Geneviève

Part 7

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--Non, non, dit-elle avec force, il ne faut pas qu'il se dérange; il faut qu'il travaille, qu'il travaille beaucoup: dis-le-lui bien, Geneviève, dis-le-lui de ma part.»

Le soir, nous avons dîné avec Rose dans sa chambre. Tout à coup.... Mais que te dire? Maman est morte, ma pauvre maman est morte! tout se trouble et se confond dans ma tête; seulement je vais te dire ce qu'a fait Rose. Maman te croyait là, elle te parlait, elle te disait: «Léon, tu prendras soin de Geneviève; c'est tout ce que je te lègue; je prierai pour vous deux dans le ciel.» Je ne pouvais retenir mes sanglots; le médecin et M. Semler m'ont emportée, et Modeste est restée avec moi en bas. J'étais presque évanouie, je ne sentais rien, je ne savais plus rien de ce qui se passait.

Rose tout à coup est descendue; elle m'a dit: «Geneviève, tu souffriras; mais tu aurais trop de regrets plus tard; tu as promis à ma tante de rester près d'elle; le médecin dit qu'elle va mourir....

--Y pensez-vous, mademoiselle? dit Modeste. Faire voir un pareil spectacle à cette pauvre petite!»

M. Semler, qui avait suivi Rose, s'écria aussi qu'il ne souffrirait pas qu'on me laissât remonter.

Je me suis jetée dans les bras de Rose, et je l'ai suivie. Oh! Léon! Léon, si tu avais vu notre pauvre mère, les yeux hagards, les mains cherchant à saisir quelque chose dans l'air! Je me suis jetée à genoux, et je lui ai dit: «Maman, maman, m'entends-tu? entends-tu ta Geneviève?» Ses yeux alors se sont fixés sur moi: j'ai pris sa main, et elle a saisi la mienne avec une force effrayante; elle ne pouvait plus parler; elle râlait horriblement! Mon Dieu! j'ai vu cela, moi!

Rose me tenait l'autre main et me la serrait, et me disait: «Courage, Geneviève, le bon Dieu te donnera de la force.

--Emmenez cette enfant, disait le médecin; la malade ne se sent plus, ne voit plus, n'entend plus: c'est une torture inutile.

--Taisez-vous, m'écriai-je; elle a serré ma main, elle vous entend, elle ne veut pas que je parte; non, non, maman, je ne te quitterai pas: maman, maman, ne meurs pas, ne nous abandonne pas.»

Et j'appelais Dieu à notre secours!

* * * * *

Elle est morte à six heures du matin. Oh! Léon, viens vite, viens, amène mon oncle.

XXXI

Le premier jour de mai.

Autour du vieux clocher à la flèche pointue, les corneilles ont, tout l'hiver, fait entendre leur voix aiguë; mais l'hirondelle est revenue et voltige à son tour dans l'air.

Réveillez-vous, petits génies; petits gnomes, réveillez-vous! Il est temps de rendre aux prairies leurs belles robes reverdies, et leurs fleurs au parfum si doux.

Paresseux! les filles penchées cherchent depuis bientôt un mois, sous les vieilles feuilles séchées, les premières fleurs cachées de la violette des bois.

A l'oeuvre, cohortes pressées! Venez déchirer les bourgeons où les feuilles embarrassées attendent, encore plissées, les premiers, les plus doux rayons.

Fondez l'onde de la citerne où s'en vont boire les troupeaux; ôtez aux prés leur couleur terne, et faites croître la luzerne pour cacher les nids des oiseaux.

Allons, gnomes, qu'on se dépêche; préparez les parfums amers, préparez la couleur si fraîche des premières fleurs de la pêche, roses sur leurs rameaux verts.

Là-bas, au fond du cimetière, est la tombe d'un pauvre enfant; personne n'y vient; mais la terre, à chaque printemps, bonne mère, donne à l'ange son bouquet blanc; sur le gazon qui l'environne, aux beaux jours, de ses blancs bouquets une aubépine le couronne, et la pâquerette y foisonne. Gnomes, ne l'oubliez jamais.

Allons, gnomes! Vos mains discrètes ont encore un soin à remplir. Ouvrez! ouvrez les fleurs coquettes; ouvrez ces belles cassolettes de rubis, d'or et de saphir.

De ses plus beaux habits la nature est parée; la lisière de la forêt, de beaux genêts fleuris brille toute dorée aux rayons du soleil de mai.

Vos travaux sont finis! Allez, troupe joyeuse! Que chacun de vous prenne un corps; papillon à l'aile soyeuse, demoiselle capricieuse, ou mouche à miel laborieuse, vivez au sein de tous ces beaux trésors.

Roulez-vous dans les fleurs! Que la _cétoine_ pose ses ailes d'émeraude au sein d'un rosier blanc, vivant dans une rose et mangeant de la rose, et dans une rose mourant.

Le _criocère_ au lis, la grande fleur royale, demande asile; hôte bruyant, il chante et se promène, et sur le blanc pétale, rouge, paraît une goutte de sang.

Fête au ciel et fête à la terre! Le beau printemps est revenu; il n'est plus de chagrins, il n'est plus de misère; le pauvre de soleil est richement vêtu.

Fête au ciel et fête à la terre! Le printemps est venu; que faire de la richesse et des grandeurs, des diamants, des sculptures, des toiles? On nous donne gratis mille et mille splendeurs, illumination d'étoiles, illumination de fleurs.

* * * * *

C'est le premier jour de mai que l'on enterrait Mme Rosalie Lauter. Léon arriva avant son oncle et son cousin, tremblant et pâle; on lui ouvrit la porte, et il vit Geneviève et Rose, vêtues de noir: ils s'embrassèrent tous trois. La vue de Léon renouvela la douleur des deux filles, qui retrouvèrent des larmes dans leurs yeux desséchés.

Léon voulut voir sa mère; il la regarda longtemps, aussi immobile, lui, que la morte. Puis il dit: «Ma mère! j'accepte ton legs! Je te remplacerai auprès de Geneviève!»

M. Chaumier et Albert l'entraînèrent hors de la pièce.

Au cimetière, quand la terre eut recouvert le cercueil, un homme sortit de la foule, s'agenouilla sur la tombe et fit à voix basse une courte prière; puis il se leva et vint serrer Léon dans ses bras. Léon reconnut son voisin, M. Anselme.

Deux jours après, M. Chaumier fut rappelé à Paris par son procès et emmena son fils. Léon resta avec Rose et Geneviève. Tous trois passèrent les jours et les soirées à parler de Mme Lauter, à rappeler ses moindres paroles, à entretenir leur douleur par tous les moyens, à pleurer ensemble, à se serrer les mains, à s'embrasser, à se promettre de toujours s'aimer et de ne se quitter jamais. Était-ce donc là cette petite Rose, si enjouée, si légère, dont l'enfantillage avait si souvent désolé Léon? Ce chagrin commun avait révélé tous les trésors de son âme.

M. Chaumier revint bientôt. Il avait gagné son procès. Sa fortune était plus que triplée. Léon retourna à Paris, où Albert était resté.

Le jour même de son arrivée, le soir, M. Anselme monta chez lui: «Mon voisin, lui dit-il, il ne faut pas vous laisser abattre par le chagrin. L'occupation, le travail, la fatigue, sont d'excellentes choses; j'ai eu dans ma vie des chagrins autrement violents que les vôtres, et je me suis toujours bien trouvé de la recette que je vous donne.

--Monsieur, dit Léon, je suis très-heureux de vous rencontrer pour vous remercier d'avoir assisté à l'enterrement de ma mère.

--J'étais venu ici, et on m'avait fait part du malheur qui vous était arrivé, et je suis allé jusqu'à Fontainebleau. Quand vous avez quitté le cimetière, je vous ai suivi jusqu'à la porte de votre oncle; j'ai aperçu deux jeunes filles dans la cour; laquelle est votre soeur?

--Ma soeur est la plus grande.

--Je m'en étais douté.»

Et ils passèrent une partie de la nuit à parler de Mme Lauter et de Geneviève.

Un mois après, une lettre de M. Chaumier amena Léon à Fontainebleau; cette lettre avait été provoquée par M. Semler, qui voulait communiquer, à la famille rassemblée, les dernières volontés que lui avait confiées Mme Lauter. Elle lui avait, la veille de sa mort, dicté une lettre.

Dans cette lettre, elle expliquait par quel arrangement d'argent elle se trouvait ne rien laisser à ses enfants que l'amitié de leur oncle, dont elle leur recommandait de se rendre toujours dignes. Elle rappelait à Léon qu'il devait la remplacer auprès de Geneviève; elle finissait par un passage adressé à M. Chaumier, qu'elle conjurait de ne pas abandonner ses enfants. «Pour vous, Albert et Rose, disait-elle, vous, mes enfants aussi, je vous laisse avec votre père, dans une vie heureuse et assurée; aimez bien Geneviève et Léon.»

M. Chaumier promit à Geneviève et à Léon d'avoir pour eux toute la sollicitude de sa soeur.

«Geneviève restera avec nous jusqu'à ce qu'elle se marie; l'accroissement de ma fortune me permet de vivre à Paris, où les partis ne manqueront pas. Nous ne reverrons plus Fontainebleau que pendant l'été, et j'ai chargé mon ami, M. de Redeuil, de me chercher un logement convenable. Pour toi, Léon, mon garçon, il faut travailler avec courage et persévérance; sans fortune, il te sera impossible d'acheter une étude, mais tu pourras être avocat. Calcule bien juste combien il te faut par mois pour vivre, à Paris, de la vie simple, modeste, laborieuse, de l'étudiant, et tu recevras exactement la somme nécessaire.»

Léon remercia son oncle; mais de ces paroles, toutes bienveillantes qu'elles étaient, il reçut une pénible impression. Pour la première fois de sa vie, l'argent lui apparaissait avec toute sa puissance, et la pauvreté avec toute sa laideur. Jusque-là il lui avait semblé qu'on a de l'argent comme on a des dents, qu'il est aussi naturel d'avoir de quoi manger que d'avoir faim, d'avoir de quoi boire que d'avoir soif. Il comprit alors qu'on peut avoir moins d'argent, qu'on peut n'en pas avoir. Il comprit l'immense avantage des gens qui ont de l'argent sur ceux qui n'en ont pas. La vie alors se montra avec ses luttes; il se dit à lui-même, avec une horrible expression, ces mots qui paraîtraient si durs, si l'habitude de les entendre n'en avait affaibli l'impression sur nous: «Il faut _gagner sa vie_.» Il pensa à la destinée de son cousin dont la vie était si facile, qui n'avait qu'à se laisser glisser sur la pente au haut de laquelle on l'avait placé, tandis que lui, il lui fallait gravir péniblement une colline sans versant et peut-être sans sommet, il lui fallait faire de son esprit, de son travail, quelque chose dont les autres eussent assez envie pour lui donner de l'argent en échange. Il lui fallait vendre, pour conserver la moitié de sa vie, l'autre moitié à des gens libres, qui ajouteraient à leur vie à eux les heures qu'ils lui payeraient.

Puis il en vint à se mépriser lui-même, à se considérer comme un être d'une espèce inférieure, comme une sorte de bête de somme. Il se sentit humble, respectueux, haineux à l'égard des gens qui ont de l'argent. Il jeta un regard sur lui-même, et il douta de tout ce qu'il avait parfois senti de puissance dans son coeur et dans sa pensée. Il lui fut démontré qu'il avait tort sur tous les points où il lui arrivait de ne pas être de l'avis de tout le monde. Il n'osa plus élever la voix, ni émettre une opinion, ni prendre dans la rue le haut du pavé. Il se regarda dans une glace, et il se trouva laid.

Il fit plus que prendre au mot l'invitation de son oncle _de calculer bien juste ce qu'il lui fallait pour vivre à Paris de la vie simple, modeste, laborieuse, de l'étudiant_. Il calcula ce qu'il fallait, non pour vivre, mais pour ne pas mourir, et se condamna volontairement à une vie pauvre et misérable.

Un soir, en fumant et en buvant de la bière avec Anselme, il se laissa aller à parler de sa nouvelle position et de ses nouvelles sensations. Anselme lui dit: «Courage! il y a à surmonter le sort un bonheur que vous apprécierez plus tard. C'est le bonheur que doit éprouver la mouette et que l'on ne peut s'empêcher d'envier, lorsque, pendant la tempête, elle vole capricieusement au-dessus de la mer en fureur, se pose sur la lame, et se baigne dans l'écume en poussant des cris de joie.»

Anselme ajouta à ceci, qui est vrai, un long discours qui était absurde sur le mépris des richesses. Léon le regarda. A voir son chapeau un peu déformé et son habit marron dont les coutures étaient depuis longtemps blanchies, on aurait facilement douté que son mépris des richesses allât jusqu'au mépris d'un habit neuf et d'un chapeau moins vieux. Néanmoins, les paroles d'Anselme firent sur l'esprit de Léon une impression salutaire. Il se sentit prêt à la lutte contre la mauvaise fortune, et il se mit à envisager avec moins d'horreur et de consternation les bottes devenues un succès, le gilet une victoire, le déjeuner une conquête.

Pour Anselme, quand il se trouva seul, il se dit: «Au fait, que me fait à moi, que doit me faire la triste situation de ces jeunes gens? Ne peuvent-ils lutter et vaincre comme moi? Et de quelles affections vais-je encore m'embarrasser après tout le mal que m'ont fait toutes celles auxquelles je me suis laissé prendre jusqu'à ce jour?» Quand il eut bien repassé dans son esprit toutes les excellentes raisons qu'il avait de ne pas s'occuper de Geneviève et de son frère, il passa toute la nuit sans sommeil à penser à eux et à s'attendrir sur leur sort.

XXXII

M. Chaumier ne tarda pas à s'installer à Paris. Ce fut pendant trois mois une occupation et une agitation extraordinaires; il fallait choisir des meubles et des étoffes. Geneviève eut un serrement de coeur en quittant Fontainebleau. Il lui semblait qu'elle partait pour l'exil, tandis que Rose, au contraire, croyait quitter la servitude d'Égypte pour la terre promise.

Si Rose et Geneviève eussent passé le reste de leur vie à Fontainebleau, malgré la volonté de Modeste Rolland, il eût été difficile et même impossible de diminuer entre elles l'égalité qui avait toujours subsisté. Mais la création d'un nouvel établissement, un ameublement nouveau, permirent à la gouvernante, rentrée dans ses fonctions et dans sa puissance par la mort de Mme Lauter, de mettre entre Rose et Geneviève les distinctions hiérarchiques qui lui paraissaient une justice et une convenance. Personne autant que Modeste Rolland n'avait écouté et compris les révélations de M. Semler sur l'état de fortune des enfants de Mme Lauter.

Geneviève et Rose choisirent, il est vrai, les couleurs qui devaient tendre leur chambre. Rose regretta amèrement que son nom ne lui permît pas d'adopter une couleur qui eût attiré toutes sortes de fadeurs et de jeux de mots; elle se retrancha sur le lilas. Geneviève choisit le bleu!

O couleur bleue! Couleur du ciel! Couleur aimée de la femme que j'aime! Couleur de ces wergiss-mein-nicht, de ces petites turquoises qui fleurissent dans l'eau! Et, comme dit un poëte:

L'azur est la couleur du ciel pur de l'automne, Ou des bluets que, pour mettre en couronne, Les enfants vont chercher au sein des blés jaunis!

Mais Modeste Rolland fit mettre dans la chambre de Rose des rideaux de soie, et des rideaux de laine dans la chambre de Geneviève. Rose eut un tapis couvrant toute la chambre; ce fut bien assez pour Geneviève d'une _descente de lit_, et d'une toilette en faïence, quand celle de Rose était en porcelaine.

La _restauration_ de Modeste s'annonça par des représailles et des colères, seul héritage que Mme Lauter eût laissé à sa fille. Dès lors, on ne mit plus d'eau dans la chambre de Geneviève, qui était obligée d'en aller chercher elle-même. Geneviève ne se plaignait pas, mais elle comprit mieux alors ce qu'avait dit M. Semler: Modeste s'encouragea par la douceur de sa victime. A chaque injure supportée, elle en ajoutait une autre d'un degré plus blessant. Elle _s'étonnait_ de la quantité de linge que salissait Mlle Geneviève. Elle remarquait que le soir Mlle Geneviève lisait au lit et brûlait des bougies entières. Si, le matin, Geneviève se mettait au piano, Modeste ne tardait pas à prier Mlle Geneviève de lui permettre d'essuyer le _piano_ de MADEMOISELLE ROSE; et Geneviève ne pouvait s'empêcher de penser au vieux clavecin de Fontainebleau, qui s'appelait simplement le _piano_; elle pensait à Fontainebleau, à sa mère, et elle allait s'enfermer pour pleurer.

Modeste, implacable dans sa vengeance, trouvait, pour l'exercer plus sûrement, un esprit fin et ingénieux qu'on ne lui eût reconnu dans aucun autre cas. Si Geneviève se brodait un col, Modeste avait soin d'admirer le fini de l'ouvrage, mais elle ajoutait: «Cela coûtera au moins vingt sous de blanchissage.» Si Geneviève lui donnait un ordre, Modeste demandait l'assentiment de Rose, et, quoique celle-ci ne manquât jamais de lui dire: «Certainement, puisque Geneviève vous le dit;» Modeste n'attendait, pour recommencer, que la plus prochaine occasion.

Albert ne paraissait que rarement à la maison, quoiqu'il y demeurât. Lorsqu'il y dînait, il arrivait quand on avait déjà mangé le potage et partait avant qu'on se fût levé de table. Il traitait Geneviève absolument comme Rose; en arrivant et en sortant, il leur donnait la main, et ne leur parlait plus que pour leur adresser quelque observation plaisante ou ironique sur une innovation dans l'arrangement de leurs cheveux, ou une révolution de manchettes. Il était toujours pressé, toujours préoccupé. Quoiqu'il ne dît _rien_ devant _ses soeurs_, comme il les appelait toujours, il lui était difficile de ne pas laisser échapper quelques mots qui donnaient à penser qu'il était amoureux, et amoureux au dehors. Geneviève écoutait chacun de ses mots, suivait ses moindres gestes, et on eût vu le regard de Geneviève briller ou se ternir, son visage rougir ou pâlir à chaque instant. Albert était loin de s'en apercevoir; il faisait, comme nous avons dit, sa dernière année de droit. Conséquemment, il dansait à la Grande-Chaumière, il jouait au billard, et était de deux ou trois clubs politiques. Léon, qui travaillait sérieusement, n'osait cependant pas toujours refuser de prendre part à ces occupations. Il jouait également au billard, et gouvernait la France à 12 sous l'heure le jour, et 20 sous aux quinquets. Il mettait, comme les autres, des cravates dont le noeud devait désoler le gouvernement, et des chapeaux dont la forme le renverserait tôt ou tard. Quand il venait chez son oncle, il prenait Geneviève à part, et lui disait: «Geneviève, comment te trouves-tu? Es-tu bien?» Geneviève répondait toujours de manière à le tranquilliser. Le dimanche était resté consacré à la réunion de famille. Ce jour-là, quelque impatient qu'il fût de s'en aller, Albert ne se dispensait pas de passer la soirée à la maison. On retrouvait les jeux et le rire de l'enfance. Geneviève et Léon étaient bien heureux. Rose ne pensait presque pas à l'hiver et aux bals qui allaient arriver. Albert lui-même finissait par s'abandonner à cette douce intimité. Léon était toujours le protecteur et l'appui de Rose; c'était lui qu'elle chargeait de ses commissions; c'était lui qui accompagnait sa soeur et sa cousine quand elles avaient des emplettes à faire. Tout inexpérimenté qu'était Léon, il ne pouvait s'empêcher de remarquer, avec une secrète satisfaction, que Rose évitait de prendre avec lui certaines familiarités de leur enfance, et qu'elle commençait à ne plus lui parler du même ton qu'à son frère.

Tout cela était bien égal à M. Chaumier.

Depuis l'installation à Paris, on avait pris de nouveaux domestiques. Modeste Rolland, élevée définitivement aux fonctions et à la dignité de gouvernante, avait sous ses ordres un domestique et une cuisinière. Elle les avait avertis que M. Chaumier, si tendre pour les nègres, ne plaisantait pas avec les blancs, et que la moindre négligence serait punie d'une expulsion immédiate. Les nouveaux arrivés ne tardèrent pas à se modeler sur la gouvernante, et à mettre entre Rose et Geneviève les distinctions qu'y mettait Mme Rolland.

XXXIII

Rose et Albert étaient devenus d'excellents partis: aussi furent-ils parfaitement accueillis à leur entrée dans le monde. On trouvait Geneviève belle, il est vrai; mais elle était exclusivement livrée à l'admiration des très-jeunes gens et des vieillards. Les hommes à vues solides et les mères qui tapissent de chapeaux jaunes et de turbans exagérés les murailles des salons, ne s'empressaient qu'autour de Rose. Mais cette différence mise entre les deux jeunes filles ne pouvait paraître bien clairement à leur inexpérience: peut-être même les succès de Geneviève, plus directement dus à la beauté, leur semblaient-ils les plus flatteurs. Toujours est-il que toutes deux étaient ravies et infatigables. C'est, en effet, un heureux sort que celui de deux filles qui, après avoir passé une partie de la nuit à être belles et admirées, emploient la moitié de la journée suivante à se reposer et à se rappeler, et l'autre moitié à attendre et à préparer de nouveaux succès; et cela, sans la cruelle anxiété de beaucoup de femmes, qui se demandent si elles seront belles. Rose et Geneviève ne s'occupent que de savoir de quelle manière il leur convient d'être belles ce jour-là.

Et puis, c'est toujours un grave souci. S'il ne s'agissait que de plaire aux hommes, la nature a fait à peu près tout ce qu'il faut, des tailles souples, des pieds étroits et cambrés, des fronts purs et unis, des yeux pleins de vivacité à la fois et de modestie, une grâce naïve dans les mouvements. Mais il faut aussi déplaire aux femmes, et c'est là le point important et difficile de la toilette.

Un jour, il arriva, chez M. Chaumier, une lettre que Rose prit sur elle de décacheter malgré l'absence de son père. On voyait, au travers du papier, que la lettre était imprimée, et cela avait si parfaitement l'air d'une invitation! D'ailleurs, si on laissait faire M. Chaumier, il pourrait arriver ce qui était arrivé dernièrement: ce n'était que le jour du bal que M. Chaumier l'avait annoncé à ses filles, et on n'avait pas pu avoir de certains fichus si bien brodés qu'ils auraient fait sensation. En effet. Rose rejeta la lettre en disant: «Je le savais bien, c'est pour mardi.»

Geneviève prit à son tour la lettre et la regarda; mais un nuage rose passa sur son visage, quand elle lut:

_Monsieur et madame *** prient M. Chaumier et Mlle Rose Chaumier de leur faire l'honneur de venir passer la soirée chez eux, mardi prochain_.

«On ne m'invite pas,» dit Geneviève.

Rose relut la lettre et dit: «C'est vrai, c'est un oubli, ou plutôt on a pensé que c'était inutile. Dès l'instant qu'on invite mon père, c'est que l'on nous invite toutes deux.

--Mais, dit Geneviève, c'est la première invitation que nous recevons ainsi.

--Je t'assure, reprit Rose, qu'il n'y a pas le moindre inconvénient, et ces gens-là sont trop heureux d'avoir dans leur bal une jolie fille comme toi, pour t'oublier volontairement. D'ailleurs, crois-tu que l'on invite mon père pour le plaisir qu'il apporte personnellement dans une maison, lorsqu'il joue aux cartes, ou lorsqu'il s'endort dans quelque petit salon écarté?

--C'est égal, reprit Geneviève, je ne dois pas y aller.»

Il s'éleva alors à ce sujet, entre les deux cousines, la discussion la plus savante qui se puisse imaginer. Modeste prit la parole, et pensa que Geneviève n'était pas engagée et qu'il ne fallait pas avoir l'air de se jeter à la tête des gens et d'aller chez eux malgré eux. On convint qu'on reprendrait la discussion à dîner devant M. Chaumier et devant Albert. M. Chaumier décida que Geneviève devait venir; mais Albert répondit froidement qu'à la place de sa cousine, il ne considérerait que le plaisir qu'il attendrait de la soirée, et que, si elle pensait bien s'amuser, elle ferait bien d'y aller. Certes, si Albert eût un peu pressé Geneviève, toute considération eût disparu à ses yeux, et elle se fût laissé entraîner par le plaisir de passer la soirée avec lui, et d'en être priée. Mais il ne parut mettre aucun intérêt à sa résolution. Geneviève alors laissa décider qu'elle irait au bal; mais, le mardi matin, elle se plaignit d'être malade et elle resta à la maison.

On ne saurait dire avec quel serrement de coeur elle assista à la toilette de sa cousine. Rose était ravissante, ses pieds touchaient à peine la terre; à sa beauté ordinaire se joignait la beauté que donne le bonheur. Elle partit avec son père; Albert les accompagnait. Il dit à Geneviève: «Tu as tort de ne pas venir.» S'il avait dit un mot de plus, Geneviève eût été si vite habillée et sitôt prête! Mais il lui donna un baiser sur le front et offrit le bras à Rose pour descendre l'escalier.