Part 19
Léon regarda sa soeur: il y avait sur le visage de la jeune fille tant de pureté et de candeur qu'il prit la main de Geneviève et la porta à ses lèvres.
«Mais toi, Léon, que fais-tu ici?
--Moi, répondit Léon, je viens pour voir le maître de la maison au sujet d'une leçon.»
Geneviève ne resta pas sans inquiétude: elle craignait qu'on ne lui parlât devant son frère du sujet de sa visite; elle espérait cependant qu'Anselme accompagnerait la personne à laquelle elle devait avoir affaire. Léon regardait aussi le salon, quand un domestique en riche livrée, vert et or, en culotte courte, en bas et en gants blancs, ouvrit une porte latérale du salon; un autre vêtu de même annonça à haute voix:
«Monsieur Chaumier.
--Mademoiselle Rose Chaumier.»
Il y eut quatre exclamations simultanées.
«Comment, vous mon oncle!
--Toi, Rose!
--Vous, mon neveu!
--Toi, Geneviève!
--Hélas! dit M. Chaumier, nous venons ici pour vendre la maison de Fontainebleau.
--Hélas! dit Rose, notre petite maison à nous quatre, la maison où nous avons été enfants et heureux!
--Eh quoi! mon oncle, dit Léon, avez-vous donc souffert dans votre fortune?
--Il me reste de quoi vivre, dit M. Chaumier, mais strictement.»
Léon alors s'approcha de Rose, vis-à-vis de laquelle il avait jusque-là gardé un air sérieux et contraint, et il lui baisa la main avec une vive expression. A son tour, il expliqua sa visite dans la maison, et pour ménager Geneviève, qu'il croyait avoir des raisons de ne pas parler, il dit: «Nous sommes venus pour une leçon.
--C'est singulier, dit Geneviève, il me semble que ce n'est pas la première fois que je vois ce salon; j'en aurai probablement rêvé, car je ne crois pas qu'il en existe de pareils ailleurs que dans les rêves.
--Tu l'as déjà vu, en effet, dit Léon; nous sommes dans le petit palais construit par Anselme pour le baron d'Arnberg, et c'est nous qui avons ordonné la décoration de la pièce où nous sommes.
--Je ne croyais pas, dit Geneviève, voir jamais les magnificences que nous imaginions alors.»
Une porte s'ouvrit, et on annonça:
«Monsieur Albert Chaumier.»
L'étonnement redoubla alors, mais fit place à une douloureuse sensation, quand Albert eut raconté qu'il était entre les mains du garde du commerce, qui l'attendait dans l'antichambre, et dont les acolytes occupaient les différentes issues de la maison. «Je viens, dit-il, voir s'il y a moyen de s'arranger avec mon créancier; mais j'irai coucher rue de Clichy.
--Mais, dit Rose, c'est impossible; nous venons avec papa pour vendre la maison de Fontainebleau, que l'on doit payer comptant. Mon cher papa, ajouta-t-elle à M. Chaumier, vous m'avez dit qu'une partie de cet argent m'appartenait; nous allons délivrer Albert, n'est-ce pas?»
Geneviève prit Rose dans ses bras et la serra étroitement.
«Merci, mille fois merci, ma bonne petite soeur, dit Albert; mais ta générosité te ruinerait sans me sauver. Le créancier qui me fait arrêter aujourd'hui n'est pas le seul; si j'en paye un, il deviendra plus difficile de faire accepter aux autres des arrangements et des délais.»
M. Chaumier fit comprendre qu'il ne consentirait pas à ce que Rose disposât ainsi d'une partie de sa petite fortune.
«Comment, mon oncle! dit Geneviève.
--Comment, mon père! dit Rose, nous laisserions conduire Albert en prison? Oh! nous allons le délivrer, et il quittera Paris jusqu'à ce qu'on ait arrangé ses affaires.»
La porte s'ouvrit encore, et on annonça:
«Monsieur Rodolphe de Redeuil.»
Cette arrivée ne fut agréable à personne. Albert, le seul qui n'eût pas d'éloignement pour Rodolphe, n'avait pas envie de lui apprendre la situation dans laquelle il se trouvait. Rodolphe se mit à regarder le salon, et, voyant qu'on évitait ses regards, feignit de ne reconnaître personne.
«C'est singulier, dit Léon: on nous fait bien attendre.»
Les cinq parents continuèrent à parler à voix basse, à cause de la présence de M. de Redeuil; et Rose disait à Léon: «Oui, mon pauvre Léon, on veut vendre notre petit jardin, et nos sorbiers,» quand on ouvrit, cette fois à deux battants, la grande porte du salon; plusieurs domestiques, portant des bougies, parurent en haie, et un personnage simplement vêtu, mais décoré de plusieurs ordres, se montra à la porte, et on l'annonça:
«Monsieur Anselme Lauter, baron d'Arnberg.»
Ce fut comme un coup de foudre.
Albert s'écria: «Mon créancier!
--Mon protecteur! dit Rodolphe.
--L'homme à l'habit marron!» dit M. Chaumier.
M. Anselme vint à Geneviève et à Léon, et leur dit: «Mes enfants, car ce n'est plus le nom d'amitié que je vous donnais quelquefois; je suis votre père, votre père qui vous aime, et qui a pu apprécier combien vous êtes dignes tous deux d'être aimés et vénérés.»
Léon et Geneviève se mirent à genoux, et lui baisèrent les mains. Anselme les releva et les serra sur son coeur; puis il prit la main d'Albert, et lui dit: «Jeune homme, je suis ton oncle, et il y a bien longtemps que je te connais et que je t'aime. Et vous, mon beau-frère, dit-il à M. Chaumier, voulez-vous me donner la main, et oublier les torts que vous avez eus envers moi?... Monsieur de Redeuil, dit-il en se tournant vers Rodolphe, pardon de vous avoir reçu ici; mais, si vous n'avez pas mauvais coeur, la vue de notre bonheur ne peut vous déplaire; et d'ailleurs, le spectacle du bonheur n'est pas une chose si commune que cela ne vaille, dans l'occasion, la peine d'être vu. Je sais ce que vous avez à me demander, vous pouvez compter dessus.»
Rodolphe était ému; tout le monde pleurait, et lui-même avait passé sa main sur ses yeux.
Il s'approcha et dit: «Monsieur, je ne gênerai pas plus longtemps l'effusion des doux sentiments qui vous animent tous; mais j'ai un devoir à remplir. Monsieur Léon Lauter, dit-il, vous vous êtes trouvé offensé par moi, l'autre jour; et cependant vous m'aviez parlé assez durement. Nous devions nous battre demain matin.
--Oh! mon Dieu!» dit Rose.
Geneviève ne dit rien, mais elle jeta ses bras autour du cou de son frère.
«Nous devions nous battre demain matin. Je vous prie d'agréer mes excuses bien sincèrement, et de me donner votre main.»
Léon n'hésita pas; il n'y avait plus de place dans son coeur pour la haine.
«Monsieur Rodolphe de Redeuil, dit Anselme Lauter, voici ma main aussi; vous venez de vous bien conduire. Sachez, maintenant, combien la susceptibilité de Léon était excusable. Le jour de votre querelle avec lui, je l'ai trouvé dans les Champs-Élysées qui jouait du violon et demandait l'aumône pour sa soeur, pour ma fille chérie.
--O Léon! mon frère, mon bon frère!» dit Geneviève en fondant en larmes.
Rose pleurait sans rien dire: elle regardait Léon avec amour et admiration; mais elle se tenait à l'écart. Léon était riche; elle s'était fâchée avec lui quand il était pauvre. Cependant, après un instant d'hésitation, elle se jeta dans ses bras.
Rodolphe serra toutes les mains et sortit. Anselme sonna et dit: «Faites monter tous les domestiques.»
Alors entrèrent une douzaine de domestiques, tous revêtus de la livrée vert et or, et aussi les femmes de cuisine et de chambre.
Anselme leur dit: «Vous êtes presque tous mes vieux serviteurs. Presque tous je vous ai amenés d'Allemagne avec moi. Il faut que vous partagiez ma joie. Voici M. Léon Lauter, mon fils, et cette belle demoiselle est ma fille Geneviève. Vous les respecterez comme moi-même; je m'en repose sur eux du soin de se faire aimer. Ces autres personnes sont mes parents. Je vous ai fait monter, parce que vous êtes de la famille, et que je veux que vous rendiez grâce à Dieu avec moi d'une réunion qui fera le bonheur de toute ma vie.»
Alors Anselme fit la prière, comme dans les vieilles familles allemandes. Tous les domestiques se mirent à genoux; Geneviève et Rose suivirent leur exemple, et Anselme dit:
«O mon Dieu, je vous rends grâce d'avoir pris soin de mes vieux jours. Mon Dieu, je vous promets d'être toujours bon et compatissant pour les pauvres. Bénissez-nous tous, ô mon Dieu, en ce jour qui va finir, et donnez-nous encore pour demain votre divine protection.... Allez, mes enfants, dit Anselme en finissant. Mon beau-frère, mon neveu et ma nièce coucheront ici. Geneviève donnera l'hospitalité à Rose, et Léon à Albert. Pour moi, je prie mon beau-frère de vouloir bien disposer de mon appartement.
«Voici mon histoire en deux mots, mes enfants. Vous étiez encore bien petits quand je crus devoir quitter votre mère; bénissons sa mémoire: je suis allé plus d'une fois sur sa tombe la remercier du courage avec lequel elle vous a élevés; nous ne parlerons jamais de cette séparation; n'accusez ni elle ni moi. Elle et moi nous vous avons chéris. J'allai trouver le prince ***, avec lequel j'ai été élevé; il me donna d'abord un petit emploi auprès de sa personne; je devins successivement son ami, son conseil, son chargé d'affaires. Je devins riche. J'étais venu en France pour vous chercher quand le hasard m'a fait rencontrer Léon; je n'ai pas voulu me faire connaître à vous. J'ai voulu que votre amitié pour le pauvre vieux Anselme précédât celle que vous auriez pour le baron d'Arnberg. Voici mes projets. Quelqu'un s'y oppose-t-il?
«D'abord, j'achète la maison de M. Chaumier 60 000 fr.; la maison est à moi: je la donne à ma jolie petite Rose, qui ne refusera pas de la laisser à son père. Je paye les dettes de cet étourneau d'Albert.
--Tiens! dit Albert, et le garde du commerce qui m'attend?
--Il est parti. Nous rachèterons à Albert une étude, qu'il tâchera cette fois de conserver. Rose, continua Anselme, épouse Léon.»
Rose se jeta dans les bras de Geneviève, et cacha dans son sein son joli visage tout rouge.
«Maintenant, mes amis, suivez-moi dans cette maison qui a été bâtie pour vous et d'après vos désirs, comme vous pouvez vous le rappeler. Tiens, Geneviève, voici ton appartement; ton petit salon bleu et or, ta chambre tendue de soie bleue avec la mousseline blanche par-dessus la soie, et la salle de bain en marbre blanc.
«Voici tous les meubles que tu as choisis.
«Les tableaux que tu as admirés un jour que tu rendais le pauvre Anselme si heureux en lui donnant le bras dans la rue; tout ce que tu as trouvé joli; tout ce que tu as désiré, tout ce qui a attiré tes regards depuis que je te connais, j'allais l'acheter et l'apporter ici.
«Passons à l'appartement de Léon.
«Voici, Léon, ton cabinet de bois sculpté, et ta salle d'armes et ton divan; ton violon de Stradivarius que je t'ai rapporté d'Allemagne; tu trouveras en bas ton cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes noires; j'ai eu une peine terrible à le trouver, et j'ai dit plus d'une fois: «Parbleu! monsieur mon fils aurait bien pu imaginer une autre robe pour son cheval.»
«Demain matin vous verrez le jardin.
--Et vous, mon père, votre appartement?
--Je vous le montrerai demain; allez tous vous reposer: moi, j'ai encore bien des choses à faire.»
XXXIV
Il n'y eut que M. Chaumier qui dormit dans la maison; Rose et Geneviève, Albert et Léon, passèrent la nuit à causer. Dès le jour, Léon essaya son cheval, Albert en prit un à M. Anselme, et tous deux s'allèrent promener au bois de Boulogne.
Geneviève habilla Rose; leur toilette n'était pas finie, qu'Anselme frappait chez elles. «Allons, paresseuses, il y a une heure que j'attends le moment de vous embrasser; venez déjeuner: les jeunes gens ont fait quatre lieues à cheval, et rentrent affamés.»
Au déjeuner, M. Chaumier annonça qu'il allait retourner à Fontainebleau.
«Eh bien! mon beau-frère, allez-vous-en, et laissez-nous Rose; je me suis déjà occupé ce matin de la publication des bans; Rose et Geneviève vont sortir avec moi toute la journée; il faut faire la corbeille de Rose, et faire préparer son appartement à son goût; Albert va aller voir son ancien patron, pour renouer l'affaire de l'étude. Léon a un nouveau violon et un nouveau cheval; il se distraira de son mieux.»
Léon insista beaucoup pour accompagner son père avec sa soeur et sa cousine. M. Lauter répondit, en riant, qu'il s'y opposait, parce que Léon le ruinerait dans les achats pour Rose.
«Maintenant, mon beau-frère monsieur Chaumier, si vous ne vous y opposez pas, nous allons laisser Rose et Léon se promener un peu dans le jardin: ils ont beaucoup de choses à se dire; pendant ce temps, je vais vous montrer mon appartement.»
Rose hésitait; Geneviève la prit par la main et a conduisit avec Léon dans le jardin, où elle les laissa.
Là, Rose et Léon se rappelèrent tous leurs bons et tous leurs mauvais jours; ils se dirent mille fois la même chose.
On était à la fin de février; il y a dans ce mois des heures de printemps; un doux soleil semblait venir éveiller les bourgeons des sureaux. Des bourgeons des coudriers sortaient des petits pinceaux amarantes, la première fleur de l'année. Il semblait que le jardin était riant et embaumé de leur joie, et que ce beau soleil était un reflet de leur bonheur.
Pendant ce temps, M. Lauter conduisit M. Chaumier, Geneviève et Albert, dans son appartement; il ne démentait en rien la magnificence de la maison. Seulement, une petite porte, cachée sous la tapisserie, conduisait à trois chambres, où M. Lauter avait fait apporter les meubles de noyer du petit logement de Léon et de Geneviève, et ceux de sa petite chambre à lui, quand il était leur voisin. Les pièces étaient pareilles à celles qu'ils avaient habitées; les papiers semblables avaient été mis d'avance; et, pendant la nuit, M. Lauter avait fait apporter les meubles.
En repassant dans sa chambre, il ouvrit un vieux coffre magnifiquement ciselé; il était doublé de velours cramoisi et contenait des gros sous avec de menues pièces d'argent et une pièce de cent sous.
«Geneviève, dit-il, c'est l'argent que ton frère a gagné pour toi en jouant du violon dans les Champs-Élysées; en voici une pièce que tu conserveras bien, n'est-ce pas?»
XXXV
Quand Rose et Léon furent au salon avec le reste de la famille, Lauter dit: «Il y a encore une surprise que j'ai ménagée à Léon et à Geneviève;» et il les conduisit dans une partie reculée de la maison: il frappa et se nomma; une jeune femme, propre, avenante, et décemment vêtue, ouvrit et devint toute rouge en voyant la société qui lui arrivait. «Marthe, dit M, Anselme, où est votre mari?»
A ce moment, le mari rentrait: «Keissler, lui dit Anselme, vous trouvez-vous toujours bien ici?
--Ah! monsieur le baron, dit le jeune homme, nous sommes trop heureux, et si vous ne m'aviez défendu de vous rendre grâce....
--Je vous l'ai défendu, mon cher Keissler; mais je vous ai dit en même temps que je vous ferais voir un jour vos bienfaiteurs, ceux que vous pourriez remercier. Les voici; c'est l'intérêt que vous ont témoigné mon fils et ma fille, un jour que nous vous avons rencontré aux Champs-Élysées, qui m'a fait prendre soin de vous.»
Keissler alla alors, sans parler, chercher sa femme qui s'était retirée dans une autre pièce, et la ramena avec deux petits enfants. Pendant qu'il était absent, Anselme dit: «J'ai fait de Keissler mon intendant, et je m'en suis parfaitement trouvé.»
Keissler, sa femme et ses enfants se placèrent devant Geneviève et Léon, et Keissler dit: «Nous sommes heureux; nous sommes bien heureux. Je ne trouve rien dans mon coeur qui doive mieux vous récompenser.»
Rose était un peu embarrassée. Elle se rappelait que, le jour de cette rencontre aux Champs-Élysées, elle avait écouté une plaisanterie de M. de Redeuil sur Anselme. Elle regarda Léon tendrement, et se fit à elle-même le serment d'expier tous ses petits torts par la plus vive tendresse. Geneviève caressait les enfants de Mme Keissler.
Quand ils sortirent de l'appartement de l'intendant, Anselme mena Geneviève à la basse-cour, et il lui dit: «Te rappelles-tu une vieille femme à laquelle tu faisais l'aumône tous les dimanches à la porte de l'église? Elle est ici, c'est la surintendante de la basse-cour; elle et Keissler ne sont pas ceux, hier, qui ont prié de moins bon coeur à notre prière du soir.»
XXXVI
En peu de jours l'appartement de Rose fut prêt. M. Lauter l'appelait sa fille.
Le mariage de Léon et de Rose fut célébré avec pompe. Les jeunes filles voulaient plus de simplicité; mais Anselme insista. Seulement, quand le prêtre demanda à Léon _sa pièce de mariage_, pour la bénir et la donner à l'épousée selon l'usage, M. Lauter arrêta Léon, qui allait donner un double louis, et donna lui-même une grosse pièce de deux sous. Le prêtre le regarda d'un air interrogatif. «Allez, allez, monsieur le curé, dit Anselme, cette pièce-là en vaut bien une autre, et elle a été bénie par Dieu avant de l'être par vous.»
M. Anselme l'avait prise dans le coffre ciselé doublé de velours cramoisi.
XXXVII
Geneviève se trouvait heureuse: tous ceux qu'elle aimait étaient si heureux! Depuis longtemps elle avait renoncé à Albert, sans oser espérer le plaisir dont elle jouissait, de le voir tous les jours et de le voir heureux. Le mariage de son frère, malgré tout ce qu'elle en eut de joie, lui fit un peu de mal, et aussi la vue du ménage de Keissler. Néanmoins, elle disait qu'elle n'était plus malade. Elle s'était arrangée pour ajouter le bonheur des autres au bonheur restreint qui lui était permis à elle.
Mais le ciel est envieux. La mort planait sur la maison du baron d'Arnberg. La maladie de Geneviève faisait d'effrayants progrès, sans qu'elle-même s'en aperçût. Geneviève était une victime marquée par le sort: elle ne devait pas lui échapper.
Les pommettes de ses joues s'étaient colorées d'un rouge vif, que tout le monde, et Geneviève elle-même, prenait pour un retour à la santé.
Son nez était effilé, et ses joues caves; ses lèvres rétractées semblaient exprimer un sourire amer; ses dents étaient d'un blanc mat. Cependant elle souffrait peu, et seulement par intervalles. Ses yeux avaient encore leur éclat; mais le blanc avait pris une légère teinte bleuâtre, et le regard avait par instants une profonde expression de mélancolie.
Geneviève parlait beaucoup de l'été, et faisait des projets pour Fontainebleau. Le mois de mars était superbe; elle jouissait avec ivresse des premiers beaux jours, et disait quelquefois: «Mon Dieu, la belle saison est si courte!» Pauvre fille! sa vie devait finir avant la belle saison. Les médecins ordonnèrent de la transporter à la campagne; on parla devant elle de Fontainebleau, elle demanda d'elle-même à y aller.
Mais elle devint trop faible, et, sous un vague prétexte, on retarda son départ. Elle fut obligée de garder le lit: mais elle ne se croyait qu'indisposée.
Sa respiration, lente, saccadée, profonde, était quelquefois accompagnée d'un hoquet. Une toux sèche sortait de sa poitrine. Un soir, comme sa belle-soeur restait près d'elle, après quelques mots que Rose lui dit à demi-voix, elle dit: «Ma chère Rose, ce sera un nouveau bonheur pour toi, pour Léon et pour mon père, et j'en jouirai autant que vous. Moi, je ne me marierai jamais. J'élèverai ton enfant. Je serai sa marraine, n'est-ce pas? Tout cet été, je m'occuperai de broder sa layette.»
Rose pouvait à peine retenir ses larmes, car personne n'ignorait plus la situation de Geneviève, que Geneviève elle-même.
Elle continua à parler, mais plus péniblement. Ses yeux, à demi voilés, l'empêchaient de bien distinguer Rose, et elle la pria d'allumer une bougie de plus.
Elle parla alors de leurs costumes pour la campagne. «J'ai des idées ravissantes, disait-elle, tu verras.»
Elle s'arrêta quelque temps et dit: «Je tiens à être à Fontainebleau pour le premier mai; c'est l'anniversaire de la mort de ma mère. Pauvre mère, qu'elle serait heureuse de voir notre bonheur! je ne l'ai jamais tant regrettée qu'à présent.»
Rose mit son visage sur le lit de Geneviève, car elle voulait cacher les larmes qui coulaient brûlantes sur ses joues. Les regrets que faisait entendre Geneviève sur sa mère s'appliquaient si bien à Geneviève elle-même, qui ne devait vivre que pendant le temps où sa vie avait été amère, et, en plus, quelques jours seulement pour goûter une vie plus douce qui ne lui était pas destinée! Elle avait conduit ceux qu'elle aimait jusqu'à la terre promise, adoucissant pour eux les ennuis et la fatigue du chemin, et elle mourait.
«Moïse monta sur la montagne, et le Seigneur lui fit voir tout le pays de Galaad, et le Seigneur lui dit: «Voici le pays que j'ai promis à Abraham, vous l'avez vu de vos yeux et vous n'y entrerez pas.» Et Moïse mourut par le commandement du Seigneur.»
«Combien je serai heureuse de voir tes enfants! continua Geneviève. J'ai froid.... couvre-moi un peu. Pourquoi as-tu éteint cette bougie? Je ne vois pas clair, rallume-la.... Dans cinq ou six ans d'ici, tu auras des enfants qui courront dans la maison. Il me semble déjà entendre leur bruit. J'ai sommeil.... Tu dois avoir sommeil aussi.... Va....»
Elle ne parla plus, sa respiration devint bruyante. Rose la contemplait avec effroi. Geneviève entr'ouvrait la bouche. Son ange gardien, invisible à son chevet, prit sur ses lèvres l'âme qu'exhalait la vierge, et l'emporta au ciel.
Rose, ne l'entendant plus respirer, mit la main sur son coeur, et ne le sentit pas battre. Elle poussa un grand cri, et tomba à la renverse.
XXXVIII
Le prêtre qui avait marié Rose et Léon, si peu de temps auparavant, au même autel de la Vierge dit la messe des morts sur un cercueil revêtu d'un drap blanc, sur lequel était une couronne de fleurs d'oranger. Toute la maison de M. Lauter assistait à la messe; les domestiques faisaient par moments entendre des sanglots qu'ils ne pouvaient plus étouffer.
«Je vous donnerai le repos, dit le Seigneur, car vous avez trouvé grâce devant moi, et je vous connais par votre nom (_et te ipsam novi ex nomine_).
«Seigneur, prêtez l'oreille aux prières par lesquelles nous conjurons votre miséricorde de placer dans le lieu de paix et de lumière l'âme de votre servante Geneviève Lauter, que vous avez fait sortir de ce monde, et de l'associer à la gloire de vos saints!
«Seigneur, vous m'appellerez, et je vous répondrai.
«J'élève mes mains vers vous, et j'ai mis en vous toute mon espérance.
«O jour de colère (_dies ir[ae], dies illa_), jour de la colère et de la vengeance de Dieu!
«Séparez-moi de ces maudits que vous chasserez de votre présence, ô Jésus! et appelez-moi entre les vierges bénies de votre père.
«Heureux ceux qui meurent dans le Seigneur (_Beati mortui qui in Domino moriuntur_)! Ils vont se reposer de leurs travaux, car leurs oeuvres les suivent.»
* * * * *
Tout ce qui était dans l'église fondit en larmes.
XXXIX
On enterra Geneviève à Fontainebleau, auprès de sa mère. M. Lauter et Léon ne se consolèrent jamais de la perte de cette charmante fille, et son souvenir mêla jours une profonde amertume au bonheur qu'elle ne partageait pas. Son appartement fut fermé, et, pendant tout le temps que vécurent les personnes dont nous avons raconté l'histoire, on l'ouvrit trois fois par an, aux anniversaires de la naissance, de la fête et de la mort de Geneviève. On y passait la journée; tout était resté comme le jour de sa mort; on parlait d'elle, et les enfants de Rose et de Léon furent accoutumés à un si grand respect pour la mémoire de la soeur de leur père, qu'ils n'avaient jamais vue, qu'ils n'osaient ni jouer ni faire du bruit près de l'appartement de leur _tante Geneviève_.
FIN.
Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation, rue de Vaugirard, 9.