Gaspard de la nuit: Fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot

Part 2

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--Qu'est-ce que cela signifie?

--Cela signifie que M. Gaspard de la Nuit s'attife quelquefois en jeune et jolie fille pour tenter les dévots personnages,--témoin son aventure avec saint Antoine, mon patron.

--Faites-moi grâce de vos malignités et dites-moi où est M. Gaspard de la Nuit.

--Il est en enfer, supposé qu'il ne soit pas ailleurs.

--Ah! je m'avise enfin de comprendre! Quoi! Gaspard de la Nuit serait...?

--Eh! oui ... le diable!

--Merci, mon brave!... Si Gaspard de la Nuit est en enfer, qu'il y rôtisse! J'imprime son livre.»

LOUIS BERTRAND

NOTES:

[1] Le donjon du palais des ducs, et la flèche de la cathédrale, que les voyageurs aperçoivent de plusiers lieues dans la plaine.

[2] _Moult me tarde!_ ancienne devise de la commune de Dijon.

[3] Ce château, imposé à Dijon par la tyrannique défiance de Louis XI, lorsqu'après la mort de Charles-le-Téméraire il s'empara du duché au détriment de l'héritière légitime Marie de Bourgogne, a plus d'une fois tiré contre la ville, qui, il est vrai, lui a bien rendu ses gracieusetés. Aujourd'hui, ses tours chenues servent de retraite à une compagnie de gendarmes.

[4] L'écorcheur de chevaux morts.

[5] Torrent qui parcourait autrefois Dijon à ciel découvert. Ses eaux sont reçues aujourd'hui au pied des remparts dans des canaux voûtés.--Les truites du _Val-de-Suzon_ ont de la renommée en Bourgogne.

[6] La chapelle aujourd'hui fermée de Notre-Dame-d'Étang était habitée en 1630 par un chapelain et par un ermite. Ce dernier ayant assassiné son confrère, un arrêt du parlement de Dijon le condamna à être roué vif en place de Morimont.

[7] Nom générique de plusieurs petites rivières qui arrosent le pays de la plaine, entre Dijon et la Saône.

[8] Les deux abbayes de St-Étienne et de St-Bénigne, dont les contestations fatiguèrent si souvent la patience du parlement, étaient si anciennes, si puissantes, et jouissaient de tant de privilèges accordés par les ducs et les papes, qu'il n'y avait à Dijon aucun établissement religieux qui ne relevât de l'une ou de l'autre. Les sept églises de la ville étaient leurs filles, et chacune des deux abbayes avait en outre son église particulière.--L'abbaye de Saint-Étienne battait monnaie.

[9] Telles auraient été, suivant Pierre Paillot, les anciennes armoiries de la commune de Dijon; mais l'abbé Boulemier (_Mém. de l'acad. de Dijon_, 1771) a prétendu qu'elles n'étaient que de _gueules plein_. Ces deux savants ne feraient-ils pas confusion de temps, et les armoiries de Dijon n'auraient-elles pas été de gueules plein avant de porter _au pampre d'or feuillé de sinople?_ C'est ce que je n'ai pas le loisir d'examiner ici.

[10] Philippe-le-Hardi avait son _roi des Ribauds_. Il lui donna 200 liv. en 1396 (_Courtépée_).

[11] Je ne compare la Chartreuse de Dijon à l'abbaye de St-Denis que sous le rapport de la magnificence et de la richesse de ses sépultures. Trois ducs seulement ont été inhumés à la Chartreuse, Philippe-le-Hardi, Jean-sans-Peur, et Philippe-le-Bon; et je n'ignore pas que l'Église de Citeaux avait communément reçu, depuis Eudes I er , les dépouilles des ducs de la première et de la seconde race royale.--C'est Philippe-le-Hardi qui fonda la Chartreuse en 1383. Tout n'y était que lambris de bois d'Irlande, que chasubles et tapis de drap d'or, que courtines d'étoffes de Chypre et de Damas, que bénitiers et chandeliers d'argent, que lampes de vermeil, que chapelles portatives à personnages d'ivoire, que peinture et sculptures exécutées par les premiers artistes du temps. La vaisselle pour le service de l'autel pesait 55 marcs.--Le marteau de la révolution en jetant en bas la Chartreuse avait dispersé dans les cabinets de quelques curieux les débris des tombeaux de Philippe-le-Hardi, de Jean-sans-Peur et de Marguerite de Bavière, femme de ce dernier. (Charles-le-Téméraire n'avait point fait élever de monument à son père Philippe-le-Bon.) Ces chefs-d'oeuvres de l'art du XVe siècle ont été restaurés et placés dans une des salles du musée de Dijon.

[12] Elle n'a pas plus échappé que la Chartreuse et tant d'autres chefs-d'oeuvres à la fureur des réactions. On n'en a pas laissé pierre sur pierre. Cette sainte chapelle, élevée par le duc Hugues III au retour de la croisade, vers 1171, était riche de mille objets d'art et de piété. Que sont devenus, par exemple, ses vitraux et ses statues historiques; cette boiserie de choeur où étaient appendues les armoiries des trente-et-un premiers chevaliers de la Toison d'Or institués par Philippe-le-Bon; le beau vaissel où l'on conservait une hostie miraculeuse et sur lequel brillait, aux jours de fêtes, la couronne d'or que le roi Louis XII, relevant d'une dangereuse maladie, en 1505, avait envoyée au chapitre par deux hérauts?--Le temps a fait un pas et la terre a été renouvelée, dit quelque part M. de Chateaubriand.

[13] Charles-le-Téméraire, dernier duc de Bourgogne, fut tué à la bataille de Nancy, le dimanche 5 janvier 1476.

[14] Cette image était déjà en grande vénération au XII e siècle. Elle est d'un bois noir, dur et pesant, qu'on croit être du châtaignier.

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PRÉFACE

L'art a toujours deux faces antithétiques, médaille dont, par exemple, un côté accuserait la ressemblance de Paul Rembrandt et le revers celle de Jacques Callot.--Rembrandt est le philosophe à barbe blanche qui s'encolimaçonne en son réduit, qui absorbe sa pensée dans la méditation et dans la prière, qui ferme les yeux pour se recueillir, qui s'entretient avec des esprits de beauté, de science, de sagesse et d'amour, et qui se consume à pénétrer les mystérieux symboles de la nature.--Callot, au contraire, est le lansquenet fanfaron et grivois qui se pavane sur la place, qui fait du bruit dans la taverne, qui caresse les filles de bohémiens, qui ne jure que par sa rapière et par son escopette, et qui n'a d'autre inquiétude que de cirer sa moustache.--Or, l'auteur de ce livre a envisagé l'art sous cette double personnification; mais il n'a point été trop exclusif, et voici, outre les fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot, des études sur Van Eyck, Lucas de Leyde, Albert Dürer, Peter Neef, Breughel de Velours, Breughel d'Enfer, Van Ostade, Gérard Dow, Salvator Rosa, Murillo, Fusely et plusieurs autres maîtres de différentes écoles.

Et que si on demande à l'auteur pourquoi il ne parangonne point en tête de son ouvrage quelque belle théorie littéraire, il sera forcé de répondre que M. Séraphin ne lui a pas expliqué le mécanisme de ses ombres chinoises, et que Polichinelle cache à la foule curieuse le fil conducteur de son bras.--Il se contente de signer son oeuvre:

GASPARD DE LA NUIT.

* * * * *

À M. VICTOR HUGO.

La gloire ne sait point ma demeure ignorée, Et je chante tout seul ma chanson éplorée, Qui n'a de charme que pour moi.

CH. BRUGNOT.--_Ode_.

Nargue de vos esprits errants, dit Adam, je ne m'en inquiète pas plus qu'un aigle ne s'inquiète d'une troupe d'oies sauvages; tous ces êtres-là ont pris la fuite depuis que les chaires sont occupées par de braves ministres, et les oreilles du peuple remplies de saintes doctrines.

WALTER SCOTT.--_L'Abbé_, _chap_. XVI.

Le livre mignard de tes vers, dans cent ans comme aujourd'hui, sera le bien choyé des châtelaines, des damoiseaux et des ménestrels, florilège de chevalerie, décaméron d'amour qui charmera les nobles oisivetés des manoirs.

Mais le petit livre que je te dédie aura subi le sort de tout ce qui meurt, après avoir, une matinée peut-être, amusé la cour et la ville qui s'amusent de peu de chose.

Alors, qu'un bibliophile s'avise d'exhumer cette oeuvre moisie et vermoulue, il y lira à la première page ton nom illustre qui n'aura point sauvé le mien de l'oubli.

Sa curiosité délivrera le frêle essaim de mes esprits qu'auront emprisonnés si longtemps des fermaux de vermeil dans une geôle de parchemin.

Et ce sera pour lui une trouvaille non moins précieuse que l'est pour nous celle de quelque légende en lettres gothiques, écussonnée d'une licorne ou de deux cigognes.

Paris, 10 septembre 1836.

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Les Fantaisies

de

Gaspard de la Nuit.

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Ici commence le premier Livre des Fantaisies De Gaspard De la Nuit

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ÉCOLE FLAMANDE

I

HARLEM.

Quand d'Amsterdam le coq d'or chantera La poule d'or de Harlem pondera.

_Les Centuries de Nostradamus._

Harlem, cette admirable bambochade qui résume l'école flamande, Harlem peint par Jean Breughel, Peeter Neef, David Téniers et Paul Rembrandt;

Et le canal où l'eau bleue tremble, et l'église où le vitrage d'or flamboie, et le stoël[1] où sèche le linge au soleil, et les toits, verts de houblon;

Et les cigognes qui battent des ailes autour de l'horloge de la ville, tendant le col du haut des airs et recevant dans leur bec les gouttes de pluie;

Et l'insouciant bourguemestre qui caresse de la main son menton double, et l'amoureux fleuriste qui maigrit, l'oeil attaché à une tulipe;

Et la bohémienne qui se pâme sur sa mandoline, et le vieillard qui joue du Rommelpot[2], et l'enfant qui enfle une vessie;

Et les buveurs qui fument dans l'estaminet borgne, et la servante de l'hôtellerie qui accroche à la fenêtre un faisan mort.

II

LE MAÇON.

Le maître Maçon.--Regardez ces bastions, ces contreforts: on les dirait construits pour l'éternité.

SCHILLER.--Guillaume Tell.

Le maçon Abraham Knupfer chante, la truelle à la main, dans les airs échafaudé, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle de ses pieds et l'église aux trente arc-boutants, et la ville aux trente églises.

Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'abîme confus des galeries, des fenêtres, des pendentifs, des clochetons, des tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile échancrée et immobile du tiercelet.

Il voit les fortifications qui se découpent en étoile, la citadelle qui se rengorge comme une géline dans un tourteau, les cours des palais où le soleil tarit les fontaines, et les cloîtres des monastères où l'ombre tourne autour des piliers.

Les troupes impériales se sont logées dans le faubourg. Voilà qu'un cavalier tambourine là-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau à trois cornes, ses aiguilles de laine rouge, sa cocarde traversée d'une ganse, et sa queue nouée d'un ruban.

Ce qu'il voit encore, ce sont des soudards qui, dans le parc empanaché de gigantesques ramées, sur de larges pelouses d'émeraude, criblent de coups d'arquebuse un oiseau de bois fiché à la pointe d'un mai.

Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cathédrale s'endormit couchée les bras en croix, il aperçut de l'échelle, à l'horizon, un village incendié par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comète dans l'azur.

III

L'ÉCOLIER DE LEYDE.

On ne saurait prendre trop de précautions par le temps qui court, surtout depuis que les faux-monnayeurs se sont établis dans ce pays-ci.

_Le Siège de Berg-op-Zoom._

Il s'assied dans son fauteuil de velours d'Utrecht, messire Blasius, le menton dans sa fraise de fine dentelle, comme une volaille qu'un cuisinier s'est rôtie sur une faïence.

Il s'assied devant sa banque pour compter la monnaie d'un demi-florin; moi, pauvre écolier de Leyde, qui ai un bonnet et une culotte percée, debout sur un pied comme une grue sur un pal.

Voilà le trébuchet qui sort de la boîte de laque aux bizarres figures chinoises, comme une araignée qui, repliant ses longs bras, se réfugie dans une tulipe nuancée de mille couleurs.

Ne dirait-on pas, à voir la mine allongée du maître, trembler ses doigts décharnés découplant les pièces d'or, d'un voleur pris sur le fait et contraint, le pistolet sur la gorge, de rendre à Dieu ce qu'il a gagné avec le diable?

Mon florin que tu examines avec défiance à travers la loupe est moins équivoque et louche que ton petit oeil gris, qui fume comme un lampion mal éteint.

Le trébuchet est rentré dans sa boîte de laque aux brillantes figures chinoises, messire Blasius s'est levé à demi de son fauteuil de velours d'Utrecht, et moi, saluant jusqu'à terre, je sors à reculons, pauvre écolier de Leyde qui ai bas et chausses percés.

IV

LA BARBE POINTUE.

Si l'on n'a la tête levée Le poil de la barbe frisé Et la moustache relevée On est des dames méprisé.

_Les Poésies de d'Assoucy._

Or, c'était fête à la synagogue, ténébreusement étoilée de lampes d'argent, et les rabbins, en robes et en lunettes, baisaient leurs talmuds, marmottant, nazillonnant, crachant ou se mouchant, les uns assis, les autres non.

Et voilà que tout à coup, parmi tant de barbes rondes, ovales, carrées, qui floconnaient, qui frisaient, qui exhalaient ambre et benjoin, fut remarquée une barbe taillée en pointe.

Un docteur nommé Élébotham, coiffé d'une meule de flanelle qui étincelait de pierreries, se leva et dit: «Profanation! il y a ici une barbe pointue!

--Une barbe luthérienne!--Un manteau court!--Tuez le Philistin.»--Et la foule trépignait de colère dans les bancs tumultueux, tandis que le sacrificateur braillait:--«Samson, à moi ta mâchoire d'âne!»

Mais le chevalier Melchior avait développé un parchemin authentiqué des armes de l'empire:--«Ordre, lut-il, d'arrêter le boucher Isaac van Heck, pour être l'assassin pendu, lui, pourceau d'Israël, entre deux pourceaux de Flandre.»

Trente hallebardiers se détachèrent à pas lourds et cliquetants de l'ombre du corridor.--«Feu de vos hallebardes» leur ricana le boucher Isaac.--Et il se précipita d'une fenêtre dans le Rhin.

V

LE MARCHAND DE TULIPES.

La tulipe est parmi les fleurs ce que le paon est parmi les oiseaux. L'une est sans parfum, l'autre est sans voix; l'une s'enorgueillit de sa robe, l'autre de sa queue.

_Le Jardin des fleurs rares et curieuses._

Nul bruit, si ce n'est le froissement de feuillets de vélin sous les doigts du docteur Huylten, qui ne détachait les yeux de sa bible jonchée de gothiques enluminures que pour admirer l'or et le pourpre de deux poissons captifs aux humides flancs d'un bocal.

Les battants de la porte roulèrent: c'était un marchand fleuriste qui, le bras chargés de plusieurs pots de tulipes, s'excusa d'interrompre la lecture d'un aussi savant personnage.

--«Maître, dit-il, voici le trésor des trésors, la merveille des merveilles, un oignon comme il n'en fleurit jamais qu'un par siècle dans le sérail de l'empereur de Constantinople!

--Une tulipe! s'écria le vieillard courroucé, une tulipe! ce symbole de l'orgueil et de la luxure qui ont engendré dans la malheureuse cité de Wittemberg la détestable hérésie de Luther et de Mélanchton!»

Maître Huylten agrafa le fermail de sa bible, rangea ses lunettes dans leur étui, et tira le rideau de la fenêtre, qui laissa voir au soleil une fleur de la passion avec sa couronne d'épine, son éponge, son fouet, ses clous et les cinq plaies de Notre-Seigneur.

Le marchant de tulipes s'inclina respectueusement et en silence, déconcerté par un regard inquisiteur du duc d'Albe dont le portrait, chef-d'oeuvre d'Holbein, était appendu à la muraille.

VI

LES DOIGTS DE LA MAIN.

Une honnête famille où il n'y a jamais eu de banqueroute, où personne n'a jamais été pendu.

_La parenté de Jean de Nivelle._

Le pouce est ce gras cabaretier flamand, d'humeur goguenarde et grivoise, qui fume sur sa porte, à l'enseigne de la double bière de mars.

L'index est sa femme, virago sèche comme une merluche, qui dès le matin soufflette sa servante dont elle est jalouse, et caresse la bouteille dont elle est amoureuse.

Le doigt du milieu est leur fils, compagnon dégrossi à la hache, qui serait soldat s'il n'était brasseur, et qui serait cheval s'il n'était homme.

Le doigt de l'anneau est leur fille, leste et agaçante Zerbine qui vend des dentelles aux dames et ne vend pas ses sourires aux cavaliers.

Et le doigt de l'oreille est le Benjamin de la famille, marmot pleureur, qui toujours se trimballa à la ceinture de sa mère comme un petit enfant pendu au croc d'une ogresse.

Les cinq doigts de la main sont la plus mirobolante giroflée à cinq feuilles qui ait jamais brodé les parterres de la noble cité de Harlem.

VII

LA VIOLE DE GAMBA.

Il reconnut, à n'en pouvoir douter, la figure blême de son ami intime Jean-Gaspard Dehureau, le grand paillasse des Funambules, qui le regardait avec une expression indéfinissable de malice et de bonhomie.

THÉOPHILE GAUTIER.--_Onuphrius_.

Au clair de la lune Mon ami Pierrot Prête-moi une plume Que j'écrive un mot. Ma chandelle est morte Je n'ai plus de feu; Ouvre-moi la porte Pour l'amour de Dieu.

_Chanson populaire_.

Le maître de chapelle eut à peine interrogé de l'archet la viole bourdonnante, qu'elle lui répondit par un gargouillement burlesque de lazzi et de roulades, comme si elle eût eu au ventre une indigestion de comédie italienne.

* * * * *

C'était d'abord la duègne Barbara qui grondait cet imbécile de Pierrot d'avoir, le maladroit, laissé tomber la boîte à perruque de M. Cassandre et répandu toute la poudre sur le plancher.

Et M. Cassandre de ramasser piteusement sa perruque, et Arlequin de détacher au viédase un coup de pied dans le derrière, et Colombine d'essuyer une larme de fou rire, et Pierrot d'élargir jusqu'aux oreilles une grimace enfarinée.

Mais bientôt, au clair de lune, Arlequin dont la chandelle était morte suppliait son ami Pierrot de tirer les verrous pour la lui rallumer, si bien que le traître enlevait la jeune fille avec la cassette du vieux.

* * * * *

--«Au diable Job Hans le luthier qui m'a vendu cette corde! s'écria le maître de chapelle recouchant la poudreuse viole dans son poudreux étui.»--La corde s'était cassée.

VIII

L'ALCHIMISTE.

Notre art s'apprent en deux manières, c'est à savoir par enseignement d'un maître, bouche à bouche, et non autrement, ou par inspiration et révélation divines; ou bien par les livres lesquelz sont moult obscurs et embrouilléz; et pour en iceux trouver accordance et vérité moult convient estre subtil, patient, studieux et vigilant.

_La clef des secrets de philosophie de Pierre Vicot._

Rien encore!--Et vainement ai-je feuilleté pendant trois jours et trois nuits, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres hermétiques de Raymond Lulle.

Non, rien, si ce n'est, avec le sifflement de la cornue étincelante, les rires moqueurs d'un salamandre qui se fait un jeu de troubler mes méditations.

Tantôt il attache un pétard à un poil de ma barbe, tantôt il me décoche de son arbalète un trait de feu dans mon manteau.

Ou bien fourbit-il son armure, c'est alors la cendre du fourneau qui souffle sur les pages de mon formulaire et sur l'encre de mon écritoire.

Et la cornue toujours plus étincelante siffle le même air que le diable, quand saint Éloi lui tenaille le nez dans sa forge.

Mais rien encore!--Et pendant trois autres jours et trois autres nuits je feuilleterai, aux blafardes lueurs de la lampe, les livres hermétiques de Raymond Lulle!

IX

DÉPART POUR LE SABBAT.

Elle se leva la nuit, et allumant la chandelle prit une boîte et s'oignit, puis avec quelques paroles elle fut transportée au sabbat.

JEAN BODIN.--_De la Démonomanie des Sorciers._

Ils étaient là une douzaine qui mangeaient la soupe à la bière, et chacun d'eux avait pour cuiller l'os de l'avant-bras d'un mort.

La cheminée était rouge de braise, les chandelles champignonnaient dans la fumée, et les assiettes exhalaient une odeur de fosse au printemps.

Et lorsque Maribas riait ou pleurait, on entendait comme geindre un archet sur les trois cordes d'un violon démantibulé.

Cependant le soudard étala diaboliquement sur la table, à la lueur du suif, un grimoire où vint s'ébattre une mouche grillée.

Cette mouche bourdonnait encore lorsque, de son ventre énorme et velu, une araignée escalada les bords du magique volume.

Mais déjà sorciers et sorcières s'étaient envolés par la cheminée à califourchon, qui sur un balai, qui sur les pincettes, et Maribas sur la queue de la poêle.

Ici finit le premier Livre des Fantaisies De Gaspard De la Nuit

NOTES:

[1] Balcon de pierre.

[2] Instrument de musique.

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Ici commence le deuxième Livre des Fantaisies De Gaspard De la Nuit

* * * * *

LE VIEUX PARIS

I

LES DEUX JUIFS.

Vieux époux Vieux jaloux, Tirez tous Les verrous.

_Vieille chanson._

Deux juifs, qui s'étaient arrêtés sous ma fenêtre, comptaient mystérieusement au bout de leurs doigts les heures trop lentes de la nuit.

--«Avez-vous de l'argent, Rabbi? demanda le plus jeune au plus vieux.--Cette bourse, répondit l'autre, n'est point un grelot.»

* * * * *

Mais alors une troupe de gens se rua avec vacarme des bouges du voisinage; et des cris éclatèrent sur mes vitraux comme les dragées d'une sarbacane.

C'étaient des turlupins qui couraient joyeusement vers la place du Marché, d'où le vent chassait des étincelles de paille et une odeur de roussi.

--«Ohé! Ohé! Lanturelu!--Ma révérence à Madame la lune!--Par ici, la cagoule du diable! Deux juifs dehors pendant le couvre-feu!--Assomme! assomme! aux juifs le jour, aux truands la nuit!

* * * * *

Et les cloches fêlées carillonnaient là-haut dans les tours de Saint-Eustache le gothique:--«Dindon, dindon, dormez-donc, dindon!»

_A M. Louis Boulanger, peintre._

II

LES GUEUX DE NUIT.

J'endure Froidure Bien dure.

_La chanson du pauvre diable._

--«Ohé! rangez-vous qu'on se chauffe!--Il ne te manque plus que d'enfourcher le foyer! Ce drôle a les jambes comme des pincettes.

--Une heure!--Il bise dru!--Savez-vous, mes chats-huants, ce qui fait la lune si claire? Les cornes des c.... qu'on y brûle.

--La rouge braise à brûler de la charbonnée!--Comme la flamme danse bleue sur les tisons! Ohé! quel est le ribaud qui a battu sa ribaude?

--J'ai le nez gelé!--J'ai les grêves rôties!--Ne vois-tu rien dans le feu, Choupille?--Oui! une hallebarde.--Et toi, Jeanpoil?--Un oeil.

--Place, place à M. de la Chousserie!--Vous êtes là, Monsieur le procureur, chaudement fourré et ganté pour l'hiver!--Oui-dà! les matous n'ont pas d'engelures!

--Ah! voici messieurs du guet!--Vos bottes fument.--Et les tirelaines? Nous en avons tué deux d'une arquebusade; les autres se sont échappés à travers la rivière.»

* * * * *

Et c'est ainsi que s'acoquinaient à un feu de brandon, avec des gueux de nuit, un procureur au parlement qui courait le guilledou, et les gascons du guet qui racontaient sans rire les exploits de leurs arquebuses détraquées.

III

LE FALOT.

Le Masque.--Il fait noir; prête-moi ta lanterne. Mercurio.--Bah! les chats ont pour lanterne leurs deux yeux.

_Une nuit de carnaval._

Ah! pourquoi me suis-je, ce soir, avisé qu'il y avait place à me blottir contre l'orage, moi petit follet de gouttière, dans le falot de Madame de Gourgouran!

Je riais d'entendre un esprit que trempait l'averse bourdonner autour de la maison lumineuse, sans pouvoir trouver la porte par laquelle j'étais entré.

Vainement me suppliait-il, enroué et morfondu, de lui permettre au moins de rallumer son rat de cave à ma bougie pour chercher sa route.