Geneviève

Part 5

Chapter 53,984 wordsPublic domain

Il écoutait patiemment M. Chaumier, faisait un peu les affaires de Mme Lauter, qui, par des raisons que nous avons énoncées plus haut, ne les pouvait confier à son frère; il donnait le bras aux jeunes personnes, qui, sans lui, n'auraient jamais pu se promener ni dans la campagne ni dans la forêt, et Rose se plaisait à lui faire tenir, sur ses deux bras, les écheveaux de laine qu'elle dévidait; il dînait le plus souvent chez M. Chaumier.

Il arriva un jour un peu avant l'heure du dîner, et raconta, entre autres choses, qu'il venait de rencontrer dans la ville un beau jeune homme dont le cheval paraissait très-fatigué; que ledit jeune homme avait prié lui, Semler, de lui enseigner une bonne hôtellerie, ce que lui, Semler, avait fait avec empressement; après quoi le jeune homme lui avait demandé s'il connaissait M. Chaumier. M. Semler lui avait répondu qu'il avait cet honneur, et qu'il allait même dîner chez lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois; l'inconnu avait alors demandé si M. Albert était à la maison; puis il avait remercié M. Semler fort poliment, et il était entré à l'auberge.

«Et, dit Albert, à quelle auberge l'avez-vous envoyé?

--Je l'ai envoyé, dit M. Semler, à une auberge qui est en face du palais. Pendant un séjour que l'Empereur fit à Fontainebleau, le cardinal C*** s'y arrêta, pour lui rendre ses devoirs....

--Et comment est ce jeune homme? dit Albert.

--Fort bien mis et fort bien élevé. Le cardinal descendit dans cette auberge avec toute sa suite, changea d'habits et se rendit au palais....

--Son cheval doit être alezan brûlé?

--Je ne sais ce que c'est qu'un cheval alezan brûlé; il n'est ni blanc ni noir, c'est comme qui dirait un cheval rouge. Après son audience, le maréchal du palais....

--Nul doute, s'écria Albert, c'est Rodolphe!...

--Quel est ce Rodolphe? demanda M. Chaumier.

--Rodolphe de Redeuil, le fils de tes amis.»

A ce moment, Modeste vint dire qu'un domestique de l'hôtel apportait un billet pour M. Albert. Ce billet était, en effet, de Rodolphe, qui priait Albert de venir dîner avec lui à l'auberge, où il lui expliquerait les causes de son voyage à Fontainebleau. Albert prit son chapeau, annonça qu'il ne rentrerait pas dîner et partit. Rose sortit.

«Le maréchal du palais, continua M. Semler, avertit alors le cardinal qu'il avait un appartement pour lui et pour sa suite; alors Son Éminence fit savoir à l'auberge qu'on eût à faire transporter ses bagages; on revint dire au cardinal qu'il s'était élevé un conflit entre l'aubergiste et le valet de chambre, parce que l'aubergiste demandait 300 francs pour un bouillon qu'avait pris Son Éminence. Le maréchal, témoin de la surprise du cardinal, insista beaucoup pour en savoir la cause, et alla conter l'anecdote à l'Empereur....»

A ce moment, on avertit que le dîner était servi, mais Rose n'était pas prête; on l'attendit en faisant un tour de jardin. Léon rentrait, M. Semler s'accrocha à lui, et continua l'histoire qu'il avait commencée aux autres, et dont Léon absent n'avait pas entendu un mot.

«L'Empereur fut on ne peut plus irrité, et ordonna qu'on fermât l'auberge et qu'on abattît la maison; on eut grand'peine à obtenir la grâce de la maison, mais l'auberge fut fermée et ne fut rouverte que longtemps après.

--Mais que diable me contez vous là, monsieur Semler? dit Léon.

--Je vous conte, dit M. Semler, l'histoire de l'auberge où j'ai envoyé ce jeune homme.

--Quel jeune homme?»

Rose alors descendit; elle avait changé de robe et s'était recoiffée.

«Mon Dieu! Rose, qu'as-tu donc, dit Léon, que te voilà si belle?

--C'est, reprit M. Semler, que nous allons probablement avoir une belle visite ce soir. Un beau jeune homme très-riche, des amis de monsieur votre oncle, M. Rodolphe de Redeuil.

--Ah! dit Léon avec indifférence.

--Je croyais, dit Mme Lauter, qu'il était de tes amis?

--Je le connais peu, reprit Léon, mais Albert le voyait beaucoup à Paris.»

Et l'on se mit à table; mais, sans savoir pourquoi, Léon était silencieux et de mauvaise humeur. Cette arrivée d'un Parisien et d'un étranger lui semblait déranger la douce intimité de la famille et de la campagne; la toilette de Rose le contrariait, et, quoique à côté d'elle à table, il ne lui adressa pas la parole une seule fois, contre son habitude.

Il se demandait à lui-même ce qu'il y avait de si grave, et quel intérêt il mettait à ce qui se passait, qui pût ainsi tourmenter son esprit et assombrir son imagination. Il se trouvait parfaitement ridicule, et se disait qu'il fallait parler à Rose; mais au moment où il ouvrait la bouche, il s'apercevait qu'il ne trouvait rien à lui dire; il cherchait, et il ne rencontrait que quelque observation désobligeante, ou bien on entendait quelque bruit au dehors, et Rose tournait les yeux du côté de la porte. Geneviève regardait son frère, et cherchait à deviner la cause de son silence. Le dîner se passa ainsi, et M. Chaumier, en attribuant la tristesse à l'absence d'Albert, dit qu'il n'aimait pas du tout que M. Albert s'en allât ainsi à l'heure du dîner, et qu'il aurait été bien plus raisonnable d'aller chercher M. de Redeuil et de l'amener dîner à la maison, que d'aller dîner avec lui à l'auberge. Modeste prit la parole, et répliqua que son dîner ne permettait pas d'inviter un monsieur comme M. de Redeuil, et qu'il fallait l'avertir quand on avait du monde.

Comme on prenait le café, Albert entra et présenta Rodolphe à sa famille. Léon et Rodolphe se saluèrent poliment, et échangèrent quelques paroles. M. Chaumier s'enquit des nouvelles de son ami, et trouva Rodolphe _grandi_. Modeste servit le café dans une cafetière d'argent qui ne paraissait jamais d'ordinaire, et alluma deux bougies de plus.

Pendant leur dîner, Rodolphe avait expliqué à Albert le but de son voyage à Fontainebleau: il avait perdu de l'argent au jeu, et, pour obtenir de son père la somme qu'il avait à payer, il avait été forcé de simuler un voyage dans l'intérêt de ses études; il fallait donc qu'il fût quelque temps invisible à Paris, et il n'avait rien trouvé de mieux que de venir passer quelques jours à Fontainebleau.

On faisait de la musique tous les soirs; mais ce soir-là, Léon ne voulut ni prendre son violon ni chanter. Mme Lauter accompagna tour à tour sa nièce et sa fille; Rodolphe fit de grands compliments, et parla beaucoup de l'Opéra; il fut aimable et gracieux pour tout le monde, et n'oublia pas de remercier M. Semler de l'auberge qu'il lui avait indiquée. «Monsieur, répondit M. Semler, pendant un séjour que fit l'Empereur à Fontainebleau, le cardinal C*** y arriva pour lui rendre ses devoirs....»

Et, grâce à la politesse de Rodolphe, M. Semler, cette fois, put raconter son anecdote tout entière et sans interruption.

XIX

Le lendemain matin, de très-bonne heure, Rose et Léon se rencontrèrent au jardin.

«Ah! vous voilà, monsieur? dit Rose. Daignerez-vous, aujourd'hui, m'adresser la parole, et me dire, surtout, ce qui vous rendait hier si morose et si laid?

--Mais au contraire, Rose, répondit Léon, c'est toi qui semblais toute préoccupée et ne faisais pas plus attention à moi que si nous ne nous fussions jamais vus.

--Je faisais si bien attention à vous, répliqua Rose, que je pourrais vous dire l'une après l'autre toutes les grimaces désagréables dont vous avez embelli la soirée; mais vous aviez quelque chose, et j'exige que vous me fassiez votre confession.»

Léon ne répondit pas. Rose vint l'embrasser et lui dit:

«Tiens, je sais bien ce que tu as; tu es mécontent de moi.

--En effet, dit Léon, je voulais te gronder. Pourquoi être ainsi tout émue et tout effarée de l'arrivée d'un étranger? Pourquoi cette toilette, quand ma mère et ma soeur avaient gardé leur costume ordinaire? Est-ce donc une grande fête quand il arrive quelqu'un déranger nos habitudes et nos plaisirs du soir? Hier, quand ton tour est venu de chanter, tu as rougi et pâli tour à tour, et ta voix a tremblé. Il est évident que tu éprouvais de la gêne et de la souffrance, tandis que, lorsque nous faisons de la musique ensemble, tu as la voix pure et assurée, tu n'éprouves que du plaisir; et, vois-tu, ma petite Rose, quoique M. de Redeuil t'ait fait de grands compliments, tu es loin d'avoir chanté, hier, aussi bien que de coutume.

--Tu as raison, Léon, répondit Rose; mais il y a, dans l'esprit des femmes, des choses que vous ne comprenez jamais. C'est pour toi, et pour Geneviève, et pour mon frère, que je voulais que ce monsieur me trouvât belle. Il y a quelques jours, j'ai entendu des femmes parler de toi avec éloge, et j'en étais enchantée. D'ailleurs, j'avais une robe que je n'avais encore pu mettre, faute de la moindre occasion. Ce monsieur était un excellent prétexte et j'en ai profité. Sans lui, je l'aurais peut-être mise demain pour recevoir M. Semler.

--Pardonne-moi mes reproches, ma petite Rose; mais, vois-tu, c'est que je me trouve si heureux au milieu de vous tous, que je voudrais élever de cent pieds le mur du jardin, pour qu'il ne vînt jamais personne ici. Je te jure que je n'ai aucune affection hors d'ici; je vous aime tous de toutes les forces de mon âme, et je consentirais bien volontiers à ne jamais voir que vous. Crois-moi bien, jamais tu ne seras aussi heureuse que tu l'es en ce moment: tout le monde t'aime d'une vive et sincère affection; tu es notre enfant chéri à tous; tu es à l'abri de tous les chagrins et de toutes les perfidies. Rose, ne nous quitte pas, et ne laisse pas même ton imagination se transporter dans un autre monde, où tu serais comme le pauvre petit oiseau, sans plumes encore, que le vent a jeté hors de son nid.»

Rose écoutait Léon, sans le comprendre bien précisément. Aussi, après l'avoir embrassé, elle lui dit:

«M. de Redeuil dîne aujourd'hui à la maison; seras-tu bien fâché si je me fais un peu belle?

--Mais, chère enfant, dit Léon, que ne te fais-tu belle tous les jours? Que ne te fais-tu belle pour nous? Je ne m'aperçois jamais qu'il te manque rien; mais enfin, si c'est pour toi un plaisir, il faut que tu en jouisses bien complétement; jamais tu ne trouveras personne plus disposé à t'admirer que moi, et, si tu le veux, pour que mon admiration plus éclairée devienne plus flatteuse, j'apprendrai à distinguer et à apprécier tout ce qui compose la toilette des femmes; je serai pour toi en peu de temps un juge aussi recommandable qu'imposant par ses lumières et par sa sévérité.»

XX

Rodolphe ne resta que quelques jours à Fontainebleau, et Léon ne reprit sa gaieté qu'après qu'il fut parti. Le reste des vacances se passa dans le calme ordinaire, si ce n'est que Rolland vint en congé, et que la maison se trouva trop petite pour le recevoir. Modeste en ressentit un violent dépit: elle ne paraissait plus, aux yeux de son époux, avec la même auréole de grandeur et de puissance. Toute sa mauvaise humeur se passa en petites tracasseries quotidiennes contre Mme Lauter et ses enfants, mais tracasseries toujours habilement déguisées: car Modeste savait que, si M. Chaumier était plein d'amour et d'indulgence pour les nègres d'autrui, il était, dans sa propre maison, et à l'égard des blancs qui passaient certaines limites, un maître sévère et inflexible. Mme Lauter, d'ailleurs, mettait tant de douceur et de résignation dans tout ce qu'elle faisait, qu'il était difficile de lui résister. Depuis le départ de son mari, la pauvre femme était restée en proie à une profonde mélancolie. En un jour, sa coquetterie, son désir de plaire et d'être enviée, avaient disparu comme un songe. Souvent elle se demandait aussi ce qu'était devenu un autre songe plus court, son amour pour Stoltz, Stoltz si inférieur à son mari sous tous les rapports, Stoltz qui avait fait son malheur et grâce auquel ses enfants n'avaient pas connu leur père, mort sous les coups de l'amant de leur mère ou dans un exil forcé par le meurtre de son amant. Quand elle donnait accès à ces souvenirs, elle se sentait déchirée par ses remords, et c'était avec une touchante humilité qu'elle parlait à ses enfants et qu'elle recevait leurs caresses et les témoignages de leur affection.

Sa vie n'était qu'une longue pénitence qui la brisait. Souvent, quand Modeste n'avait pas pour ses deux enfants les égards qu'elle n'oubliait jamais pour ceux de M. Chaumier, elle se sentait le coeur navré et se disait: «Sans moi, sans ma faute, ils seraient dans la maison de leur père, entourés de domestiques auxquels je pourrais commander librement, et auxquels je commanderais d'être, pour eux, dociles et respectueux.»

La pauvre Rosalie, du reste, s'exagérait le plus souvent les impertinences de Modeste, qui les entourait de tant de précautions et de prudente timidité, que personne ne les voyait que Mme Lauter. Pour M. Chaumier, il ne s'apercevait pas de la tristesse de sa soeur, ni du changement que les jours, semblables à des années, apportaient sur son visage et sur sa santé.

Quand Albert et Léon retournèrent à Paris, à la fin des vacances, elle était malade et affaiblie, et, lorsque Léon lui dit adieu, elle le tint longtemps serré sur sa poitrine, et se mit à pleurer.

XXI

M. et Mme de Redeuil ne tardèrent pas à revenir de la campagne. Mme Haraldsen était encore avec eux. Je n'essayerai pas de peindre le ravissement d'Albert en apprenant leur retour; il lui fut annoncé par Rodolphe. Tous deux allèrent se promener en attendant l'heure d'aller dîner chez le père de Rodolphe. Les deux jeunes gens s'étaient serré la main avec une expression qui ne pouvait venir de la joie de se revoir, attendu qu'ils ne s'étaient quittés, la veille, qu'assez avant dans la nuit.

«Mon Dieu, disait Rodolphe, comme le Luxembourg est donc beau aujourd'hui!

--Que j'aime ce bruit des dernières feuilles sous les pieds! disait Albert.

--Que les cygnes des bassins ont de majesté et d'éclat! reprenait Rodolphe.

--Que la joie de ces enfants est naïve et douce!» répliquait Albert.

Enfin leur disposition était telle, qu'ils trouvaient tout ravissant et magnifique, jusqu'aux soldats vétérans qui gardaient les portes, jusqu'aux marchandes de plaisir qui parcouraient les allées.

Enfin Albert dit: «Écoute, Rodolphe, il y a un secret qu'il faut....»

Mais, au même instant, Rodolphe dit: «Écoute, Albert, il y a un secret qu'il faut que je te confie; mon coeur est aujourd'hui si plein de joie qu'il déborde. Et d'ailleurs pourquoi aurais-je un secret pour toi? N'es-tu pas mon meilleur ami? Avant de te dire combien je suis heureux aujourd'hui, il faut que je te dise combien j'ai été malheureux depuis six semaines, forcé, par une étourderie de quitter une maison où était tout mon bonheur. Qu'aura-t-elle pensé? Aura-t-elle pris mon absence pour de l'indifférence et de la froideur? Tu sais, ma cousine, ma belle cousine? je suis amoureux d'elle comme un fou, et c'est aujourd'hui que je vais la revoir. Mais comment lui expliquerai-je mon absence? Oh! elle me verra si heureux que ce sera une réponse à tout.

--Mais crois-tu donc, dit Albert troublé, qu'elle te fera des questions à ce sujet?

--Ah! c'est que je ne t'ai pas tout dit; elle m'aime, mon ami! Elle m'aime!

--Comment! te l'a-t-elle dit?

--Pas encore, mais.... Et, au fait, pourquoi ne te dirais-je pas tout à toi?»

Et Rodolphe serra la main d'Albert, qui ne serra pas celle de Rodolphe.

«Oh! oui, continua-t-il, elle m'aime; mais comprendras-tu quel bonheur une semblable certitude met dans le coeur? Si tu savais quel voluptueux frisson parcourt tout le corps quand on sent, sous la table, la pression de son petit pied.

--Sous la table? dit Albert.

--Oui, sous la table, tous les soirs, pendant le dîner; c'était l'heure pour laquelle je vivais, et que j'attendais pendant toutes les autres.

--Mais quand donc? demanda Albert.

--Avant le départ pour la campagne; et le jour du départ, j'ai senti encore son pied plus expressif, plus amoureux que jamais.»

Albert se sentit pris d'un vertige, il s'appuya contre un arbre; tout tourna à ses yeux, puis tout disparut.

Cependant Rodolphe continuait. «Et c'est ce soir, disait-il, c'est ce soir, dans un quart d'heure, que je vais la revoir!»

Et il continua ainsi pendant un quart d'heure, faisant un tableau de son bonheur, que la jalousie d'Albert lui peignait encore mieux: car il y a ceci d'agréable dans la destinée de l'homme, qu'il n'y a aucun bonheur qui lui semble aussi grand, lorsqu'il en jouit lui-même, que lorsqu'il voit un autre en jouir.

Dans sa stupéfaction, Albert se félicitait encore de n'avoir pas parlé le premier, car c'était précisément ce qu'il aurait raconté à Rodolphe, si celui-ci ne l'avait pas interrompu.

«Il est, dit Rodolphe, l'heure de nous acheminer vers la maison.

--Pas encore, dit Albert.

--Nous irons doucement, dit Rodolphe.

--Autant nous promener encore un peu.

--Ah! dit Rodolphe, ce n'est pas que je la verrai plus tôt, mais c'est quelque chose que de commencer plus tôt à me rapprocher d'elle.... Mais toi, Albert, dit-il en marchant, parle-moi donc aussi de tes amours.

--Non, dit Albert; la femme que j'aimais est indigne de tout amour; elle ne mérite que le mépris, et jamais je ne prononcerai son nom.»

Et il pensait avec quelle perfidie il était trahi; puis il en revint à se demander lequel était trahi des deux; et vingt fois, dans la route, il fut prêt, tant le bonheur de Rodolphe lui semblait insolent, à gâter ce bonheur par une révélation semblable à celle qui venait de lui faire tant de mal à lui-même.

Il pensa d'abord qu'il ne devait jamais revoir Mme Haraldsen. Mais il réfléchit ensuite que la chose, telle que la contait Rodolphe, était tellement extraordinaire, qu'il y avait malentendu: et d'ailleurs, ne fallait-il pas montrer à Mme Haraldsen tout le mépris que l'on faisait d'elle; se faire voir gai, heureux, dédaigneux? car lui laisser apercevoir ce que l'on souffrait, c'était lui offrir un agréable sacrifice de larmes, de douleurs et d'insomnies.

Albert fut très-bien reçu de M. et de Mme de Redeuil. Il salua froidement Mme Haraldsen, qui eut l'air de ne pas s'en apercevoir. On se mit à table; Rodolphe était ivre de joie. Albert continuait à jouer, tant bien que mal, le rôle qu'il s'était imposé; il racontait qu'il s'était _extraordinairement_ amusé pendant les vacances; il disait des femmes un mal affreux. Mais il cessa tout à coup de parler, et son coeur cessa de battre, quand il sentit un pied presser le sien. D'abord il ne répondit pas à cette pression; il était trop indigné, et d'ailleurs, ne devait-il pas penser que Mme Haraldsen en faisait autant à Rodolphe? Mais il cessa bientôt de pouvoir obéir à son ressentiment, et il répondit à tout ce que lui disait le pied qu'il sentait sur le sien. Comme autrefois, du reste, Mme Haraldsen prenait une part très-convenable à la conversation, et il ne lui échappait pas la moindre distraction. En vain Albert se répétait tout ce qu'il avait pensé sur elle; il lui semblait entrevoir pour elle une foule, un peu confuse il est vrai, d'excuses et d'explications qu'il se réservait de débrouiller dans un moment plus opportun.

Vers la fin du dîner, Mme de Redeuil demanda, à plusieurs reprises, je ne sais quelles conserves, que les domestiques ne purent trouver. Mme Haraldsen dit qu'elle savait où elles étaient, et qu'elle allait les prendre. Elle posa sa serviette à côté de son assiette. Albert alors serra le pied plus fort, c'était un adieu pour quelques instants. Le pied répondit avec une parfaite intelligence. Alors Mme Haraldsen se leva; Albert fut un peu étonné de sentir encore son pied sur le sien; elle marcha, et il sentit encore le pied; elle fit dix pas loin de la table, et il le sentit encore; elle ouvrit la porte de la salle à manger, et il le sentit encore; elle disparut, et il le sentit encore.

C'était incompréhensible. Il leva les yeux sur la place que venait de quitter Mme Haraldsen pour voir si elle était bien partie, et s'il n'était pas le jouet d'une illusion; il rencontra les yeux de Rodolphe aussi étonnés que les siens, et le pied se retira.

Et, en effet, ce pied que caressait si amoureusement Albert, c'était le pied de Rodolphe; ce pied qui causait de si grands ravissements à Rodolphe, c'était la botte d'Albert.

Le premier jour où ces deux pieds s'étaient rencontrés, Mme Haraldsen, fatiguée de sentir ses pieds poursuivis par celui d'Albert, avait pris le parti de les retirer sous sa chaise. Albert, en cherchant, avait rencontré celui de Rodolphe; Rodolphe, croyant sentir le pied de sa cousine, qui seule était assise près de lui, avait répondu, et c'était ainsi que s'était engagée cette tendre correspondance.

Albert se retira aussitôt le dîner fini, sans parler à Rodolphe, qui, de son côté, n'avait pour le moment rien tant à coeur que de l'éviter.

XXII

Un soir on frappa doucement à la porte de Léon. Un homme entra, qui rehaussait des vêtements extrêmement simples par une physionomie avenante et distinguée.

«Monsieur, dit-il à Léon, voici une lettre qui m'a été remise par erreur, et qui vous est adressée; je n'ai pas voulu tarder un instant à vous la remettre.»

A ce moment Léon fumait, et sa petite chambre était remplie d'une épaisse vapeur.

«Je vous remercie infiniment, monsieur, répondit Léon.

--Pardon, ajouta l'étranger, mais j'ai une question à vous faire; et c'est en partie pour n'en pas laisser échapper l'occasion que j'ai monté moi-même cette lettre. Est-ce vous qui jouez du violon tous les soirs, et je dirai presque toutes les nuits?

--Oh! monsieur, interrompit Léon, je sais bien ce que vous allez me dire; c'est précisément ce que l'on me dit au moins dix fois chaque jour: «Ne pourriez-vous jouer du violon à une autre heure?» ou bien: «Vous serait-il égal de n'en pas jouer du tout?»

--Mais, monsieur, répondit l'étranger, je ne viens pas....

--C'est, reprit Léon sans l'écouter, ce que je refuse positivement. Il faut de la tolérance entre voisins; et croirait-on que je n'ai pas besoin d'en avoir, moi? Chacun ne m'envoie-t-il pas son bruit plus ou moins désagréable, et tous beaucoup plus que mon violon?

--Certainement, monsieur, et, bien loin....

--La voisine d'en face n'a-t-elle pas des enfants qui crient et un mari qui jure? Le chaudronnier d'en bas peut-il m'accuser? Et les divers pianos qui m'entourent, les croyez-vous bien divertissants?

--Je suis bien de votre avis, et....

--Je jouerai du violon, et il faut que je joue du violon.

--Mais, monsieur, dit l'étranger, je vous dis que je ne viens pas pour vous empêcher de jouer du violon, et que je voudrais vous entendre plus souvent; vous avez un talent charmant, et les voisins qui se plaignent de vous sont des ânes. Voici l'heure à laquelle vous jouez ordinairement, monsieur Lauter; car c'est bien Lauter que vous vous appelez?»

Léon fit un signe affirmatif.

«Eh bien! mon cher monsieur Lauter, voici l'heure à laquelle vous jouez d'ordinaire du violon; permettez-moi de vous entendre, surtout si vous jouez un certain air....»

Et il fredonna les premières mesures.

«Un air dont je sais les paroles, je crois.

--Je suis heureux, répondit Léon, de pouvoir vous être agréable aussi facilement, et je vous jouerai tout ce que vous voudrez.

--Eh bien! alors permettez-moi d'aller chercher en bas du tabac un peu meilleur que celui que vous fumez, et de faire monter un pot de bière. Je suis Allemand, monsieur, et j'ai de certaines façons d'écouter la musique dont je ne me dérange pas volontiers.

--Allez chercher votre tabac; pour de la bière, je pourrai vous en offrir.»

Quand il eut apporté du tabac et bourré sa pipe, l'étranger s'étendit à son aise dans un grand fauteuil, vida son verre, le remplit de nouveau, et le plaça devant lui.

Alors Léon lui joua l'air qu'il avait paru désirer. Au bout de quelque temps, l'étranger redemanda le premier air....

«Attendez un peu, dit-il, et il chanta. D'où savez-vous cet air, qui n'est pas de ce pays? demanda-t-il à Léon.

--C'est ma mère qui l'a appris à ma soeur et à moi.

--Vous avez une soeur?

--Oui.

--Est-ce que madame votre mère est Allemande?

--Mon père l'était.

--Votre nom est allemand. Elle demeure à Paris?

--Non.

--Qu'est-ce que vous faites?