Geneviève

Part 11

Chapter 113,927 wordsPublic domain

On pria Léon de jouer du violon; d'abord il refusa, puis ensuite il prit son violon avec empressement; il voulait avoir devant Rose un succès qu'il ne lui rapporterait pas, il voulait se venger des applaudissements qu'elle avait partagés avec Rodolphe. Il joua avec une énergie et une expression extraordinaires; tout le monde était ému et transporté. Oh! que Rose eût été fière et heureuse s'il fût venu lui dire, comme il l'avait fait d'autres fois: «Ma chère Rose, je viens mettre à tes petits pieds ces applaudissements, auxquels je préfère un de tes sourires!» Mais il passa devant elle sans la regarder, et s'alla remettre près de Mme Haraldsen.

Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte d'agréments, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et refrognés, ou de dire des duretés et des impertinences à la femme dont ils réclament la préférence; c'est un rôle que Léon jouait on ne peut mieux. Cependant Rose ne put résister au désir de déranger l'espèce de tête-à-tête qu'il avait avec Mme Haraldsen, et elle vint parler à cette dame, suivie de Rodolphe. Il y avait assez de monde dans le salon pour que ces diverses manoeuvres ne pussent être remarquées ou comprises, et d'ailleurs, les femmes ont en ce genre une stratégie merveilleuse. A ce moment, Geneviève entra assez pâle pour que Mme Haraldsen lui demandât ce qu'elle avait. Geneviève répondit qu'elle avait eu froid, et le groupe se trouva reformé comme il l'avait été au commencement de la soirée. La pauvre Geneviève ne disait pas que c'était au coeur qu'elle avait eu froid, et que c'était le genre de froid que fait sentir la lame d'une épée. Soit qu'en parlant à Modeste elle eût conservé un accent de commandement qui eût blessé l'intendante de M. Chaumier, soit plutôt que celle-ci exerçât jusqu'à la troisième et la quatrième génération sa haine contre la pauvre Rosalie Lauter, elle accepta l'aide de Geneviève, et, tout en parlant de choses et d'autres, dit:

«M. de Redeuil est très-amoureux de Mlle Rose; je ne sais pas si la demande a été faite.

--Comment! dit Geneviève, est-ce qu'il est question de quelque chose?»

Modeste, qui ne savait absolument rien, prit un air discret et réservé, puis elle ajouta: «Ce sera un mariage très-convenable; j'espère que M. Albert ne tardera pas à en faire un au moins semblable, car sa position lui permet de choisir, et il y a plus d'une demoiselle qui le trouve fort aimable, et qui s'en passera, du moins pour mari, si elle ne lui apporte pas deux cent mille francs, comme il le disait lui-même la dernière fois qu'il a dîné ici; c'est le moins qu'il lui faille.»

Geneviève était rentrée dans le salon. Voici la conversation qui se continuait dans le petit groupe composé de Mme Haraldsen, de Rodolphe, de Rose, de Geneviève et de Léon. Aucune parole n'était dite sans intention. Mme Haraldsen, seule, n'était mue que par un sentiment de coquetterie naturelle presque innocent. Mais Rose voulait blesser à la fois Léon et Mme Haraldsen, dont elle le croyait fort occupé. Geneviève, toute douce qu'elle était, n'avait pas oublié _Octavie_, ni le chiffre sur le bouleau; et les perfides confidences de Modeste l'avaient aigrie. Rodolphe cherchait à reprendre sur Léon l'avantage que le violon de celui-ci lui avait enlevé, et Léon ne manquait pas une occasion de piquer Rose et Rodolphe. Geneviève, la première, voulut faire parler des nouvelles amours d'Albert pour faire un peu souffrir Mme Haraldsen, et dit à Rose:

«Nous avons reçu des nouvelles d'Albert; c'est la lettre la plus extravagante que l'on puisse imaginer. Il est fou amoureux d'une fille de théâtre; il prétend que c'est sa seule passion sérieuse, et que les autres femmes ne lui ont jusqu'ici inspiré que des caprices passagers.»

Si Léon n'eût été aussi occupé de son côté, il n'eût pas manqué d'être étonné de tout ce que sa soeur avait découvert dans la lettre d'Albert.

ROSE.--Il y a des goûts si singuliers!

LÉON.--Je les approuve tous, et je ne m'aviserai jamais de me chagriner d'une préférence qu'un autre homme obtiendrait sur moi; cela est le plus souvent fondé sur quelque chose de si bête, qu'on ne peut ni s'en désoler ni s'en enorgueillir.

RODOLPHE.--Vous montez, je crois, à cheval, monsieur Léon?

LÉON.--Oui, monsieur; et vous?

RODOLPHE.--Mais j'étais à cheval la dernière fois que nous nous sommes rencontrés.

(Grimace de Léon signifiant que c'est justement pour cela qu'il émet son doute.)

RODOLPHE.--Qui est-ce qui vous vend vos chevaux?

LÉON.--Je n'achète pas de chevaux.

GENEVIÈVE.--Rose, as-tu vu la nouvelle passion de ton frère? Elle s'appelle Éléonore: elle joue au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

ROSE.--Oui, certes, et elle est très-belle.

GENEVIÈVE.--Très-belle, en effet.

Ici les deux méchantes filles, chacune dans un intérêt différent, tombent admirablement d'accord pour torturer Mme Haraldsen; elles font l'éloge de tout ce qui manque à celle-ci. Mme Haraldsen, toute jolie femme qu'elle est, a plus d'éclat et de grâce que de beauté réelle, et elle perd infiniment à être examinée en détail: elle a peu de cheveux, des dents médiocres, les bras minces, le front un peu trop bas, le nez légèrement relevé.

ROSE.--Éléonore a d'admirables cheveux noirs.

GENEVIÈVE.--Je ne sais rien de beau comme des cheveux épais. Et quel joli bras!

ROSE.--Ce n'est pas un de ces bras maigres et décharnés comme on en voit tant. J'aime bien un joli bras.

GENEVIÈVE.--As-tu remarqué la noblesse de son front si pur et si élevé?

ROSE.--Bien sûr: mais ce que j'aime surtout, ce sont ses dents (Mme Haraldsen serre les lèvres); ce sont deux rangées de perles, tant elles sont blanches, petites et bien rangées.

GENEVIÈVE.--Les dents forment une beauté indispensable; une femme qui n'a pas de belles dents ne peut en aucun cas être réputée jolie.

MADAME HARALDSEN.--Il fait bien chaud ici.

ROSE.--Et comme son nez est fin et droit! Ce sont réellement les seuls nez qui aient de la grâce et de la noblesse.

GENEVIÈVE.--Aussi, j'excuse bien Albert.

LÉON.--Eh! mon Dieu! ces femmes-là valent quelquefois mieux que bien d'autres.

RODOLPHE.--Cela dépend de quelles autres vous voulez parler.

LÉON.--Il y a souvent chez elles moins d'astuce et de perfidie que dans le coeur de telle jeune fille admirée pour son ignorance et sa naïveté.

MADAME HARALDSEN.--On fait honneur le plus souvent aux jeunes personnes de défauts et de qualités qu'elles n'ont pas: ce sont des miroirs qui réfléchissent toutes les impressions et n'en gardent aucune. Contre elles, la colère est de l'injustice; pour elles, l'amour une sottise.

Ici la musique se fit entendre; Rose espérait que Léon l'engagerait pour la contredanse; mais lui pensa qu'elle avait probablement déjà été engagée par Rodolphe, et d'ailleurs, il ne voulait pas revenir le premier après les torts qu'il supposait à sa cousine; il resta immobile: Rodolphe offrit la main à Rose, qui se leva. Léon fut très-irrité de ce qui n'arrivait que par sa faute, et il invita Mme Haraldsen; mais elle était engagée, et son cavalier vint la prendre. Léon n'osa pas inviter une autre femme; il lui semblait qu'inviter une femme après le refus d'une autre, c'était lui dire: «Vous êtes moins jolie que Mme ***; si elle m'avait accepté, je n'aurais pas fait à vous la moindre attention: mais, puisqu'elle est engagée, faute de mieux, je danserai avec vous.»

Geneviève, qui dansait en face de Rose, lui dit: «Rose, je t'en supplie, parle à Léon, il est désespéré.»

Après la contredanse, quelqu'un vint engager Rose pour la suivante; elle répondit tout haut: «Non, je suis engagée par mon cousin.»

La première impression de Léon en entendant ces mots fut une joie excessive; mais il se rappela qu'il avait engagé Mme Haraldsen et qu'il ne pourrait profiter de la bonne intention qui avait dicté le mensonge de Rose. Sa position était on ne peut plus embarrassante; il ne pouvait manquer de danser avec _Octavie_, et cependant ne pas danser avec Rose empêchait une explication pour laquelle il eût donné la moitié de sa vie; d'ailleurs, c'était compromettre étrangement sa cousine aux yeux de celui qu'elle avait refusé. «Mon Dieu, Rose, dit-il, je suis désolé, mais....»

Peut-être quelques mots de tendresse eussent désarmé Rose; mais on avait joué les premières mesures, et Mme Haraldsen vint à eux et dit: «Il faut, monsieur Léon, que je vienne vous chercher; serai-je assez forte pour vous emmener?»

Rose tourna les yeux d'un autre côté et s'assit; Léon alla se placer au quadrille.

Rose était exaspérée; elle ne trouvait aucune excuse à Léon; elle avait fait une avance qu'il n'avait pas acceptée, elle était humiliée par Mme Haraldsen, et elle ne dansait pas; il semblait qu'on lui eût préféré les sept ou huit laiderons les plus désagréables, qui tous avaient trouvé des danseurs. Léon avait les yeux fixés sur elle et cherchait à rencontrer un de ses regards; mais Rose, impitoyable, ne regarda pas une seule fois de son côté. Il ne fit qu'embrouiller la contredanse et s'empressa d'aller inviter Rose; mais elle l'était déjà. «Et pour la suivante?

--Aussi.

--Et celle d'après?

--Également.»

Léon se retira dans un coin du salon où il trouva Geneviève.

«Tu ne danses pas? lui dit-il.

--Non, je suis fatiguée et j'ai mal à la tête.

--Veux-tu nous en aller? j'en serai enchanté.

--Volontiers.»

Geneviève alla dire bonsoir à Rose, qui lui dit: «Est-ce que tu as vu l'objet de la passion d'Albert?

--Non, dit Geneviève; et toi?

--Pas davantage.»

II

Albert à Léon.

Au fait, autant écrire, cela me fera paraître le temps moins long. Je ne sais, mon cher Léon, quand tu recevras cette lettre; je te l'écris dans un endroit dont je ne sortirai peut-être jamais. Je suis seul, prisonnier, affamé; je viens de réunir un crayon, et j'arrache dans des livres les feuillets de papier blanc qui s'y trouvent. Peut-être ne finirai-je pas la ligne que je commence, peut-être écrirai-je vingt volumes; en tout cas, rien ne m'empêche d'intituler ce que j'écris, comme Silvio Pellico, le célèbre captif:

Miei prigioni.--Mes prisons.

Peut-être faut-il commencer par te dire comment je suis ici. Je date ma lettre de Belle-Ile-en-Terre. En arrivant hier matin, comme je sortais de l'intérieur de la diligence, je vois descendre du coupé une femme charmante, autant que peut l'être une femme dont on a été l'amant. Pendant que son mari paye un supplément de poste pour ses bagages, et que deux domestiques descendent des malles, je m'approche d'elle, plus pour contrarier une sorte de commis voyageur qui faisait la roue (les dindons la font comme les paons) que pour me faire plaisir à moi-même.

«Comment! Zoé, nous avons voyagé si près l'un de l'autre! Et où allez-vous?

--Je suis arrivée. Nous venons passer deux mois dans une propriété appartenant à mon mari; je suis surprise que vous m'ayez reconnue.»

Je réponds par la phrase de rigueur.... mémoire du coeur.... trace ineffaçable.... puis, comme péroraison, je jette un regret.... «Quel malheur de ne pas vous voir quelques heures!»

On me répond: «Rien n'est plus facile; trouvez-vous à minuit à tel endroit...»

Le mari revient, je ne réponds pas, je m'éloigne, sans avoir pu trouver un prétexte....

Mon Dieu! que j'ai faim! il est au moins midi....

Voyons un peu, je fais de la fatuité avec toi, c'est ridicule, disons la vérité: une femme en voiture, à Belle-Ile-en-Terre, dans un autre logement, une femme chez laquelle on est introduit à minuit, quand autrefois on ne pouvait la voir que dans le jour; c'est presque une autre femme! et c'est si joli, une autre femme!

A vrai dire, toutes les femmes sont _la même_, il n'y a de variété que dans les circonstances. Donc, j'arrive à minuit à la porte indiquée; il pleuvait à verse, on m'ouvre: c'est Zoé elle-même, elle a une nouvelle femme de chambre à laquelle elle n'ose se fier; il faudra que je parte avant le jour, à cinq heures! très-bien.

Vers trois heures je m'endors, très-mal. Il y a deux choses que les femmes ne pardonnent pas: le sommeil et les affaires. Heureusement que la voiture avait fatigué la belle (ô homme modeste que je suis!); elle s'endort aussi.

Je ne crois pas que les gens bien organisés dorment jamais entièrement: il y a une partie d'eux qui veille et qui les regarde dormir. En effet, chaque fois que j'ai dû me lever de bonne heure pour une partie de chasse.... ou pour tout autre plaisir, je me suis toujours réveillé à l'heure précise. Mais, cette fois, il s'agissait d'aller recevoir une pluie froide et de remettre des bottes un peu difficiles, que l'humidité devait avoir rendues plus difficiles encore. Je ne me réveille pas, ni Zoé non plus, si ce n'est à sept heures du matin. Le jour entrait à grands flots dans la chambre. Zoé me dit: «Nous sommes perdus!

--Diable! repris-je, il est désagréable d'être perdu si matin.»

Encore à moitié endormi, je manque d'imagination et d'expédients.

Pendant ce temps, je me lève en toute hâte; mais quand je veux mettre mes bottes, je les croyais difficiles, elles sont impossibles; je fais des efforts horribles, une sueur froide coule sur mon front, les muscles des pieds comprimés me font horriblement souffrir, les nerfs me font mal; je frotte les malheureuses bottes avec du savon, j'y mets de la poudre que je trouve dans le cabinet de toilette de Zoé, j'y mets de la cendre, j'y mets des bûches pour les élargir, j'y mets tout ce que je trouve sous la main, j'y mets tout, excepté mes pieds; je prends deux clefs, je les passe dans les _tirants_, et je tente un effort suprême: les veines de mon front sont gonflées comme des cordes, j'ai le visage violet, les _tirants_ se cassent, je tombe assis, il n'y a plus moyen. Zoé pâle et tremblante vient à moi, et me dit: «Taisez-vous, ne faites pas de bruit; j'entends mon mari qui rôde dans la maison.»

Oh! les maris ne savent pas tous leurs avantages. Celui de Zoé est un être frêle que je tuerais d'un coup de poing; eh bien, l'idée de le voir entrer me fait battre le coeur, et je me sens pâlir, j'ai peur. Peur de quoi? Je ne sais, mais j'ai peur, je tremble.

Zoé boit un verre d'eau et se ranime. Elle achève de se vêtir et me dit: «Restez là, ne remuez pas, ne répondez pas, quoi qu'on fasse; ma femme de chambre viendra vous délivrer.» Zoé sort et m'enferme. Nous ne nous sommes même pas embrassés. Nous nous abhorrons tous les deux. Zoé me pardonnerait volontiers sa peur et ses angoisses, il faut un peu de cela dans la vie des femmes; mais elle ne me pardonne pas une lutte ridicule contre mes bottes. Et moi, je lui pardonnerai encore moins de ce que j'ai été ridicule devant elle. Je me mets sur le lit et je m'endors. Je viens de me réveiller, et je t'écris. Je ne sais combien de temps j'ai dormi, mais je meurs de faim. Je me rappelle involontairement les misères de tous les prisonniers célèbres, je me trouve plus malheureux qu'eux tous. J'ai déjà cherché une araignée que je puisse instruire et dont je fasse mon amie, comme Lalande. Il n'y en a pas. Je n'ai pas même d'enfants que je puisse manger comme Ugolin.

Personne ne peut me contester ce point. On plaint Ugolin d'avoir été obligé de manger ses enfants. Il n'avait qu'à ne pas les manger, à moins qu'il n'ait trouvé plus difficile et plus triste de ne pas manger du tout que de manger ses enfants. Donc, je suis mille fois plus à plaindre qu'Ugolin.

Personne ne vient; je vais maintenant diviser ma lettre en stances, non pas que je t'écrive en vers: je sens que je ne me porterai à cet excès qu'après trois jours de prison. Je vais provisoirement dormir un peu; il sera toujours temps de faire des stances.

* * * * *

Ah! le réveil est agréable. Il paraît qu'on est entré ici: je trouve un pot de confitures de groseilles, du pain et une bouteille de vin. Du vin de Bordeaux! C'est une chose excellente que les confitures de groseilles; cependant l'estomac a bien vite calculé combien de tartines il faut pour équivaloir à un bifteck.

Il me revient toutes les chansons qui parlent de liberté, et je ne puis chanter; je suis encore sur ce point plus infortuné que tous les prisonniers connus. Le prisonnier de Chilon, les prisonniers des plombs de Venise, sont des sybarites: ils ne chantent pas, peut-être; mais c'est parce qu'ils n'en ont pas envie, tandis que moi, je vais écrire les chansons qui me viennent.

Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé; Contre nous de la tyrannie....

* * * * *

Liberté! liberté chérie!

* * * * *

O mon pays! de tes belles campagnes, Je garderai le touchant souvenir.

* * * * *

* * * * *

Loin des chalets qui m'ont vu naître.

* * * * *

* * * * *

* * * * *

Rendez-moi ma patrie Ou laissez-moi mourir.

* * * * *

O Liberté! vierge sainte et sans tache!

* * * * *

Viva! viva la libertà!

* * * * *

......L'habitant des montagnes Respire près du ciel l'air de la liberté.

* * * * *

Plutôt la mort que l'esclavage, C'est la devise des Français.

* * * * *

Je ne chanterai pas celle-ci:

On nous disait: «Soyez esclaves:» Nous avons dit: «Soyons soldats!»

Je ne vois pas assez la différence des deux choses, et n'aime pas à disputer sur les mots.

Mais voici l'air de la Malibran:

J'avais perdu la paix et les beaux jours: Je les retrouve en voyant ma patrie: De son pays on se souvient toujours.

Oh! que tout ce qui est dehors me paraît beau! Je me sens pris d'un amour des champs que je ne me connaissais pas, surtout à ce degré. J'aime les forêts et leur sombre murmure; j'aime les prairies, j'aime les bergers, j'aime les moutons, j'aime les chiens, j'aime la boue des rues; je voudrais être éclaboussé rue Vivienne, je voudrais être battu sur le boulevard des Italiens.

Tout contribue à m'attrister, tout est ligué contre moi. Il faut que la pièce où je suis soit tendue de papier chocolat. Il y a des couleurs calmes, il y a des couleurs bruyantes, il y en a de gaies et de tristes. Le chocolat est une couleur ennuyeuse. Il y a des supplices par lesquels on pourrait tuer les gens nerveux en peu de temps, et les lois n'ont rien prévu de cela. Rien ne m'épouvanterait plus qu'un jugement ainsi conçu.... A quoi puis-je supposer qu'on me condamne? l'assassinat est toléré depuis l'institution du jury. Dernièrement, un frère a coupé sa soeur en morceaux: il a été déclaré coupable, mais avec des circonstances atténuantes, soit parce que c'était sa soeur, soit parce que les morceaux étaient petits. Il n'y a qu'un crime pour lequel il n'y ait aucune grâce à attendre, aucunes circonstances atténuantes à faire admettre:

C'est de secouer un tapis par la fenêtre. On n'admet pas même la preuve du contraire. Il y a deux mois, une bonne femme, accusée d'avoir laissé secouer _dans la rue_, _par la fenêtre_, un _tapis_, par _son domestique_, offrait les preuves de ceci:

Qu'elle n'avait pas de _fenêtre_ sur la rue, qu'elle n'avait pas de _tapis_, qu'elle n'avait pas de _domestique_.

Elle fut condamnée à l'amende et aux frais.

Je suppose donc que j'aie commis un crime, le seul irrémissible dans l'état actuel de la justice. Eh bien! la condamnation que je redouterais le plus serait celle-ci:

«Condamné à la prison.

«Et, attendu la récidive, la prison sera couleur de chocolat.»

Je vais lire, j'ai trouvé un livre qui va peut-être m'amuser; aussi bien, j'ai épuisé presque tout le papier blanc.

.... Décidément ce livre m'ennuie. Mais quand on viendra me délivrer, car je suppose toujours qu'on viendra me délivrer, comment est-ce que je m'en irai? Depuis ce matin, j'aurais bien pu mettre mes bottes, si toutefois il n'est pas devenu tout à fait impossible de les mettre. J'ai faim, mais encore des confitures de groseilles! Si je suis jamais rendu à la liberté, je me promets bien de ne jamais manger de confitures de groseilles. C'est encore fort heureux qu'il n'ait pas plu à Zoé de me mettre dans une armoire ou dans un tiroir de commode. Ah! parbleu, voici un excellent moyen de mettre mes bottes: il n'y a rien de tel que la solitude et la méditation; je coupe les tiges de mes bottes, et il me reste des souliers qui se mettent d'eux-mêmes.

* * * * *

Trois jours après avoir écrit tout le griffonnage qui précède, je le retrouve dans une poche d'habit. Je vous l'envoie. Voici comment a fini mon emprisonnement: Ce n'est qu'à une heure du matin que ma jolie geôlière est arrivée, et je ne suis parti qu'à quatre heures. Cela n'empèche pas que ma lettre est encore datée de Belle-Ile-en-Terre, par le ridicule accident qui m'est arrivé hier. Il n'y avait pas de place dans la diligence; je loue une voiture et je prends des chevaux à la poste. Je monte dans la voiture, le postillon ferme la portière et va boire avec des camarades. Je me rappelle tout à coup que j'ai oublié quelque chose, j'ouvre la portière du dedans, je descends, je la referme parce qu'elle gênait le passage, et je vais chercher l'objet qui me manquait. En redescendant l'escalier, j'entends claquer un fouet et rouler des roues; je hâte le pas, j'arrive à la rue: plus de voiture! Le postillon ne s'est pas aperçu que j'étais redescendu de la voiture où il m'avait enfermé, et il est parti. Il faut maintenant que j'attende qu'il ramène la voiture et mes effets. Adieu. Geneviève a-t-elle trouvé ma brocatelle orange et noire?

Albert Chaumier.

III

Ce fut Rose, cette fois, qui écrivit à Geneviève. Elle lui disait qu'elle ne pardonnerait jamais la conduite de Léon, lors de la dernière soirée; qu'elle le dégageait de son serment, et qu'elle se croyait parfaitement quitte du sien. Geneviève était déjà assez malheureuse de la lecture qu'elle faisait des lettres d'Albert. Elle courut chez Rose, la prit dans ses bras, la pria, la conjura. Rose fut inflexible. Elle répondit qu'elle chérissait toujours Geneviève, qu'elle continuerait à aimer Léon en bonne cousine, mais qu'elle ne voulait plus de lui pour son mari. «S'il est ainsi avec moi, disait-elle, que serait-ce quand je serais à lui? Il m'a humiliée.»

Ce mot rassura Geneviève; elle comprit que Rose ne ressentait contre Léon que ce genre de colère exclusivement réservé aux gens qu'on aime. Elle retourna donner à Léon la _bonne nouvelle_; mais celui-ci, à son tour, répondit: qu'il ne se souciait en aucune façon des sentiments de _mademoiselle Chaumier_; qu'il ne méprisait au monde rien tant que la coquetterie, et qu'il n'y avait pas moyen de douter qu'elle ne fût coquette à un degré peu ordinaire; qu'à ses yeux, le mouvement de coquetterie qui lui avait fait, pendant quelques minutes, prêter une sorte d'attention à M. de Redeuil, la flétrissait à jamais, etc., etc.; ce qui n'empêcha pas que Léon ne fît pas une course sans que la maison de M. Chaumier se trouvât sur son chemin. M. Anselme annonça qu'il allait s'absenter pour quelques mois; que ce serait probablement son dernier voyage, et qu'il ramènerait le baron. Avant son départ, il courut avec Geneviève tous les magasins, encombrant l'appartement de Mlle d'Arnberg de tout ce qu'elle trouvait riche ou joli. Geneviève avait fait à l'habit marron une reprise si parfaite, qu'il eût été difficile de retrouver même la place de la déchirure. Il lui avait dit: «Ma belle voisine, il faut que vous me fassiez une promesse; j'ai là une vieille bague, sans la moindre valeur, que je veux que vous portiez pour l'amour de moi. Donnez-moi votre parole que vous ne la quitterez pas jusqu'à mon retour.»

Et il tira de la poche de son habit marron un petit écrin, dans lequel était renfermée une bague surmontée de perles et d'un diamant beaucoup trop gros pour être fin.