Geneviève

Part 15

Chapter 153,883 wordsPublic domain

Commençons par Anaïs. Voulez-vous aussi le portrait d'Anaïs? Anaïs est assez jolie, mais insignifiante, c'est tout ce que je me rappelle. Malheureusement je n'invente pas ce que je raconte, et il y a des choses que j'ai oubliées, d'autres que je n'ai pas regardées au moment où elles se sont passées; et, quand il m'arrive de vouloir combler une lacune avec l'imagination, cela fait disparate de la manière la plus choquante, et j'efface. Voilà donc tout ce que je sais d'Anaïs; mais sa toilette, je me la rappelle parfaitement, parce que j'ai entendu des femmes en parler dans les plus grands détails. C'était:

Une robe de velours épinglé blanc, garnie d'angleterre, un voile d'angleterre, des manches et une mantille pareilles; une petite couronne en fleurs d'oranger naturelles, montées sur des fils d'argent (ah! je me rappelle qu'Anaïs était blonde), un bandeau, un collier et des bracelets en perles; la jupe de la robe un peu traînante.

Cela avait un grand succès; Geneviève, si elle eût osé donner audience à aucune pensée contre Anaïs, eût trouvé cela trop paré et trop riche pour une mariée, et à coup sûr, si elle eût été la mariée, ce n'est pas ainsi qu'elle aurait été habillée. Si _elle eût été la mariée!_ pourvu, Dieu tout-puissant, que cette idée-là ne soit pas venue à la tête de la pauvre enfant; elle aurait bien souffert!

La toilette des deux demoiselles d'honneur ne devait pas attirer les yeux. Rose avait une robe de taffetas changeant vert et noir, un châle de taffetas, un chapeau, je ne sais pas vraiment comment était le chapeau, et un bracelet d'or très-simple.

La robe de Geneviève était également en taffetas changeant, mais gris et orange, avec un châle pareil; elle avait une capote de crêpe blanc, et un bracelet orné de pierreries; un très-beau bracelet, c'était la montre de Léon, laquelle était une fort belle montre à répétition.

Mme Michaud avait un chapeau jaune avec des plumes exorbitantes, et une robe verte, et un châle puce; toilette de belle-mère; genre de Mme Leloup, de notre roman _le Chemin le plus court_. (Un arrêt de la cour royale du... au diable les dates! a déclaré que ce n'était pas un roman, mais une histoire vraie; qu'est-ce que je vous disais tout à l'heure?)

Pour moi qui assistais au mariage, je ne remarquai qu'une chose: c'est que Geneviève n'était pas en blanc; j'en tirai la conséquence qu'elle ne s'était pas occupée de sa toilette, et avait laissé faire son frère et sa couturière. C'était la première fois que je la voyais ainsi; peut-être aussi n'avait-elle pas voulu ressembler à la mariée. Le soir, cependant, au bal, elle était vêtue de blanc, mais c'était une robe qu'elle avait depuis longtemps.

Je crois que c'est tout.

XIV

Geneviève pria à l'église avec plus de ferveur que personne; le sacrifice était accompli; elle demandait à Dieu de la force, puis elle priait pour Albert, et aussi pour Anaïs. «O mon Dieu, disait-elle, qu'Albert au moins soit heureux!» Je ne peindrai pas comment chaque parole, à la mairie et à l'église, lui donnait un coup au coeur. Il vint un moment où tout fut fini; une vieille femme dit en voyant Albert et Anaïs entrer à la sacristie pour écrire les choses qu'on écrit en ce cas: «Le joli couple! ils sont faits l'un pour l'autre.» Ce mot fut cruel pour Geneviève. Elle sentit un mouvement de colère contre la pauvre vieille; mais elle le réprima aussitôt, en demanda pardon à Dieu, et, s'arrêtant, donna à la vieille une pièce de monnaie. «Ma bonne demoiselle, dit la vieille, je vais prier Dieu pour que votre tour arrive bientôt.» Quand on remonta en voiture, la robe d'Anaïs se prit dans la portière sans que personne s'en aperçût, excepté Geneviève. Si l'on descendait par la portière opposée, nul doute qu'Anaïs déchirerait sa robe. Le malin esprit donna à Geneviève de bonnes raisons pour ne rien dire et laisser faire; mais Geneviève fit ouvrir la portière, et rentra la robe de sa nouvelle cousine.

Le soir, après le bal, elle se coucha mourante; cependant, quand elle fut seule, en se déshabillant, ses regards tombèrent sur elle, elle se mira, et dit: «_J'étais_ belle aussi, moi.»

Le lendemain, elle envoya à Anaïs les quelques bijoux qu'elle possédait; de ce jour on put remarquer dans sa mise une simplicité qui n'osait pas tout à fait être du deuil, mais qui en avait bien envie.

La saison s'avançait assez pour qu'il revînt quelques élèves de Léon; quelques-uns revinrent en effet, mais en petit nombre. Un soir, en rentrant, le portier de la maison donna à Léon un papier plié en quatre: c'était un papier timbré. Léon le lut dans l'escalier: c'était un style singulier; seulement on comprenait que l'on était menacé de quelque grand malheur.

La loi est pour tous, même et égale pour tous, et tout le monde est censé la connaître. Pourquoi alors s'exprime-t-elle dans un langage bizarre et inintelligible, surchargé à la fois de périphrases et d'abréviations? C'était une assignation pour _s'entendre condamner_ au payement d'une petite somme qu'il devait au marchand.

La chose finissait ainsi:

«Mandons et ordonnons à tous huissiers sur ce requis, de mettre le présent jugement à exécution; à nos procureurs généraux, à nos procureurs près les tribunaux civils de première instance, d'y tenir la main, à tous commandants ou officiers de la force publique d'y prêter main-forte lorsqu'ils en seront légalement requis.»

Ce qui, lu dans un escalier, le soir, à la lueur d'une chandelle, donne un frisson et évoque un tableau d'une armée entière arrivant en armes contre vous. Léon eut peur, mais à sa peur succéda bientôt une autre pensée. «Quel bonheur, se dit-il, que ce papier ne soit pas tombé entre les mains de Geneviève! c'est précisément une somme dépensée pour elle que l'on réclame de moi; elle aurait eu bien du chagrin.» Il redescendit, donna de l'argent au portier et lui dit: «S'il arrivait par hasard d'autres papiers du genre de celui-ci, ayez soin, quoi qu'il arrive, de ne jamais les remettre à ma soeur.»

Il rentra sans bruit pour ne pas éveiller Geneviève, et passa une partie de la nuit à relire ce fatal papier. Ce papier lui était envoyé

_Au nom du roi, de par la loi et la justice._

Ce n'était plus seulement l'armée qui s'élevait contre Léon, c'était la société entière. Le lendemain, il sortit dès qu'il fit jour et courut chez l'huissier rédacteur du papier. Il abaissait son chapeau sur ses yeux et évitait les regards des passants. Il se considérait lui-même comme un paria, comme un ennemi de la société, comme un grand criminel, ayant autant de droits à la curiosité publique que l'assassin que l'on va guillotiner... quand on guillotinait les assassins; dernièrement à Paris, une fille avait tué son amant d'un coup de fusil, pour crime d'infidélité: le jury a déclaré que l'amant était dans son tort.

Il rencontra par hasard des sergents de ville, et il prit une autre rue. Il lui semblait que tout le monde le regardait, qu'on se le montrait les uns aux autres en se disant: «C'est lui.»

Arrivé au numéro indiqué, il regarda si personne ne le voyait et se hâta d'entrer dans l'allée de l'huissier; il arriva par un escalier sombre à une grande pièce ornée d'un poêle sans feu. Il y avait là des cartons et des tables noires pour tout mobilier. Quatre escogriffes jaunes, vêtus de prétendues redingotes noisette ou vert olive, penchés sur les tables, les doigts allongés, écrivaient incessamment des papiers semblables à celui qu'avait reçu Léon; il y avait une odeur de vieux papier nauséabonde; je ne parlerai pas de l'odeur des clercs. Il demanda l'huissier; un des escogriffes lui dit: «Je suis le premier clerc, dites-moi votre affaire.» Léon, qui pour rien au monde n'aurait osé dévoiler sa honte devant quatre personnes, insista pour parler au patron. Le patron sortit de son cabinet, et, devant les clercs, lui dit: «Que veut monsieur?

--Vous parler en particulier.

--Entrez dans mon cabinet.»

Léon n'osa pas s'asseoir devant un aussi puissant personnage, un homme qui donnait des ordres, comme le disait le papier, aux procureurs généraux et à tous les commandants de la force publique de France. L'huissier alors lui demanda son nom.

«Léon Lauter.

--Ah! M. Léon Lauter, affaire Chabanne!... Hé! cria-t-il par la porte restée entr'ouverte, où en est l'affaire Chabanne contre Léon Lauter?

--A l'audience du jour.

--Monsieur, votre affaire vient à l'audience du jour.

--Pardon, monsieur, mais je ne comprends pas.

--Vous plaisantez, monsieur?

--Jamais je n'en eus moins d'envie, monsieur.

--Eh bien! monsieur, c'est-à-dire qu'aujourd'hui, heure de midi, à l'audience publique du juge de paix....

--Publique? dit Léon.

--Publique, répondit l'huissier, à l'audience publique du juge de paix on appellera votre affaire, et vous serez condamné à payer.

--Mais, monsieur, je ne refuse pas de payer.

--Alors, payez.

--Je ne le puis aujourd'hui, mais demain.

--Demain, vous aurez des frais.

--Qu'est-ce? dit Léon.

--En voici le compte, dit l'huissier en prenant sa plume:

Protêt 6 fr. 85 c. Enregistrement 1 35 Assignation 8 20 Pouvoir 2 20 Jugement 26 45 ----------- Total 45 fr. 05 c.

qu'il vous faudra payer en sus de la somme.

--Mais, monsieur, le petit bon que j'ai fait n'est que de cinquante francs.

--Cela ne fait rien, et, si vous ne payez pas demain, nous aurons à ajouter:

Signification 7 fr. 95 c. Commandement 5 50 Procès-verbal de saisie 11 70 ----------- Total 25 fr. 15 c.

Irez-vous à l'audience du juge de paix?

--A l'audience publique?

--Oui.

--J'aimerais mieux mourir.

--Alors, au procès-verbal de saisie, vous formerez opposition, dès que le jugement sera par défaut; il faudra pour cela une autorisation particulière du juge de paix, et nous aurons encore:

Assignation en débouté 8 fr. 20 c. Nouveau jugement 26 45 Signification 7 95 Commandement 5 50 Procès-verbal de saisie 11 70 Procès-verbal d'affiches 24 » ----------- Total 83 fr. 80 c.

ensemble, 150 fr., plus le capital de 50 fr. Je ne vous parle là ni du procès-verbal de _récolement_ de vos meubles, ni des frais de vente, etc.

--Mais, monsieur, que faire? dit Léon.

--M'apporter demain 50 fr., plus 45 fr. 05 c., et tout sera dit.

--Oh! monsieur, je vous remercie.

--Monsieur, il n'y a pas de quoi.»

Et Léon fut obligé de passer devant les quatre clercs, instruits, malgré ses précautions, de l'affaire qui l'amenait.

Le lendemain, il vint encore plus tôt que ce jour-là apporter la somme demandée, et se confondit en remercîments envers l'huissier.

XV

Depuis le jour du mariage d'Albert, Geneviève était en proie à une fièvre ardente; malgré la résignation qu'elle s'était promise, elle avait par moments des accès de désespoir auxquels elle ne pouvait résister. Elle sortait alors et allait prier dans les églises. Depuis sa découverte des soins que Léon prenait de son habit, Geneviève avait soupçonné les difficultés qu'éprouvait son frère à subvenir aux soins de leur petit ménage, et elle avait observé: elle n'avait pas tardé à deviner le sort de sa montre; mais Léon paraissait attacher tant de prix à lui cacher ses misères, qu'elle n'osait pas faire semblant de s'en apercevoir; aussi évita-t-elle de lui parler de sa montre, ni de jamais s'enquérir de l'heure devant lui. Léon rentrait habituellement fort tard et ne se levait que vers huit ou neuf heures: il n'avait rien à faire plus tôt et avait souvent besoin de repos.

Un matin il dit à Geneviève: «Mais, Geneviève, je ne vois plus la femme de ménage?

--Elle a trouvé un autre ménage à faire, dit Geneviève, et m'a demandé la permission de venir de très-bonne heure; sans quoi, m'a-t-elle dit, elle serait obligée de refuser le bonheur qui lui arrivait. Elle vient ici un peu avant le jour, et elle est souvent partie longtemps avant que tu sois éveillé.»

Il s'était élevé entre le frère et la soeur une noble et touchante lutte de générosité et de dévouement. Jamais Geneviève n'eut demandé de l'argent à Léon. Mais Léon lui en donnait toujours avant que celui qu'elle avait fût dépensé. Bien souvent, Geneviève lui disait: «Je n'en ai pas besoin, j'en ai encore.»

La vérité était qu'elle avait supprimé la femme de ménage, à laquelle on donnait vingt francs par mois.

J'ai souvent pensé à l'indifférence de la Divinité sur les actions humaines, en voyant la même lune répandre les mêmes rayons sur l'homme qui rentre porter du pain à sa famille, et sur le brigand qui l'attend au détour d'une rue pour l'assassiner; mais je n'ose pas croire que Dieu ne reposait pas un moment ses regards sur Geneviève, quand le matin, une heure avant le jour, elle se réveillait, allumait _une chandelle_, et se levait sans bruit. Elle se livrait alors aux travaux les plus vils: elle lavait la vaisselle, elle balayait, n'ayant d'autre soin que de ne pas réveiller Léon qui devait être fatigué de la veille, qui se chagrinerait de la voir ainsi travailler, et s'opposerait à ce qu'elle continuât à employer le seul moyen qu'elle avait pu trouver de contribuer aux dépenses de la maison; mais ce qu'elle faisait surtout avec un soin et un respect touchant, c'était de nettoyer les vêtements de Léon. Comme elle ménageait ce pauvre vieil habit qui lui retraçait toutes les privations que Léon s'était imposées pour elle! avec quel soin elle faisait _une reprise_ dont elle avait aperçu l'urgence pendant le jour, mais dont elle n'avait pas parlé, parce qu'elle comprenait que ce serait ajouter aux chagrins de Léon celui de lui montrer qu'il ne réussissait pas à tromper sa soeur!

Habit, en effet, vieil habit plus respectable que la pourpre; travail plus noble que la broderie des femmes désoeuvrées sur des étoffes d'or et d'argent.

Elle ne se rebutait devant aucun soin, ou plutôt elle ne voyait pas ce qu'il avait de rebutant.

Geneviève avait de jolies mains délicates, effilées, blanches, avec des ongles d'un rose tendre; et avec ses jolies mains, si pleines de distinction, elle nettoyait jusqu'à la chaussure de son frère, puis elle remettait tout en place, bien précisément comme faisait autrefois la femme de ménage.

Le ménage fait, elle préparait le déjeuner, puis elle faisait sa toilette; elle peignait et nattait ses beaux cheveux, car il fallait que Léon, en se réveillant, la trouvât habillée, et que rien dans sa toilette du matin ne pût laisser soupçonner la tâche qu'elle avait remplie.

Et c'étaient chaque matin les mêmes travaux et les mêmes soins.

Et cependant, jamais femme ne fut plus délicatement belle que Geneviève; jamais femme n'inspira plus naturellement cette pensée, que c'était pour elle qu'avaient été inventés le velours et la soie; jamais plus d'élégante mollesse dans les formes et dans les mouvements ne fit songer à entourer une femme d'esclaves attentifs à prévenir même la fatigue d'un désir!

Un soir, Léon lui voulut donner de l'argent; elle lui montra qu'elle en avait beaucoup plus encore que cela n'était probable; pauvre fille! comme elle était heureuse ce soir-là! Léon pensa alors qu'il pourrait peut-être remplacer son chapeau, qui depuis longtemps ne subsistait qu'à force d'industrie. Le lendemain, il passa cinq ou six fois devant la porte d'un chapelier sans oser entrer; enfin, l'aspect de son chapeau dans une glace le décida; et il entra, honteux pour les autres d'avoir gardé son chapeau si longtemps, honteux pour lui-même de ne pas le garder encore un peu.

XVI

Bien des fois déjà, Geneviève avait décidé qu'elle devait renoncer à Albert; mais, quelque entière que fût sa résignation, elle cachait toujours quelque reste d'espérance, même à son insu. Le mariage avait cette fois tout fini.

Rose ne voyait plus Léon; elle croyait un juste orgueil engagé à ne pas le rappeler; mais elle avait pris en horreur M. de Redeuil, qui avait été pour elle le prétexte d'un essai de coquetterie qui avait si mal tourné. Rodolphe était toujours fort assidu chez M. Chaumier, et toute la société des Chaumier et des Redeuil croyait qu'il épouserait Rose.

M. Chaumier s'efforçait en vain de mettre de l'ordre dans sa maison, dont les dépenses dépassaient de beaucoup les revenus. Il prit le prétexte de quelques réparations à faire à Fontainebleau pour aller y passer un mois, quoiqu'on fût au milieu de l'hiver. Au bout de huit jours, Rose, n'y pouvant plus tenir, écrivit à Geneviève que, si elle voulait lui sauver la vie et l'empêcher de mourir d'ennui, il fallait qu'elle vînt partager son exil. Il y avait en P.S.: «Amène _si tu veux_ M. Léon, si toutefois il ne craint pas trop de s'ennuyer avec nous.»

Geneviève était malade; le chagrin et la fatigue avaient achevé du détruire sa santé. Léon ne pouvait quitter ni sa soeur ni ses leçons. Rose vit dans ce refus une rupture complète. Elle tomba dans une sombre tristesse: le séjour de Fontainebleau lui rappelait trop vivement sa tendresse pour Léon; tendresse vraie et profonde, dont le monde avait pu la distraire, mais non la dépouiller. Chaque arbre du jardin, chaque meuble de la maison, lui montraient des circonstances de son amour. Les détails les plus futiles l'attendrissaient et lui arrachaient des larmes. Elle retrouva, sous l'herbe jaunie, les limites de son jardin, de son jardin à elle et à Léon. Elle se rappela que, tandis que Léon était chez M. Semler, et qu'il ne revenait à la maison que le dimanche, il lui avait bien recommandé de soigner les pois de senteur qu'il avait semés. Quand quelqu'un allait chez M. Semler, Rose tirait de terre un des pois avec la petite tige verte et sa racine, et l'envoyait à Léon pour qu'il put juger de l'état de la végétation. Le messager était chargé de le rapporter, et Rose le replantait.

Quand Rose profitait d'un de ces rayons si doux du soleil d'hiver pour se promener dans le jardin, il lui semblait que les sorbiers, les rosiers, les brins d'herbe, murmuraient le nom de Léon.

Tout avait changé: les journées s'étaient envolées; Mme Lauter était morte, Geneviève et Rose étaient séparées, Albert marié dans une nouvelle famille, M. Chaumier vieilli et cassé, Léon artiste de talent et de réputation.

Mais les arbres et les rosiers n'avaient pas changé; tous les ans ils donnaient les mêmes fleurs et les mêmes parfums; la même herbe encadrait les pavés de la cour; les mêmes merles venaient becqueter les ombelles de corail des sorbiers.

Un jour, M. Semler disait: «Comme je m'étais trompé! j'avais toujours cru que vous épouseriez Léon, et que Geneviève serait la femme d'Albert.»

Rose le quitta, et alla se promener dans le jardin; elle pensa à tout ce qu'il y aurait eu de bonheur à réunir entre eux quatre toutes les affections qui remplissent la vie; à n'en rien distraire, à n'en rien gaspiller sur le reste du monde: amour de parents, amitiés d'enfants; premier amour de jeunes garçons et de jeunes filles; dernier amour du mariage; toutes ces amours renfermées en eux quatre. Un soir elle écrivit à Geneviève:

«Ma Geneviève, c'est à Léon que j'écris, donne-lui cette lettre.

«Léon, nous sommes fous, je t'aime, et je suis sûre que tu m'aimes. Je suis à Fontainebleau; je t'écris assise dans ce même fauteuil où j'étais quand nous nous sommes promis d'être l'un à l'autre, le jour où on enterra ma tante Rosalie.

«Tiens, Léon, je n'ai plus d'orgueil, je suis trop malheureuse; tu ne m'as pas oubliée, n'est-ce pas? Viens à Fontainebleau, amène Geneviève; nous serons seuls tous les trois avec mon père; nous lui rappellerons ce qu'il a promis à ma tante. Pauvre tante! si elle n'était pas morte, nous n'aurions jamais été séparés! Pendant que ma lettre ira à Paris, je vais aller au cimetière prier sur son tombeau; viens, vous manquez ici tous les deux; il y a partout des places vides.»

A ce moment arriva Albert; il était venu à cheval en poste; il dit au postillon de lui ramener d'autres chevaux dans une demi-heure, pour retourner à Paris.

«Mais, dit Rose, es-tu fou? Tu ne peux faire ainsi vingt-quatre lieues sans te reposer.»

Albert ne répondit rien et demanda à parler à son père. Rose le conduisit jusqu'à la porte de la chambre de M. Chaumier, et voulut se retirer; mais Albert lui dit: «Reste, ma soeur, il faudra bien que tu saches ce que j'ai à apprendre à notre père: j'aime autant n'avoir à en parler qu'une fois.»

Rose alors regarda Albert, et pensa que ce n'était pas seulement à la fatigue de la route qu'il fallait attribuer l'excessive pâleur de son frère.

XVII

Voici en effet ce qu'Albert dit à son père: «Le vol fait par mon clerc est bien plus considérable que je ne l'avais cru d'abord; j'ai découvert depuis qu'il avait fait à ma place divers recouvrements dont l'absence m'a beaucoup gêné; j'ai été obligé de contracter un nouvel emprunt, dont les termes vont échoir en même temps que celui pour lequel mon père s'est engagé solidairement avec moi. Je ne sais comment mon beau-père et ma belle-mère ont appris l'état de mes affaires; mais, après une scène assez violente qui a eu lieu entre nous, ils ont mis Anaïs de leur côté, et ils me menacent d'un procès en séparation de biens. C'est un éclat qui détruirait toutes mes dernières ressources: je suis donc obligé d'y donner les mains pour que la chose se passe sans retentissement; avant tout, j'apporte à mon père des valeurs pour se mettre à couvert d'une partie des payements qu'il va bientôt avoir à faire pour moi.»

Et en même temps Albert remit à son père plusieurs papiers de commerce.

«Je sais bien, ajouta-t-il, que cela ne fait pas une somme suffisante et que votre fortune s'en trouvera un peu entamée; mais c'est tout ce que j'ai pu réunir en dehors de la dot de ma femme. Je vais rendre l'étude à mon prédécesseur, qui, en échange des sommes qu'il a déjà perçues, payera une partie des dettes de l'étude: le reste, à la grâce de Dieu. Je m'en vais.

--Mais, dit M. Chaumier....

--Mais, dit Rose....

--Vous voulez, reprit Albert, que je vous donne des explications: il n'y en a pas à donner; vous savez tout. Ce que je vous dirais ne servirait qu'à rendre moins clair ce que je vous ai déjà dit. Pardonnez-moi la brèche faite à votre fortune, et adieu.»

A ce moment, en effet, on entendait claquer le fouet du postillon, qui tenait un cheval en main, à la porte. Albert embrassa son père et sa soeur et partit au galop.

M. Chaumier et sa fille restèrent stupéfaits. M. Chaumier calcula qu'avec cette nouvelle perte et les extravagantes dépenses qui l'avaient précédée, ils allaient se trouver précisément un peu moins riches qu'avant le gain de son procès, et par conséquent hors d'état de venir encore en aide à Albert.

Rose ne s'affligea pas autant qu'on aurait pu le croire de la diminution de la fortune de son père, qui les obligeait à reprendre leur ancienne vie de Fontainebleau. Depuis qu'elle y était revenue, ses plaisirs de Paris lui semblaient fades et creux auprès de tous les souvenirs qu'elle y trouvait. C'était un concert où tout disait: «Léon et Geneviève, amour et amitié.»

La pensée de vivre à Fontainebleau renfermait celle d'y vivre avec eux; elle courut dans le jardin plein de neige, comme pour aller dire aux arbres que Geneviève et Léon reviendraient, et qu'ils les abriteraient bientôt tous ensemble sous leur feuillage printanier. Mais bientôt une triste pensée s'empara de l'âme de Rose. Quoi! sa lettre arriverait à Geneviève et à Léon en même temps que la nouvelle de leur ruine! leur coeur, si noble et si fier, pourrait croire un moment que les bons sentiments n'étaient rentrés dans le sien qu'avec l'infortune, et qu'elle ne se rattachait à l'amour et à l'amitié que parce que les plaisirs du monde allaient lui manquer!

Cette impression ne dût-elle rester qu'un instant dans l'esprit de ses anciens amis, rien n'aurait décidé Rose à la faire naître.