoir réduit le pauvre Léon. «Ah! vous ne savez pas? se proposait-il de lui répondre. Autant dire tout de suite que vous ne voulez rien faire. L'homme, dans l'état de société, n'a pas le droit de ne pas savoir ce qu'il veut faire, etc., etc.»

Mais Léon ne lui laissa pas placer cette _phrase_ à laquelle son oncle tenait beaucoup. A la question de M. Chaumier, il répondit sans hésiter: «Je veux être artiste, je veux être musicien.»

M. Chaumier se leva et dit: «Vous avez parfaitement le droit de faire des folies; mais je n'en serai pas le complice ni l'instigateur. Il est bon que vous en supportiez, dès le début, toutes les conséquences. Vous vous arrangerez donc pour ne plus compter sur mon appui dans aucun genre.»

M. Chaumier sortit de la salle à manger, ferma brusquement la porte et disparut.

Léon, sa soeur et sa cousine, restèrent quelques instants sans parler. Geneviève finit par pleurer et Rose ne tarda pas à l'imiter. Léon leur prit la main à toutes deux, et leur dit: «Mes chères soeurs, mon oncle a tort. Certes, si j'étais dans la position d'Albert, qui n'aura qu'à acheter une étude et à se laisser gagner de l'argent, je devrais continuer à marcher dans la carrière que j'ai commencée; mais, dans ma situation, il peut se passer un grand nombre d'années encore avant que je _gagne ma vie_ et sois indépendant. D'ailleurs, qui me dit que je pourrai élever ma tête au-dessus de cette foule noire qui erre en bourdonnant dans le Palais? Pourquoi ne pas m'attacher exclusivement à ce que je fais le mieux? Je connais une foule de musiciens qui gagnent beaucoup d'argent à donner des leçons. D'ailleurs, je n'ai pas le choix; il faut que j'en gagne tout de suite.»

A ce moment, Modeste arriva avec un billet cacheté; il était adressé à Léon. «C'est de mon oncle,» dit-il, et il le lut haut.

«Monsieur mon neveu, l'oubli que vous avez fait tantôt du respect que vous me devez m'oblige à prendre à votre égard une résolution sévère. Vous me ferez plaisir de ne plus mettre les pieds dans ma maison.

--Eh bien! soit! dit Léon. Puisque mon oncle oublie ainsi ce que ma mère lui a demandé en mourant, je ne rentrerai plus dans sa maison que lorsqu'il se trouvera fier et honoré de m'y recevoir; quand, en entendant parler de moi, il prendra la parole pour dire avec complaisance: «C'est mon neveu.» Pour vous, ma soeur Geneviève et ma jolie Rose, vous n'oublierez pas le pauvre exilé. Vous parlerez quelquefois de lui, ensemble, le soir. Pour lui, il pensera à vous, et vos douces images le soutiendront dans les luttes qu'il aura à soutenir dans les découragements qui s'empareront de lui. Et bientôt, je l'espère, quand j'aurai pris ma place dans les rangs des artistes de talent, quand vous entendrez citer mon nom avec éloge, vous vous rappellerez que le battement qu'éprouveront alors vos deux petits coeurs sera mon plus doux triomphe.»

Léon se tut quelques instants; ses lèvres s'entr'ouvraient et il ne parlait pas. Enfin, prenant les mains de Rose, il lui dit: «Rose, ma jolie Rose, écoute bien ce que je vais te dire; c'est mon secret et mon trésor, c'est mon présent et mon avenir, c'est ma part de bonheur dans la vie que je vais confier à ton coeur. Je t'aime, Rose; je ne sais si je t'aime plus, mais je t'aime autrement que Geneviève; je t'aime de l'amour le plus passionné, le plus ardent. Quand je rêve la gloire, c'est pour que tu sois fière de moi. Je n'envie la couronne de lauriers et de fleurs de l'artiste que pour la mettre sur tes cheveux noirs.»

Rose, toute confuse, cacha sa tête sur la poitrine de sa cousine. Léon continua.

«Aimé de toi, Rose, rien ne me sera impossible. J'aurai du courage et de la force contre tous les obstacles, car tu es ma force et mon courage. Rose, mon ange, devant ma soeur, veux-tu me promettre de ne pas m'oublier, d'attendre le jour où je viendrai dire à ton père: «Mon oncle, me voilà revenu, j'ai un état et je gagne de l'argent, et mon nom est quelque chose qui attire l'attention quand on le prononce. Tout cela, je l'ai voulu pour Rose, pour Rose que j'aime. Donnez-la-moi, confiez-moi son bonheur.»

Rose, émue au dernier point, tendit en sanglotant la main à Léon. Léon porta cette petite main à ses lèvres, puis il se leva et dit: «Ma soeur, ma femme, au revoir!»

Et il sortit, heureux et fier, et si grand, que c'est un grand hasard s'il ne brûla pas son chapeau à la lune, ou s'il ne décrocha pas quelques étoiles.

XXXIV

Geneviève et Rose intercédèrent en vain auprès de M. Chaumier; il fut inflexible. Léon parla de son projet ou plutôt de sa résolution à M. Anselme. M. Anselme l'encouragea, et, tout en restant son auditeur assidu, changea entièrement sa manière d'écouter. Ce n'était plus nue satisfaction personnelle qu'il cherchait quand Léon jouait du violon; il ne se laissait plus mollement entraîner aux charmes de la mélodie. Il jugeait, il critiquait, il insistait sur les reproches, il ne faisait aucune grâce, il faisait recommencer dix fois le même passage. Puis, quand il y avait un opéra important, un beau concert, un grand artiste à entendre, M. Anselme avait toujours, par hasard, dans la poche de son vieil habit marron, un billet pour le concert ou le théâtre.

Un jour, il dit à Léon: «Je suis très-lié avec M. Kreutzer; il se fera un véritable plaisir, à ma recommandation, de vous donner quelques leçons qui vous manquent; allez le voir demain avec une lettre de moi.»

Kreutzer ne donnait pas de leçons à moins de vingt francs le cachet; c'était une bonne fortune que Léon n'eût osé espérer. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer la ponctualité et l'exactitude du professeur; jamais il ne retranchait cinq minutes sur la leçon. Ce qui n'étonnait pas moins Léon, c'est que, remplissant aussi fidèlement ce devoir d'une amitié peu commune, il ne demandait cependant jamais de nouvelles de son ami. Un jour même, Léon et M. Anselme rencontrèrent Kreutzer dans la rue.

«Qui venez-vous de saluer? demanda M. Anselme a Léon.

--Mais ne l'avez-vous pas reconnu?

--Non.

--C'est votre ami, M. Kreutzer.

--Je ne l'avais pas vu.

--Il a passé à trois pas de nous; il ne paraît pas non plus vous avoir reconnu.

--C'est étonnant.

--C'est étonnant.»

Un matin, M. Anselme dit à Léon: «Il s'agit maintenant de gagner de l'argent; vous avez un beau talent; mon ami Kreutzer aura l'obligeance de vous donner toujours quelques leçons et quelques conseils. Tout en vous perfectionnant, il faut vous faire entendre dans le monde et donner vous-même des leçons. En voici une que vous commencerez après-demain: on vous donnera dix francs par leçon. C'est un prix presque ridicule pour un jeune professeur: mais il n'en faut pas accepter à moins. Il y a très-peu de connaisseurs, et le plus grand nombre n'estime la musique que selon ce qu'il la paye.»

Léon ne savait comment remercier M. Anselme; celui-ci dit: «Vous ne me devez aucune reconnaissance; un de mes amis, homme fort riche, veut que son fils apprenne le violon. Il m'a demandé un bon professeur, je vous avais sous la main; il aurait fallu me déranger beaucoup pour ne pas vous rendre ce petit service, et d'ailleurs, je connais peu de talents qui me plaisent autant que le vôtre. Pour moi, je pars pour l'Allemagne, et je ne reviendrai qu'au printemps. Écrivez-moi quelquefois, et tenez-moi au courant de vos succès, car je suis sûr que vous réussirez. Au revoir.»

Léon était fort heureux; cette seule leçon remplaçait pour lui la pension que son oncle lui supprimait; il avait de quoi vivre, et il vivrait de son art, de son violon. Il se mit au travail avec toute l'ardeur que donne le succès. L'ami de M. Anselme recevait du monde; Léon se fit entendre plusieurs fois, et fut très-applaudi. Il pensait à Rose, à Geneviève, à M. Chaumier.

Rose et Geneviève menaient toujours la même vie, dans les plaisirs et dans les fêtes; mais Geneviève ne goûtait que bien rarement le bonheur dont Rose s'enivrait. La persécution de Modeste, l'indifférence d'Albert, venaient à chaque instant lui percer le coeur; elle ne voyait plus Léon; quelquefois elle lui écrivait et le tenait au courant de ce qui se passait à la maison. Léon voyait assez fréquemment Albert, qui l'entraînait dans ses parties de plaisir. D'ailleurs, il ne tarda pas à se lier avec un grand nombre de jeunes artistes comme lui, qui, de même que les étudiants, le jetaient dans une vie opposée à ses goûts et à ses habitudes. Il buvait avec eux, quoiqu'il n'aimât pas le vin, et il n'osait pas ne pas boire un peu plus que celui qui buvait le plus. Il cachait, avec un soin inimaginable, ses qualités précieuses, pour se parer, avec ostentation, de vices qu'il n'avait pas. Il serait devenu violet de honte s'il avait, par une seule expression, laissé voir ce qu'il y avait en lui de poésie, d'enthousiasme et d'élévation.

XXXV

M. Chaumier voulut recevoir à son tour. Tous les jours de la semaine étaient pris par ses connaissances. Il ne restait que le dimanche, qu'il se trouva forcé d'adopter. La première soirée du dimanche parut à Geneviève une sorte de sacrilège; c'était le jour de la famille, le jour depuis si longtemps consacré. Rodolphe de Redeuil se montra fort empressé auprès de Rose. Le lendemain matin, Modeste disait aux domestiques: «Ce serait un beau mariage pour notre demoiselle.»

On apporta une lettre de Léon: il ne parlait presque que de Rose. «Hier, disait-il, hier dimanche, quand vous vous êtes trouvés réunis autour de la table de famille, avez-vous pensé à moi en voyant ma place vide?

--Rose, dit Geneviève, c'est tout au plus si j'oserai lui répondre qu'il y avait bal ici, que nous avons dansé presque toute la nuit, et qu'il n'y a plus de dimanche. Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle en finissant la lettre, il est malade.

--Malade! dit Rose, et il est seul!

--Seul, continua Geneviève, et il n'a personne pour le soigner.

--Écoute, dit Rose, mon père ne le saura pas, allons le voir.»

Geneviève embrassa Rose, et toutes deux mirent des châles et des chapeaux; puis Rose demanda: «Et qui nous accompagnera?

--Ah! oui, qui nous accompagnera?

--Modeste fera des questions et des observations.

--Allons seules.

--L'oseras-tu?

--Oui.

--Je ne serai pas moins brave que toi.»

Mais comme elles sortaient, tout émues et tremblantes, elles rencontrèrent M. Chaumier qui rentrait, et qui leur demanda où elles allaient.

«Nous allons voir Léon, dit Rose.

--Qui est malade, ajouta Geneviève.

--Comment! dit M. Chaumier, vous sortez seules, sans ma permission?

--Mais, papa, dit Rose, il est malade.

--N'importe, cela n'est pas convenable, ou plutôt cela ne me convient pas; rentrez.»

Toutes deux obéirent sans parler. Geneviève ouvrait la bouche, mais elle retint les paroles déjà sur ses lèvres. M. Chaumier entra dans son appartement. Rose ôta son châle et son chapeau; Geneviève resta habillée.

«Écoute-moi, Rose, dit-elle. Je n'obéirai pas à mon oncle, je ne laisserai pas mon frère malade, sans secours et sans consolations; je vais partir; je serai sans doute revenue pour l'heure du dîner; alors mon oncle ne s'apercevra de rien.»

Rose craignait la colère de son père; cependant, elle ne trouva pas une seule raison pour détourner Geneviève de son projet. «Va, Geneviève, dit-elle, et dis-lui que je voulais t'accompagner.»

C'était la première fois que Geneviève se trouvait ainsi seule dans les rues; aussi sa frayeur était sans égale. Si elle n'osait marcher, elle eût osé bien moins encore monter dans une voiture. Vingt fois elle fut sur le point de revenir sur ses pas et de rentrer à la maison; mais la pensée de la maladie de Léon lui donnait un peu de courage et de force, et elle arriva près de lui toute rouge de fatigue et de honte. Léon fut si heureux, si reconnaissant! Il était seul dans sa petite chambre. Une vieille portière venait de temps en temps voir s'il n'avait besoin de rien et retournait à sa loge. Le médecin venait de sortir, et, après avoir fait une prescription, avait dit: «Il y aura peul-être un peu de fièvre et de délire ce soir et cette nuit.»

La prédiction du médecin commençait à s'accomplir; la fièvre se manifestait avec violence. Cependant il tenait la main de Geneviève et lui faisait mille questions: il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient vus! Le ravissement de Léon fut au comble quand il sut que Rose avait voulu venir le voir. Plus heureux que sa soeur, il pouvait parler de ce qu'il aimait, et dire qu'il l'aimait. Geneviève s'était fait, de renfermer son secret dans son sein, une loi qu'elle n'eût pas transgressée même au prix de sa vie, et ce ne fut qu'après de longues circonlocutions qu'elle vint à dire: «Nous ne voyons presque pas Albert. Que fait-il? Tu le vois plus que nous....»

Et elle hésita un quart d'heure avant d'oser dire: «Lors de son dernier voyage à Fontainebleau, il était amoureux; il gravait des O sur tous les arbres de la forêt.

--Ah! je sais, dit Léon, _Octavie_. C'était Mme Haraldsen; mais il y a longtemps qu'il n'y pense plus.»

Il semblait à Geneviève que son frère lui enlevait une montagne de la poitrine. Quoi! Albert n'était plus dominé par l'amour d'une autre! Albert pouvait l'aimer! Tout ce bonheur qu'elle avait rêvé et qu'elle avait cru perdu, elle pouvait le retrouver! Sa vie n'était donc pas tout entière vouée à la douleur!

Comme elle avait cessé de parler, Léon s'endormit, mais d'un sommeil agité et convulsif; il prononçait, en dormant, des paroles sans suite. Geneviève fit porter à Rose une lettre, dans laquelle elle lui disait que Léon était sérieusement malade et qu'elle passerait la nuit auprès de lui. La nuit fut plus calme qu'on ne l'avait cru. Le matin, Geneviève partit comme Léon dormait encore. Rose n'était pas réveillée; mais, quand elle entendit Geneviève, elle commença à lui faire une longue série de questions. Geneviève était épuisée de fatigue et à demi morte de froid. «Eh bien! dit Rose, couche-toi avec moi, tu te réchaufferas et nous pourrons causer.»

Geneviève raconta à Rose la petite chambre de son frère, le désordre qui y régnait, et la vie pauvre à laquelle il semblait condamné. «Il prononçait souvent ton nom, dit-elle à Rose; il t'aime. Ma bonne petite Rose, au milieu de tout ce monde que nous voyons, ne l'oublie pas, il serait trop malheureux. Tu es toute sa vie!»

Rose répondit que tous les hommes qui s'offraient à ses yeux, loin de lui faire oublier Léon, ne faisaient que réveiller son souvenir, par une comparaison à son avantage.

«Je suis fâchée, dit Geneviève, que tu ne l'aies pas vu: il était si beau pendant son sommeil agité par la fièvre, quand il t'appelait!»

Rose embrassa Geneviève et jura d'aimer Léon toute sa vie.

«Ah! dit Geneviève, ma chère cousine....

--Appelle-moi ta soeur, dit Rose.

--Ah! oui, ma soeur, ma chère petite soeur, vous serez heureux.»

Et Geneviève songea qu'il y avait encore pour elle un autre moyen d'être la soeur de Rose. Ce que lui avait dit Léon de l'oubli où Albert avait mis Mme Haraldsen, avait ranimé dans son coeur un espoir qu'elle avait cru si longtemps un rêve. Cependant elle n'osa en parler à Rose. Toutes deux s'endormirent en parlant de Léon et dans les bras l'une de l'autre.

XXXVI

Si le papier blanc n'était pas une des plus respectables choses qui soient au monde, et si je ne tenais à ménager ma bouteille d'encre, dont j'ai bien des choses à tirer, je ferais un ou deux volumes de ce qui se passa pendant l'année qui suivit cette conversation des deux cousines. Nous croyons plus opportun de faire ici un entr'acte.

Je ne sais si vous avez quelquefois regardé une bouteille d'encre. J'en ai acheté une, il y a un mois, et je l'ai versée tout entière dans un vaste encrier. Cela a tout l'air d'un petit océan noir.

Je vais d'abord en tirer deux volumes; deux volumes font quatre cent vingt-huit mille lettres. Ces quatre cent vingt-huit mille lettres sont évidemment dans mon encrier, mais à l'état de pêle-mêle et de confusion. Il s'agit de les harponner et de les pêcher, l'une après l'autre, avec le bec pointu de ma plume, dans le susdit océan noir, et de les ranger en bon ordre sur des feuilles de papier blanc.

Il y a des moments où, attachant mes yeux sur la surface noire de ce _Cocyte_ (toujours mon encrier), je m'amuse d'abord à voir tout ce qui se réfléchit dans ce sombre miroir. Mes vitraux y sont reflétés en papillons rouges, verts et jaunes; puis, à mesure que je regarde, je finis par y voir des millions de petites lettres enchevêtrées, emmêlées les unes dans les autres, courant à droite, à gauche, s'évitant, se poursuivant, s'atteignant, formant des mots bizarres et inconnus, se bousculant, se renversant, se combattant, se dévorant, et, par leur réunion, racontant des histoires si singulières, si saugrenues, si vraies, que je ne sais si j'oserai vous les raconter, et si je ne rejetterai pas à la mer les lettres qui les composent, quand elles tomberont sous la pointe de mon harpon. Il y a des moments où il s'élève un bouillonnement, où il se fait des orages d'encre qui m'intimident et font que je suspends ma pêche, et me repose sur les rives de l'encrier. Mais aujourd'hui _la matinée est belle_, comme disent les barcarolles. (O Parisiens, mes amis, comme on se moque de vous avec les barcarolles! Je les ai toutes chantées à la mer, et toutes y sont parfaitement ridicules. O musiciens, mes autres amis, ou plutôt mes ennemis, qui vous faites une idée de la mer d'après votre carafe et votre cuvette, et qui pensez que l'Océan n'est qu'une exagération du grand bassin des Tuileries!)

_La matinée est belle_, nous avons encore trois plumes taillées par de jolies mains. _Pécheur, parle bas_.

XXXVII

Un an après, voici dans quelle situation nous retrouvons nos personnages. Geneviève avait reçu la défense formelle de revoir son frère; elle n'avait pas cru devoir s'y soumettre, et était allée demeurer avec lui. Léon, dont la réputation commençait à s'étendre, gagnait passablement d'argent. Il avait loué un petit logement dans la rue Saint-Honoré. Son talent le faisait fort rechercher dans le monde, et il arriva ce qu'il avait prévu, c'est qu'au milieu des applaudissements qu'il excitait, son oncle ne fut pas fâché quelquefois de dire: «Ce jeune homme est mon neveu.» Léon, d'autre part, ne manquait jamais de le saluer respectueusement quand ils se rencontraient dans quelque salon; et quoiqu'il ne parlât pas à Rose, ses regards savaient bien lui dire: _A toi, Rose, ces applaudissements!_ et Rose le comprenait si bien, qu'elle rougissait des éloges qu'on donnait à son cousin.

Une fois que M. Chaumier eut dit: «Ce jeune homme est mon neveu, il fut assez embarrassé de répondre à une question toute naturelle que cette confidence lui attira: «D'où vient qu'on ne le rencontre jamais chez vous le dimanche?» Il n'y avait pas moyen de dire: «Parce que je l'ai renvoyé, et je l'ai renvoyé, parce qu'il voulait être musicien et acquérir le talent que vous applaudissez, et dont je ne puis moi-même m'empêcher d'être fier.» Il fit donc un jour signe à Léon de s'approcher de lui, et lui dit: «Léon, mon neveu, à tout péché miséricorde. Je n'ai pas, en voulant punir une petite outrecuidance de jeunesse, prétendu exiler à tout jamais les enfants de ma soeur. Rose et Albert, quand nous voyons Albert, parlent de vous deux tous les dimanches; et il y a, à la table, deux places vides ce jour-là, qui sont désagréables à l'oeil. Viens donc dimanche prochain avec ta soeur, et oublions nos petits différends.»

Rose, par un mouvement involontaire, se jeta au cou de son père, et l'embrassa pour le remercier de cette pensée dont il n'avait fait confidence à personne. Léon remercia M. Chaumier de la voix, et Rose du regard et du coeur. De ce jour, Geneviève et Léon dînèrent tous les dimanches chez leur oncle.

Albert avait acheté une étude d'avoué, dont il laissait le soin à un maître clerc, et il continuait à suivre toutes les fantaisies de son imagination.

M. Anselme avait écrit à Léon deux lettres, auxquelles celui-ci n'avait pas songé à répondre.

Mme Modeste Rolland n'avait pas vu sans chagrin le retour dans la maison de Léon et de Geneviève; mais elle avait soin de les traiter parfaitement en étrangers et en inférieurs.

XXXVIII