Part 10
La première fois que j'ai vu la beauté en question, elle jouait je ne sais quel rôle, dans je ne sais quelle pièce, de je ne sais quel auteur; toujours est-il qu'elle avait une robe de brocatelle orange et noire, que ses cheveux descendaient sur ses joues en nattes arrondies, et qu'elle s'appelait Berthe. La décoration représentait une vieille chambre tapissée de cuir doré et meublée de bahuts sculptés, de tables à pieds tors, avec des portières de damas vert. Ce tableau, je ne sais comment, est resté dans ma tête et s'y est gravé avec une incroyable fidélité, jusqu'au moment où j'ai découvert un matin que rien au monde ne m'intéressait, excepté elle; que tout m'ennuyait mortellement, à l'exception d'Éléonore. Mais ce que j'aimais, ce n'était ni Éléonore, ni Mme de Blinval, ni Mme trois étoiles: c'était Berthe, Berthe avec des cheveux nattés, la robe de brocatelle orange et noire; Berthe dans la vieille salle avec le cuir doré, et les portières vertes et les meubles sculptés. Tout cela lui allait si bien, ou me paraissait lui aller si bien, que, dans tout autre costume, elle me paraissait déguisée, surtout dans le costume qu'elle porte à la ville, et qui est le costume de tout le monde. Si mes yeux ou mon imagination me représentent Berthe avec les cheveux frisés on en bandeaux, je ne l'aime pas; je ne l'aimerais pas si sa robe était bleue ou rouge; je ne l'aimerais pas si je la voyais assise sur un fauteuil d'acajou; quand on parle d'elle et qu'on l'appelle Éléonore, je ne l'aime pas.
C'est pour moi un rêve qui ne peut se modifier et se présente toujours invariablement avec les mêmes détails. J'ai d'abord trouvé ma fantaisie presque aussi ridicule que tu la trouves en ce moment; puis je m'y suis accoutumé, et, à te parler franchement, je suis bien près aujourd'hui de la trouver raisonnable: toujours est-il que j'y cède, et que je m'occupe de préparer le cadre de ladite fantaisie. Geneviève t'a peut-être dit qu'elle était venue avec moi acheter le mobilier, et le cuir doré, et les portières vertes. Si les portières n'étaient pas vertes, je ne donnerais pas un petit écu d'Éléonore. Si Geneviève t'a parlé de nos excursions, elle a dû te parler aussi de mon désappointement: j'ai acheté un lit magnifique auquel il manque une colonne; or, ces colonnes sont tellement belles, que je n'ai pu nulle part en trouver une semblable. Je me suis déterminé à aller la chercher en Bretagne. J'ai confié le soin de mon étude à mon premier clerc, qui est beaucoup plus fort que moi, et qui la conduit quand je suis à Paris tout autant que dans mon absence.
Quand tu recevras cette lettre, je serai parti. Prie Geneviève de me trouver de la brocatelle orange et noire
Albert CHAUMIER.
XLIII
Léon dit à Geneviève: «Voici une lettre qui t'amusera.» Et il lui donna la lettre d'Albert.
Elle la lut, et sentit ses yeux tout brûlants de larmes prêtes à s'échapper. «Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la conduite d'Albert, dit Léon, c'est que, pendant qu'il voyage à la recherche de la quatrième colonne de son lit, la belle vient d'agréer les voeux d'un autre amant.»
Geneviève faisait semblant de relire la lettre, et n'osait relever son visage penché sur le papier, dans la crainte que Léon ne s'aperçût du trouble qui s'était emparé d'elle.
Heureusement, M. Anselme entra.
«Je viens, dit-il, vous proposer une partie de promenade. Je suis chargé des affaires de M. le baron d'Arnberg: c'est un riche seigneur allemand qui veut fixer son séjour à Paris; je fais, sur les plans qu'il m'a confiés; construire pour lui une maison dans les Champs-Élysées. M. d'Arnberg m'a donné des instructions précises sur les points importants; mais il s'en rapporte à moi pour les détails. La maison est à peu près terminée; il s'agit de la décorer et de planter le jardin. M. d'Arnberg a un fils et une fille qu'il chérit. Il faudrait préparer leur logement à tous deux; mais je suis vieux, et je ne me rappelle plus guère ce qui plaît à un jeune homme. D'autre part, j'ignore entièrement les goûts d'une jeune fille: il faut donc que vous m'aidiez dans mon entreprise et que vous me donniez des conseils. Nous déjeunerons dans les Champs-Élysées, et nous irons visiter la future habitation du baron.»
La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-Élysées. A droite de la grille étaient le logement du portier et les remises: à gauche s'étendaient les écuries. Par une avenue plantée d'arbres, on arrivait à la maison, à laquelle on montait par un perron à grille dorée. Les appartements étaient vastes et élevés; quoiqu'ils ne fussent pas encore tendus, les riches sculptures de cheminées de marbre, les glaces énormes que l'on enchâssait dans les panneaux, donnaient déjà l'idée du luxe que l'on voulait y mettre. Derrière la maison, par un perron, on descendait dans un immense jardin déjà plein de vieux gros arbres, et encombré de jardiniers qui attendaient l'arrivée et les ordres de M. Anselme. Après s'être promenés partout, Geneviève et Léon commencèrent à donner leur avis. Il fut décidé que le salon de réception serait or et blanc: qu'il y aurait un autre salon plus petit, cramoisi et or. Mais ce fut pour l'appartement de Mlle d'Arnberg que Geneviève se livra à ses fantaisies.
«M. d'Arnberg est-il riche? demanda-t-elle.
--Très-riche, répondit M. Anselme.
--En ce cas, on peut lui faire dépenser de l'argent pour sa fille.
--Il la chérit, ajouta M. Anselme.
--Très-bien. Alors commençons. L'appartement de Mlle d'Arnberg se compose de six pièces. C'est bien grand.
--Mais, dit Anselme, M. d'Arnberg veut qu'elle reste chez lui quand elle sera mariée.
--C'est égal, il y en a trois qui sont séparées: ne nous occupons pas du mari. La première pièce sera un petit salon bleu et or; la seconde, la chambre à coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline blanche par-dessus la soie. La dernière pièce sera la salle de bains; elle sera, à hauteur d'appui, revêtue de marbre blanc; il y aura une baignoire de marbre blanc et des consoles pareilles. Mais c'est surtout le mobilier que je me propose de choisir. Il y a une foule de riens qui ruineront votre baron et qui enchanteront sa fille.
--Vous pourrez, dit M. Anselme, tout régler sur ce point; j'ai à ce sujet des pouvoirs illimités: le baron paye, non sans compter, mais sans hésiter.»
On passa à l'appartement du fils du baron. Léon ordonna un cabinet tout revêtu de bois de chêne, avec des meubles de bois sculpté et de grandes bibliothèques, un salon entouré de moelleux divans, et une petite salle d'armes.
Vint le tour du jardin. Ce fut le sujet de graves discussions, mais on finit par tomber d'accord. On en fit un vaste jardin pittoresque, avec de grandes pelouses vertes entourées de fleurs. «Ce sera, dit Geneviève, comme un châle de cachemire vert-émir, avec ses bordures de palmes harmonieusement bariolées.»
Au milieu d'une des pelouses était une pièce d'eau irrégulière, qui s'échappait en un petit ruisseau traversant la partie boisée et touffue du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de souvenirs de Fontainebleau, si cher au frère et à la soeur.
«M. d'Arnberg a donc des chevaux? demanda Léon.
--Oui, et d'assez beaux, qu'il amènera avec lui; seulement il faudra que nous en achetions un pour le jeune homme.
--Oh! dit Léon, nous lui achèterons un cheval gris de fer, avec la crinière et les jambes noires.»
On avait passé ainsi une partie de la journée. Comme ils sortaient de la maison, ils virent les Champs-Élysées remplis de voitures et de cavalcades. Le frère et la soeur ne purent se défendre d'un sentiment de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant à la médiocrité de leur existence. Ils furent quelque temps sans parler.
Geneviève, la première, rompit le silence, et dit, répondant à la pensée de son frère: «Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre tendre amitié.
--Oh! dit Léon, c'est pour toi que je voudrais être riche, pour toi si jolie, et qui aurais tant de succès au milieu du monde dont notre pauvreté nous éloigne!»
Le frère et la soeur avaient parlé à voix basse; je ne sais si M. Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son habit marron.
En descendant les Champs-Élysées, Geneviève aperçut un jeune homme proprement vêtu, quoique ses habits fussent vieux et usés. Il était adossé contre un arbre; quelquefois il laissait passer dix personnes sans s'occuper d'elles; puis il en venait une dont la physionomie probablement l'encourageait davantage, et à celle-là il ôtait son chapeau sans parler. Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit son chapeau. Anselme le regarda et lui dit:
«Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous empêche-t-elle de travailler?
--Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme; mais, si j'étais seul, j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur; mon maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer les ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce matin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui ai laissé; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est nécessaire. Mais cela me déchire le coeur! Voilà une demi-heure que je suis là, et personne n'a encore voulu rien me donner.
--Et, demanda Anselme, pourquoi vous êtes vous adressé à moi, plutôt qu'à cet homme couvert de chaînes et de diamants qui marchait devant moi?»
Le jeune homme balbutia; Anselme réitéra sa question.
«C'est..., dit-il enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire.
--Osez: je ne me fâcherai de rien.
--Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu râpé, que vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pensé que vous seriez plus sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-être manqué de rien.
--Ceci est parfaitement raisonné. Tenez, aller trouver votre femme, et laissez-moi votre nom et votre adresse.
--Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10.
--Vous êtes Allemand?
--Oui, monsieur.
--C'est bien.»
Et Anselme lui mit dans la main une pièce qui parut à Geneviève être un louis; mais, quand elle le lui dit, il soutint que ce n'était qu'une pièce de vingt sous. Quoique Geneviève pensât avoir bien vu, elle crut Anselme sans difficulté. Le vieil habit marron ne paraissait pas accoutumé à recéler de pareilles espèces.
«Vous voyez, dit Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous. Avez-vous remarqué comme ce pauvre garçon s'est enfui, gardant mon.... ma pièce de vingt sous serrée dans sa main, n'osant pas la mettre dans sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour se persuader qu'il ne rêvait pas?»
A ce moment, Léon s'arrêta brusquement: il venait de voir sur la chaussée la calèche de M. de Redeuil, dans laquelle étaient M. et Mme de Redeuil, Mme Haraldsen et Rose Chaumier. Rodolphe de Redeuil galopait à la portière; la calèche passa si vite, qu'il ne put voir si Rose les avait reconnus. C'est alors que, malgré les lieux communs de M. Anselme, il comprit tout ce que sa pauvreté avait de triste et de funeste. Rodolphe galopait du côté de Rose!
Lui n'avait pas, n'aurait jamais un cheval, et cependant il était bon écuyer, habile et audacieux. Il regarda aussi ses habits, qui, pour la coupe et la fraîcheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. Son chagrin rejaillit assez injustement sur Rose: il la trouva coupable de ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de....
XLIV
L'auteur s'interrompt.--De la difficulté d'écrire l'histoire et de la multiplicité des connaissances nécessaires à l'historien.
Le diable m'emporte si je sais quel était le tailleur à la mode à cette époque.
XLV
Anselme se plaignit alors amèrement d'avoir fait un accroc à son habit en visitant la maison du baron. Le chagrin qu'il ressentait de ce petit accident, arrivé à un habit qui était toujours prêt à profiter du moindre prétexte pour se déchirer, renversait entièrement la pensée de la pièce de vingt francs que Geneviève avait cru voir donner au tailleur.
Geneviève avait vu Rose et repassait dans son esprit tout ce qui, chaque jour, venait séparer la famille Chaumier du reste de la famille Lauter; elle songeait à l'amour d'Albert pour une femme méprisable; elle ne voyait dans l'avenir aucune chance de bonheur pour elle-même, et elle craignait bien que Léon ne perdît bientôt celles sur lesquelles il avait un moment paru devoir compter.
Il n'est peut-être rien au monde de plus triste que de voir ainsi se diviser et se disperser une famille, comme les graines d'une même plante.
* * * * *
Amis, connaissez-vous, au fond de mon jardin, auprès d'un acacia, sur le bord du chemin, la giroflée en fleur qui se couronne, lorsque vient le printemps, d'étoiles d'un beau jaune? un suave parfum la dénonce de loin. Lorsque arrive l'été, lorsque sèche le foin, elle perd et ses fleurs et ses odeurs si douces, et sa graine mûrit dans de noirâtres gousses, jusqu'au jour où le vent, le premier vent d'hiver qui fait tourbillonner le feuillage dans l'air, emporte et sème au loin, dans diverses contrées, les graines au hasard en tombant séparées.
L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère, une autre sur un roc, ou bien dans la poussière vient sécher et mourir.
Dans les fentes du mur de l'église gothique, petit encensoir d'or au parfum balsamique, l'une trouve à fleurir.
L'autre sur un donjon, au travers de la grille, secouant son parfum, se balance et scintille, et dit au prisonnier:
Qu'il est encore des champs, des fleurs et du feuillage, du soleil et de l'air, et puis, dans le nuage, un Dieu qu'on peut prier.
XLVI
Geneviève à Rose.
Ma chère cousine, je sais que tu as passé l'hiver d'une façon ravissante, que tu n'as pas été un jour sans un bal, un concert ou un spectacle, et je t'ai vue hier revenir du bois en calèche. Je suis bien contente que tu t'amuses ainsi, ma chère cousine; mais je crains bien qu'au milieu de tous ces plaisirs, tu n'oublies un peu mon pauvre Léon. Léon n'est pas riche, mais il est beau et noble, et son talent lui a donné une réputation. Mais, plus que tout cela, il t'aime tant! Tu es l'objet de toutes ses pensées, tu tiens la première place dans toutes ses craintes, dans tous ses désirs. D'ailleurs, Rose, tu es sa fiancée, vous vous êtes promis tous deux d'être l'un à l'autre, et, vois-tu, Rose, ce sont de saintes promesses; il y a, dans le ciel, un ange qui les écrit. Rose, ma chère cousine, n'oublie pas Léon; hier, tu as passé à côté de nous; un jeune homme était près de toi, et j'ai vu un feu sombre allumer le visage de mon frère. Ce doit être[1] une chose si horrible qu'un amour qu'on éprouve seul! Rose, ce doit être[2] un supplice de tous les jours, de tous les instants; la vie doit devenir[3] pâle et décolorée, le coeur sans espoir et rempli d'un amer découragement. Ma chère cousine, je te supplie de ne pas faire endurer à Léon ces cruels chagrins. Tu as dans tes mains son bonheur et son malheur, sa force et son abattement; tu as sur lui toute la puissance de la Divinité. Sois bonne et constante, et, chère Rose, tu auras en retour tout ce qu'une femme peut désirer de bonheur. Crois-moi, tu peux être un moment éblouie par l'éclat, étourdie par le bruit; mais ce qui te charme peut-être aujourd'hui te laisserait plus tard tristement regretter la félicité qui s'offre à toi. Je t'en prie à genoux, que je n'aie pas à te reprocher le malheur de Léon; il est si bon, si généreux pour moi! Si tu le voyais, tu l'admirerais, tu l'aimerais; mais j'ai tort, tu l'aimes, tu n'as pu cesser de l'aimer; tu n'as pas perdu ces doux souvenirs de notre enfance qui ne s'effacent jamais et qui sèment dans la vie un germe de bonheur ou de mort. Tu l'aimes et tu seras à lui, et je jouirai du spectacle de votre bonheur. Adieu, ma chère cousine, serez-vous chez vous dimanche?
GENEVIÈVE.
[1] Avant les mots: _ce doit être_, on lit, sous des ratures faites avec soin: _c'est_,--dans la lettre originale.
[2] Avant les mots: _ce doit être_, on lit, sous des ratures faites avec soin: _c'est_,--dans la lettre originale.
[3] Il y a _devient_, raturé sur la lettre originale.
XLVII
Le dimanche suivant, Geneviève et son frère dînèrent chez M. Chaumier; il y avait dans la maison une grande confusion; M. Chaumier s'était mis le matin dans une grosse colère contre un de ses domestiques, et l'avait jeté à travers les escaliers; les autres s'étaient immédiatement livrés aux douceurs du _far niente_. Tout ce qui se trouvait à faire devait l'être par l'absent; Modeste elle-même voyait son autorité méconnue; le dîner était en retard, rien n'avançait. Geneviève, avec une grâce charmante, annonça qu'elle était devenue cuisinière et qu'elle allait se mêler du dîner; Rose voulut l'aider; les deux cousines voulurent faire travailler Léon, et il y eut un moment de folle gaieté qui rappela les meilleurs jours de Fontainebleau.
«Quel dommage, dit Rose, qu'Albert ne soit pas ici!»
* * * * *
L'auteur du présent livre se déclare momentanément très-embarrassé. Voici rempli le nombre de feuillets qui doivent composer le _premier volume_ de l'histoire qu'il raconte. Or, la poétique du roman enjoint de finir un volume sur une situation forte, attachante, qui excite l'intérêt et la curiosité, les tienne en suspens, et fasse chercher avec impatience le second volume.
Malheureusement, dans l'histoire simple et unie dont il a commencé le récit, il y a peu de péripéties dramatiques et de grands événements: c'est une histoire vraie et sans coups de théâtre; ce sont des bonheurs et des misères de tous les jours, et, par un triste hasard, l'auteur se trouve arrivé à son dernier feuillet précisément à un point qui, surtout, ne permet aucun intérêt ni aucune suspension.
Car voici ce qui arrive pour clore le premier volume, ou pour commencer le second: «Modeste annonce qu'on est servi.» La seule suspension possible est celle-ci:
La soupe est-elle trop chaude, ou pas assez salée?
Il faut cependant obéir aux règles de lier le second volume au premier par quelques chaînons qui ne permettent pas au lecteur de remettre à des temps meilleurs et de négliger la lecture de ce second volume.
L'auteur croit avoir trouvé ce procédé triomphant, et ce procédé, le voici:
Après le dîner, une des premières per....
DEUXIÈME PARTIE.
I
....sonnes qui entrèrent au salon fut Rodolphe.
Rodolphe, s'adressant à Rose, s'écria: «Nous avons fait, Mme Haraldsen et moi, une gageure sur laquelle vous pourrez prononcer.»
Rose devint fort rouge. «Et quelle est cette gageure? demanda Geneviève.
--Ce n'est rien, interrompit Rose. C'est une folie.
--N'importe, dit Léon, dis-nous ce que c'est.»
Et il y avait dans la voix et dans le visage de Léon un air d'autorité et de colère; il y avait quelque chose qu'ils lui cachaient ensemble: il y avait un secret entre eux deux.
Rose répéta encore que ce n'était rien, que c'était une folie. Mais Mme Haraldsen, qui avait entendu son nom, s'était levée et approchée du petit groupe. «Je crois, dit-elle en arrivant, que vous dites du mal de moi, et je ne suis pas fâchée de vous interrompre.
--Nullement, ma chère Octavie, reprit Rodolphe; il est vrai que nous n'en disions pas du bien: nous n'avions pas eu le temps, et nous allions en dire.»
A ce nom d'Octavie, Geneviève rappela ses souvenirs, et ne put douter que ce ne fût celle qui lui avait coûté tant de larmes. Elle se mit à l'examiner pendant que Léon, qui l'avait rencontrée souvent chez M. de Redeuil, lui présentait ses civilités. Peut-être Léon la salua avec un peu plus d'empressement qu'il n'eût fait sans sa mauvaise humeur contre Rose. Celle-ci remarqua cet empressement sans en soupçonner la cause. Rodolphe apprit alors à sa cousine qu'il s'agissait de leur gageure. Mme Haraldsen lui dit qu'il était fou. Mais Rodolphe ne connaissait de politesse que celle qui vient de l'usage, celle qui vient du coeur lui était étrangère; aussi ne vit-il aucun mal à dire à Geneviève: «Il y avait auprès de vous un vieillard en habit marron, et un jeune homme en habit bleu. Nous n'avons jamais pu deviner lequel des deux demandait, lequel des deux faisait l'aumône à l'autre.»
Rose était on ne peut plus malheureuse; Geneviève et Léon savaient maintenant qu'elle avait en sa présence souffert qu'on plaisantât un homme qui les accompagnait, et qui probablement était leur ami.
Léon ressentit une joie poignante de ce qu'enfin Rodolphe lui donnait une occasion d'exhaler un peu de sa mauvaise humeur.
«Monsieur, dit-il, je vais vous le dire: l'homme à l'habit marron est mon ami; c'est un homme plein de noblesse, d'esprit et de coeur: les plaisanteries que l'on peut faire sur lui n'exciteraient que son mépris, mais moi me blesseraient infiniment. C'est lui qui faisait l'aumône à l'autre.»
Rodolphe regarda Léon avec étonnement. Geneviève poussa son frère. Rose fut toute confuse et ouvrit la bouche pour lui demander pardon de son peu de participation à l'étourderie qui l'indignait; la sortie de Léon, quoique un peu brutale, avait été faite avec un air de noblesse et de dignité, et Rose sentit qu'elle l'en aimait davantage, mais il ajouta: «Il est malheureux que nos parents se soient assez séparés de nous pour ne pas connaître nos amis.»
Rose se sentit blessée de ce reproche direct, et renferma dans son coeur les douces paroles déjà presque sur ses lèvres. Il y eut un moment de silence que Mme Haraldsen rompit la première. Elle demanda à Rose si elle ne chanterait pas. Rodolphe appuya la demande de sa cousine de quelques compliments, et pria Rose de chanter avec lui un nocturne qu'ils avaient déjà chanté ensemble. Geneviève adressa à Rose un regard suppliant pour lui demander de n'en rien faire; mais Rose était piquée et dit qu'elle le voulait bien. Quand elle se leva et traversa le salon, conduite par Rodolphe, sans adresser une parole à Léon, sans le regarder, il crut qu'elle lui arrachait le coeur. Il se leva et sortît du salon. Geneviève le suivit et l'arrêta dans une pièce qui précédait l'antichambre.
«Léon, où vas-tu?
--Je m'en vais, dit-il; je ne puis plus y tenir, j'étouffe, je pleurerais ou je tuerais quelqu'un.
--Tu ne partiras pas, reprit Geneviève, je t'en prie: tu te trompes: calme-toi, prenons un peu l'air à cette fenêtre. Rose est fâchée contre toi, tu as été dur; elle t'aime, je l'ai regardée toute la soirée, elle t'aime.»
Le frère et la soeur restèrent quelque temps à la fenêtre; Modeste entra, et se plaignit d'être en retard pour dresser le souper dans la salle à manger où ils étaient. Geneviève dit doucement à Léon: «Rentre au salon, crois ce que je t'ai dit; je vais un peu aider Modeste.»
Léon obéit à sa soeur, autant pour ne pas abandonner le terrain à Rodolphe que pour chercher dans les yeux de Rose si sa soeur ne s'était pas trompée. Rose était encore au piano avec M. de Redeuil; ils venaient de terminer leur nocturne et on les couvrait d'applaudissements. Ces applaudissements partagés entre eux recommencèrent à ulcérer le coeur de Léon. Il n'approcha pas de Rose et se montra fort empressé auprès de Mme Haraldsen. Rose s'en aperçut et devint soucieuse; elle n'entendit pas un mot de ce que lui disait Rodolphe, et Léon, qui ne la perdait pas de vue, attribua son air pensif aux paroles de M. de Redeuil.