Geneviève

Part 14

Chapter 143,963 wordsPublic domain

Monsieur Léon Lauter, vous vous moquez de moi, et peut-être vous avez raison; permettez-moi cependant d'expliquer un peu ma conduite. J'ai vu plusieurs fois, cet hiver, mademoiselle votre soeur; j'ai été touché autant de son air de douceur et de décence que de sa beauté. Je suis négociant; je me suis figuré que je ne saurais jamais écrire à une jeune fille une lettre capable de la bien disposer en ma faveur. D'autant qu'en pensant à mademoiselle votre soeur, je ne trouvais à dire que ce que je viens vous dire aujourd'hui: «J'ai trente-cinq ans, je suis presque riche, j'aime mademoiselle votre soeur; le plus grand désir que je sente dans mon coeur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit heureuse par moi.» J'ai ouvert, dans mon embarras, le livre qui passe pour renfermer les phrases d'amour les plus éloquentes, et j'ai copié, si bien copié, qu'il paraît que j'ai même négligé de changer le nom qui se trouve dans le livre. Je sais très-bien que mademoiselle votre soeur ne s'appelle pas Julie, mais Geneviève; j'ai appris sur elle tout ce que j'ai pu apprendre, et tout ce que j'ai appris a augmenté mon amour. Aujourd'hui, si mon langage est simple et vulgaire, du moins je parle moi-même et je vous répète: «J'ai trente-cinq ans, je suis presque riche, j'aime mademoiselle votre soeur; le plus grand désir que je trouve dans mon coeur est qu'elle soit ma femme et qu'elle soit heureuse par moi.» Cette fois, vous pourrez me répondre sans me renvoyer au livre de Rousseau.

J'ai l'honneur d'être, monsieur Léon Lauter, votre, etc.

CH. MERRUEL.

X

Léon communiqua la lettre à Geneviève et dit:

«Cette fois la lettre est sérieuse, et il faut répondre sérieusement. Ce M. Merruel me paraît un excellent homme, fort touché de _tes attraits_. Que veux-tu que je lui réponde? Le connais-tu?

--J'ai dansé avec lui cet hiver, dit Geneviève; mon oncle l'a nommé devant moi.

--Ah!... Et comment le trouves-tu?

--Bien, reprit Geneviève avec indifférence.

--Alors, je réponds que sa demande est fort honorable et que je l'autorise...

GENEVIÈVE.--A rien.

LÉON.--Comment, à rien! et pourquoi cela?

GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier.

LÉON.--Ah!

GENEVIÈVE.--Je ne veux pas me marier.

LÉON.--Tu as tort; si ce que dit M. Merruel est vrai, et tout porte à le croire, c'est un mariage aussi heureux que je puisse le désirer pour toi. Un mari jeune, d'une figure agréable (c'est toi qui le dis), riche, amoureux de toi, reconnaissant son infériorité et tout disposé à vivre à genoux devant toi: on le ferait faire exprès qu'on ne trouverait pas mieux.»

Geneviève ne répondit pas; Léon continua d'un ton plus sérieux.

«Geneviève, je suis sûr que ma mère approuverait ce mariage et en remercierait le ciel. Sois raisonnable, ma petite Geneviève; je serai si heureux de te voir enfin riche et brillante; il faut que les avantages qui se présentent soient bien grands, chère Geneviève: sans cela, te presserais-je tant d'accomplir ce qui amènera pour moi une foule de chagrins? Comme je serai seul et abandonné quand tu auras quitté notre petit logis, dont tu es tout le bonheur! A qui parlerai-je de Rose? Car de nouvelles affections viendront remplir ton coeur; tu auras des enfants, un mari. Ne me faut-il pas triompher, pour te marier, d'un sentiment bizarre, inconcevable? J'y ai pensé souvent; ce sera pour moi un jour cruel que celui où je te livrerai, toi, ma soeur, si timide, si innocente, à l'amour d'un homme, peut-être corrompu par le vice, qui ne saura respecter ni cette innocence ni cette timidité; à un homme qui aujourd'hui n'est rien, et qui bientôt sera plus que moi; à un homme qui pourra te faire pleurer, et me dire à moi, ton frère, qui t'aime depuis si longtemps: «De quoi vous mêlez-vous?»

Albert entra. Geneviève n'osa pas dire à Léon de ne pas parler de ce qui arrivait.

LÉON.--Tu arrives à propos; lis cette lettre.

ALBERT.--Elle est très-bien; et qu'en dit Geneviève?

Geneviève se penche sur sa broderie.

LÉON.--Geneviève refuse.

ALBERT.--Elle a bien tort. Je connais Merruel, c'est le meilleur homme du monde; ce qu'il promet dans sa lettre, il le tiendra; Geneviève excitera l'envie de toutes les femmes. Il est bien modeste quand il se dit presque riche; Merruel a plus de huit cent mille francs.

LÉON.--Tu entends, Geneviève?

Geneviève se penche encore davantage; son coeur est déchiré. Albert n'a pas même ce sentiment de regret dont parlait tout à l'heure son frère en la voyant passer aux bras d'un mari.

ALBERT.--Ma petite Geneviève, j'espère que tu n'as manifesté jusqu'ici que l'éloignement que toute fille croit devoir simuler contre le mariage; je te félicite de l'offre de Merruel; c'est un personnage entouré de pièges et d'appeaux par les grands-parents et les petites jeunes personnes. Quand il entre dans un salon, les chapeaux jaunes des mères se tournent vers la porte; quand il danse avec une jeune personne, la jeune personne parle de ses goûts simples, de son amour de la campagne et du laitage. Tu seras heureuse, et tu feras enrager toutes tes amies.»

Geneviève ne put s'empêcher de fondre en larmes: Albert la pressait de se marier avec un autre.

ALBERT.--Qu'as-tu donc, Geneviève?

LÉON.--Il y avait déjà une heure que nous parlions de M. Merruel quand tu es entré; elle m'avait prié de laisser là ce chapitre et nous la contrarions.

ALBERT.--Allons, Geneviève, puisque tu ne veux pas parler de ton mariage, parlons du mien.

LÉON.--Du tien?

ALBERT.--Du mien.

Geneviève sentit passer sur ses cheveux un frisson mortel, puis elle leva les yeux au ciel pour demander à Dieu de la force et du courage.

Albert continua:

«J'épouse deux cent cinquante mille francs; ce n'est pas trop pour rétablir mes affaires, que mon coquin de premier clerc avait mises dans un bel état.

LÉON.--Je te croyais toujours amoureux d'Éléonore.

ALBERT.--Éléonore! je ne sais ma foi pas où elle est, ni monsieur mon clerc non plus. Elle l'aura sans doute suivi; je ne suis pas de force à lutter contre un semblable gaillard; trente mille francs en trois mois! il ne lui aura rien refusé, l'argent ne lui coûtait rien, diamants, voiture, etc. Moi, je n'avais rien que mon amour, et encore je n'en avais guère. Je suis fort bien disposé pour le mariage; je ne regrette rien de ma vie de garçon: ma femme s'emparera facilement d'un coeur que rien n'occupe; ce sera à elle à tâcher de le conserver. Je venais chercher Geneviève, car c'est toujours à elle que j'ai recours dans les grandes occasions, pour qu'elle m'aidât dans mes emplettes. Ma soeur devait venir avec moi; mais, quand je lui ai proposé de venir ici, elle a changé d'idée. Est-elle donc fâchée avec l'un de vous? Mais cela n'a rien d'inquiétant; Rose est si changeante, qu'il vaut mieux être avec elle en état de brouille; on est sûr de ne pas longtemps attendre un changement, et il n'a rien d'inquiétant. C'est aujourd'hui dimanche; nous allons sortir tous les trois, nous courrons un peu les boutiques, et je vous ramènerai ensuite à la maison, où nous dînerons.»

Le refus de Rose de venir les voir exaspéra Léon. Quoi! Rose, au lieu de chercher à s'excuser de _sa conduite_ lors de la dernière soirée où ils s'étaient rencontrés, les évitait, les dédaignait! Il prétexta des affaires, et dit qu'il ne pourrait accompagner Albert, mais qu'il lui confiait Geneviève, et le priait de la ramener le soir.

GENEVIÈVE.--Mais tu ne m'avais pas parlé de ces affaires.

LÉON.--Elles n'en sont pas moins réelles, et surtout inévitables.

GENEVIÈVE.--Comment, tu ne pourras même pas venir le soir?

LÉON.--C'est impossible.

GENEVIÈVE (_bas_).--Léon, je t'en prie.

LÉON (_bas_).--Tu sais, Geneviève, que je ne te contrarie jamais.

GENEVIÈVE.--Adieu, Léon.

Et en descendant l'escalier, Geneviève se serrait les mains, et disait dans son coeur: «Ah! ma mère, ma chère mère, tes enfants seront-ils donc malheureux tous les deux?»

Elle suivit Albert machinalement, sans savoir ce qu'elle faisait, étourdie, avec un nuage devant les yeux. Dans les boutiques, elle ne voyait rien de ce qu'on lui montrait, se laissait faire deux fois la même question et répondait au hasard. Quand ils arrivèrent chez M. Chaumier, Rose, qui avait repoussé avec colère l'offre d'aller chez Léon, se leva malgré elle quand elle entendit sonner, tant elle était sûre de le voir, avec son frère et sa cousine. Mais quand Albert lui eut dit que Léon n'avait _pas voulu_ venir, quoique Geneviève le reprit et dît: _n'a pas pu_, elle affecta la plus profonde indifférence, et ne prononça pas une seule fois son nom pendant le dîner. Après le dîner, Geneviève voulut lui parler de Léon; mais Rose la supplia de ne pas continuer. Geneviève n'aurait probablement tenu aucun compte de cette prohibition, qui n'était peut-être pas de très-bonne foi, s'il n'avait commencé à venir du monde, et Rose était obligée de s'occuper des arrivants.

Geneviève était dans un état d'exaltation _impossible à décrire_. Les pensées se croisaient et se choquaient dans sa tête et dans son coeur avec rapidité. Tantôt elle se disait qu'elle ne voulait plus vivre, elle pensait avec une âcre volupté à la mort; puis elle demandait pardon à Dieu et à son frère. Un instant après, elle purifiait son amour pour Albert de toute idée vulgaire; elle se disait: «Il sera heureux, je verrai son bonheur, je serai l'amie de sa femme, je lui apprendrai à l'aimer, j'élèverai ses enfants;» et un autre instant n'était pas envolé qu'elle se disait: «Ah! je n'aurai pas besoin de me tuer, mes jours sont comptés; depuis longtemps ma santé est perdue; ces sourdes douleurs que je sens dans la poitrine sont un signe certain de la brièveté de ma vie; j'irai bientôt rejoindre ma mère; mais Léon? mais Albert? Pauvre Léon! je ne veux pas l'abandonner. Qui sait si les âmes des morts peuvent protéger les vivants? Oh! je ne le crois pas, car maman ne nous aurait pas laissés être si malheureux. Mais, grand Dieu! il faut donc une séparation éternelle? je ne puis rejoindre maman sans quitter Léon. Ah! maman, maman, n'entends-tu pas ta fille? ne vois-tu pas comme elle souffre?... Oh! non, reprenait-elle, la félicité des bienheureux ne serait pas complète s'ils ne pouvaient s'occuper de ceux qu'ils ont laissés sur la terre; cette vie n'est qu'une épreuve, ma mère sait que cela finira, et elle nous attend dans le ciel.»

Elle ne versait pas de larmes, de larmes, ce sang de l'âme. Une fièvre brûlante animait son teint et ses regards, et on se disait:

«Comme Geneviève est belle ce soir!

--Quel teint et quel éclat!

--La dernière fois que je l'ai vue, elle était loin d'être aussi bien.

--Elle était pâle et elle avait les yeux caves.

--On aurait dit une poitrinaire.

--Ce n'était qu'une indisposition.

--Elle est charmante aujourd'hui.»

Rose, de son côté, s'agitait beaucoup et s'occupait de tout le monde. M. Rodolphe de Redeuil entra et fit l'empressé; Rose le reçut assez mal; il la pria de chanter avec lui, elle avait mal à la gorge; de danser, elle était fatiguée. Il raconta quelques anecdotes. Rose ne sourit pas et dit tout haut qu'il n'y avait rien de pire que la médisance, quand elle n'amusait pas.

Pendant ce temps, voyons un peu quelles étaient les affaires de Léon. Léon se promenait sur le boulevard: il vint à pleuvoir; il alla au Palais-Royal, dont il fit le tour trente-huit fois, après quoi il alla chez son oncle, se disant que, s'il disparaissait, Rose et M. de Redeuil le croiraient désespéré; que c'était un triomphe qu'il ne voulait pas leur donner: ils en avaient assez d'autres sans celui-là. D'ailleurs il était tard; il n'allait chez M. Chaumier que pour chercher sa soeur. Quand il entra, Geneviève ne le vit pas; ses yeux étaient occupés d'une manière assez cruelle pour qu'elle ne les détournât pas. On venait d'annoncer:

M. Michaud,

Madame Michaud,

Mademoiselle Anaïs Michaud.

C'était cette belle jeune fille, qui entrait les yeux baissés, qui avait détruit tout le bonheur et tout l'espoir de Geneviève. Elle était jolie, elle paraissait douce et timide, et elle faisait plus de mal au pauvre coeur de Geneviève que ne l'eût pu faire un tigre avec ses griffes et ses dents.

Albert et Rose s'empressèrent auprès d'elle; toutes les femmes regardèrent en chuchotant. Il y eut pour Geneviève un affreux moment d'angoisse. Elle ne sentit plus battre son coeur; une douleur poignante lui traversa les tempes. Un vertige fit tout tourner et disparaître à ses yeux. Quand elle revint à elle, elle aperçut la figure de Léon, pâle comme devait être la sienne: la méchante Rose avait vu Léon, dont l'absence la chagrinait et l'agitait; elle avait voulu se venger sur lui de ce qu'elle venait de souffrir, et, sans manifester par le moindre signe qu'elle l'eût aperçu, elle devint immédiatement aussi charmante pour M. de Redeuil, qui ne l'avait pas quittée, qu'elle avait été pour lui, quelques instants auparavant, revêche et désagréable.

Geneviève venait de sentir dans son âme ce que devait éprouver son frère, et le premier mot qu'elle se dit tout bas fut: «Pauvre Léon!»

Noble et douce parole! Elle s'était dit: «Ma vie est finie: je tâcherai de vivre pour Léon et pour ceux que j'aime; je me mêlerai au bonheur des autres, et j'en vivrai.»

Belle et touchante pensée, qui dut monter au trône de Dieu avec les parfums du soir.

Geneviève traversa le salon et alla droit à son frère; elle lui dit: «Ne te chagrine pas de la petite coquetterie de Rose, c'est un enfant; elle n'agit que pour te contrarier un peu, et se venger de ce qu'elle appelle tes torts à son égard; tant que tu n'as pas été là, elle ne s'est occupée de M. de Redeuil que pour lui dire des choses désobligeantes.

--N'importe, dit Léon, quel que soit le motif de cette conduite, je ne la pardonnerai pas.»

Et il songeait que, sans doute, le serment de Rose la gênait beaucoup; que ses affaires à lui n'étaient pas assez brillantes pour qu'il pensât encore à se marier, et que Rose n'avait ni assez d'énergie ni assez d'amour pour attendre, et résister aux séductions des hommes qui l'entouraient et aux obsessions de sa famille.

On présenta la _future_ d'Albert à Léon et à Geneviève. La pauvre Geneviève resta assise auprès d'Anaïs; elle croyait que tout le monde savait son secret et que tous les yeux étaient fixés sur elle. A chaque instant il passait sur son pâle visage des nuages de pourpre produits par les pensées subites qui venaient l'embarrasser. Tout d'un coup, elle se trouvait trop froide avec Anaïs. «On va me croire piquée, malheureuse.» Puis elle s'arrêtait au milieu de l'empressement qui succédait à la froideur. «Cet empressement n'est pas naturel, pensait-elle; tout le monde doit en comprendre le motif.» Pour Léon, il était allé, dans une pièce écartée, écrire une lettre qu'il glissa dans la main de Rose. Rose la mit où on serait si heureux de voir mettre ses lettres, si les femmes n'y mettaient à peu près tout, dans son sein.

XI

Quand tout le monde fut parti, Rose, aussi rouge que si on eût pu la voir, tira de son sein la lettre de Léon, et s'empressa de la lire.

A Rose.

«Ma cousine, pardonnez-moi d'avoir abusé d'un moment d'entraînement et de pitié pour vous faire faire une promesse qui vous gêne aujourd'hui, et que, tout me le montre, vous regrettez amèrement d'avoir faite; je vous la rends, ma cousine, vous êtes libre: j'ai seulement le regret de n'avoir pas accompli plus tôt le devoir que j'accomplis aujourd'hui; vous n'auriez pas eu le temps d'avoir à mon égard les torts graves et nombreux que vous avez eus depuis quelque temps. Je renonce à vous, ma cousine: soyez jolie, coquette, heureuse, rien ne vous en empêche; aimez Rodolphe ou tout autre, je n'ai plus le droit d'en souffrir ouvertement. Adieu.

«LÉON.»

Rose resta un moment stupéfaite; elle s'attendait à voir Léon demander des excuses de ses mauvaises humeurs; elle n'aurait jamais cru qu'il se fût entre eux rien passé d'assez grave pour amener une rupture. Après qu'elle eut relu la lettre, elle pleura beaucoup, puis elle écrivit.

«Léon, es-tu fou? Je ne veux pas reprendre ma promesse, et je ne te rends pas la tienne; si j'ai des torts envers toi, je les ignore, mais je t'en demande pardon, je ne veux ni de M. de Redeuil ni d'aucun autre; je suis à toi: si je suis coquette, ce n'est jamais que pour te plaire ou te taquiner un peu. Je brûle ta méchante lettre qui m'a fait pleurer.

«ROSE CHAUMIER.»

Si cette lettre avait été envoyée, que de bonheur elle eût donné dans le petit logis de Geneviève et de Léon! car Geneviève et Léon n'avaient plus qu'un bonheur à eux deux: c'était celui de Léon. Mais Rose se coucha, ne dormit pas, et rêva éveillée à tout le succès qu'elle avait eu le soir, pensa que Léon était le seul qui ne l'eût pas admirée et n'eût pensé qu'à la gronder, Léon à qui elle rapportait les applaudissements et l'admiration des autres. Elle le trouva souverainement injuste, et s'endormit avec cette idée. Le matin, ce fut celle qu'elle trouva toute faite dans sa tête, avant d'être assez éveillée pour en trouver une autre. Elle avait peu dormi, elle était de mauvaise humeur, la lettre de Léon était brûlée; elle ne put la relire et y retrouver tout ce qu'elle renfermait de douleur; elle ne se la rappela que comme une injustice sur laquelle il ne pouvait manquer de revenir, et à laquelle surtout il serait pour elle _honteux_ de céder: elle brûla sa lettre. Léon, dans la journée, ne put s'empêcher de passer deux fois devant la maison de M. Chaumier. C'était presque son chemin, et le pavé était meilleur, et la rue avait un trottoir, etc., etc.

Il vit sortir Rose avec Anaïs et la mère d'Anaïs en voiture; toutes trois étaient fort parées; Léon détourna la tête pour ne pas être aperçu en assez triste équipage. On voudrait donner tant de bonheur à la femme que l'on aime, et en même temps on voudrait si entièrement confondre l'existence de l'objet aimé dans la sienne propre, qu'on ne peut s'empêcher d'un mouvement d'irritation à l'aspect d'un plaisir ou d'un bonheur qu'elle goûte sans vous et sans que vous en soyez la cause. Léon fut enchanté d'avoir écrit sa lettre. Rose, qui avait vu Léon et à laquelle son mouvement pour ne pas être aperçu n'avait pas échappé, fut très-fâchée contre lui et se réjouit fort de ne pas avoir envoyé la sienne.

Le mariage d'Albert et d'Anaïs était fixé pour la semaine suivante. Léon s'occupa de la toilette de sa soeur. Il acheta quelques objets à crédit, et vendit sa montre pour ceux qu'il fallait payer argent comptant. Il cacha soigneusement à Geneviève ce sacrifice d'un bijou auquel il tenait beaucoup et qui lui était tout à fait nécessaire pour ses leçons; il supposa qu'elle était dérangée et qu'il l'avait donnée à réparer à l'horloger. Rose vint voir Geneviève avec Anaïs pour la prier d'être _demoiselle d'honneur_: Geneviève accepta; comment aurait-elle refusé? Et d'ailleurs, ceux qui ont souffert savent avec quelle triste volupté on aime à déchirer avec les ongles et à faire saigner une blessure sans espoir de guérison. C'était la seule fois que Geneviève eût vu Rose depuis la rupture avec Léon; la présence d'Anaïs et de sa mère empêcha Geneviève d'en parler. Rose à aucun prix n'eût dit un mot la première de son cousin, quoique rien ne pût lui faire plus de plaisir que d'en entendre parler. Seulement, lorsque Geneviève dit: «Léon est sorti, il sera bien fâché de ne s'être pas trouvé ici,» Rose fit un petit mouvement de tête presque imperceptible, dont le commencement voulait dire assez tristement qu'elle n'en croyait rien, et la fin, assez orgueilleusement, que cela était pour elle parfaitement indifférent.

C'est ce que dit aussi Léon, quand il apprit que Rose était venue; mais il cherchait, sans toutefois faire de questions, à se faire dire par Geneviève les moindres détails de sa visite; il lui semblait que la maison était changée depuis que sa cousine était venue; il regardait la chaise sur laquelle elle s'était assise, et le parquet sur lequel elle avait marché: il avait usé de détours incroyables pour savoir sur quelle chaise Rose s'était assise. Il avait trouvé dérangés deux chaises et un fauteuil, le seul de la maison: le fauteuil était évidemment pour Mme Michaud. Il dit à Geneviève:

«Comment as-tu trouvé Mlle Anaïs?

--Très-bien, dit Geneviève; cependant Rose....»

Léon l'interrompit. Il ne voulait pas parler de Rose, de même que Geneviève ne voulait pas parler d'Anaïs.

«Je l'ai vue l'autre matin, dit Léon.

--Rose? demanda Geneviève.

--Anaïs, répondit Léon; je l'ai vue l'autre matin, elle est fort jolie au jour.

--J'aime mieux Rose.

--Et moi aussi,» pensa Léon; mais la chose qu'il pensait était précisément celle qu'il ne voulait pas dire. Il dit: «Peut-être était-elle dans l'ombre ici; était-elle du côté de la fenêtre?

--Oui,» dit Geneviève.

Léon ne dit plus rien; il savait où s'étaient placées Mme Michaud et sa fille. De ce jour, il adopta la chaise de Rose, et la changea, en l'absence de Geneviève, contre une semblable qui était dans sa chambre. Deux jours avant la noce, on apporta la toilette de Geneviève. Léon s'était acheté des souliers.

XII

La toilette de Geneviève.

La toilette de Geneviève, cela est bientôt dit; je vois d'ici votre mauvaise humeur, madame; vos lèvres déjà un peu minces se sont resserrées, et il a passé par votre tête une pensée injurieuse pour moi. A quoi bon, en effet, faire un gros volume, quatre cents pages, ma foi, et plus de quatre cent vingt-huit mille lettres, pour passer sous silence précisément ce qui peut se rencontrer d'intéressant? Je m'expose à vous voir comparer chacune des choses que je dis à la chose que je ne dis pas, et ne rien trouver dans mes quatre cents pages qui vaille la page que j'ai négligé d'écrire.

«Ce monsieur, dites-vous, a le plus grand soin de nous détailler la parure des prairies: parure de printemps, parure d'été, parure d'automne, parure d'hiver; il n'oublie pas un seul bouton d'or, ni une sauge, ni une marguerite.

«Il ne néglige pas de nous apprendre de quelles teintes se parent les forêts de l'automne: les tilleuls sont jaunes; les marronniers roux; les chèvrefeuilles bleuâtres; tout cela est fort joli; la vigne vierge pend des grands murs en hardis festons pourpres et amarantes. Je le veux bien. Il ne rencontre pas une fleur sans nous préciser sa couleur et son parfum; il nous dit bien au juste la nuance de vert de chaque brin d'herbe. Cela fait bien quelque plaisir, mais enfin, c'est ce que nous savons aussi bien que lui; et au fait, cela ne sert à rien, tandis qu'on peut trouver un bon modèle à suivre dans une jolie toilette, et il pourrait bien nous parler des femmes avec autant de détails et d'amour que des fleurs de son jardin.»

Je pourrais répondre à cette exclamation par trois cents raisons; mais j'aime autant céder, et je vous dirai la toilette de Geneviève,

Et aussi la toilette de Rose,

Et aussi la toilette d'Anaïs,

Et aussi, si cela peut vous être agréable, la toilette de Mme ***.

Et aussi la mienne; mais cela ne serait pas convenable: je suis, en ce moment, en robe de chambre et en pantoufles.

Je vais faire allumer par mon nègre, un Savoyard de treize ans intitulé _père Michel_, la plus grande de mes pipes de cerisier. Le père Michel va serrer ses soldats de plomb et me donner du feu; et je vais me rappeler les toilettes en question, en fumant un tabac parfumé de benjoin et d'aloès, ce que je vous recommande, ô vous qui fumez; ce que je vous recommande, ô vous qui ne fumez pas, de recommander à ceux qui fument près de vous.

XIII

La toilette de Geneviève.--La toilette de Rose.--La toilette d'Anaïs.--La toilette de Mme Michaud.