Geneviève

Part 12

Chapter 123,912 wordsPublic domain

Quelques jours avant son départ, il prit Léon à part, et lui dit: «Mon cher enfant, je ne sais pas l'état de vos affaires, et je ne vous quitte pas sans inquiétude.»

Léon lui affirma qu'il gagnait de l'argent au delà du nécessaire. La veille de son départ, M. Anselme pria Geneviève et Léon de rester avec lui toute la journée. Le soir, il se fit répéter tous ses airs favoris, il fit chanter Geneviève, il examina ses cheveux, sa taille, ses mains; il lui donna quelques conseils sur sa santé, qui, disait-il, lui semblait depuis quelque temps avoir subi un peu d'altération; puis, à minuit, il se leva, serra la main de Léon, donna à Geneviève un baiser sur le front, leur répéta trois ou quatre fois qu'il reviendrait bientôt, et les quitta. Le matin, on entendit une voiture s'arrêter à la porte et M. Anselme frappa à la porte de Léon. Il lui dit encore adieu, et entra dans la chambre de Geneviève, qui dormait profondément. Son visage était calme et rose; il la regarda longtemps, puis descendit l'escalier en disant à Léon: «A bientôt.»

A ce moment, plusieurs des élèves de Léon se mettaient en route pour la campagne, et Léon n'avait pas avoué la vérité à Anselme quand il lui avait dit qu'il gagnait plus d'argent qu'il ne lui en fallait. Il commençait au contraire à se trouver fort gêné; chaque fois qu'il passait la porte d'un de ses élèves, il tremblait toujours qu'un domestique ne lui dît froidement: «Monsieur est parti.» Il ne voulait pas surtout que Geneviève sentît la moindre atteinte de la pauvreté. Ce que disait Anselme n'était que trop vrai: elle perdait chaque jour le beau coloris de la santé.

Il y avait deux ans que Mme Lauter était morte. Léon et Geneviève s'en allèrent à Fontainebleau. Ils arrivèrent le premier jour de mai; c'était le jour où leur mère avait été enterrée. Leurs premiers pas se dirigèrent vers le cimetière; il était tout en fleur; de beaux rossignols fauves sautillaient dans les chèvrefeuilles; mais quel fut leur étonnement, quand, à la place de la croix de bois qu'on avait placée sur le cercueil de Mme Lauter, ils trouvèrent une grande pierre de marbre noir! Il y avait sur la pierre le nom de Rosalie Lauter, et au-dessous plusieurs dates, dont l'une était celle de sa mort, et une autre celle de sa naissance. Quant aux autres, le sens leur en était inconnu. Le tombeau était entouré d'une grille de fer; le frère et la soeur s'agenouillèrent et baisèrent le marbre qui recouvrait leur mère. Les yeux de Geneviève avaient un éclat inaccoutumé. Elle racontait bas à sa mère tout ce que personne ne savait, son amour si malheureux et ses angoisses de tous les jours; elle lui disait: «J'aime Albert!» Et elle sentait quelque adoucissement à ses chagrins en confiant ce secret qui lui brûlait le coeur; puis elle se laissa entraîner jusqu'à parler haut, et elle dit: «O ma mère, ma bonne mère! ton fils a été respectueux pour tes dernières volontés; il m'a aimée et protégée, il a travaillé pour moi, il a veillé pour moi, il a accepté ton legs de bonté et de dévouement. O ma mère, bénis-le, et prie dans le ciel pour son bonheur.» Et elle ajouta tout bas: «Prie Dieu d'ajouter à sa vie toute la part de bonheur à laquelle j'ai dû renoncer; prie Dieu qu'il détourne de lui les tourments affreux que j'endure, et qu'il m'appelle bientôt auprès de toi, et qu'il fasse de moi l'ange protecteur de ceux que j'aime sur la terre d'une tendresse impuissante et inutile.»

Léon la regarda avec tendresse et dit: «Ma mère, bénis tes enfants. Geneviève est mon appui et ma consolation; prie Dieu qu'il seconde mes efforts et qu'il me fasse réussir à l'entourer de tout ce qui fait le bonheur des autres femmes. O ma mère, ma bonne mère, Rose nous abandonne; nous sommes devenus des étrangers dans ta famille, et des étrangers nous ont remplacés. Ton frère et Rose ont oublié ce que tu leur avais demandé en mourant. Ma mère, tu nous as laissés seuls!»

Ils restèrent encore quelque temps agenouillés; puis ils se levèrent, regardèrent la tombe comme s'ils eussent voulu, de leurs regards, percer la terre et revoir les traits adorés de la morte. Enfin, ils quittèrent le cimetière et allèrent chercher chez M. Semler les clefs de la maison. A leurs questions sur le tombeau de marbre noir, il répondit qu'on l'avait envoyé de Paris, par des hommes qui avaient fait tous les travaux et s'étaient dits envoyés et payés par la famille de la défunte.

Ils se dirigèrent vers la maison où s'étaient écoulés les jours de leur heureuse enfance. Il leur sembla qu'ils étaient reportés à cette époque de leur vie; rien n'était changé; l'herbe encadrait toujours les pavés de la cour, les sorbiers du jardin étaient en fleur, l'herbe avait envahi leurs plantations, les volubilis s'étaient semés d'eux-mêmes et commençaient à sortir de terre. On n'avait rien déplacé dans les chambres. Ils retrouvèrent les mêmes gravures sur les murailles; dans la chambre de Rose et de Geneviève étaient encore des jouets de leur enfance, les raquettes et les volants.

Le salon où l'on se rassemblait avait encore les fauteuils dérangés, dont le nombre leur rappelait combien ils étaient alors. Celui de Mme Lauter était auprès de la fenêtre, et, dans le coin de la cheminée, on retrouvait le grand fauteuil en tapisserie dans lequel Rose, toute petite, s'enfonçait et s'endormait le soir. La pendule, qui n'avait jamais été remontée depuis, s'était arrêtée à l'heure où la famille avait quitté Fontainebleau. Le piano était ouvert, et Geneviève retrouva dessus tous les airs qu'elle chantait alors avec Rose. Elle posa les mains sur le clavier, et tous les deux reconnurent la voix du piano, et cette voix leur alla au coeur.

Elle chanta, et chanta cet air que sa mère l'avait un jour obligée de chanter: _Bonheur de se revoir_.

Et le frère et la soeur se mirent à fondre en larmes; car ils ne revoyaient personne.

Léon dit à Geneviève: «Tiens, Geneviève, le jour que l'on a enterré maman, tu étais assise là, et Rose était près de toi. Te souviens-tu comme elle me promettait de m'aimer?»

Et Geneviève refoulait dans son coeur tous les souvenirs d'Albert qui venaient l'assaillir. Ces émotions trop fortes l'avaient accablée; elle se coucha. Léon vint s'asseoir à côté de son lit; tous les deux parlèrent du passé jusque très-avant dans la nuit; puis Geneviève céda au sommeil, et Léon s'endormit dans son fauteuil, la tête appuyée sur le bord du lit de sa soeur.

Le lendemain au matin, Geneviève prit dans le jardin les grains de volubilis qui commençaient à germer, et alla les planter autour de la tombe de Rosalie.

De retour à Paris, ils trouvèrent une lettre d'un des écoliers de Léon, qui l'avertissait qu'il suspendait _momentanément_ ses leçons et qu'il lui écrirait pour lui désigner le jour où il pourrait revenir.

Une autre lettre invitait Léon à une partie de plaisir avec plusieurs de ses amis musiciens et peintres. Une troisième le fit frémir: elle commençait ainsi:

«Monsieur,

«Voici l'époque où j'ai l'habitude de quitter Paris....»

Mais, à la fin, on le priait de vouloir bien continuer ses leçons à Auteuil, et on ajoutait au prix de la leçon le prix d'une voiture pour aller et pour revenir.

Léon, qui gagnait passablement d'argent, n'en dépensait guère pour s'amuser. Son plaisir le plus vif était de faire en sorte que Geneviève ne manquât de rien; au lieu d'aller au théâtre ou dans toute autre réunion dite amusante, il rapportait à Geneviève un ruban ou un bouquet. S'il voyait dans la rue, à une femme, un objet de toilette qui lui allât bien, il n'avait pas de repos qu'il n'en eût porté un semblable à sa soeur. Quand ils étaient invités ensemble dans quelque maison, il songeait huit jours d'avance à la toilette de Geneviève, et l'accablait de questions: «As-tu tout ce qu'il te faut? Tes souliers de satin sont-ils assez frais? Auras-tu ta belle robe?»

Jamais, quelque serein que pût être le temps, il ne la ramenait à pied d'une soirée ou d'un bal. Il fallait, au bal, qu'elle eût le plus beau bouquet et les rubans les plus nouveaux.

Pour lui, quoiqu'il aimât naturellement la parure, qu'il fût jeune et beau, et désireux d'attirer les regards des femmes, il se contentait d'être mis _décemment_, c'est-à-dire du costume le plus simple. Il avait des habits qu'on aurait pu citer comme des

_exemples de longévité_,

à l'époque de l'année où les journaux, qui ne savent que dire entre deux sessions des chambres, inventent, tous les matins, pour remplir leurs colonnes, des centenaires, des pluies de crapauds, des veaux à deux têtes et des betteraves monstrueuses.

Il faisait une notable économie sur les gants, qu'il portait invariablement noirs. A la ville il avait des bottes _remontées_; quelquefois même un oeil un peu exercé découvrait, sur le côté d'une botte, une petite pièce que le savetier du coin avait de son mieux cherché à dissimuler. Jamais il ne prenait une voiture, à quelque distance que ses leçons se trouvassent les unes des autres. Jamais il n'entrait dans un café. Aussi, quand son voisin le peintre vint le trouver pour avoir sa réponse, lui dit-il:

«Je n'irai pas.

--Il est donc décidé que tu ne seras jamais d'aucune partie?

--J'ai des occupations qui me privent de celle-ci.

--Comme des autres. Tu as tort, ce sera charmant!

--Je n'en doute pas, mais je ne puis en être.»

Et le soir, au souper, comme la conversation tombait sur Léon, on dit: «C'est singulier comme il est changé! Lui, qui autrefois était toujours notre chef de troupe; lui, dont la gaieté nous mettait tous en train; lui, qui s'habillait avec tant d'élégance!

--Comme il est changé!

--A-t-il fait quelque grande perte? Est-il en proie à un violent chagrin?

--Nullement; je l'ai rencontré il y a quelques jours, il était aussi gai que je l'aie jamais vu. Mais ce qu'il évite surtout maintenant, c'est de dépenser de l'argent.

--C'est étonnant. Mais il doit en gagner?

--Il en gagne beaucoup.

--Qu'en fait-il alors?

--Je crois qu'il l'enfouit.

--Il est donc avare?

--Il faut qu'il le soit devenu.

--C'est dommage.

--Oui, c'était un excellent garçon.

--Il faut le corriger.

--Oui, il faut lui faire honte de son avarice.»

En effet, à quelques jours de là, comme Léon arrivait dans l'atelier du peintre, il les trouva réunis quatre ou cinq.

IV

L'atelier.

Les dictionnaires prétendent qu'un atelier est

«Un lieu où plusieurs ouvriers se réunissent pour travailler ensemble.»

L'atelier d'Antoine Huguet n'était pas tout à fait cela. Ils étaient là quatre gaillards, qui, chagrinés de ne pouvoir perdre que chacun vingt-quatre heures par jour, s'étaient réunis et associés, pour avoir, par ce moyen, quatre-vingt-seize heures à leur disposition.

On se lève le matin ou à peu près. On n'est qu'à demi réveillé; il n'y a pas moyen de travailler si on ne boit une goutte de rhum. «Rapin! où est le rapin? Rapin, où es-tu?» On voit alors se lever, d'un coin où il dormait, un gamin de quatorze ans, avec de longs cheveux et une calotte grecque sur le côté de la tête; il a une blouse grise, qu'il a choisie de cette nuance, parce que les taches y paraissent mieux. Le rapin, dont le véritable nom est depuis longtemps oublié, a été nommé Gargantua, à cause de son formidable appétit. «Rapin, va chercher du rhum.» Le rapin demande de la _monnaie_. A peine est-il dans la rue, qu'on le rappelle. «A propos, je n'ai plus de tabac.»

Le rapin revient au bout d'une heure et demie; on l'accable de reproches. «Tu nous fais perdre notre temps.» Le rapin, qui n'est pas dupe du chagrin de ces messieurs, ne sourcille pas. On lui prédit qu'il mourra sur l'échafaud. Le rapin arrange les palettes. Le rhum est bu.

«Travaillons, dit Antoine.

--Ah! si nous fumions une pipe?

--Oui, cela excite le cerveau.»

Quand la pipe est fumée:

«Ah! maintenant, à l'ouvrage.

--Quelle heure est-il?

--Neuf heures.

--Diable! dans une demi-heure il faudra déjeuner, nous déranger, quand nous commencerons à nous mettre en train; j'ai horreur du travail interrompu.

--Je crois que nous ferons mieux de ne nous mettre à l'ouvrage qu'après déjeuner.

--Voilà une matinée de perdue.

--C'est la faute de cet odieux Gargantua.

--Infâme Gargantua!

--Gargantua est notre ruine.

--Je propose de brûler Gargantua.

--De le crucifier.

--De le disséquer.

--De l'empailler.»

Gargantua ne s'émeut nullement; on lui commande d'aller chercher le déjeuner.

«Qu'allons-nous manger?

--Je ne sais pas.

--Ni moi.

--Ni moi.

--Ni moi.»

Gargantua va se rasseoir dans son coin. Après une longue discussion, on établit que l'on est à la fin du mois, que la caisse est presque vide. On mangera à déjeuner du pain à discrétion, du fromage d'Italie; on fera un dîner sérieux, un dîner raisonné. L'un recommande à Gargantua que le fromage soit gras, un autre exige qu'il soit maigre; tous deux jurent de l'assommer s'il n'obéit pas. Gargantua ne fait pas la moindre attention à ce qu'on lui dit. Il rapporte le fromage d'Italie au bout d'une petite heure. On déjeune, on fume encore une pipe. «Allons, à l'ouvrage.» Les quatre amis restent interdits. Est-ce qu'il ne se présentera pas un prétexte pour ne pas travailler? En voici un qui a froid. Et, en effet, l'atelier est grand: il a encore gelé blanc cette nuit. Un peu de feu égaye l'esprit.

«Il faut faire du feu.

--Avec quoi allons-nous faire du feu?

--Ah! oui, avec quoi?

--Il y a sur le carré une vieille malle.

--A qui est-elle?

--Je n'en sais rien.

--Ni moi.

--C'est une malle abandonnée.

--Une malle qui nous gêne beaucoup.»

On allume le feu, on s'assied autour du feu, et on fume une nouvelle pipe, on cause, on chante.

«Allons, maintenant, travaillons.

--Quelle heure est-il?

--L'horloge est arrêtée.

--Il faut la remonter.

--Gargantua, va demander l'heure.»

Cette fois, il reste dehors cinq grands quarts d'heure.

«Diable! midi et demi; le modèle que nous attendons à une heure!

--Ce n'est pas la peine de commencer avant le modèle.

--Moi, je vais me raser. Je n'aurai plus à m'occuper de rien jusqu'au dîner, et je travaillerai sans distractions.»

Le modèle ne vient qu'à deux heures; on le place.

«Pourvu qu'il ne nous arrive pas un importun, un flâneur!

--Je déteste les flâneurs.

--C'est la peste des ateliers.»

Et chacun répète: «Pourvu qu'il ne vienne pas de flâneurs!» Mais en disant cela, ils tournent les yeux vers la porte, et il n'est pas malaisé de voir que l'arrivée d'un flâneur comblerait tous leurs voeux.

«Gargantua, tu vas cirer nos bottes.

--Oh! avant, remets de la malle dans le feu.

--Il y a peut-être encore du charbon de terre à la cave.

--Gargantua, va voir à la cave.»

En effet, on trouve quelques morceaux de charbon.

«Gargantua! les bottes!

--Tiens, tu iras porter cette lettre.

--Et celle-ci.

--Tu battras ma redingote.

--Tu donneras un coup de balai dans ma chambre.»

Gargantua ouvre la bouche, on se récrie:

«Tiens! Gargantua qui parle!

--Parle, Gargantua.

--Il faut qu'il monte sur une chaise.

--Non, sur la planche.»

On hisse Gargantua sur une planche appliquée au mur, à six pieds de haut: on l'invite à parler.

Gargantua dit alors qu'on lui fait faire trop de choses à la fois, que sa mémoire s'encombre, qu'il est très-fatigué.

«Gargantua, mon fils, crois-tu donc que c'est sans peine et sans travail que tu deviendras un grand peintre?»

On descend Gargantua.

«Allons, travaillons.

--Il faut fermer la porte.

--Et mettre dessus que nous n'y sommes pas: par ce moyen on ne restera pas deux heures à frapper; il n'y a rien qui me soit si odieux que d'entendre frapper à la porte.

--Où est le blanc d'Espagne?»

On ne peut pas trouver le blanc d'Espagne, l'infâme Gargantua a égaré le blanc d'Espagne: Gargantua va mourir s'il ne retrouve pas le blanc d'Espagne.

«Ah! le voilà!»

On écrit sur la porte:

IL N'Y A PERSONNE.

«Ah! on monte: c'est peut-être un flâneur.»

Et chacun saisit avec empressement l'espoir qui se présente.

«Est-ce ennuyeux! on ne peut rien faire.

--Rien du tout!

--Absolument rien.»

On a déjà déposé les palettes et les appuie-mains.

«Ah! non, cela s'arrête au-dessous.

--Ah! tant mieux,» dit tristement l'atelier.

On ferme la porte; Antoine, en allant à sa place, regarde la toile placée sur le chevalet de Charles Mithois.

«Gargantua, viens ici recevoir des reproches mérités; mets-toi là, vis-à-vis la toile de Charles. Écoute, Gargantua: depuis deux ans bientôt, tu en es aux premiers éléments de la peinture, à peindre tous les jours mes bottes en noir. Eh bien! je trouve que tu suis une fausse route, que tu n'étudies pas assez les maîtres; regarde bien, Charles. Toi, quand tu as ciré mes bottes, pour peu que je marche une heure ou deux dans la poussière ou dans la boue, il n'y paraît plus, le cirage est terne et taché; eh bien! vois la toile de Charles, ses soldats ont marché toute la nuit, ils se livrent un furieux combat, ils piétinent dans la poussière, dans la boue, dans le sang; eh bien! leurs souliers sont admirablement noirs et luisants. Voilà comme je voudrais que mes bottes fussent cirées. Je ne saurais trop te le répéter: Gargantua, étudie les maîtres.

Nocturna versate manu, versate diurna.»

Pendant ce discours d'Antoine, l'atelier s'était placé devant le chevalet de Charles, et la péroraison fut accueillie par des rires prolongés.

A ce moment, Léon entra.

«Nous sommes enchantés de te voir.

--Quoique tu nous déranges beaucoup: nous étions en train de travailler comme des tigres.

--Et cela n'arrive pas si souvent que ces moments ne soient extrêmement précieux. Un poëte, dont je ne sais plus le nom, a dit, en parlant de la vie:

On s'éveille, on se lève, on s'habille et l'on sort; On rentre, on dîne, on soupe, on se couche et l'on dort.

C'est précisément à la nôtre que cette définition s'appliquerait le plus exactement. Mais nous avons changé cela, nous travaillons.

--Mais, répondit Léon, qui vous force de vous déranger? Gargantua va me donner une pipe, je vais la fumer et m'en aller ensuite. Je ne tiens ni à vous parler ni à vous entendre. J'attends seulement l'heure d'aller donner une leçon auprès d'ici.

--N'importe, nous voulons te parler sérieusement dans ton intérêt. Nous sacrifierons le travail d'aujourd'hui.

--Nous le sacrifierons.

--Il n'est rien qu'on ne fasse pour l'amitié.

--Voulez-vous parler, dit Léon, du service que je vous rends?

--Quel service?

--Celui de vous déranger et de vous fournir un prétexte honnête de flâner.

--O vertus méconnues! O injustice des contemporains!

--C'est égal, ne laissons pas décourager notre zèle. Gargantua, les pipes!»

Gargantua se leva, et, sans parler, se plaça devant son maître, attendant un ordre plus détaillé. Le maître dit, en séparant ses ordres par un instant de méditation:

«Tu donneras: _Fatmé_ à Lefloch; la _Brûle-Gueule_ à ton maître; la _Rothschild_ à Mithois; l'_Etna_ à Léon; la _Sardanapale_ à Edgar Sagan; la _Cinq-Liards_ au modèle. Tu garderas la _Lilliputienne_.»

Et Gargantua s'approcha d'une sorte de petit râtelier où les pipes étaient placées chacune au-dessous de son étiquette. Chacune avait été solennellement baptisée à son entrée dans la maison, et on l'avait nommée d'après quelque particularité qui la distinguait. La _Rothschild_ était une pipe d'écume montée en argent. La _Sardanapale_ avait un très-beau bouquet d'ambre jaune. La _Cinq-Liards_ tenait une demi-once de tabac. _Fatmé_ était une pipe turque. Gargantua exécuta scrupuleusement les ordres qui lui étaient donnés, et, par une distinction particulière, bourra lui-même celle de son patron. Quand tout le monde fut en train de fumer, Antoine Huguet prit la parole.

«Léon, tu chagrines tes amis; tu as un vice, et un vice que tu nous caches. La présente séance a pour but de te faire avouer ton vice, pour le partager s'il est amusant, pour t'en délivrer s'il ne l'est pas. Tu gagnes de l'argent, tu en gagnes beaucoup! Que fais-tu de ton argent?»

Léon se sentit rougir jusqu'aux oreilles; non qu'une semblable plaisanterie eût rien qui pût le fâcher: il était accoutumé à ce sans-façon, à ce laisser aller. Mais pour rien au monde il n'eût voulu parler de sa soeur, ni souffrir qu'on lui en parlât. L'habitude où on était parmi ces jeunes gens de tout tourner en plaisanterie le rendait honteux de tout ce qu'il faisait de bien. Peut-être plusieurs d'entre eux avaient, comme Léon, quelque bon sentiment qu'ils ne cachaient pas avec moins d'hypocrisie. Un provincial qui serait tombé au milieu de ces bons jeunes gens se serait cru, en les écoutant, dans une caverne de brigands. Rien n'était si commun que d'entendre parler d'égorger les oncles en retard d'envoyer de l'argent, de faire bouillir dans l'huile les propriétaires trop exacts à envoyer leur quittance, etc., etc.

Huguet continua.

«Autrefois, tu nous faisais honneur: tu raffermissais notre crédit ébranlé. En voyant entrer chez nous un monsieur bien couvert, un dandy, le fruitier nous respectait à cause de nos relations. (_Mouvement_.) Tu avais une de ces tenues qu'il serait à la fois gênant et dispendieux de porter soi-même, mais qu'on est flatté de voir aux autres. (_Très-bien! très-bien!_)»

L'orateur s'arrêta un moment, et tira quelques bouffées de sa pipe. Tout l'auditoire branla la tête en signe d'assentiment. Léon se leva et dit: «Tu es fou.

--Ah! dit Antoine Huguet, voilà bien les hommes; on n'est sage que lorsqu'on partage ou qu'on approuve leur folie. (_Mouvement d'approbation_.) Mais ne t'attends pas à trouver chez nous cette basse adulation: nous sommes tes amis, et nous ne reculerons devant aucune avanie pour t'en donner la preuve. (_Très-bien!_) Qu'est devenue cette élégance irréprochable? cette harmonie, cette audace toujours sage? ces modes devinées seulement une semaine d'avance? Où est notre Léon? le Léon qui a porté le premier les gilets trop courts et les collets trop étroits!

Quantum mutatus ab illo Hectore, qui redit exuvias indutus....

Comme il est différent de cet Hector qui revient couvert des dépouilles d'Achille! Ou plutôt il semble couvert de dépouilles en effet, non, comme Hector, de dépouilles glorieuses, mais de celles que colportent honteusement les marchands d'habits. (_Continuez!_)

--Ah! parbleu, dit Léon, qui voulait faire bonne contenance, il sied bien à des rapins comme vous de faire les difficiles en fait de toilette! Des drôles qui, le dimanche, mettent leur blouse à l'envers!

--Parlez plus respectueusement au tribunal.

--Je décline sa compétence.

--Le tribunal se déclare compétent. (_Écoutez, écoutez!_) Et en effet, messieurs, voyez dans quel costume l'accusé ose se présenter ici, ici dans le temple du goût, ici où nous ne reconnaissons d'autre dieu que le beau.

--Votre dieu, interrompit Léon, n'est pas comme le nôtre; il ne vous a pas faits à sa ressemblance.

--L'accusé joint le cynisme de l'expression au cynisme de la mine. Mais je ne me laisserai pas intimider par ses fureurs. Je connais le mandat qui m'a été confié. Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. Prenez ma tête! (_Très-bien, très-bien!--Agitation_) Dans quel costume, dis-je, l'accusé ose-t-il se présenter devant nous? Un habit râpé, dont les coutures, blanchies par le temps, sont imparfaitement recouvertes d'encre.

Ainsi que nos cheveux blanchissent nos habits.

(_Hilarité_.) Et c'est nous que l'on espère abuser par de si grossiers subterfuges! Nous qui avons inventé le col de chemise en papier à lettres! et, l'art de sortir trois avec deux gants! Et ce chapeau, ce chapeau défoncé, ce chapeau hérissé comme un bonnet à poil! ce chapeau qui rougit de lui-même! Ce gilet et ce pantalon qui, selon la belle expression de J. B. Rousseau,

Hurlent d'effroi de se voir accouplés,

ou plutôt qui refusent de s'accoupler, et se séparent d'horreur.

MITHOIS.--Je demande la parole. J'appellerai l'attention de la chambre sur les bottes de l'inculpé.

ANTOINE.--Et quelles bottes, en effet, messieurs, quelles bottes! Ah! je partage ici le chagrin d'un vieux poète français (Ronsard) qui disait: