Part 13
Combien je suis marry que la muse françoise Ne peut dire ces mots comme fait la grégeoise, Ocymore, Dyspotme, Oligochronien; Ma muse les diroit du sang Valésien.
UNE VOIX.--Au fait!
ANTOINE.--Et moi aussi, messieurs, combien je suis marri que la muse française n'ait pas, comme l'italien, un mot particulier pour désigner une grosse vilaine chaussure! (_Bien, bien_.) Quelles bottes, messieurs! voyez comme elles sont tournées et déformées! c'est en vain que l'accusé, enserrant ses deux pieds l'un contre l'autre, espère nous dissimuler une pièce qui déshonore sa botte droite. A propos de cette botte, je vais en porter une terrible à l'inculpé. (_Murmures en sens divers_.)--Oh! oh!--Ah! ah! ah! Eh! eh! (_Marques nombreuses de désapprobation_.)
UNE VOIX (_qui pourrait être celle de Léon_).--Le jeu de mots est misérable.
PLUSIEURS VOIX.--A l'ordre! à l'ordre!
ANTOINE.--Je demande la parole pour un fait personnel. Il n'est pas difficile, messieurs, de ne pas se tromper quand on ne fait rien; mais le plus embarrassé, comme on dit, est celui qui tient la queue de la poêle.
--Pardon, messieurs, dit Léon, c'est celui qu'on fait frire.
--Nous demandons, dit l'orateur, à notre ami, la raison de ce délabrement, de ce déguenillement. Ah! s'il n'avait pas d'argent, s'il était gueux comme nous, ce serait très-bien. Nous savons respecter le malheur. Mais ce n'est pas là la position de notre ami. Nous lui demanderons, en outre, pourquoi il élude les parties de plaisir auxquelles on le convie, quand nous autres, pauvres diables, nous savons toujours trouver de l'argent pour ces graves circonstances. Accusé, qu'avez-vous à répondre?»
Léon alors fit le mauvais sujet, parla vaguement de femmes, de désordres, de dettes, d'orgies, etc., etc.
Quand il aurait pu dire:
«Vous me trouvez mal vêtu: mais ma soeur Geneviève ne manque de rien; elle a des souliers de satin du meilleur cordonnier, et son joli pied ne perd aucun de ses avantages; ses robes sont faites par la couturière la plus célèbre; je n'ai pas de manteau, mais elle a du bois abondamment pour se chauffer. Ma soeur Geneviève ne désire rien; la hideuse pauvreté n'approche pas d'elle, et ne vient pas flétrir sa jeunesse de son haleine mortelle.»
V
Geneviève inventait toute sorte d'économies pour faire dépenser moins d'argent à son frère, tandis que Léon, de son côté, frémissant de douleur et de colère à l'idée d'une privation qui pouvait l'atteindre, inventait pour elle des désirs, afin de les satisfaire. Un soir, il trouva Geneviève occupée à refaire une vieille robe. Ce jour-là il avait vu passer sur le boulevard une foule de filles entretenues, magnifiquement vêtues et traînées par de superbes chevaux. «Mon Dieu, s'était-il demandé, qu'est-ce donc que Dieu réserve à une bonne et vertueuse fille comme Geneviève, s'il laisse prodiguer ainsi à des prostituées sans coeur et sans amour tout ce qu'il y a de beau et de riche dans le monde?» Ce sentiment l'avait préoccupé toute la journée. L'industrie à laquelle se livrait Geneviève vint aigrir son chagrin. Il s'assit près d'elle et lui dit:
«Pourquoi refais-tu encore cette vieille robe usée?
--Mais, dit Geneviève, je t'assure qu'elle me fera encore honneur cet été.
--Moins qu'une neuve, cependant.
--Une neuve serait chère, et nos moyens...
--Qui t'a dit cela, chère enfant? Partages-tu donc l'opinion vulgaire? Crois-tu qu'un artiste est un malheureux destiné à vivre dans la misère et à mourir à l'hôpital? La soeur d'un musicien doit marcher l'égale de toutes les femmes. Je gagne de l'argent, beaucoup d'argent. Je veux que tu sois toujours belle et parée. Tu donneras cette vieille robe à ta femme de ménage. Nous allons, aussitôt notre dîner fini, en acheter une ensemble.»
Et, comme ils passaient sur les boulevards, il la mena prendre des glaces chez Tortoni. Il y avait tout autour d'eux plusieurs femmes que leurs voitures attendaient sur la chaussée. Une marchande de bouquets vint leur en offrir un merveilleusement beau.
«Combien votre bouquet? dit une des femmes.
--Dix francs.
--C'est trop cher.»
La marchande offrit alors son bouquet aux autres; elle eut partout la même réponse. Mais quand elle passa devant Léon, il lui jeta sur la table deux pièces de cinq francs. Elle offrit le bouquet à Geneviève, que les femmes et les hommes qui les accompagnaient regardèrent avec curiosité.
«Quelle folie! dit Geneviève à son frère en quittant Tortoni.
--Non pas, répondit Léon. N'es-tu pas plus belle que les femmes qui nous entouraient et qui avaient une sorte d'air impertinent? J'ai voulu les contrarier un peu.»
Ils entrèrent dans un magasin de nouveautés, et Léon choisit pour sa soeur ce qu'il y avait de plus beau.
Pour lui, le soir, il repassa de l'encre sur les coutures de son habit.
VI
Un matin arriva Albert, pâle et la voix saccadée. Il prit Léon à part et lui dit: «Sais-tu ce qui m'arrive? Pendant mon absence, mon premier clerc, que j'avais chargé d'une lettre pour Éléonore, l'a vue, lui a fait la cour, lui a plu, a vécu avec elle pendant deux mois et a disparu, laissant dans ma caisse un déficit de trente mille francs. Ces trente mille francs n'étaient pas à moi; je suis perdu si mon père ne vient pas à mon secours; je viens te chercher, je n'ose affronter seul la première impression que va lui causer ce récit.»
Léon ne répondit rien, s'habilla et suivit Albert jusque chez M. Chaumier. M. Chaumier commença par s'emporter, puis dit qu'il n'avait pas d'argent, ce qui était vrai. Les Redeuil le jetaient chaque jour dans de nouvelles dépenses; ils lui avaient persuadé récemment de louer une loge à l'Opéra et au Théâtre-Italien, à frais communs avec eux. On lui avait fait, presque tout l'hiver, prendre un coupé au mois. Chaque dimanche ajoutait quelque somptuosité à la réception du dimanche précédent. Rose, sans songer à l'argent que cela pouvait coûter, se faisait faire, par sa couturière et par sa marchande de modes, tout ce qu'elle voyait de joli aux jeunes personnes qu'elle rencontrait dans le monde. Modeste encourageait de son mieux ce genre de dépenses; elle était fière de la beauté de Rose, qu'elle croyait avoir élevée, et d'ailleurs elle espérait un peu humilier Geneviève par la comparaison des toilettes de Rose avec les siennes. Et cependant, Geneviève, quoique moins riche que sa cousine, trouvait moyen d'être généreuse avec elle. Si Rose disait de son goût un ruban ou un fichu de Geneviève, quelques jours après elle recevait le semblable.
M. Chaumier finit par comprendre qu'il n'y avait pas à hésiter; il prit des engagements, solidairement avec son fils, à une échéance assez longue, mais aussi à des intérêts assez forts. En rentrant, Léon dit à sa soeur: «Voilà Albert sauvé jusqu'à nouvel ordre; mais il faut qu'il se dépêche de se marier et de faire un mariage riche.»
Geneviève vit avec une triste surprise qu'il lui était resté encore de l'espoir à perdre.
Par des circonstances indépendantes de sa volonté, Léon avait manqué deux fois de suite une leçon. Le jour où Albert était venu le chercher, il comptait réparer sa négligence; mais il n'avait pas cru pouvoir refuser à son cousin le service de l'assister contre le premier choc de la colère paternelle. Aussi le lendemain reçut-il une lettre dans laquelle on lui disait: «Qu'on comprenait très-bien qu'un artiste de son talent fût désiré et demandé partout, et qu'il ne fût pas toujours le maître de son temps. Aussi on lui demandait pardon de celui qu'on lui avait fait perdre jusque-là, et on renonçait, bien à regret, aux soins qu'il donnait ou plutôt qu'il ne donnait pas au fils de la maison. On avait, toujours avec de vifs regrets, choisi un maître, moins célèbre, il est vrai, mais aussi moins occupé et auquel son obscurité permettait une assiduité et une exactitude qui, surtout dans les commencements, pouvaient presque suppléer à un talent supérieur, etc.»
Il n'y avait rien à répondre à cela; on lui donnait la chose comme conclue, et il y avait d'ailleurs, dans la lettre, une politesse mêlée d'ironie qui froissait l'orgueil de Léon et l'aurait empêché de faire la moindre démarche.
A quelques jours de là, il reçut une invitation à dîner chez son élève d'Auteuil. Il se renferma de bonne heure dans sa chambre pour préparer, à l'insu de Geneviève, sa toilette du lendemain; mais celle-ci, inquiète de voir de la lumière chez son frère à une heure du matin, se leva, et vint regarder par la serrure. Alors elle vit Léon repasser à l'encre, avec un soin minutieux, les coutures de l'habit, comme il le faisait de temps en temps; plier sa cravate de soie noire, de façon à dissimuler les plis ordinaires qui étaient éraillés, etc., etc., etc.
Geneviève se retira sans bruit; elle fut toute la nuit sans dormir; elle venait de comprendre la générosité et les sacrifices de son frère; elle ne lui dit rien de sa découverte le matin, mais, passant dans une pièce où était ce vieil habit, étendu sur une chaise, ce vieil habit pour lequel bien des gens méprisaient Léon, elle s'inclina et le baisa avec respect.
VII
La maison d'Auteuil était fort riche. Léon y était bien reçu; mais cependant il y avait dans la façon dont on le traitait des nuances presque insaisissables qui ne laissaient pas de le blesser. Quelques négligences des domestiques laissaient percer à ses yeux la véritable pensée, à son égard, des maîtres, trop polis et trop circonspects pour la manifester eux-mêmes. Sa place à table, quand il dînait, n'était pas au bout, mais il pouvait attribuer cela à son âge. De temps en temps un domestique ne le servait qu'après des personnes de la maison, ce que la maîtresse du logis réprimait d'un regard; mais Léon voyait l'oubli et le regard. Parfois, quand il arrivait, au lieu de l'annoncer par son nom, et dans la forme ordinaire, une servante ouvrait le salon et disait: «C'est le musicien.» Un jour même, un nouveau domestique, paysan assez grossier que M. Sanlecque avait ramené de sa terre de Reims, chargé d'apporter des rafraîchissements dans le salon, en offrit à tout le monde, et dit à demi-voix à sa maîtresse: «Faut-il en donner au musicien?» Il n'y aurait eu aucun mal si Mme Sanlecque eût répété, haut et en riant, la bêtise du nègre champenois, ce qu'elle n'eût pas manqué de faire s'il se fût agi de quelqu'un bien établi sur le pied d'égalité, et vis-à-vis duquel c'eût été une bêtise incontestable; mais elle rougit, et lui dit à voix basse: «Certainement.» Rien de tout cela n'échappait à Léon, toujours sur le qui-vive, et il avait bien besoin de penser à Geneviève pour se résigner à toutes ces humiliations. Certes, il eût bien désiré ne paraître dans les maisons que pour y donner ses leçons; mais refuser les invitations qu'on lui adressait eût été compromettre la durée de ces mêmes leçons. On voulait l'avoir pour son talent et par-dessus le marché des leçons; lésineries que font volontiers, et très-habilement, les gens les plus riches et les plus considérés.
M. et Mme Sanlecque n'avaient qu'un fils, enfant de quinze à seize ans, assez bien doué par la nature, et qui devait un jour être fort riche, ayant à ajouter la fortune de ses parents à celles de deux vieilles tantes restées filles. Seulement, comme les gens trop heureux sentent le besoin de se créer des tourments et des ennuis, M. et Mme Sanlecque, d'un commun accord, avaient fait pour leur fils un plan très-détaillé, qui le prenait jour par jour, heure par heure, depuis sa naissance jusqu'à son mariage et au delà. Ils s'étaient convaincus que rien n'était plus sage ni plus heureux; et, chaque fois que la volonté de l'enfant ou les événements venaient le faire dévier du rail, ce qui arrivait perpétuellement, c'était un chagrin des plus vifs, et on ne négligeait rien pour le remettre dans la bonne voie. Théodore (présent de Dieu) Sanlecque avait seize ans; il devait, selon le fameux plan, continuer encore son éducation pendant deux ans, puis voyager pendant quatre ans avec un précepteur, après quoi il reviendrait à Paris, où il épouserait la fille d'un ami de M. Sanlecque. Il va sans dire que jusque-là il devait rester étranger à toute espèce de sentiment d'amour, et que ses yeux ne devaient s'arrêter sur aucune femme; qu'il devait garder son premier regard, son premier battement de coeur, son premier frisson pour la femme que lui avaient destinée ses parents. Jusque-là tout allait bien sous ce rapport; mais les autres points de la _Cyropédie_ à l'usage de Théodore Sanlecque avaient rencontré plus d'inconvénients. Tout le plan avait été composé par M. Sanlecque à son point de vue particulier d'homme à tempérament lymphatique; le jeune homme se trouva nerveux et sanguin. Ce qu'on avait calculé devoir être ses plaisirs l'ennuyait profondément; ses études lui étaient antipathiques; il ressemblait à un homme qui passerait sa vie entière à mettre des bottes trop étroites.
Par une énorme concession, on avait remplacé à peu près les mathématiques par la musique, ce qui dérangeait beaucoup les plans. Il est vrai que Théodore trompait son père, qui n'était pas très-fort; il lui avait persuadé qu'il savait assez de mathématiques pour continuer à apprendre sans maître; et, de temps en temps, il feignait de se livrer à la solution de quelques problèmes, dont le père Sanlecque ne voyait pas la bouffonnerie. Ainsi ce jour-là même il surprit Théodore griffonnant un papier, et tenant la tête dans les mains, etc. Il lui demanda ce qu'il faisait.
«Je cherche la solution d'un problème.
--Ah! D'un problème de mathématiques?
--Oui!
--Et que dit ce problème?
--C'est trop compliqué pour vous, papa.
--C'est égal, dis toujours.»
Théodore, qui faisait des vers, ce que pour rien au monde il n'eut voulu avouer à son père, lui dit: «Voilà le problème qui me donne un mal terrible, mais j'y arriverai. Si une livre de beurre coûte trois francs, combien me coûtera une culotte de peau?
--Ah! dit le père.
--Ordinairement on doit trouver l'inconnu d'après deux connus; ici il n'y a qu'un connu.
--Je te laisse.
--Ah! parbleu! dit Théodore Sanlecque, voilà la rime en _esse_ que je cherchais: _laisse.... tendresse_, cela va à ravir.»
Les Sanlecque donnaient ce jour-là un _dîner hostile_. On avait invité plusieurs voisins de campagne, avec des amis de Paris; il s'agissait, comme dans beaucoup de dîners, beaucoup moins d'être agréable aux gens qu'on recevait que de les écraser par l'opulence de la maison. Aussi on avait mis _toutes les voiles dehors_. C'étaient des prodiges de vaisselle, des miracles de porcelaines, des bouteilles de vin de Bordeaux que M. Sanlecque apportait lui-même à deux mains, retenant son haleine pour ne pas en agiter le fond; des primeurs qui étaient en avance d'un an. Il y a des maisons où on ne mange rien en la saison, c'est-à-dire au moment où les choses sont bonnes et succulentes: c'est une des plus grandes sottises gastronomiques qu'il se puisse imaginer. Outre que les légumes sont meilleurs dans leur maturité, et que certaines primeurs ont besoin d'être annoncées et étiquetées pour qu'on ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur, il y a dans la nature des harmonies dont il est toujours imprudent de déranger quelque chose. (Je veux bien ne pas écrire à ce sujet vingt pages dont les lettres s'accrochent à ma plume que je viens de tremper dans l'encrier; je secoue la plume et je prends de l'encre dans un autre coin. Je dirai seulement qu'on doit, à table, nourrir les gens plus que les étonner, et que beaucoup de personnes, en vous donnant des _pois verts_ à certaine époque, n'ont d'autre intention que de vous montrer des _pois chers_.)
Les salons étaient d'une grande magnificence. Léon pensait à Geneviève, et ne jouissait de rien de ce qu'elle ne partageait pas; il pensait aux meubles de noyer, à la glace au cadre de bois; il comparait aux lustres, aux candélabres dorés et chargés de bougies, le mauvais chandelier de cuivre jaune et la chandelle qui éclairait Geneviève; il pensait à Geneviève dînant seule, d'un reste du dîner de la veille, sur une petite table de noyer, et buvant du mauvais vin trempé d'eau. Cette pensée l'empêcha de toucher à aucune des friandises du second service. On causait, la conversation était vive et animée; quelquefois Léon se laissait entraîner par la gaieté de quelque repartie; mais, tout à coup, il lui semblait voir le visage triste et pensif de sa soeur, et le sourire mourait sur ses lèvres, comme fané et glacé. On se leva, on passa dans les salons. Toutes les femmes étaient fraîches, roses, heureuses, et Léon pensa à Geneviève, dont les couleurs avaient été remplacées par la pâleur; il pensa à Rose qui, sans doute, ne pensait pas à lui, et autour de laquelle, probablement, en ce moment, papillonnaient quelques élégants, comme autour de toutes ces femmes qu'il voyait. Il se retira seul à une fenêtre, dans un petit salon reculé, il ouvrit la fenêtre et regarda les étoiles; la nuit était superbe. Là, il se laissa aller à ses rêveries; mais il en fut tout à fait tiré par les sons d'un instrument: c'était un violon; mais ce qu'il jouait, ce n'était pas précisément de la musique, c'était une suite de ponts-neufs et d'airs connus. Il joua d'abord:
_Au vallon tout est sombre_, etc.; puis il attendit, et recommença par: _Réveillez-vous, belle endormie_. Il attendit encore, et, après ces intervalles, joua: _Venez, venez à mon secours_, et _Venez, gentille dame_. Léon ne put douter que ces airs ne fussent joués pour rappeler à quelqu'un les paroles qui en sont le timbre, et que ce ne fût un moyen de dialoguer de loin sans attirer l'attention. En effet, il ne tarda pas à voir paraître une lumière dans une fenêtre à barreaux, tout en haut d'un mur qui dominait le jardin; le violon, caché dans les lilas, au pied du mur, joua alors: _O ma Zélie_! Alors, une voix de femme répondit; elle ne chantait pas de paroles, mais fredonnait les airs, dont les paroles connues répondaient parfaitement au violon. A la qualité de la voix, à l'aspect de la fenêtre et surtout à la science incroyable de ponts-neufs que manifestait la chanteuse, et à la vulgarité de quelques-uns, ce devait être une couturière ou une cuisinière.
Voici du reste ce qu'ils se disaient. C'était un dialogue sans paroles, très-complet et très-intelligible. Je ne puis ici que reproduire les timbres des airs qu'ils faisaient entendre tour à tour.
LE VIOLON, _dans les lilas_.
Une fièvre brûlante, etc., etc.
LA VOIX, _à travers les barreaux_.
Fiez-vous, fiez-vous aux vains discours des hommes, etc.
LE VIOLON.
Je t'aime tant, je t'aime tant, etc.
LA VOIX.
Taisez-vous, taisez-vous, je ne vous crois pas....
LE VIOLON.
Toi dont les yeux me font la loi....
LA VOIX.
Tu n'auras pas ma rose....
LE VIOLON.
Ma richesse, c'est ta voix douce.... */
«Je gage, pensa Léon en entendant cet air de Gatayes, qu'elle ne sait pas ce que cela veut dire.» En effet, la voix chanta encore: _Tu n'auras pas ma rose_.
LE VIOLON.
Si tu veux, charmante brune, Ce soir au clair de la lune,
«Oh! oh! dit Léon, le jeune homme devient hardi.»
LA VOIX.
Les yeux noirs sont de jolis yeux, Mais pour moi, j'aime mieux les bleus....
«Elle repousse, pensa Léon, la qualification de brune.»
LE VIOLON.
J'ai longtemps parcouru le monde
* * * * *
Courtisant la brune et la blonde.... «Il paraît que cela lui est égal; eh bien! il a raison.»
LA VOIX.
Il faut des époux assortis....
LE VIOLON.
....L'amour ne sait guère Ce qu'il permet, ce qu'il défend....
LA VOIX.
* * * * *
Ici Léon ne reconnut pas l'air, le violon non plus, car il ne répondit pas. La voix se décida à chanter ces paroles:
Je suis _bonne_....
«Ah! dit Léon, j'y suis, c'est du _Diable à quatre_, mais dans la pièce, _bonne_ ne signifie pas cuisinière; c'est égal, c'est ingénieux.»
Cette fois le violon avait compris, car il répondit:
Le noble éclat du diadème Ici n'a pas séduit mon coeur, etc.
La voix crut devoir émettre encore un doute, et chanta:
Mais, hélas! était un trompeur, Celui qui sut toucher mon coeur....
Cela me rappelle que mon père, Henry Karr, avait fait une fantaisie pour le piano sur cet air de Mme Gail, et que j'ai vu un exemplaire ainsi caricaturé de la main d'Hérold:
Fantaisie sur l'air: _Celui qui sue touche mon coeur_.
Par HENRY QUATRE.
LA VOIX.
Triste raison, j'abjure ton empire....
LE VIOLON.
Si tu veux charmante brune, Ce soir, au clair de la lune, Ce gazon....
«Il paraît, dit Léon, que le violon y tient.»
LA VOIX
Il est tard, je rejoins ma mère. Adieu, Colin, au revoir....
LE VIOLON.
Si tu veux charmante brune, Ce soir, au clair de la lune. Ce gazon....
Allons, le violon est obstiné. Ce qu'il y a d'aussi évident que son obstination, c'est qu'il est amoureux; il trouve, en jouant ces airs, une expression ravissante.
LA VOIX.
Sans bruit, sans bruit....
Il paraît que l'on va descendre. Mais que se passe-t-il dans le jardin? Des pas se font entendre sur le sable des allées. Le violon joue avec précipitation:
.... Prenez garde La dame blanche vous regarde....
On parle haut dans le jardin; c'est la voix de M. Sanlecque.
Le violon n'est autre que l'élève de Léon; on le fait rentrer.
Le lendemain Léon reçut une lettre ainsi conçue:
«Monsieur,
«Une découverte que nous avons faite, et qui nous donne le chagrin de voir notre fils échapper encore aux plans que nous avions conçus pour son éducation et pour son bonheur, nous oblige à avancer l'époque de ses voyages. Il sera donc privé de vos excellentes leçons. Recevez, avec mes regrets, l'assurance de ma considération distinguée.
«SANLECQUE.»
VIII
Un matin, on apporta un énorme bouquet pour Geneviève; le lendemain, un autre bouquet non moins beau; le surlendemain, un troisième bouquet avec une lettre. Geneviève donna la lettre à son frère; on y lisait:
«Je vous vois tous les jours, mademoiselle, et je m'aperçois que, sans y songer, vous aggravez innocemment des maux que vous ne pouvez plaindre et que vous devez ignorer, etc.»
La lettre était signée d'un monsieur CHARLES MERRUEL, qui donnait son adresse. Léon lui répondit:
«Monsieur,
«Vous avez écrit à ma soeur; elle me charge de vous répondre: c'est vous dire assez quelle est la réponse. Ma soeur ne reçoit ni lettres ni bouquets d'un homme qu'elle ne connaît pas. Permettez-moi d'ajouter, pour ma part, qu'elle est assez jolie pour qu'on lui fasse des lettres exprès pour elle. Pourquoi du reste, monsieur, demandez-vous une réponse? vous en pourriez trouver de toutes faites, comme vos lettres, dans la _Nouvelle Héloïse_ de Rousseau; et ces réponses au moins seraient d'un style égal au style de vos épîtres, que ma soeur (qui ne s'appelle pas _Julie_) ne pourrait jamais atteindre.
«LÉON LAUTER.»
IX
M. Charles Merruel à M. Léon Lauter.