Geneviève

Part 17

Chapter 173,841 wordsPublic domain

Léon, à son tour, feignit de ne pas l'entendre et fit voir à Mme de Dréan en quoi elle avait manqué; seulement, comme la manière dont Rodolphe lui avait fait son compliment était plus que désobligeante pour lui, il ajouta: «Il y a des gens qui trouveraient cela bien; mais vous êtes assez heureusement douée pour ne pas vous arrêter à un à-peu-près vulgaire et de mauvais goût.»

Mme de Dréan demanda à Rodolphe s'il était musicien; il répondit: «Non; j'ai depuis un an _un pauvre diable_ de maître de piano qui fait tous les jours une lieue dans la boue pour venir me donner une leçon que je ne prends presque jamais; seulement j'ai imaginé, depuis quelque temps, de lui faire jouer quelques drôleries sur le piano, je lui donne son cachet, et il s'en va.

--Pauvre diable, en effet, murmura Léon, d'être obligé de supporter cela!

--Vous devriez imiter mon exemple, dit Rodolphe; M. Lauter a un joli talent sur le violon, cela vous amuserait.

--Je connais, dit Mme de Dréan, le talent de M. Lauter; _il a eu la bonté_ de se faire entendre à ma dernière soirée où _il a bien voulu_ venir.»

Léon remercia Mme de Dréan dans son coeur; Rodolphe se mordit les lèvres. Mme de Dréan ajouta: «Pourquoi n'êtes-vous pas venu?

--Je n'aime pas la musique, répondit Rodolphe, et votre billet m'avait averti que votre soirée était toute musicale; d'ailleurs, j'avais promis à...»

Léon l'interrompit par un prélude sur le piano et dit: «Voulez-vous, madame, que nous redisions cette si vieille chanson que vous aimez?»

Un nuage de colère passa sur le front de Rodolphe. Mme de Dréan se leva et commença à chanter:

J'ai _dit_ aux _échos de la plaine_ Tout ce qu'on _dit_ en pareil cas: Que vous êtes une _inhumaine_, Que je n'attends que le _trépas_.... Mais, outre que c'est bien vulgaire, Tant parler est d'un indiscret; Ne serait-il pas temps, ma chère, Puisque j'ai dit ce qu'il fallait, A des choses qu'il faille taire, D'en venir un peu, s'il vous plaît?

Mais quel joli bouquet frissonne Sur votre sein, mon bel amour? Avez-vous doncque pour patronne La sainte qu'on fête en ce jour? Non, non, ce n'est pas votre fête, Dites-vous? Cet heureux bouquet, Dans une place aussi coquette, Me fait croire, envieux regret, Puisque ce n'est pas votre fête, Que c'est la fête du bouquet.

Pendant que Mme de Dréan chantait, Rodolphe, le coude sur le piano, la tête penchée, lui lançait de tous ses regards le plus irrésistible. Léon lui dit: «Pardon, monsieur, votre coude sur le piano lui ôte beaucoup de son.»

La leçon était finie; mais Léon ne voulait pas, devant Rodolphe, faire comme le _pauvre diable_ de maître de piano auquel celui-ci donnait son cachet, et _qui s'en allait_: d'ailleurs, ce n'était pas ainsi qu'il avait coutume d'en agir chez Mme de Dréan. Léon était assez bien élevé et assez homme du monde pour qu'on fût généralement enchanté de le traiter d'une manière convenable.

J'en excepte quelques personnes qui, dans leur culte pour l'argent, ne croient jamais de bonne foi que ce qu'on donne pour de l'argent, quelque précieux que ce soit, vaille réellement l'argent, et se croient toujours les bienfaiteurs de ceux auxquels ils donnent de l'argent, quelque peu qu'ils en donnent et quelle que soit la valeur de ce qu'on leur donne en échange; car après tout, disent-ils, ce n'est pas de l'argent.

Il n'y avait donc rien d'étonnant à ce que Léon, sa leçon finie, prît un siège et restât à causer. Il n'est rien de désagréable pour un homme comme d'être surpris par un autre homme à faire des roulements d'yeux: c'était le chagrin que Léon avait donné à Rodolphe, quand il l'avait prié poliment de ne pas mettre son coude sur le piano. Mme de Dréan parla musique, Rodolphe dit plusieurs sottises.

LÉON.--En France, on entend singulièrement la musique: la musique se prend comme une fièvre intermittente. Pendant cinq ou six ans, on ne s'en occupe pas, puis tout d'un coup elle revient à la mode; alors tout le monde l'aime, tout le monde en parle, tout le monde s'extasie et se pâme. Et les jeunes gens vont crier dans les stalles du théâtre Italien: _Bravo, Roubine! Brava, la Grise!_ pendant que Rubini et Grisi chantent, et de façon à ce que ni eux ni les autres ne les entendent. Il est malheureux qu'on soit arrivé à faire un ridicule de la plus belle chose qui soit, du plus divin des arts, de la musique; et que, faute de pouvoir sentir dignement et apprécier la musique, on se pare d'une admiration grotesque dans son exagération pour divers funambules auxquels on rend mille fois plus d'hommages qu'aux grands génies dont ils chantent les oeuvres.

RODOLPHE.--Monsieur Lauter, quel est aujourd'hui le premier des jeunes violonistes?

Il était impossible de faire une question plus malveillante; c'était dire à Léon: «Je ne vous compte pas, vous, petit talent de second ordre.»

Léon comprit l'impertinence et répondit froidement:

«C'est moi, monsieur.»

Rodolphe crut répliquer par un sourire ironique. Mais Mme de Dréan, presque malgré elle, dit: «Bravo, monsieur Lauter!.... A propos, dit-elle en se reprenant, parce que vous avez un talent charmant, ce n'est pas une raison pour que je ne vous paye pas vos leçons; car, vos leçons payées, je vous suis encore bien reconnaissante de me les donner. Je suis votre débitrice depuis la dernière leçon. Vous avez mes cachets, n'est-ce pas?»

Léon avait pris les cachets le matin et les avait comptés quatre fois pour être bien sûr de n'en pas oublier, et ne laisser au sort aucun moyen d'en retarder le payement, et, avant d'entrer chez Mme de Dréan, il avait mis la main sur sa poche pour s'assurer encore qu'ils y étaient; mais l'idée de recevoir devant Rodolphe l'argent de ses leçons lui apparut insupportable: il dit à Mme de Dréan qu'il n'avait pas ses cachets.

«Mais je n'en ai pas besoin, vous me les rendrez un autre jour; je sais parfaitement que je vous ai donné le douzième la dernière fois que vous êtes venu, je vais vous donner votre argent.»

Et elle s'approcha d'un secrétaire.

De l'argent! il y avait là de l'argent, si près de Léon! de l'argent qu'on lui devait, qui était à lui, qu'on allait lui donner, qu'il allait toucher, tenir dans sa main, dans sa poche! de l'argent qui, sous un si petit volume, renferme tant de plaisirs, tant de bonheur, tant d'indépendance, tant de larmes essuyées, tant de puissance!

Et il dit: «Non, merci, vous me le donnerez une autre fois, cela _m'embarrasserait_ aujourd'hui.»

L'embarrasserait! le pauvre garçon! ne dirait-on pas que ses poches sont remplies d'argent? Hélas! ses pauvres poches sont vides et béantes: s'il n'a rien laissé à Geneviève en partant, c'est qu'il ne lui restait rien.

«Et votre mariage? dit Mme de Dréan à Rodolphe.

RODOLPHE.--Quel mariage?

MADAME DE DRÉAN.--Ne disait-on pas que vous deviez épouser Mlle Chaumier?

RODOLPHE.--Mlle Chaumier? Qu'est-ce que Mlle Chaumier?

LÉON.--C'est ma cousine, monsieur, et la fille de mon oncle, M. Chaumier, chez lequel vous avez dans le temps _prié_ M. Albert Chaumier de vous présenter.

MADAME DE DRÉAN.--On dit Mlle Chaumier très-jolie.

RODOLPHE.--Elle n'est pas mal.

MADAME DE DRÉAN.--Vous ne pouvez nier qu'il ait été question de quelque chose entre elle et vous; plus de dix personnes m'en ont parlé.

RODOLPHE.--Elles se trompaient.

LÉON.--Sans doute, car c'est une chose dont M. de Redeuil se vanterait au lieu de la cacher.

MADAME DE DRÉAN.--Il paraît que la chose a manqué et que vous en avez gardé de l'aigreur.

RODOLPHE.--Moi, jamais, non: la petite personne n'avait pas assez de fortune pour moi.

MADAME DE DRÉAN.--Il y a des choses qui valent bien la fortune.

LÉON.--C'est précisément de ces choses-là que M. de Redeuil n'aurait pas eu peut-être assez pour ma cousine.

RODOLPHE.--C'est elle qui vous l'a dit, monsieur?

LÉON.--Non, monsieur; je ne l'ai jamais entendue parler de vous.

MADAME DE DRÉAN.--Enfin, d'après ce qu'on disait, vous aviez fait la demande.

RODOLPHE, _du ton le plus fat et le plus impertinent, comme s'il était absurde qu'on pût supposer qu'il s'occupât sérieusement d'une demoiselle Chaumier_.--Non.

LÉON.--Monsieur est prudent.

RODOLPHE.--Monsieur ne l'est guère.

LÉON.--C'est faute de croire au danger.

MADAME DE DRÉAN.--Parlons d'autre chose.

RODOLPHE.--Pourquoi cela?

MADAME DE DRÉAN.--Pour parler d'autre chose; c'est, selon moi, une excellente raison et parfaitement suffisante. Allez-vous ce soir aux Bouffons?

RODOLPHE.--La _Grise_ chante-t-elle?

MADAME DE DRÉAN.--Oui.

RODOLPHE.--Irez-vous?

Léon serre les lèvres et fait un petit mouvement de tête, ce qui veut si clairement dire qu'il aurait été plus poli de commencer par la seconde question, que Mme de Dréan traduit tout haut cette pensée qui lui vient sans qu'elle sache trop comment.

MADAME DE DRÉAN.--Oui, j'irai; mais il eût été plus obligeant de me demander cela d'abord.

RODOLPHE.--Adieu donc.

MADAME DE DRÉAN.--Adieu.

LÉON--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer.

MADAME DE DRÉAN.--Ne m'oubliez pas après-demain.

En descendant l'escalier, Léon sentait son coeur battre violemment dans sa poitrine; le premier mot qu'il allait dire était grave. Il appela M. de Redeuil, qui ne l'avait pas salué, quoiqu'il sortît le premier, et allait passer la porte cochère sans regarder Léon.

LÉON.--Monsieur de Redeuil?

RODOLPHE.--Monsieur Lauter...?

LÉON.--Voulez-vous me permettre de vous donner un avis?

RODOLPHE.--Vous est-il égal d'attendre que je vous en demande un?

LÉON.--Non, monsieur, cela ne m'est pas égal, et voici mon avis: Je crois qu'il serait, pour vous, plus honorable en toute circonstance, et plus prudent devant moi, de parler convenablement d'une personne qui tient à moi par des liens de parenté.

RODOLPHE.--Monsieur, je ne reçois plus de leçons.

LÉON.--Il y en a quelques-unes cependant qui paraissent vous manquer.

RODOLPHE.--Des leçons de violon, monsieur?

LÉON.--Non, des leçons de politesse et de savoir-vivre.

RODOLPHE.--Est-ce que vous professez cela aussi, monsieur?

LÉON.--Quelquefois, monsieur.

RODOLPHE.--Vous ne paraissez pas cependant bien fort.

LÉON.--Mais.... assez fort pour vous, monsieur, à qui il faut donner des connaissances élémentaires.

RODOLPHE.--Où monsieur donne-t-il ses leçons?

LÉON.--Mais, à Meudon, ou encore au pied de Montmartre, près de Clignancourt.

RODOLPHE.--Nous pourrions commencer demain.

LÉON.--Volontiers.

RODOLPHE.--J'enverrai chez vous deux de mes amis, pour fixer les conditions.

LÉON.--Je désire qu'on ne vienne pas chez moi pour cette affaire (Léon pensait à Geneviève); j'enverrai chez vous. Vous serait-il égal de n'avoir qu'un témoin?

RODOLPHE.--Pas du tout, si vous voulez.

LÉON.--Mon témoin sera chez vous demain matin à huit heures.

RODOLPHE.--Monsieur, au plaisir de vous revoir.

LÉON.--Monsieur, le plaisir sera pour moi.

En quittant Rodolphe, la première pensée qu'eut Léon fut celle de chercher un témoin et des épées; puis il songea que la journée était plus d'à moitié et qu'il avait laissé Geneviève sans argent; il songea à celui qu'il venait de refuser. Il maudit sa vanité, qu'il avait préférée à sa soeur; il se maudit lui-même. Puis il chercha des expédients, car _il fallait_ de l'argent, et il se décida à aller en emprunter à Antoine Huguet. C'était une chose qu'il n'avait jamais faite: il trouvait tout naturel que ses amis lui empruntassent de l'argent, et il ne trouvait là rien de condamnable; mais en songeant à en emprunter, il se sentait singulièrement humilié.

Cependant il se dirigea vers l'atelier.

XXIII

Pendant ce temps-là, Geneviève était tristement renfermée chez elle; elle avait deviné le matin que Léon n'avait pas d'argent, et elle était toute chagrine du chagrin qu'elle supposait à son frère, et du tourment qu'il se donnait sans doute pour en trouver. Albert vint la voir; il y avait bien longtemps qu'il n'était venu; il fut frappé du changement survenu sur le visage de sa cousine. Pour Léon, qui la voyait tous les jours, ces altérations successives étaient trop graduées et trop faibles d'un jour à l'autre pour qu'il pût s'en apercevoir.

Sa peau était devenue d'un blanc mat et blafard, rude et sèche; sa tête était renversée en arrière, comme si elle eût été moins lourde à porter ainsi; son col penché était gêné dans ses mouvements; quand elle voulait voir quelque chose, elle portait sa tête au-devant des objets, comme si la diminution de la sensibilité de sa peau les lui rendait moins faciles à percevoir: après cet effort, qui lui paraissait violent, elle laissait retomber sa tête.

Albert lui raconta ses chagrins; il était fatigué, presque malade, il allait partir le soir pour passer quelques jours à Fontainebleau et se reposer. Geneviève leva les yeux au ciel avec un regard de reproche: elle lui avait tant demandé le bonheur d'Albert!

«Albert, lui dit-elle, je voudrais qu'il y eût du bonheur dans ma vie et que je pusse te le donner; aie du courage, ne te laisse pas aller au désespoir; tu es jeune, tu as l'avenir à toi. Mais ta femme? Anaïs?

--Elle et ses parents, répondit Albert, ils m'ont ruiné; puis ils lui ont persuadé qu'elle ne pouvait partager le sort d'un homme ruiné, qu'ils _gémissaient_ de ne pouvoir secourir.

--Comment cela est-il possible?» dit Geneviève.

Et la pauvre fille pensait quel bonheur c'eût été pour elle d'être malheureuse avec Albert. Partager l'existence de l'homme qu'elle aimait lui semblait une si grande félicité, que toutes les autres choses réputées bonheurs lui paraissaient auprès de celui-là inutiles et même embarrassantes.

Albert la baisa au front et partit. Geneviève lui dit: «Adieu, Albert, sois heureux, je prierai Dieu pour toi.

--Pauvre petite! pensa Albert en s'en allant, ce sera peut-être bientôt dans le ciel que tu prieras pour moi.»

Et il descendit l'escalier tout attristé.

Albert alla en effet passer quelques jours à Fontainebleau; il y trouva M. Chaumier et Rose également tristes, mais pour des causes bien différentes. Rose avait perdu Léon et l'avait perdu par sa faute; et elle le regrettait amèrement, surtout en trouvant dans son coeur tant d'amour et tant de bonheur pour lui.

M. Chaumier, tous calculs faits, se voyait forcé d'emprunter sur la maison de Fontainebleau. Un étranger vint un jour pour lui parler à ce sujet, puis examina la maison et lui dit: «Voulez-vous la vendre?

--Non, dit M. Chaumier; elle me plaît, elle est commode, et j'y suis accoutumé.

--Non, dit Rose tout bas; à qui les arbres et les fleurs du jardin parleraient-ils de Léon, et qui en parlerait avec moi?»

Cependant l'étranger en offrit un prix tellement au-dessus de la valeur que M. Chaumier lui dit:

«Est-ce une plaisanterie, monsieur?

L'ÉTRANGER.--Non, monsieur, je parle sérieusement.

M. CHAUMIER.--Est-ce pour vous?

L'ÉTRANGER.--Pourquoi cette question?

M. CHAUMIER.--Pour rien.»

C'était cependant pour quelque chose; c'est que l'extérieur de l'étranger ne donnait pas à supposer qu'il eût jamais eu autant d'argent qu'il proposait d'en donner.

L'ÉTRANGER.--Je vois votre affaire; vous me supposez trop pauvre pour acheter des maisons, vous avez peut-être raison: en effet, ce n'est pas pour moi.

Ici, Modeste, qui avait suspendu les soins du ménage dans le cabinet de M. Chaumier, se remit à balayer et à épousseter sans pitié.

M. CHAUMIER.--Eh bien! Modeste, vous nous aveuglez.

MODESTE.--Il faut bien que la besogne se fasse.

M. CHAUMIER.--Elle se fera plus tard.

MODESTE.--Alors on dînera à huit heures du soir.

M. CHAUMIER.--Cela ne fait rien.

MODESTE.--Ça ne sera pas ma faute.

M. Chaumier fit alors entendre un certain claquement de langue qui, d'ordinaire, ne précédait que de peu d'instants les violentes colères qu'il faisait, quelquefois sentir aux domestiques qui avaient le malheur de ne pas être nègres. Modeste s'en alla.

L'ÉTRANGER.--Non, la maison n'est pas pour moi.

M. CHAUMIER.--C'est que, voyez-vous, _mon brave homme_, cela me contrarie beaucoup de la vendre.

L'ÉTRANGER.--Le prix que j'en offre compense bien quelques désagréments.

Rose sortit pour aller trouver Albert dans le jardin.

L'ÉTRANGER.--Cette jeune demoiselle est Mlle Rose?

M. CHAUMIER.--Cette jeune demoiselle est ma fille. Vous savez son nom?

L'ÉTRANGER.--Vous l'avez dit devant moi.

M. CHAUMIER.--Alors vous savez d'avance ce que vous me demandez.

L'ÉTRANGER.--Parlons de la maison.

M. CHAUMIER.--Eh bien! je n'ai pas envie de la vendre.

L'ÉTRANGER.--Mais j'en offre vingt mille francs de plus qu'elle ne vaut réellement.

M. CHAUMIER.--Pourquoi cela?

L'ÉTRANGER.--Parce qu'elle me plaît. La maison et le jardin ne valent que quarante mille francs, tout au plus; mais le plaisir d'avoir _à soi_ une chose qui plaît vaut vingt mille francs, indépendamment de la chose.

M. CHAUMIER.--Mais puisque vous dites que la maison n'est pas pour vous.

L'ÉTRANGER.--Voulez-vous soixante mille francs?

M. CHAUMIER.--Ce serait une folie de ne pas profiter de la vôtre.

L'ÉTRANGER.--Voulez-vous venir demain à Paris? Nous conclurons l'affaire, vous toucherez vos soixante mille francs de la personne qui achète, et vous livrerez les titres de propriété: l'acte de vente sera prêt.

M. CHAUMIER.--Je voudrais ne quitter la maison qu'à l'automne.

L'ÉTRANGER.--Cela pourra s'arranger. Il faudrait venir à quatre heures.

M. CHAUMIER.--Une partie de la maison appartient à ma fille.

L'ÉTRANGER.--Il faudra alors qu'elle signe l'acte de vente; amenez-la.

M. CHAUMIER.--C'est bien. Vous comprenez que l'affaire est conclue à soixante mille francs; que c'est cette somme seule qui me décide.

L'ÉTRANGER.--Ce qui est dit est dit; à demain à quatre heures. Voici l'adresse.

M. CHAUMIER.--A demain. Je ne vous reconduis pas.

L'ÉTRANGER.--Je le vois bien.

XXIV

Au jardin.

«Qu'as-tu donc, Rose? dit Albert en voyant le visage de sa soeur tout bouleversé.

--Hélas! Albert, répondit Rose, papa vend la maison.

--Celle-ci? demanda froidement Albert.

--Oui, reprit Rose, plus triste encore.

--Est-ce qu'il en trouve un bon prix?

--Il paraît que oui.

--Alors il n'y a pas là de quoi se désoler, au contraire.

--Ah! tu ne comprends pas cela, toi.

--Qu'est-ce... cela? Je vais aller m'informer auprès de mon père.»

--Oh! dit Rose, quand elle fut seule, c'est qu'on vend à la fois tous mes souvenirs, toutes mes douces journées d'enfance, dont les riants fantômes semblent voltiger dans le feuillage des arbres. Il n'y a pas dans un jardin que des arbres et des fleurs; tout ce qui s'y passe, tout ce qui s'y dit, a un caractère différent, part du coeur et va au coeur. Toutes les paroles d'amour que m'a dites Léon sont restées dans le jardin; et quand, l'été, le soir, un vent doux agite le feuillage, il me semble dans son murmure entendre chaque feuille me redire une de ses paroles qu'elle a conservée. Comment peut-on vendre tout cela? Et maintenant qu'il n'y a plus pour moi de bonheur dans l'avenir ni dans le présent, comment faut-il encore renoncer au passé?»

Et elle se mit à pleurer amèrement. «O mes beaux rosiers! dit-elle, voici la dernière confidence peut-être que je vous ferai.»

XXV

Ce soir-là, Albert retourna à Paris. Mais le malheur s'acharnait contre les Chaumier aussi bien que contre les Lauter: ces deux branches de la famille étaient enveloppées par le sort dans une même haine, dans une même persécution. Le lendemain, vers le milieu de la journée, un garde du commerce se présenta avec ses estafiers, et arrêta Albert, en vertu d'une lettre de change de mille écus. Un fiacre les attendait à la porte. «Rue de Clichy,» dit le garde du commerce. Cependant, après dix minutes, il demanda à Albert s'il voulait être conduit chez quelques amis qui lui prêteraient la somme pour laquelle il allait en prison.

«Des amis! dit Albert, je n'en ai plus qu'un, et il est plus pauvre que moi, car personne ne voudrait prendre une lettre de change de lui.

--Voulez-vous, alors, voir votre créancier?

--Oui, peut-être voudra-t-il entendre raison.

--Ce n'est pas leur usage, quand une fois ils tiennent le débiteur à leur disposition.

--C'est égal, essayons.

--Essayons. Cocher, aux Champs-Élysées.»

Rose et M. Chaumier, pendant ce temps, n'étaient pas beaucoup plus gais qu'Albert; Rose surtout considérait la vente de la maison de Fontainebleau comme un sacrilège qui devait porter malheur. Ils arrivèrent à Paris à trois heures, et se dirigèrent à l'adresse indiquée. On les fit entrer dans une antichambre où on les pria d'attendre. Rose était oppressée et ne parlait pas: son père lui avait expliqué qu'il avait besoin de sa signature, et qu'il lui faudrait vendre elle-même la maison de Fontainebleau; et elle songeait au passé.

XXVI

Au jardin.

Au printemps, chaque année, alors que la nature revêt tout de parfum de joie et de verdure, quand tout aime et fleurit;

Dans les fleurs des _lilas_ et des _ébéniers_ jaunes, de mes doux souvenirs cachés comme des faunes, la troupe joue et rit.

De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle s'exhale incessamment quelque douce parole que j'entends dans le coeur.

Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche, savez-vous bien pourquoi sur elle je me penche avec un air rêveur?

C'est qu'à ce mois de juin, la rose me répète: _Tenez, Jean, je n'ai pas oublié, votre fête_ depuis plus de treize ans.

Chaque fleur a son mot qu'elle dit à l'oreille, son mot qui fait pleurer et cependant réveille des souvenirs charmants.

Vous savez celle-là qui se pend aux murailles, et, comme un réseau vert, entrelace ses mailles de feuilles et de fleurs? C'est le frais _liseron_.

C'est le _volubilis_, aux clochettes sans nombre; le soir et le matin ses cloches d'un bleu sombre chantent une chanson;

Une chanson d'amour, bien naïve et bien tendre, que je fis certain jour que j'étais à l'attendre, sous un arbre touffu.

Voici, là-bas, fleurir la jaune _giroflée_. Rien n'est si babillard que sa fleur étoilée, qui dit: «Te souviens-tu?

«Te souviens-tu des lieux où la vie était douce? de ce vieil escalier tout recouvert de mousse, qui montait au jardin?

«Dans les fentes de pierre étaient des fleurs dorées, de son vêtement blanc en passant effleurées presque chaque matin.

«Tu les cueillis alors et tu les as cachées; et, dans de certains jours, sur ces fleurs desséchées, tu poses un baiser.»

Et, dans un autre coin, s'il advient que je passe auprès de l'oranger en fleur sur la terrasse, j'entends cet oranger

Qui dit: «Te souvient-il d'une belle soirée? Tu te promenais seul, et ton âme enivrée évoquait l'avenir;

«Et tu me dis, à moi: «De tes fleurs virginales, ouvre, bel oranger, les odorants pétales; sois heureux de fleurir;

«Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime; tes fleurs se mêleront au charmant diadème de ses longs cheveux bruns.»

«Eh bien! depuis treize ans je réserve pour elle, chaque saison, en vain, ma parure nouvelle, et je perds mes parfums.»

XXVII

L'atelier.

«...Ah! voilà Léon, dit Edgar Sagan.

CHARLES LEFLOCH.--Qu'il prenne place au conseil et qu'il opine.

ANTOINE HUGUET.--Gargantua, lis le procès-verbal.

GARGANTUA.--«Pour crimes divers, etc., etc.»

MITHOIS.--Il est bon de dire à Léon toute l'étendue du crime: le Vasselin, propriétaire de cette maison, a osé donner congé à Antoine!

LÉON.--Oh!

ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua.

GARGANTUA.--«Art. 1er. Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de sonnette.»

MITHOIS.--Voici la première sonnette coupée par Antoine.

LÉON.--Bien.

ANTOINE HUGUET.--Continue, Gargantua.

GARGANTUA.--«Art. 2. Toute personne qui viendra à l'atelier devra _frapper_ chez le sieur Vasselin en montant ici, et demander à son domestique: _Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?_»

ANTOINE HUGUET.--L'article porte _frapper_, parce que, dans le cas où une nouvelle sonnette paraîtrait à la porte, on devrait la couper et la mettre dans sa poche ayant de _frapper_.

MITHOIS.--Voilà où nous en sommes. Écris, Gargantua.

ANTOINE HUGUET.--«Art. 3....