Part 18
LÉON.--«La caricature de Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles du quartier, et notamment dans l'escalier, et sur la porte dudit, où elle devra rester en permanence; elle sera renouvelée chaque fois qu'on l'effacera.»
ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est-il adopté?
TOUS.--Oui.
ANTOINE HUGUET.--L'article 3 est adopté à l'unanimité. Gargantua, enregistre l'article 3. «Art. 4....
EDGAR SAGAN.--«Chaque fois que l'on aura connaissance que le Vasselin et son esclave seront sortis, on devra boucher la serrure avec des noyaux de cerises.»
ANTOINE HUGUET.--L'article 4 est-il adopté?
MITHOIS.--Adopté.
CHARLES LEFLOCH.--Je propose un amendement.
ANTOINE HUGUET.--La parole est à Charles Lefloch.
CHARLES LEFLOCH.--Je propose qu'on ajoute: «ou par des petits cailloux.» Il n'y a pas toujours des cerises.
ANTOINE HUGUET.--L'amendement est-il adopté?
TOUS--Adopté.
ANTOINE HUGUET.--Écris, Gargantua, l'article 4. «Article 5....» Voici ce que je propose. «Art. 5. La maison ne sera plus éclairée.» C'est-à-dire que, chaque soir, on devra éteindre les quinquets placés aux divers étages, autant de fois qu'on les rallumera.
TOUS.--Adopté, adopté.
ANTOINE HUGUET.--Écris l'article 5, Gargantua. «Article 6.
MITHOIS.--«Seront invités les amis de la maison à venir exercer céans leurs talents plus ou moins incomplets sur tous les instruments de fâcheux voisinage, tels que trompe de chasse, trombone, trompette, cornet à pistons, ophicléide, etc. Quelques concertos de casserolles et pincettes, et des solos de tambour seront exécutés à des intervalles rapprochés et à des heures indues.»
TOUS.--Adopté.
ANTOINE HUGUET.--«Article 7....
CHARLES LEFLOCH.--«Dès cette nuit, attendu que le Vasselin couche ainsi que son domestique au fond de son appartement, avec des vis et des planches percées d'avance, pour éviter tout bruit de marteau, on barricadera, bouchera et fermera hermétiquement et solidement la porte de Vasselin donnant sur l'escalier.»
TOUS.--Adopté.
ANTOINE HUGUET.--«Art. 8. Dès demain, vu que le Vasselin demeure précisément au-dessous de moi, un jeu de boules sera installé ici.»
«Article 9 et dernier.
«Rien ne sera négligé de ce qui pourra rendre la maison inhabitable, et dégoûter le Vasselin de l'existence.
«Fait en notre domicile, le.... février 18....»
ANTOINE HUGUET.--Rien ne s'oppose à ce que l'article 3 soit immédiatement mis à l'exécution. Gargantua, lis l'article 3.
GARGANTUA.--«La caricature du Vasselin sera dessinée sur toutes les murailles du quartier, et notamment dans l'escalier et sur la porte dudit, où elle devra rester en permanence: elle sera renouvelée chaque fois qu'on l'effacera.»
ANTOINE HUGUET.--Gargantua, distribue du charbon pour l'escalier, qui est jaunâtre, et donne-moi du blanc d'Espagne pour la porte, qui est brune.»
Tout le monde se répandit dans l'escalier, et Léon resta seul dans l'atelier.
Il marchait à grands pas, il pensait à Geneviève qui l'attendait et auprès de laquelle il n'osait retourner; il ne savait comment s'y prendre pour emprunter de l'argent à ses amis. Comment jeter une pensée triste au milieu de cette folle gaieté? On rentra en riant; Léon faisait laborieusement dans sa tête la phrase par laquelle il devait faire sa demande. Jamais un discours académique ne fut plus étudié, plus retouché.
Il voulait feindre quelque partie de plaisir pour laquelle il lui manquait un louis; mais il s'aperçut que, depuis un quart d'heure, il n'avait rien dit, que son air maussade démentirait ses paroles; qu'avant de parler, il fallait effacer cette impression, et il saisit avec empressement ce prétexte qu'il se donnait à lui-même de retarder la demande qui lui faisait tant de honte.
Puis, quand le moment fut venu, il repassa sa phrase. Pendant ce temps, Mithois avait commencé un récit que Léon ne pouvait interrompre. «Quand Mithois aura cessé de parler,» se dit-il; et quand Mithois eut cessé de parler, il n'osa pas. Puis il pensa à Geneviève qui attendait, et il ouvrit la bouche; mais sa voix s'arrêta à sa gorge; il se leva, marcha dans l'atelier, et se dit: «Allons, il ne faut plus réfléchir.» Il regarda l'horloge de bois accrochée au mur, et dit: «Quand la grande aiguille sera sur le VI.»
Mais un peu avant que l'aiguille fût sur le VI, on frappa à l'atelier.
Ce fut un cri d'admiration quand on reconnut M. Vasselin.
M. Vasselin était violet et extrêmement irrité; il avait laissé ses sabots à la porte; Antoine Huguet s'avança vers lui.
M. VASSELIN.--Ah ça! monsieur....
ANTOINE HUGUET.--Comment se porte M. Vasselin?
M. VASSELIN.--Il ne s'agit pas de ma santé, je viens vous demander....
ANTOINE HUGUET.--Asseyez-vous.
M. VASSELIN.--Je ne suis pas fatigué.
ANTOINE HUGUET.--C'est égal.
M. VASSELIN.--Je ne veux pas m'asseoir.
ANTOINE HUGUET.--Je ne vous écouterai pas que vous ne soyez assis.
TOUS, _avec d'affreux hurlements_.--M. Vasselin doit s'asseoir.
M. VASSELIN.--Me voilà assis. Maintenant, monsieur, pourrais-je savoir....
GARGANTUA.--On demande M. Huguet.
ANTOINE HUGUET.--Pardon, je suis à vous dans un instant. Mithois, jase un peu avec monsieur....
M. VASSELIN.--Ce que j'ai à vous dire....
GARGANTUA.--C'est très-pressé....
ANTOINE HUGUET.--Mille pardons. (_Antoine Huguet sort_.)
M. VASSELIN.--Je ne comprends pas, messieurs....
GARGANTUA.--On demande M. Mithois; sa tante vient d'accoucher d'un enfant à deux têtes.
MITHOIS.--Mille excuses.... Léon, remplace-moi.
M. VASSELIN.--Je saurai bien mettre M. Huguet à la raison.
GARGANTUA.--On demande M. Léon pour l'exécution de l'article 5.
Léon sort et trouve Mithois et Antoine Huguet. Léon annonce qu'il s'en va; en effet, il lui est venu une idée qu'il va mettre à exécution; il n'empruntera pas d'argent à ses amis. Mithois descend avec lui, il va acheter des vis pour l'article 7. En descendant, on éteint tous les quinquets. Gargantua les suit et verse de l'eau sur les mèches, pour qu'il soit impossible de les rallumer; quand ils sont arrivés dans la rue, Mithois avise un pauvre homme qui passe, et lui dit: «Tenez, mon brave homme, voici une bonne paire de sabots.» Le pauvre homme accepte avec reconnaissance les sabots de M. Vasselin, que Mithois a pris à la porte en sortant. Léon lui dit adieu et s'en va en courant.
XXVIII
Léon traversa rapidement les rues, passa le pont Royal, et arriva dans la rue des Augustins; là il entra dans une maison où il avait, quelques jours auparavant, laissé son violon: il le prit et se mit à errer, cherchant une maison de prêt sur gage. Enfin, il triompha de sa honte; il accosta un homme assis au coin d'une rue, et dit: «J'ai oublié l'adresse d'un de mes amis nouvellement déménagé, mais vous pourrez me la donner: c'est dans cette rue-ci ou dans une rue voisine; il est commissionnaire au mont-de-piété.
--Le mont-de-piété, dit le Savoyard, che crois que chè au loumero chinquante-houit.»
Léon alla au nº 58, et entra dans une allée: cela lui rappela l'allée de l'huissier. Tout ce qu'il y a de hideux à Paris demeure dans des allées.
Il monta un étage, deux étages, tout était fermé. Il redescendit et demanda au portier:
«Le mont-de-piété?
--Pourquoi n'avez-vous pas demandé en montant? Il est fermé.
--Comment! fermé?
--C'est aujourd'hui dimanche, et il ferme de bonne heure.
--Si on frappait?
--On ne vous ouvrirait pas: il n'y a personne.»
Léon redescendit accablé, et ses jambes, marchant d'elles-mêmes, le reconduisirent du côté de sa maison. En passant sur le pont Royal, la fraîcheur de l'eau le réveilla de cet engourdissement; il s'arrêta et s'appuya sur le parapet, regardant la rivière et se disant: «Que faire?»
Les ponts, à cette heure, présentent un aspect à la fois sombre et magnifique. On voit, par-dessous le pont des Arts, la Seine se diviser en deux rivières noires qui vont se perdre dans la vapeur. On distingue, dans l'ombre, les tours carrées qui s'élèvent sur un horizon presque aussi noir qu'elles; on ne voit plus, des maisons qui bordent les quais, que les lumières par les fenêtres, et ces lumières se reflètent dans l'eau noire, allongées comme des cierges de feu.
Il est impossible de s'arrêter la nuit sur un pont sans être saisi d'idées lugubres: il semble que cette eau noire n'a pas de fond, et qu'une sorte de vertige vous attire vers elle. Léon était si triste, si malheureux, que, sans la pensée de Geneviève, qu'il laisserait seule dans la vie, sans appui, sans protecteur, la pensée de la mort ne se fût présentée à lui que comme une délivrance de tous les chagrins dont il ne prévoyait pas la fin. Mais, à la pensée de Geneviève, il se reprocha sa lâcheté, il se sentit coupable de la ridicule vanité qui, le matin, l'avait empêché de recevoir, chez Mme de Dréan, un argent qui lui aurait été si utile, et il quitta le pont pour s'arracher aux pensées qui s'emparaient de lui. En traversant les Champs-Élysées, il vit du monde rassemblé. Ces personnes formaient une masse noire et compacte, mais une lueur incertaine éclairait leurs pieds et leurs jambes. Les pensées de Léon étaient tellement sinistres, que, par un instinct irréfléchi, il alla se mêler à cette foule pour ne pas être seul. Il vit alors ce qui causait ce rassemblement: c'était un homme qui jouait du violon, et la clarté qu'il avait vue de loin provenait de quatre bouts de chandelle qui étaient allumés aux pieds du musicien. Puis, au moment où Léon se mêlait au cercle qui l'entourait, le musicien mit son violon sous son bras, et fit, avec son chapeau à la main, le tour de son auditoire. Léon se retira, car il n'avait rien à lui donner, et il s'enfonça dans la partie sombre des massifs. «Cet homme vient, dit-il, de recevoir un argent qui me rendrait bien heureux; il va porter à souper à sa femme et à ses enfants. Et moi, et Geneviève?» Il frissonna d'une pensée qui lui apparaissait confuse et qu'il n'osait essayer de fixer devant ses yeux; il marcha à pas précipités, puis s'arrêta brusquement. Il se remit en route, puis il revint sur ses pas; il ne pouvait quitter les Champs-Élysées. Il s'arrêta encore et se dit: «N'ai-je donc pas encore assez fait de lâchetés aujourd'hui? Et que suis-je de plus que cet homme? Et n'est-il pas plus que moi, au contraire, lui qui, pour sa famille, triomphe de son orgueil et fait de la musique dans la rue? De quoi ai-je peur? du mépris? Est-ce qu'il est plus méprisable de mendier que de laisser souffrir sa soeur? Et qu'est-ce que je fais tous les jours? Est-ce que je ne joue pas du violon pour de l'argent? De la honte! mais c'est de l'orgueil que je devrais avoir, de jouer du violon et de recevoir de l'argent pour ma soeur. Jamais je n'aurai rien fait d'aussi grand et d'aussi noble dans ma vie; tant pis pour celui qui me mépriserait: ce serait un homme sans coeur, et alors que me ferait son mépris?» Il marcha encore dans une grande agitation. «O mon Dieu! dit-il, merci de ce talent que tu m'as donné! O ma soeur! pardon d'avoir hésité si longtemps!»
Les yeux de Léon jetaient des éclairs; il se sentait grand et fort; son coeur était gonflé d'un noble orgueil. Il tira son violon de la boîte, s'adossa à un arbre, et joua une sainte et belle musique que les anges durent écouter, les ailes frémissantes et l'oeil humide. Ce qui lui vint d'abord sous l'archet, ce fut la grande, la divine musique de Beethoven. Son archet avait une puissance incroyable. Les promeneurs étonnés s'arrêtèrent. Léon alors joua _la Dernière pensée de Weber_, cette musique si poignante qui serre et tord le coeur. On le regardait, on parlait bas et avec respect.
«Il est vêtu proprement.
--Il a l'air distingué.
--Il a de beaux yeux.
--Quel malheur!»
Etc., etc.
Une jeune femme, la première, se baissa et posa, sans la jeter, une pièce de cent sous dans le chapeau de Léon. Elle se releva rouge et belle d'une beauté divine. Oh! chère femme, si l'homme que tu aimes t'a vue en ce moment, tu es récompensée; toute sa vie, il te payera ta charité en amour et en adorations, comme Dieu te la paye en touchante beauté.
Plusieurs jeunes gens suivirent son exemple. Un homme dérangea la foule, et fouilla dans sa poche; mais il regarda le musicien, et s'écria: «Léon!
--Anselme!» dit Léon.
Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
La foule curieuse se serra autour d'eux. Anselme ramassa le chapeau de Léon, et lui dit: «Oh! donne-moi cet argent, bon et noble jeune homme. Oh! donne-le-moi: je le garderai comme une précieuse relique. Je voudrais le mettre dans mon coeur.»
Anselme appela un fiacre, et y monta avec Léon. En route, Léon raconta à Anselme tous ses malheurs. Avant de rentrer, ils achetèrent tout ce qui était nécessaire à Geneviève.
«Je suis rentré bien tard, ma bonne Geneviève, dit Léon.
--Je ne m'en suis pas aperçue, dit Geneviève, qui avait passé quatre heures à pleurer. J'ai dormi, je me sens les yeux gros.»
Vers neuf heures, Léon sortit. Anselme resta seul avec Geneviève, et Geneviève lui dit: «Mon bon voisin, j'ai besoin de vous, de votre secours et de votre discrétion.»
XXIX
«Tout ce que vous voudrez, ma chère enfant, dit Anselme.
--D'abord, continua Geneviève, vous ne direz rien à Léon de ce que je vais vous dire.
--Ah! ah! dit Anselme.
--Je ne lui ai jamais caché que cela, dit Geneviève, et encore une autre chose, pensa-t-elle en soupirant.
--Je vous le promets.
--Eh bien! nous ne sommes pas riches. Léon travaille beaucoup, je voudrais le soulager un peu.... D'ailleurs, je suis souvent seule.... Je m'ennuie.... Je désirerais trouver un peu d'occupation. On m'a dit qu'il y a des demoiselles.... très-bien nées.... qui font des broderies.... de la tapisserie....»
Anselme leva les yeux au ciel et joignit les mains.
«Vous avez des relations, mon bon voisin; moi, je ne connais au monde que mon bon frère et vous; et je n'ai jamais osé en parler à Léon. Il verrait la chose autrement qu'elle n'est: il s'exagère tout très-facilement; cela lui ferait du chagrin, il me défendrait de donner suite à mon projet. Je vous en prie, mon cher voisin, occupez-vous de ce que je vous demande; je vous en conserverai toute ma vie une éternelle reconnaissance.»
Léon rentra: il était contrarié visiblement. Quand Anselme remonta chez lui, il le suivit. «J'ai à vous parler, lui dit-il, un service à vous demander. Je me bats demain matin.»
Anselme pâlit.
«Ne cherchez pas à m'en détourner, mon honneur est engagé. Je comptais sur Albert pour me servir de témoin, il est absent: il faut que vous le remplaciez. Je compte sur vous demain matin; je vous réveillerai demain matin à sept heures, et vous irez voir le témoin de mon adversaire.
--Vous voulez vous battre? dit Anselme. Et Geneviève, et votre soeur!
--J'y ai bien pensé, et je vais y penser toute la nuit; mais je ne suis pas le maître de reculer.
--J'ai aussi à vous parler; M. d'Arnberg est arrivé, son fils a besoin de vos leçons. Voici l'adresse; soyez-y demain, à l'heure indiquée sur la carte: ce sera pour vous une bonne affaire. Bonsoir.»
XXX
Léon réveilla M. Anselme de très-bonne heure. M. Anselme se dirigea avec une vive anxiété vers la maison de M. de Redeuil. Il fit en route un petit discours fort propre contre le duel; malheureusement M. Anselme était un esprit assez juste, qui se répondait à lui-même et se réfutait assez bien. Il pensait un moment à attendrir M. de Redeuil sur Léon, sur sa soeur: mais à cette pensée, il se sentit rougir de honte: cela aurait l'air de demander grâce pour Léon; il fallait donc le laisser battre, fixer lui-même les conditions du duel. Il arriva à la maison n'ayant rien pu décider avec lui-même. Il demanda M. de Redeuil, et monta l'escalier, se confiant, pour ce qu'il dirait et qu'il ferait, à l'inspiration du moment; se rappelant d'ailleurs avec bonheur que Léon tirait très-adroitement l'épée et le pistolet, et décidé, en tout cas, à le représenter avec une dignité ferme et invincible.
En entrant dans un salon coquettement meublé, M. Anselme salua et annonça qu'il venait de la part de M. Léon Lauter.
M. Rodolphe de Redeuil était en robe de chambre; il avait près de lui un jeune officier, auquel il dit, en entendant le nom de Léon, avec un sourire un peu impertinent: «C'est mon adversaire;» puis se tournant vers Anselme: «Monsieur est le témoin de M. Lauter?
--Oui, monsieur,» dit Anselme; et voyant qu'on ne lui offrait pas de siège, il appela le domestique qui l'avait introduit et lui dit: «Donnez-moi un fauteuil.»
L'habit marron de M. Anselme lui faisait, dans la vie, un tort inconcevable, surtout auprès des domestiques, ou des gens qui sont au dedans semblables à des domestiques. Celui-ci apporta une chaise; M. Anselme le regarda fixement et lui dit: «Je vous ai demandé un fauteuil.»
Le domestique obéit et se retira.
«Monsieur est sans doute informé de l'affaire? dit l'officier à M. Anselme.
--Jusqu'à un certain point, monsieur.
--Comment, jusqu'à un certain point?
--Oui, je sais ce que j'ai besoin de savoir. M. Lauter est un honnête et digne jeune homme, dont j'ai l'honneur d'être l'ami. Il m'a dit qu'il se battait aujourd'hui avec M. de Redeuil, et m'a chargé de fixer les conditions du combat. Ainsi vous pouvez parler.
--M. de Redeuil désirerait tirer l'épée.
--C'est parfaitement indifférent à M. Lauter.
--Ah!
--Oui, monsieur. On tirera donc l'épée sur la demande de M. de Redeuil, quoique le choix des armes appartienne à M. Lauter.
--Vous me paraissez, monsieur, fort expérimenté?
--Moi, monsieur, je ne me suis battu qu'une fois dans ma vie, et c'était à bout portant, avec un seul pistolet chargé, sans témoins, au bord d'une rivière, où le vainqueur devait jeter le cadavre du vaincu. Ce n'était pas un duel en règle. A quelle heure le rendez-vous?
--Ah! voilà la question, dit Rodolphe. Il faut absolument, pour une affaire très-importante, que j'aille tantôt chez le délégué d'une cour d'Allemagne. Il est déjà tard, je voudrais remettre l'affaire à demain.
--Je n'ai pas mission de m'y opposer.
--A demain, sept heures du matin?
--Non; on sait trop ce que veulent dire deux fiacres qui se suivent à sept heures du matin. A neuf heures, si vous voulez.
--A neuf heures.
--Où?
--A la barrière de Vincennes.
--Soit.
--Messieurs, je vous salue.»
Et Anselme s'en alla fort triste, en se disant presque haut: «Allons, allons, Léon le tuera; Léon est adroit et brave, et d'ailleurs, il n'y avait pas moyen d'éviter l'affaire.»
Il revint rendre compte à Léon de sa démarche. Léon lui serra les mains, et lui dit: «Vous me servirez de témoin jusqu'à la fin, n'est-ce pas?»
XXXI
Quand Léon fut sorti pour ses affaires ordinaires, Anselme sortit aussi et revint à la maison; il entra chez Geneviève, et lui dit: «Mon enfant, je me suis occupé de vous, j'ai trouvé ce qu'il vous fallait; mettez votre châle et votre chapeau, et venez avec moi; je vais vous présenter à la personne qui doit vous donner de l'ouvrage.»
Un fiacre les attendait à la porte; après une demi-heure de marche, le fiacre s'arrêta à une fort belle maison. Anselme entra avec Geneviève à son bras, et dit à un domestique: «Conduisez mademoiselle dans le salon.»
XXXII
C'est une triste chose que de voir comment la colère du sort s'était appesantie sur la famille Chaumier et sur la famille Lauter. Ce même jour-là, Albert Chaumier était arrêté pour dettes; M. Chaumier et Rose vendaient la jolie maison, la chère maison de Fontainebleau; Léon, au dernier degré de la misère et du découragement, courait les rues pour trouver des leçons, et ne voyait rien qui lui assurât qu'il n'aurait pas besoin de faire tous les soirs ce qu'il avait fait une fois, d'aller jouer du violon et mendier dans les Champs-Élysées; et il se battait le lendemain, ne pouvant s'empêcher de penser à l'abandon où il laisserait Geneviève, s'il succombait dans le combat; Geneviève, qui, elle aussi, demanderait peut-être un jour l'aumône dans les Champs-Élysées. Et Geneviève, Geneviève venait demander à travailler!
Le sort est comme les assassins, qui, disent les journaux, frappent toujours leurs victimes de treize coups de poignard; quand il a choisi des victimes, il s'acharne sur elles avec une fureur qui n'est égalée que par sa persévérance.
XXXIII
Le domestique auquel on avait confié Geneviève l'introduisit dans un salon qui n'était encore éclairé que par le feu de la cheminée, et par la bougie qu'il laissa en se retirant. Le salon était assez grand pour que cette bougie ne produisît qu'un petit rayonnement qui n'éclairait qu'une partie de la cheminée sur laquelle on l'avait placée. Il faisait mauvais temps au dehors; on entendait siffler le vent par bouffées, et, quand le vent s'arrêtait, quelques gouttes de pluie venaient battre les vitres. Tout contribuait à attrister l'âme de Geneviève, et elle repassa dans sa mémoire tous les malheurs qui s'étaient succédé dans sa vie. Elle se rappela avec une triste fidélité la mort de Rosalie Lauter, la tyrannie de Modeste, sa séparation de toutes les personnes qu'elle aimait, son amour malheureux et ignoré pour Albert, et toutes les angoisses qu'il lui avait causées; la pauvreté envahissant le petit logement malgré les efforts et le courage de Léon; sa santé à elle détruite par le désespoir; et enfin le malheur d'Albert dont elle souffrait autant que du sien; et elle interrogeait en vain l'avenir sans y voir de meilleures chances. Elle se mit à prier Dieu, et à invoquer sa mère; puis elle se promit d'avoir du courage, de travailler et de profiter de l'occupation qu'on allait lui donner pour soulager Léon. Les belles âmes ont ceci de particulièrement remarquable, que c'est précisément quand elles succombent sous le poids de leurs maux qu'il n'est rien de plus sûr pour leur redonner de la vigueur et de l'énergie, pour alléger le poids qui les écrase, que d'y ajouter d'autres chagrins, d'autres douleurs d'une personne aimée à laquelle elles puissent se dévouer.
Plusieurs domestiques entrèrent et allumèrent successivement les candélabres qui entouraient le salon, et le lustre suspendu au plafond.
Une profusion de bougies extraordinaire produisait dans le salon l'effet du plus beau jour. Geneviève put alors examiner le lieu dans lequel elle était depuis près d'une demi-heure. Jamais elle n'avait rien vu d'aussi somptueux; le salon était à panneaux blancs surchargés de dorures d'un goût et d'une richesse extraordinaires. Tout autour du plateau régnait une corniche dorée en feuilles d'acanthe; une magnifique rosace était au-dessus du lustre. Les meubles étaient en bois doré et en damas blanc; de riches consoles dorées soutenaient des corbeilles pleines des fleurs les plus rares et les plus éclatantes. Derrière chaque console était une glace qui répétait à l'infini les fleurs et offrait à l'oeil une profonde forêt de camélias et de cactus; le tapis était blanc avec des rosaces jaunes et aurore; la cheminée, de marbre blanc et admirablement sculptée, était couverte de vases de Chine de la plus grande beauté.
Geneviève, à l'aspect de toutes ces magnificences, ne put s'empêcher de jeter un regard sur elle-même et de trouver sa toilette bien modeste: il ne restait pas un coin où elle put se mettre dans l'ombre. Elle s'étonnait d'abord qu'on la fît attendre dans ce salon; mais elle pensa que probablement, à cause de la confusion où on était pour les préparatifs de la fête dont on semblait s'occuper, c'était peut-être la seule pièce qui se trouvât libre. Enfin, on ouvrit la porte, Geneviève se leva; un jeune homme entra qui jeta autour de lui un regard étonné et qui, en l'apercevant, s'écria: «Comment, Geneviève, toi ici! Et qui t'amène?»
Il y avait dans la voix de Léon, car c'était lui, du mécontentement et de la sévérité: les idées les plus étranges et les plus contradictoires se pressaient dans son esprit, sans qu'il pût s'arrêter à aucune. Geneviève lui répondit: «Sois tranquille, mon frère, il n'y a rien que tu puisses blâmer; je suis sortie avec M. Anselme qui est dans la maison, et nous t'expliquerons ce soir pourquoi nous sommes venus.»