Part 16
Elle n'envoya pas sa lettre; et, seulement alors, elle comprit qu'elle était ruinée et malheureuse.
Elle se coucha de bonne heure pour ne pas dormir, et quand, le surlendemain de la visite d'Albert, M. Chaumier partit pour Paris, afin de mettre ordre à ses affaires et se débarrasser de tout l'attirail de la maison de Paris, elle refusa de l'accompagner, et resta seule, avec Modeste, à Fontainebleau. Elle repassa toute cette douce vie de famille dont le jardin et la maison avaient été le théâtre; elle se rappela ses moindres torts, pendant le séjour de Paris, envers Léon et Geneviève. Si elle avait encore été riche, elle serait allée se jeter à leurs genoux et leur dire: «Geneviève, ma soeur, Léon, mon cousin, mon amant, mon mari, ne nous quittons jamais, et renfermons toute notre vie entre nous trois.»
XVIII
L'auteur à ses amis connus et inconnus.
* * * * *
Où en étais-je de mon récit? J'ai été forcé de l'interrompre pendant quelques jours, à cause d'un accident peu ordinaire. Mon chien Freyschütz, mon compagnon depuis six ans, sur terre et sur mer, dans la bonne et mauvaise fortune, mon chien m'a mangé!...
Le docteur Lebâtard a ramassé proprement mes morceaux, les a rejoints, recollés et ficelés; maintenant, il prétend que je n'ai qu'à rester chez moi et attendre. Attendons.
C'est une triste chose que d'être mangé par son chien; je n'en sais guère d'exemple que dans la fable, et encore a-t-on cru, pour la vraisemblance, devoir dire qu'Actéon avait été préalablement changé en cerf. Je ne sais que trois personnes au monde qui comprennent le chagrin d'une pareille aventure. Une fois déjà Freyschütz m'avait dévoré. J'avais bien trouvé moyen d'imaginer pour lui des excuses; à force d'industrie même, j'avais parfaitement établi que les torts étaient de mon côté; j'étais rentré tard, brusquement, sans lumière, je l'avais éveillé en sursaut; enfin, il paraissait m'avoir pardonné. Mais, cette fois, il me mangeait avec plaisir; il a fallu employer toute ma force et toute mon adresse pour me délivrer de lui. Le docteur Lebâtard m'a parfaitement fait comprendre que, quelques lignes plus bas, j'étais mort. L'autre fois, on avait été quelques jours incertain si je conserverais le bras. Décidément, Freyschütz m'aimait comme on aime le bifteck: c'était de la gourmandise, et non de l'affection, que je lui inspirais. Et cependant c'était un heureux chien! habitué du pâtissier Félix, maître dans la maison et au dehors, tellement que, quand nous sortions ensemble, chacun à un des bouts d'un cordon de soie, on prétendait qu'il me tenait en laisse. Tous mes amis étaient les siens; Gatayes l'appelait mon cousin. Semblable à un arbre dont les feuilles tombent, l'homme voit successivement mourir autour de lui tout ce qu'il aime, tout ce qui lui plaît. Chaque jour on lui envoyait des gâteaux et des bonbons; les plus jolis doigts blancs se mêlaient dans les soies noires de sa crinière. Allons, les chiens ne valent pas mieux que les hommes; Schütz est parti, Schütz ne m'aimait pas; il ira à deux cents lieues d'ici avec des gens qui ne demandent à un chien que d'être chien et féroce, et qui veulent être défendus par lui: c'était moi qui défendais Schütz, et j'ai une fois battu un charretier qui semblait vouloir lui donner un coup de fouet; je garde son portrait et les coussins oranges sur lesquels il se couchait: l'orange lui allait si bien!
A part le chagrin, c'est une jolie situation que celle d'un malade: vos amis viennent vous voir, et font en s'en allant l'éloge de vos vertus. Vous recevez des friandises et des lettres charmantes, et des fleurs pour vous tenir compagnie, surtout une bruyère dont les petites clochettes, semées sur son feuillage comme une neige rose, semblent, les menteuses, dire au malade prisonnier que l'on est encore à l'automne, et me rappellent ces prairies de trois lieues de la Bretagne, ces prairies toutes roses avec un horizon violet. Vos voisines cessent sur leurs pianos leurs gammes éternelles; vous faites fermer votre porte aux ennuyeux, et le médecin vous défend de travailler.
J'ai reçu à ce sujet une charmante lettre:
«Comment vas-tu? Et quel horrible chien tu avais là! En veux-tu un autre? trois mois, un agneau de Terre-Neuve. Il deviendra admirable, et tu auras toujours un an devant toi avant d'être dévoré de nouveau.
«J. J.»
Hélas! non, mon cher Janin, je ne veux pas de ton chien; il n'entrera plus de chien dans ma maison. Toi qui as si poétiquement et si tendrement parlé de ton premier chien, je suis sûr que tu n'as jamais aimé tous les beaux chiens que tu as eus depuis comme ton hideux Médor. On n'a dans la vie qu'un chien, comme on n'a qu'un amour. Merci de te montrer mon ami au moment où tu comprends que je perds un ami et une amitié.
Il y a beaucoup de gens qui demandent tout bas si je ne suis pas un peu enragé; d'autres viennent à pied du faubourg Saint-Germain pour me dire: _Je vous l'avais bien dit_.
Ce matin, le docteur Lebâtard m'a donné une fâcheuse nouvelle: il m'a dit que je pouvais travailler; il prétend que je vais très-bien: je me'n rapporte à lui, c'est son état.
Où en étais-je de mon récit? J'avais besoin de parler un peu de mon chien. On dit que les _grandes douleurs sont muettes_: c'est un axiome faux, inventé pour l'usage et la commodité des très-petits chagrins et des coeurs sourds.
XIX
Geneviève tomba tout à fait malade et fut obligée de redemander la femme de ménage qu'elle avait supprimée. Léon fit venir un médecin. Après quelques visites, Léon l'accompagna jusque sur l'escalier et lui dit: «Eh bien! monsieur?»
Il y a des instants dans la vie que l'on appelle une minute, pendant lesquels, en effet, l'aiguille d'une pendule ne parcourt que la soixantième partie de son cadran, et il faudrait dix volumes pour écrire sommairement ce qui se passe dans la tête et dans le coeur d'un homme pendant cet instant. Tel fut celui qui se passa entre la question de Léon et la réponse du médecin. Léon vit en un instant toute sa vie passée et toute sa vie à venir; il se faisait à ce moment une fourche dans sa vie: selon que Geneviève vivrait ou mourrait, il prendrait l'un ou l'autre des chemins. Si Geneviève vit, ce sont des jours plus heureux, des lilas au printemps, une vie trop courte; si elle meurt, un long deuil pour lui qui ne finirait que par une mort tardive; si elle meurt, il se représente dans tous ses détails la mort, le froid, la pâleur, la bière, le cimetière, la terre; si elle vit, il fait le projet de vingt parties de plaisir, de cent distractions; il la mariera: les enfants, le bonheur. Rien n'échappe à ses yeux, dans les deux cas: en pensant au mariage, il voit la toilette, la fleur d'oranger, le voile et les enfants: il y en a un blond, l'autre est châtain, etc.... Je répète qu'il faudrait dix volumes pour indiquer tout ce qu'il pensa; et cependant, trente secondes après sa question, le médecin ouvrait la bouche pour répondre, et Léon le regardait comme on regarderait un juge dont la volonté peut tout; il y avait eu quelque chose de suppliant dans sa voix quand il avait dit: «Eh bien! monsieur?»
Le médecin répondit en hochant la tête: «Cela va mal.»
Léon resta les yeux ouverts, mais sans regard; ces paroles retentissaient dans sa tête comme autant de petits marteaux qui la brisaient au dedans. Le médecin descendit une marche, Léon l'arrêta:
«N'y a-t-il donc plus d'espoir?
--Monsieur, dit le médecin, il y a toujours de l'espoir, mais votre soeur est bien malade.»
Et il salua; Léon le suivit: il lui semblait que cet homme allait emporter son dernier espoir.
«Vous reviendrez tantôt, n'est-ce pas?
--Oui, mais rien ne presse; la maladie n'est pas au dernier période, nous avons probablement plusieurs mois devant nous.»
En disant ces mots, il avait continué à descendre, et Léon l'avait suivi jusqu'à la porte cochère. Il le suivit encore de l'oeil jusqu'à ce qu'il tournât le coin de la rue où il allait prendre une tasse de café et lire le journal. Léon rentra; il ne pouvait s'empêcher de regarder Geneviève. Il y a dans les gens qui vont bientôt mourir quelque chose de solennel et de singulier; leur chair est comme transparente, et il semble qu'elle est éclairée en dedans par leur âme, semblable à une lampe qui s'alimente du corps et le consume. Geneviève ne se croyait pas malade; elle s'attendait très-bien à mourir, mais de douleur et de désespoir.
Au bout de peu de jours, les prescriptions du médecin avaient produit un excellent résultat, il dit à Léon: «La malade va mieux, mais je n'ai rien pu faire jusqu'ici contre la maladie. Il faut prendre garde de frapper son imagination. Je vais vous dire devant elle que mes soins sont désormais inutiles, et qu'elle est guérie; vous m'engagerez à venir vous voir, à titre de connaissance; je viendrai quelquefois, le soir, faire une partie de dominos, et je suivrai la maladie sans qu'elle puisse prendre mes ordonnances pour autre chose que pour quelques conseils donnés par hasard.
«Ah! monsieur, dit Léon, sauvez ma soeur.»
Le médecin lui serra la main sans lui répondre, et partit.
XX
Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier d'Antoine Huguet: cela constituait, avec les jours où on travaillait, une différence qu'un oeil très-exercé pouvait seul apercevoir.
Les jours où on travaillait, on se livrait, il est vrai, à une égale paresse, mais avec remords, mais en se gourmandant les uns les autres, mais en répétant à chaque demi-heure, comme le refrain obligé d'une ballade: _Ah ça! maintenant, travaillons_; ce qui n'engageait à rien et produisait seulement l'effet de la momie que certains peuples faisaient passer dans un festin sous les yeux des convives; ce qui équivaut à peu près au: _Frère, il faut mourir_, que ne se disent pas les trappistes, ainsi que je suis allé personnellement m'en assurer l'année dernière (1837); ce dont les convives d'esprit avaient probablement soin de tirer la conclusion: «Il faut mourir un jour, donc il faut vivre en attendant.»
Les jours où on travaillait, les toiles étaient sur les chevalets, les palettes étaient chargées; si l'on se promenait par l'atelier et par le reste du logis, c'était toujours sous prétexte de chercher un appui-main égaré, ou de se réchauffer les pieds. S'il venait une visite, on croyait devoir la faire tourner au profit de l'art; on demandait au visiteur son opinion sur une figure ébauchée, et quand il avait, après un sévère examen, dit qu'il trouvait un des bras trop long, on répondait: «Ah! tu me fais bien plaisir, je le croyais trop court.»
Puis, quand le visiteur était parti, au grand regret de l'atelier, la mauvaise humeur causée par son départ se formulait hypocritement en déclamations contre les flâneurs et le temps dont ils causent la perte; et on s'asseyait devant le feu pour se plaindre plus à son aise de cette perte de temps.
Mais les jours où on ne travaillait pas, on enfouissait dans les coins les chevalets démontés et les toiles retournées. Il n'était pas plus question de peinture qu'avant le jour où je ne sais quelle femme grecque dessina, dit-on, sur un mur, _avec du charbon_, le profil d'un amant frisé, ainsi que le témoignent diverses gravures; anecdote que nous considérons comme apocryphe, à cause que sous un beau ciel comme celui de la Grèce, où le plaisir passe avant l'utilité, c'est-à-dire où le plaisir est raisonnablement considéré comme la plus utile des choses, il n'est pas probable que l'on eût inventé le charbon avant d'inventer la peinture, la cuisine avant les arts.
Les jours où on ne travaillait pas, on se promenait franchement pour se promener; celui qui eût regardé avec un peu d'attention quelques-uns des tableaux ou des plâtres qui tapissaient l'atelier, eût été unanimement accusé de faire _son piocheur_. Les jours où on ne travaillait pas étaient les grands jours de travail de Gargantua; le déjeuner, plus somptueux, demandait plus de soins et de courses, etc., etc.
Ce jour-là, on ne travaillait pas dans l'atelier. Mithois était vêtu d'un burnous arabe de cachemire blanc; Antoine Huguet avait une veste de brigand napolitain.
ANTOINE HUGUET.--Allons, Gargantua, le couvert.
MITHOIS.--On frappe.
ANTOINE HUGUET.--Gargantua, va ouvrir.
LE CHAIRCUITIER (_entrant_).--M. Huguet!
EDGAR SAGAN.--C'est ici, chaircuitier.
Gargantua donne au chaircuitier un plat pour transvaser les côtelettes de porc frais qu'il apporte dans une boîte de fer-blanc; il demande une fourchette.
MITHOIS.--Gargantua, une fourchette.
GARGANTUA.--Je les cherche.
ANTOINE HUGUET.--Où peux-tu avoir mis les fourchettes? c'est ainsi que tu prends soin de _mon argenterie_? Tenez, chaircuitier. (Il lui donne un poignard: le chaircuitier prend le poignard du bout des doigts et n'ose lever les yeux; il transvase les côtelettes.)
MITHOIS.--Chaircuitier, êtes-vous bien sur de ce que vous apportez là? on dirait des côtelettes de chien caniche.
LE CHAIRCUITIER.--Elles sont comme les dernières.
CHARLES LEFLOCH.--Il n'y a pas assez de cornichons....
ANTOINE HUGUET.--Gargantua, qu'est-ce que je t'avais dit?
GARGANTUA.--De demander trop de cornichons.
ANTOINE HUGUET.--Eh bien! qu'est-ce que dit Charles?
GARGANTUA.--Qu'il n'y a pas assez de cornichons.
ANTOINE HUGUET.--Donc mes ordres ont été méprisés.
GARGANTUA.--C'est la faute du gâte-sauce, je lui avais dit....
LE CHAIRCUITIER.--Mais, monsieur Gargantua, je vous assure qu'il n'y a pas mal de cornichons.
GARGANTUA.--Vous en êtes un autre.
ANTOINE HUGUET.--Bien, Gargantua, j'aime cette énergie dans les soins du ménage; tu me feras penser ce soir à te donner ma bénédiction. Paye comptant et demande l'escompte. (_Le chaircuitier sort_.)
MITHOIS.--On frappe.
ANTOINE HUGUET.--Gargantua, on frappe.
(_Entre un autre chaircuitier_.)
CHARLES LEFLOCH.--Tiens! un rechaircuitier.
MITHOIS.--Et des recôtelettes.
LE NOUVEAU CHAIRCUITIER.--M. Vasselin?
ANTOINE HUGUET.--C'est ici.
(Tout le monde regarde Antoine avec étonnement, mais personne ne dit mot. Le chaircuitier demande une fourchette; Gargantua est en train de chercher les fourchettes dans le poêle. Après avoir fait d'inutiles perquisitions dans le lit d'Antoine Huguet et dans le panier au charbon de terre, on donne au chaircuitier un poignard malais à lame tordue comme une flamme.)
ANTOINE HUGUET.--M. Vasselin n'est pas ici, il fera payer. (_Le chaircuitier sort_.)
CHARLES LEFLOCH.--Ah çà! nous allons donc manger les côtelettes du propriétaire?
ANTOINE HUGUET.--Je voudrais le manger lui-même, s'il n'était pas si coriace.
CHARLES LEFLOCH.--Il va les attendre.
ANTOINE HUGUET.--Tant mieux.
CHARLES LEFLOCH.--Et il faudra qu'il les paye?
ANTOINE HUGUET.--Sans cela, où serait la vengeance?
CHARLES LEFLOCH.--Ah! il y a une vengeance.
ANTOINE HUGUET.--Il m'a donné congé.
(_Moment de stupeur, indignation profonde_.)
ANTOINE HUGUET.--Et je vous ai réunis pour voir avec vous quelle punition il convient de lui appliquer. Mettons-nous à table. Eh bien! Gargantua, les fourchettes?
Gargantua a enfin trouvé, dans la tête d'une Niobé de plâtre, les fourchettes de fer qu'Antoine Huguet appelle son argenterie.
On se met à table: jamais il ne s'est vu sur une table autant de côtelettes.
CHARLES LEFLOCH.--C'est un véritable festin de Balthazar. Je crains à chaque instant de voir paraître, sur la muraille, les trois mots menaçants:
MANE THECEL PHARES.
MITHOIS.--Le luxe excessif dans les repas a toujours précédé et annoncé la chute des grands empires.
ANTOINE HUGUET.--Le Vasselin m'a donné congé! à peine étais-je dans la maison, qu'il a, je ne sais pourquoi, conçu des doutes sur ma solvabilité, et il m'a fait subir, à ce sujet, diverses épreuves dont je suis sorti victorieusement.
_Première épreuve_.--Le domestique du Vasselin est venu me demander, huit jours après mon arrivée ici, la monnaie d'un billet de mille francs.
MITHOIS.--De mille francs!
CHARLES LEFLOCH.--De mille francs!!
EDGAR SAGAN.--De mille francs!!!
ANTOINE HUGUET.--De mille francs. Je ne me suis nullement ému; j'ai dit au domestique: «Je n'ai pas la monnaie de mille francs, mais allez-vous-en passage des Panoramas, vous trouverez un changeur qui n'est pas très-beau; ou, place de la Bourse, vous en trouverez un qui est très-laid: ils vous feront parfaitement votre affaire.»
Le domestique redescendit. La première épreuve avait échoué; les gens les plus riches peuvent ne pas avoir chez eux mille francs en argent.
_Deuxième épreuve_.--Huit jours après, le domestique remonta; il me dit que son maître donnait à dîner, qu'il lui manquait un peu d'argenterie, et qu'il me priait de lui prêter trois couverts. «Comment donc!» ai-je répondu, mais avec le plus grand plaisir, il ne faut pas se gêner entre voisins; êtes-vous bien sur qu'il ne faille à votre maître que trois couverts?
--Oui, monsieur.
--Faites-moi le plaisir de redescendre, pour voir si trois couverts lui suffiront.
Au bout de dix minutes, le domestique remonta m'affirmer qu'il y aurait assez de trois couverts. «Gargantua, dis-je alors au rapin ici présent, donne trois couverts.» Gargantua, avec une gravité digne des plus grands éloges, tira trois couverts.... Gargantua ne mettait pas, je crois, alors les couverts dans la tête de la Niobé; c'était l'été, il les serrait dans le four du poêle.
MITHOIS.--Les couverts dont nous nous servons?
ANTOINE HUGUET.--Oui.
CHARLES LEFLOCH.--Les couverts de fer?
ANTOINE HUGUET.--Oui.
«Dites bien à votre maître, ajoutai-je, que, s'il en veut davantage, c'est parfaitement à son service.»
«Et le domestique emporta les couverts, qui me furent rapportés le lendemain. Depuis ce temps, il n'a pas perdu une occasion pour m'être désagréable; enfin, au dernier terme de payement, je me suis trouvé en retard de quelques jours, et il m'a signifié mon congé par un huissier. Voici, chers amis, la situation des choses; que Gargantua verse à boire, et que chacun, avec calme et gravité, émette son opinion sur la peine à infliger au Vasselin.
MITHOIS.--Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple peine, mais d'une succession de peines, c'est-à-dire d'une scie. Il faut que le Vasselin maudisse le jour de sa naissance et la mère qui lui a donné la vie; il faut qu'il nous trouve partout, nous et notre vengeance; il faut qu'il rêve de nous.
ANTOINE HUGUET.--Mithois a parfaitement posé la question: mettons de l'ordre dans notre affaire; que chacun donne son idée. Gargantua va écrire, et les diverses condamnations portées contre le Vasselin seront exécutées chacune à son tour, sans restriction, sans commutation, sans pitié.
MITHOIS.--Sans pitié.
CHARLES LEFLOCH.--Sans pitié.
EDGARD SAGAN.--Sans pitié.
GARGANTUA.--Sans pitié.
ANTOINE HUGUET.--Gargantua, verse à boire et écris.
MITHOIS.--Écris: Pour crimes et forfaits divers dont nous ne voulons déshonorer le papier, le sieur Vasselin est condamné à subir les peines dont le détail suit:
«1º Le sieur Vasselin et ses descendants sont à jamais privés de sonnette.»
(Antoine Huguet sort.)
CHARLES LEFLOCH.--2º Toute personne qui viendra à l'atelier devra frapper chez le sieur Vasselin en montant, ici, et demander à son domestique: «Est-il vrai que M. Vasselin soit devenu fou?»
(Antoine Huguet rentre avec le cordon de sonnette de M. Vasselin, qu'il a été couper à sa porte; il est accueilli avec acclamations.)
ANTOINE HUGUET.--3º.....
Alors entra Léon.
Pour savoir ce qui amenait Léon, il est nécessaire de remonter un peu plus haut.
XXI
Un jour néfaste.
Mais avant d'écrire ce chapitre, nous en avons un autre à placer, pour ne plus avoir ensuite à interrompre notre récit: c'est un _errata_ fait par quelqu'un que nous aimons, et dont l'esprit est pour nous un juge sans appel.
_Errata_.
1º Au commencement du volume, vous avez mis deux fois _somno_ comme une chose élégante, en quoi vous vous êtes trompé.
2º Et _clavecin_; mais dites-moi un peu où vous avez vu des _clavecins_. Moi, j'en ai vu dans mon enfance, chez une vieille dame qui en jouait; les touches étaient noires et les dièses blancs. Il est ridicule de dire _clavecin_, quand surtout on est, comme vous, fils d'un pianiste célèbre.
3º Qu'est-ce que _présenter ses civilités_? A qui est-ce qu'on _présente ses civilités_, à moins que ce ne soit en province?
4º Je n'aime pas les femmes qui font la cuisine, surtout en souliers de satin; elles doivent avoir les pieds glacés, et, par conséquent, le nez rouge: la seule cuisine que se permettent les femmes est la fabrication des confitures, et encore a-t-on ensuite les ongles perdus pendant plus de huit jours.
5º On parle trop de bottes.
6º Les femmes approuveront l'idée de donner à Geneviève le meilleur cordonnier, parce que des souliers ne sont jamais assez chers ni assez bien faits; mais toutes se moqueront de _la meilleure couturière_, vu que les plus élégantes même ne font faire qu'une seule robe à Palmyre, pour avoir un modèle.
A ceci nous répondons:
1º..................
2º Nous détestons le mot piano, qui ne veut rien dire et n'est que la moitié du nom de l'instrument, tandis que clavecin a un sens et sonne mieux; nous avons vu des clavecins, et nous en avons brûlé un pendant un certain hiver.
3º..................
4º C'est une histoire que nous racontons, et nous n'inventons pas.
5º..................
6º C'est Léon qui s'occupe de la toilette de sa soeur, et Léon et moi sommes assez ignorants sur ces choses; d'ailleurs, il n'y a que les gens riches qui savent et qui peuvent faire des économies, et Léon n'avait pas le moyen d'être économe.
Est-ce tout?...
Ah! bien oui....
«Autant que peut-être charmante une femme dont on a été l'amant.» Ceci est une pensée un peu trop particulière; il y a deux classes d'hommes qui professent l'opinion contraire: les lycéens et les anciens _beaux_ de quarante-huit ans qui grisonnent. Les lycéens érigent en Dianes chasseresses les diverses Gothons, cuisinières et bonnes d'enfant, auxquelles est le plus souvent réservé ce qu'il y a de plus grand dans la vie: le premier amour d'un jeune homme. Les hommes de quarante-huit ans disent, avec une voix de basse-taille et un vieux sourire de fatuité: «Je l'ai connue bien belle; elle avait un beau corps: c'était une Vénus.»
XXII
Un jour Léon était sorti le matin, en disant à Geneviève: «Je rentrerai de bonne heure et je rapporterai ce que le médecin a commandé.» Et, pour la première fois, il l'avait laissée sans argent: Léon n'en avait plus du tout; mais c'était le jour de leçon d'une de ses écolières dont le douzième cachet avait été donné à la leçon précédente, et, selon l'usage, elle devait payer ce jour-là.
Comme il donnait la leçon, on annonça M. _Rodolphe de Redeuil_. Rodolphe entra, baisa la main de la jeune dame, et salua Léon d'un air protecteur si impertinent, que Léon eut beaucoup de peine à trouver un salut qui le fût un peu davantage. Léon était dans la maison sur le pied d'homme payé; Rodolphe, eût-il été l'ami de Léon, n'aurait pas eu le courage de l'avouer en semblable circonstance: mais tous deux, chaque fois qu'ils se rencontraient, ne négligeaient rien pour s'adresser des paroles à demi désagréables; Rodolphe, moins spirituel que Léon, malgré la supériorité de sa position dans laquelle il se retranchait, n'avait pas souvent l'avantage sur son adversaire, et sa colère contre lui s'envenimait à chaque rencontre.
«Monsieur de Redeuil, dit Mme de Dréan, me permettrez-vous de continuer ma leçon?»
Léon se sentit rouge: c'était demander à Rodolphe s'il fallait le renvoyer. Rodolphe s'inclina sans parler; mais, avant sa réponse, Léon avait repris sa place au piano et avait donné le ton à Mme de Dréan. Elle chanta un morceau, après lequel Léon lui dit: «Ce n'est pas bien.» Rodolphe se leva et dit: «C'est ravissant.»