Part 3
A cette lecture, Mme Modeste Rolland tomba assise sur un fauteuil. Elle vit d'un seul coup son empire détruit, son bonheur renversé; elle se sentit _domestique_; mais bientôt il lui parut tellement impossible que ce qui était si bien et depuis si longtemps établi pût changer ainsi tout à coup, qu'elle se demanda quelle avait été la réponse de son maître. La rapidité avec laquelle cette réponse avait été faite lui semblait d'un bon augure; un refus seul pouvait admettre aussi peu de réflexion et d'examen. Avant de consentir à l'arrivée de Mme Lauter, M. Chaumier n'aurait pas manqué de la consulter, d'examiner les difficultés de l'établissement et les moyens d'y obvier. D'ailleurs elle connaissait l'histoire du mariage de Mme Lauter; M. Chaumier n'avait jamais vu son beau-frère, ils n'avaient eu ensemble d'autres rapports qu'une correspondance relative à des affaires, qui s'était terminée par de l'aigreur et la cessation de toutes relations. M. Chaumier avait alors juré solennellement qu'il ne verrait jamais son beau-frère, et qu'il ne reverrait pas sa soeur. Le résultat des réflexions de Modeste fut que M. Chaumier avait nécessairement répondu par un refus formel; elle remit la lettre dans la poche de l'habit, et appela la petite Rose, qui pleurait de peur dans le jardin; après quoi, elle la déshabilla et la coucha.
Le lendemain, cependant, elle se réveilla moins rassurée que la veille sur les probabilités du refus de son maître de la proposition de sa soeur; et, pendant le déjeuner, elle fit de nouveaux efforts pour le faire parler. Enfin, à propos d'une histoire en l'air, elle lui dit «Croyez-vous, monsieur, qu'un honnête homme puisse violer un serment _quel qu'il soit_?
--Je ne crois pas, Modeste, répondit M. Chaumier; cependant, ajouta-t-il après un instant de réflexion, il est des serments que l'on peut, et que l'on doit même oublier: je parle des serments impies qui s'échappent dans un moment de colère, d'emportement, et dans ce cas, je crois que la faute n'est pas de violer le serment, mais de l'avoir fait.
--Mais, dit Modeste, si la colère qui a fait faire le serment n'était pas un mouvement aveugle, mais au contraire un légitime ressentiment?
--Quel que soit le motif de la colère, elle est toujours aveugle, Modeste. Je me rappelle qu'il y a deux ans, ayant à me plaindre de plusieurs de mes collègues, à la Société pour l'abolition de l'esclavage, et voyant que mes travaux n'étaient pas appréciés à leur valeur, je jurai de ne plus me mêler à ce qu'ils faisaient. Eh bien! Modeste, c'est là un serment que je ne devais pas tenir et que je n'ai pas tenu, parce que je ne pouvais, sous prétexte de fidélité à un serment, abandonner la cause des malheureux noirs.
--Mais, monsieur, dit Modeste, si votre abandon n'avait été préjudiciable qu'aux gens dont vous aviez à vous plaindre?
--Et encore, Modeste, je ne sais ce que j'aurais fait: il faut bien avoir un peu d'indulgence les uns pour les autres; et, au résumé, je crois que, si on doit tenir, à quelque prix que ce soit, un serment dont les résultats sont favorables à celui qu'il concerne, on ne trouvera qu'indulgence de la part de Dieu, si on ne donne pas suite à un serment de haine et de méchanceté.»
Modeste rentra dans sa cuisine, et se dit: «Je suis perdue!» De ce jour, elle fit son devoir avec une exactitude scrupuleuse, mais affectée et chagrine, et ses réponses, courtes et sèches, témoignèrent d'un mécontentement dont je ne puis assurer que M. Chaumier s'aperçût.
Une semaine après, M. Chaumier, ayant reçu une nouvelle lettre, avertit Modeste que sa soeur allait venir demeurer près de lui avec ses enfants, et que cela nécessiterait un peu de dérangement dans la maison. Ainsi, Modeste devait quitter le premier étage, qui appartiendrait à Mme Lauter et aux deux petites filles, et monter à l'étage au-dessus, qu'elle partagerait avec les deux garçons. Modeste obéit sans faire une observation, mais d'un visage froid et impassible: elle enfouit dans son coeur le regret de la belle chambre parquetée, ornée d'une grande glace et de rideaux jaunes, et elle attendit Mme Lauter avec les sentiments de la haine la plus profonde.
Les enfants eurent bientôt fait connaissance et furent enchantés de trouver des cousins et des compagnons de jeu. Léon et Geneviève, les enfants de Mme Lauter, étaient plus âgés que Rose et Albert: les premiers avaient douze et dix ans, tandis qu'Albert n'avait que dix ans, et Rose huit. Léon fut installé avec Albert chez M. Semler. Mme Lauter, qui était, depuis la disparition de son mari, restée grave et triste, s'occupa sans relâche des soins du ménage et de l'éducation de ses deux filles: c'est ainsi qu'elle appelait également Rose et Geneviève. Quand elle avait annoncé à son frère qu'elle retirerait 30 000 fr. de la vente de ce qui lui restait, elle s'était à elle-même exagéré la valeur des objets, et cette vente n'alla pas tout à fait à 20 000 fr. Elle fut un moment écrasée de ce désappointement; elle ne voulait ni n'osait être à charge à son frère, et celui-ci avait accepté les propositions de sa soeur, dans l'hypothèse qu'elle apportait un revenu de 1500 fr., ce revenu, diminué presque de la moitié, la mettait dans un grand embarras; elle prit le parti de placer son argent en rente viagère: par ce moyen, il ne resterait rien à ses enfants, mais au moins elle leur assurerait une bonne éducation: comme on dit dans les universités, _cela mène à tout_, et elle contribuerait à la dépense de la maison, ainsi qu'elle l'avait annoncé: elle dit simplement à son frère qu'elle avait placé son argent, sans lui dire les conditions.
Elle avait parfaitement compris, dès le premier jour de son arrivée, à quel point sa présence était désagréable à Modeste, et elle était bien décidée à ne rien négliger pour vaincre cette antipathie que lui laissait voir Mme Rolland. Elle lui fit quelques petits cadeaux d'objets de toilette, mais Mme Rolland affecta de n'en faire aucun usage. Elle essaya d'être avec elle polie et même affectueuse; mais, le premier jour qu'elle l'appela _Modeste_, celle-ci lui répondit que monsieur l'appelait ainsi, mais que _toutes_ les autres personnes l'appelaient Mme Rolland: ce à quoi Mme Lauter s'empressa de se soumettre. Mais, quelle que fût sa résolution, il y avait des usurpations qu'elle était obligée de faire: ainsi, d'accord avec son frère, elle se chargea de la dépense, qui jusque-là avait été faite sans contrôle par Modeste; elle fit rentrer Modeste à l'état de domestique vis-à-vis de Rose, qui n'aurait pu que perdre aux caprices, aux façons vulgaires et à la mauvaise humeur de _maman Modeste_, comme elle l'avait appelée jusque-là. Ce ne fut plus à elle que s'adressa Albert pour les objets dont il avait besoin, ou pour quitter, le lundi, la maison paternelle une heure plus tard. Il lui fut impossible de décider, comme de coutume, avec les fournisseurs, sans en référer préalablement à Mme Lauter; de quoi elle se vengeait en parlant d'elle avec le plus grand mépris, et en la peignant comme une femme qui, après avoir poussé son mari au suicide par sa conduite dépravée, venait aujourd'hui, avec ses deux enfants affamés, gruger ce bon M. Chaumier, et faire dans la maison _un embarras_ qui ne lui convenait pas. Elle ne manquait jamais une occasion d'être désagréable à Mme Lauter: s'il y avait quelque chose de cassé ou de gâté, c'était toujours par Léon ou Geneviève; quoique les quatre enfants fussent traités sur le pied de la plus parfaite égalité, qu'ils fussent habillés de même, comme s'ils eussent été tous quatre frères et soeurs, la seule Modeste n'admettait pas cette égalité: elle servait toujours à table les petits Chaumier avant les petits Lauter; elle trouvait toujours moyen de laisser prendre à ceux-ci une foule de petits soins dont elle se chargeait volontiers pour les autres; elle nettoyait la chambre de Mme Lauter avec une négligence si affectée, que celle-ci feignit que cela la gênait qu'on entrât dans sa chambre, et prit le parti de la balayer elle-même. Quand elle revenait de la provision, elle rapportait à Rose des fruits ou des friandises, sans en donner à Geneviève; mais la petite Rose venait d'elle-même partager avec sa cousine: alors Modeste se plaignait que Geneviève eût jeté par terre des noyaux de cerises. Pendant un an, elle s'obstina à servir à table M. Chaumier avant sa soeur, quoique, pendant un an, M. Chaumier ne se laissât pas servir une seule fois le premier. Mme Lauter faisait semblant de ne pas s'apercevoir de ses impertinences, et ne s'appliquait qu'à lui ôter l'occasion de les renouveler. Mais les domestiques ne reconnaissent qu'un maître dans une maison, et les devoirs de la domesticité paraissent toujours moins durs à remplir à l'égard d'une personne de l'autre sexe.
D'ailleurs, l'inégalité entre les femmes ne se manifeste pas d'une manière aussi évidente qu'entre les hommes. L'esprit, les talents, une certaine autorité, séparent suffisamment les hommes; mais, entre les femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté. Les servantes, comme les maîtresses, le savent bien, et il n'est pas une femme qui ne se défie d'avoir auprès d'elle une trop jolie servante.
Un artiste, un homme politique, un homme d'esprit, ne sont certainement pas de la même race qu'un domestique; mais on peut (les exemples ne manquent pas), quand on veut, faire d'une jolie chambrière une duchesse à peu près présentable.
Mme Lauter, toute jolie femme qu'elle était, ne jouissait même pas du bénéfice de cet avantage qu'elle possédait sur Modeste, laquelle n'était plus jeune et n'avait jamais été belle: car les femmes ne peuvent apprécier leur beauté que par les hommages qu'elle leur attire; et, dans cette maison si fermée, la beauté, qui n'avait personne pour l'admirer, cessait d'être un avantage et même d'être quelque chose.
C'était pour les enfants une grande fête que le dimanche. Albert et Léon arrivaient de bonne heure, et cependant déjà depuis longtemps Rose et Geneviève les attendaient. Plus de dix fois elles avaient ouvert les portes du jardin, croyant les entendre venir. Ce jour-là, on avait fait cuire une galette, et toute la maison était sens dessus dessous. Les garçons arrivaient toujours avec quelque nouveau jeu, un peu plus bruyant et martial qu'il ne convenait à des filles.
Léon avait sous sa protection spéciale Rose, qui était si petite, que, lorsqu'elle se mêlait aux promenades, il fallait que Léon la rapportât sur ses bras. Pour Albert, il était loin d'être aussi complaisant pour Geneviève, qui, d'ailleurs, était du même âge que lui; il vint d'ailleurs bientôt un moment où Geneviève, qui avait treize ans commença à ne plus se mêler aux jeux de son frère et de son cousin, et à prendre une attitude calme et décente. Il leur vint alors l'idée, suggérée par Mme Lauter, de cultiver le jardin; on le fit bêcher; après quoi, ils se chargèrent du reste.
Il y eut de grandes discussions pour la distribution du jardin; mais, quand on finit par tomber d'accord, ce fut aux dépens de Modeste.
Modeste avait eu de tout temps, sous la fenêtre de sa cuisine, sur tout le devant de la maison, un potager composé de cerfeuil et de persil. Il fut décidé par les enfants que le potager serait supprimé, comme usurpant la place la plus favorable pour faire grimper des volubilis que Mme Lauter aimait beaucoup. Modeste jeta les hauts cris quand elle s'aperçut de la destruction de son jardin: elle en accusa Léon et Geneviève, comme de coutume. En vain Mme Lauter lui fit présent d'un très-beau bonnet; elle n'en jura pas moins la destruction des volubilis, et l'on a pu voir, dans une discussion qu'elle a eue _sur le serment_, _de jurejurando_, avec son maître, la stricte fidélité qu'elle y apportait.
Les choses allèrent ainsi jusqu'au moment où les deux garçons partirent pour terminer leurs études à Paris. Geneviève avait alors seize ans et Rose quatorze. Elles s'occupèrent pendant quinze jours des préparatifs du départ. Pour les deux jeunes gens, ils étaient tout enivrés de l'orgueil inquiet du premier voyage. Au jour de la séparation, on s'embrassa, on se promit de s'écrire. La voiture partit; les deux filles se prirent à pleurer; Mme Lauter se sentit le coeur gros; Modeste dit: «Pourvu qu'il n'arrive rien à Albert!» Pour M. Chaumier, il parlait ce jour-là à l'assemblée négrophile, et il disait: «O cruauté inouï! on sépare les pères de leurs enfants! et ne frémissez-vous pas, messieurs, en vous mettant pour un moment à la place des malheureux esclaves? Qui de vous pourrait supporter une semblable séparation?»
La maison fut triste pendant plusieurs mois; Geneviève et Rose, le dimanche, si quelqu'un frappait à la porte, se levaient d'un mouvement involontaire, puis se rasseyaient en se regardant. Elles ne savaient que les jeux qui se jouent à quatre; à toute distraction qui leur venait à l'esprit, il fallait renoncer parce qu'on n'était que deux. Si elles avaient envie de quelques fleurs, de quelques fruits rares, elles disaient: «Ah! si Léon était ici! Si Albert n'était pas à Paris!» En ce cas-là, on parlait moins souvent d'Albert que de Léon, parce qu'on n'était pas aussi accoutumée à se reposer et à s'appuyer sur lui. Léon était l'aîné, et d'ailleurs c'était une de ces natures généreuses qui sentent le besoin de protéger et de soutenir. Geneviève avait un peu du caractère de son frère, et c'est ce qui leur inspirait à tous deux un tendre attachement pour leurs cousins. Albert et Rose, au contraire, avaient moins besoin d'aimer que d'être aimés; mais ils se laissaient faire avec tant de grâce et de charme, qu'on n'osait désirer de leur part une affection moins passive. Je n'aime pas beaucoup les portraits, je sais cependant pourquoi je ferai ici celui de Léon: c'est que ce n'est pas une simple fantaisie; c'est que j'ai connu les héros de mes romans; c'est que mes histoires sont plus vraies que celles d'aucun historien; c'est que je puis dire, comme Énée:
. . . . . . Quæque ipse . . . vidi Et quorum pars magna fui.
Léon est grand; il paraît grêle, il l'est en effet, mais c'est à la manière des chevaux arabes, si forts et si nerveux. Les traits de son visage sont fins et délicats comme ceux d'une fille; il porte de grands cheveux noirs bouclés, il a les yeux bleus; avec tout cela, il est loin d'avoir l'air efféminé; son regard est souvent sévère, son teint est brun et hâlé, le duvet de ses joues et de son menton qui commence à brunir annonce qu'il aura une barbe large et épaisse. Il est adroit à tous les exercices du corps; il monte à cheval, il nage, il fait des armes avec une rare perfection. Le seul défaut de son caractère est une hésitation dans la volonté et l'individualité; rarement il ose être lui-même, et c'est ce qu'il pourrait être de mieux; il est doux et compatissant; mettez-le avec des marins, il boira du genièvre, il jurera, il se frottera de goudron; avec des hussards, il sera querelleur, bruyant, indiscret; avec des enfants, il est de première force à la toupie et de seconde aux barres.
Mais ces rôles, qu'il joue à son insu, le fatiguent et l'ennuient; il n'y a que Rose et sa soeur avec lesquelles il soit lui-même: aussi elles lui manquent douloureusement pendant son séjour à Paris, et il leur écrit bien plus souvent que ne le fait Albert.
Albert est d'une taille moyenne, ses cheveux sont d'un brun châtain; ses yeux, de la même couleur, sont fins, moqueurs et expressifs. Il a le coeur paresseux et difficile à émouvoir, mais son imagination est inconstante et vagabonde; il s'éprend des objets et des gens avec une ardeur et une spontanéité qui ne peuvent se comparer qu'à celles avec lesquelles il les quitte. Il est cependant capable de persévérance pour ce qu'il ne peut atteindre, mais seulement jusqu'à ce qu'il l'ait atteint.
Geneviève a les yeux bleus et les cheveux noirs comme son frère. Geneviève a sur le visage une douce et intéressante mélancolie; sa taille est nonchalante, ses mouvements et sa démarche ont comme une lenteur silencieuse; elle a la voix vibrante et douce. Cette mélancolie peinte sur son visage, on la trouve aussi dans son coeur; mais ce n'est pas de la tristesse: au contraire, elle aime le plaisir, et il n'y a rien de si facile à Rose que de la rendre aussi gaie qu'elle-même.
Rose est petite et vive; ses cheveux, d'un brun foncé, tombent en grosses boucles sur les deux côtés de sa figure; ses yeux noirs sont si mobiles qu'on ne peut les rencontrer, et si éclatants qu'on n'en pourrait soutenir le feu, si on les rencontrait. Tout lui plaît, tout l'amuse; elle aime le bruit et l'éclat.
Toutes deux sont coquettes, c'est-à-dire qu'elles sont heureuses d'être belles et qu'elles veulent qu'on s'en aperçoive. Mais la coquetterie de Rose a ceci de particulier, qu'elle est aussi fière de la beauté de sa robe que de sa propre beauté. Tout ce qu'elle trouve joli, bijoux, pierreries, gazes, rubans, elle aime le voir attaché à elle; aujourd'hui elle aime le blanc, demain elle aimera le bleu, hier elle aimait le lilas. Elle aime ses dentelles avec égoïsme. Sa parure fait partie d'elle; elle voudrait pouvoir se changer comme sa parure, mettre à volonté des yeux bleus et des cheveux blonds.
Geneviève a trouvé que le blanc lui allait bien, et elle est toujours habillée de blanc, du moins aux heures où elle sort ou auxquelles il peut venir quelqu'un à la maison. Les gens qui la connaissent ne l'ont jamais vue autrement. Elle attache à cette uniformité de costume une instinctive idée de pudeur, qui soutient sa volonté contre les séductions des couleurs les plus fraîches et les plus à la mode.
En effet, quand on voit pour la première fois une de ces belles jeunes filles au visage calme et modeste, aux cheveux lissés sur le front, aux yeux doux et incertains, l'imagination ne la sépare guère de son vêtement; il semble qu'elle ait des pieds de satin blanc, et que ce nuage blanc que forment les plis de gaze qui descendent jusqu'à terre, soit son corps.
Mais, si vous la voyez ensuite avec un vêtement d'une autre forme et d'une autre couleur, en pensant qu'elle a _changé de vêtement_, vous vous représentez involontairement le moment où elle avait quitté le premier et n'avait pas encore mis le second; vous pensez qu'elle peut être sans vêtements, et votre oeil interroge malgré vous les plis de l'étoffe et ses ondulations.
Il est une sorte d'amour qu'inspirent les jeunes filles, qu'elles seules peuvent inspirer, et qu'elles comprennent si peu, que je n'en ai jamais rencontré qu'une qui ne s'efforçât pas de le détruire.
Je veux parler d'une sorte d'amour pur, religieux, poétique, dans lequel les sens n'entrent que si clandestinement qu'on pourrait presque nier leur présence. Quelquefois, en effet, on songe à baiser leurs cheveux, mais jamais leurs lèvres roses, ni leurs dents blanches; la main cherchera leur main, mais ne se posera pas sur leur genou; non pas seulement par respect, mais la pensée n'en viendra pas à l'esprit. L'imagination, près d'elles, n'inspire pas de désir plus vif que celui d'être touché en passant d'un pli de leur robe; ou si, par hasard, en lisant dans le même livre, mes cheveux touchaient ses cheveux, un doux frémissement arrêtait le sang dans mes veines, et je comprenais que ce que j'aurais osé de plus aurait été bien moins. Jamais, depuis, aucune femme tout entière abandonnée, aucune femme, même la plus belle bacchante, même la fille la plus curieuse et la plus docile, ne m'a rien donné qui ne me laissât regretter amèrement l'émotion de ce contact de nos cheveux.
Mais, de toutes les jeunes filles que j'ai rencontrées depuis, toutes, avant le second jour, avaient détruit ces enivrantes impressions, pour les remplacer par des idées de désirs vulgaires que toutes les femmes peuvent satisfaire mieux qu'elles; car à peine les jeunes filles vous font-elles songer qu'elles ont un corps, que vous songez en même temps qu'elles n'ont ni formes ni sens.
Et il ne faut qu'un mot, qu'un geste, qu'une attitude, pour éteindre comme d'un souffle cette céleste auréole qui entoure le front virginal de la jeune fille.
La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soin que le reste; la main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.
Il suffit qu'à la campagne le vent attaque traîtreusement une jupe, et oblige celle qui la porte à une défense sérieuse, quelque succès qu'ait la défense;
Il suffit qu'une mère dise devant moi: «Ma fille est un peu malade, elle a monté à cheval, elle a les _cuisses_ rompues;» et combien de mères savent se priver de semblables mentions!
Il suffit qu'une fille dise: «Je ne veux pas courir, on verrait mes _jambes_;»
Ou: «Ma mère m'a fait présent de _chemises_ de batiste;»
Ou: «Je me suis donné un coup au _genou_ et j'ai le _genou_ tout bleu;»
Ou: «J'ai acheté des _jarretières_;»
Ou: «J'ai pris _un bain_ ce matin;»
Pour qu'à l'instant même elle perde tout le charme qu'elle avait pour moi, sauf à prendre plus tard un autre attrait d'un genre tout différent.
XIII
Léon à Rose et à Geneviève.
Mes chères soeurs, c'est un séjour fort triste que celui de la ville où nous sommes, et je ne saurais vous dire combien tout ce que j'ai laissé auprès de vous me paraît aujourd'hui ravissant et regrettable. Les années que nous avons passées ensemble vous rendent si nécessaires à moi que je ne puis rien séparer de votre souvenir. Hier, nous sommes allés à la campagne, avec Albert et une famille pour laquelle mon oncle nous a donné une lettre. Ce sont de bonnes gens, qui nous reçoivent très-bien, et nous invitent à tout ce qu'ils croient nous pouvoir être agréable. A l'entrée d'un petit bois, j'ai aperçu un sorbier tout chargé d'ombelles de baie, déjà d'une belle couleur orangée, et j'ai pensé au sorbier de la maison où vous êtes. Il y a un an, c'était aussi dans les premiers jours du mois d'août, et les fruits du sorbier étaient de cette même couleur orange; nous étions tous réunis, le soir, sous son feuillage; je jouais du violon et Rose chantait. Et l'hiver dernier, quand l'arbre dépouillé de feuilles n'avait plus que ses fruits, devenus alors du plus vif écarlate, vous rappelez-vous les merles qui venaient, de leur bec jaune, picoter les grains de corail du sorbier? Rose voulut que je lui en prisse un. Je passai huit jours à faire un trébuchet; puis, quand l'oiseau fut captif, il avait l'air triste et souffrant, il ne voulait pas manger. A dîner, nous parlâmes à mon oncle de notre capture, il nous dit qu'il fallait le garder en cage, et qu'au printemps il ferait entendre des chants ravissants. Un peu après, mon oncle vint à parler de son sujet favori, des nègres et de l'esclavage. Rose sortit et revint toute joyeuse.
Elle me prit par la main, me fit lever de table, et me dit de regarder par la fenêtre. Il y avait sur la muraille un merle qui battait des ailes et secouait son plumage. «Veux-tu donc encore celui-là? lui dis-je.--Non pas, reprit-elle; c'est le mien, auquel je viens de donner la liberté.»
Je l'embrassai. Mon oncle la gronda un peu, en lui disant qu'elle ne savait pas ce qu'elle voulait.
«Papa, dit Rose, il est tout noir comme les nègres que tu dis si malheureux; il m'a semblé que c'était un petit nègre, et j'ai ouvert sa cage.»
Mon oncle fut un peu embarrassé de ce que cette petite fille lui montrait qu'il n'était pas conséquent.
Je vous écris, et je n'ai rien à vous dire ni à vous raconter. Je vous écris pour vous écrire, pour me rapprocher de vous. Je vois d'ici vos deux jolies têtes l'une contre l'autre pour lire ensemble ma lettre, et cette image va égayer ma journée. Je voulais offrir à Albert ce qui reste de papier blanc dans ma lettre, mais il est sorti ce matin, et je ne sais pas où il est. Adieu, mes bonnes petites soeurs. Écrivez-moi souvent.
LÉON.
XIV