Gaspard De La Nuit Fantaisies A La Maniere De Rembrandt Et De C

Chapter 4

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Il approcha de ses lèvres le sifflet d'ivoire qui pendait à un anneau de sa chaîne d'or, et en tira des sons si aigus et si perçants que les passereaux s'envolèrent dans les combles du palais.

--«Sire, dit alors maître Ogier, permettez que je déduise de ceci une affabulation. Ces passereaux sont vos nobles, cette vigne est le peuple. Les uns banquètent aux dépens de l'autre. Sire, qui gruge le vilain gruge le seigneur. Assez de déprédations! Un coup de sifflet, et vendangez vous-même votre vigne.»

Maître Ogier roulait sur ses doigts d'un air embarrassé la corne de son bonnet. Charles VI hocha tristement la tête; et serrant la main au bourgeois de Paris:--«Vous êtes un preud'homme!» soupira-t-il.

II

LA POTERNE DU LOUVRE.

Ce nain était paresseux, fantasque, méchant; mais il était fidèle, et ses services étaient agréables à son maître.

WALTER-SCOTT.--_Le lai du ménestrel._

Cette petite lumière avait traversé la Seine gelée, sous la tour de Nesle, et maintenant elle n'était plus éloignée que d'une centaine de pas, dansant parmi le brouillard, ô prodige infernal! avec un grésillement semblable à un rire moqueur.

«Qui est-ce là?» cria le suisse de garde au guichet de la poterne du Louvre.

La petite lumière se hâtait d'approcher et ne se hâtait pas de répondre. Mais bientôt apparut une figure de nabot habillée d'une tunique à paillettes d'or et coiffée d'un bonnet à grelot d'argent, dont la main balançait un rouge lumignon dans les losanges vitrées d'une lanterne.

«Qui est-ce là?» répéta le suisse d'une voix tremblante, son arquebuse couchée en joue.

Le nain moucha la bougie de sa lanterne, et l'arquebusier distingua des traits ridés et amaigris, des yeux brillants de malice et une barbe blanche de givre.

«Ohé! ohé! l'ami, gardez-vous bien de bouter le feu à votre escopette. Là, là! sang de Dieu! Vous ne respirez que morts et carnage! s'écria le nain d'une voix non moins émue que celle du montagnard.

--L'ami vous-même! Ouf! Mais qui donc êtes-vous?» demanda le suisse un peu rassuré. Et il replaçait à son chapeau de fer la mèche de son arquebuse.

--«Mon père est le roi Nacbuc et ma mère la reine Nacbuca. Ioup! ioup! iou!» répondit le nain, tirant la langue d'un empan et pirouettant deux tours sur un pied.

Cette fois le soudard claqua des dents. Heureusement il se ressouvint qu'il avait un chapelet pendu à son ceinturon de buffle.

--«Si votre père est le roi Nacbuc, _pater noster_, et votre mère la reine Nacbuca, _qui es in coelis_, vous êtes donc le diable, _sanctificetur nomen tuum_? balbutia-t-il demi-mort de frayeur.

--Eh non! dit le porte-falot, je suis le nain de Monseigneur le roi qui arrive cette nuit de Compiègne, et qui me dépêche devant pour faire ouvrir la poterne du Louvre. Le mot de passe est: Dame Anne de Bretagne et saint Aubin du Cormier.»

III

LES FLAMANDS.

Les Flamands, gent mutine et têtue.

_Mémoires d'Olivier de la Marche_.

La bataille durait depuis none, quand ceux de Bruges lâchèrent le pied et tournèrent le dos. Il y eut alors, d'une part si épais désarroi, et de l'autre si rude poursuite, qu'au passage du pont bon nombre de révoltés croûlèrent pêle-mêle, hommes, étendards, chariots, dans la rivière.

Le comte entra le lendemain dans Bruges avec une merveilleuse cohue de chevaliers. Le précédaient ses hérauts d'armes qui sonnaient horriblement de la trompette. Quelques pillards, la dague au poing, couraient çà et là, et devant eux fuyaient des pourceaux épouvantés.

C'est vers l'hôtel de ville que se dirigeait la cavalcade hennissante. Là s'agenouillèrent le bourguemestre et les échevins, criant merci, mantels et chaperons par terre. Mais le comte avait juré, les deux doigts sur la Bible, d'exterminer le sanglier rouge dans sa bauge.

«Monseigneur!

--Ville brûlée!

--Monseigneur!

--Bourgeois pendus!»

On ne bouta le feu qu'à un faubourg de la ville, on ne pendit aux gibets que les capitaines de la milice, et le sanglier rouge fut effacé des bannières. Bruges s'était racheté pour cent mille écus d'or.

IV

LA CHASSE.

(1412)

Allons! courre un petit le cerf, ce lui dit-il.

_Poésies inédites_.

Et la chasse allait, allait, claire étant la journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois; les varlets courant, les trompes fanfarant, les chiens aboyant, les faucons volant, et les deux cousins côte à côte chevauchant, et perçant de leurs épieux cerfs et sangliers dans la ramée, de leurs arbalètes hérons et cigognes dans les airs.

«Cousin, dit Hubert à Regnault, il me semble que, pour avoir scellé notre paix ce matin, vous n'êtes point en gaîté de coeur?

--Oui-dà!» lui répondit-on.

Regnault avait l'oeil rouge d'un fou ou d'un damné; Hubert était soucieux; et la chasse toujours allait, toujours allait, claire étant la journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois.

Mais voilà que soudain une troupe de gens de pied, embusqués dans la baume des fées, se rua, la lance bas, sur la chasse joyeuse. Regnault dégaîna son épée, et ce fut,--signez-vous d'horreur!--pour en bailler plusieurs coups au travers du corps de son cousin qui vida les étriers.

«Tue, tue!» criait le Ganelon.

Notre-Dame! quelle pitié!--Et la chasse n'allait plus, claire étant la journée, par les monts et les vaux, par les champs et les bois.

Devant Dieu soit l'âme d'Hubert sire de Maugiron, piteusement meurtri le troisième jour de juillet, l'an quatorze cent douze; et les diables aient l'âme de Regnault sire de l'Aubépine, son cousin et son meurtrier! Amen.

V

LES REÎTRES.

Or, un jour Hilarion fut tenté par un démon femelle qui lui présenta une coupe de vin et des fleurs.

_Vies des Pères du désert._

Trois reîtres noirs, troussés chacun d'une bohémienne, essayaient, vers minuit, de s'introduire au moustier avec la clef de quelque ruse.

«Holà! holà!»

C'était un d'eux qui se haussait debout sur l'étrier.

«Holà! un gîte contre l'orage! Quelle méfiance avez-vous? regardez au pertuis. Ces mignonnes qui nous lient en croupe, ces barillets que nous guindons en bandoulière, ne sont-ce point filles de quinze ans et vin à boire?

Le moustier semblait dormir.

«Holà! holà!»

C'était une d'elles grelottant de froid.

«Holà! un gîte, au nom de la benoîte mère du Sauveur! Nous sommes des pèlerins fourvoyés. La vitre de nos reliquaires, le bord de nos chaperons, les plis de nos manteaux ruissellent de pluie, et nos destriers, qui trébuchent de fatigue, ont perdu leurs fers par les chemins.»

Une clarté rayonna au mitan fendu de la porte.

«Arrière, démons de la nuit!»

C'étaient le prieur et ses moines processionnellement armés de cierges.

«Arrière, filles du mensonge! Dieu nous garde, si vous êtes chair et os, et si vous n'êtes pas fantômes, d'héberger en notre pourpris des païennes ou tout au moins des schismatiques!

--Sus! sus!--crièrent les ténébreux cavaliers,--sus! sus!» Et leur galop fut balayé au loin dans le tourbillon du vent, de la rivière et des bois.

«Rebouter ainsi des pécheresses de quinze ans que nous aurions induites en pénitence! grommelait un jeune moine blond et bouffi comme un chérubin.

--Frère! lui murmura l'abbé dans le cornet de l'oreille, vous oubliez que Madame Aliénor et sa nièce nous attendent là-haut pour les confesser.

VI

LES GRANDES COMPAGNIES.

Urbem ingredientur, per muros current, domos conscendent, per fenestras intrabunt quasi fur.

_Le prophète_ JOEL, chap. II, v. 9

I

Quelques maraudeurs, égarés dans les bois, se chauffaient à un feu de veille, autour duquel s'épaississaient la ramée, les ténèbres et les fantômes.

«Oyez la nouvelle! dit un arbalétrier. Le roi Charles cinquième nous dépêche messire Bertrand du Guesclin avec des paroles d'appointement; mais on n'englue pas le diable comme un merle à la pipée.»

Ce ne fut qu'un rire dans la bande, et cette gaîté sauvage redoubla encore, lorsqu'une cornemuse qui se désenflait pleurnicha comme un marmot à qui perce une dent.

«Qu'est ceci? répliqua enfin un archer, n'êtes-vous pas las de cette vie oisive? Avez-vous pillé assez de châteaux, de monastères? Moi je ne suis ni saoûl, ni repu. Foin de Jacques d'Arquiel, notre capitaine!--Le loup n'est plus qu'un lévrier.--Et vive messire Bertrand du Guesclin, s'il me soudoie à ma taille et me rue par les guerres!

Ici la flamme des tisons rougeoya et bleuit, et les faces des routiers bleuirent et rougeoyèrent. Un coq chanta dans une ferme.

«Le coq a chanté et saint Pierre a renié Notre-Seigneur!» murmura l'arbalétrier en se signant.

II

«Noël! Noël! Par ma gaîne, il pleut des carolus!

--Je vous en bâillerai à chacun une boisselée.

--Point de gab?

--Foi de chevalerie!

--Et qui vous bâillera, à vous, si grosse chevance?

--La guerre.

--Où?

--En Espagnes. Mécréants y remuent l'or à la pelle, y ferrent d'or leurs hacquenées. Le voyage vous duit-il? Nous rançonnerons au pourchas les Maures qui sont des Philistins!

--C'est loin, messire, les Espagnes!

--Vous avez des semelles à vos souliers.

--Cela ne suffit pas.

--Les argentiers du roi vous compteront cent mille florins pour vous bouter le coeur au ventre.

--Tope! nous rangeons autour des fleurs de lys de votre bannière la branche d'épine de nos bourguignotes. Que ramage la ballade?

Oh! du routier Le gai métier!

--Eh bien! vos tentes sont-elles abattues? vos basternes sont-elles chargés? Décampons.--Oui, mes soudrilles, plantez ici à votre départ un gland, il sera, à votre retour, un chêne!»

Et l'on entendait aboyer les meutes de Jacques d'Arquiel qui courait le cerf à mi-côte.

III

Les routiers étaient en marche, s'éloignant par troupes, l'haquebutte sur l'épaule. Un archer se querellait à l'arrière-garde avec un juif.

L'archer leva trois doigts.

Le juif en leva deux.

L'archer lui cracha au visage.

Le juif essuya sa barbe.

L'archer leva trois doigts.

Le juif en leva deux.

L'archer lui détacha un soufflet.

Le juif leva trois doigts.

«Deux carolus ce pourpoint, larron! s'écria l'archer.

--Miséricorde! en voici trois, s'écria le juif.»

C'était un magnifique pourpoint de velours broché d'un corps de chasse d'argent sur les manches. Il était troué et sanglant.

_A M. P.-J. David, statuaire._

VII

LES LÉPREUX.

N'approche mie de ces lieux Cy est le chenil du lépreux.

_Le Lai du lépreux._

Chaque matin, dès que les ramées avaient bu l'aiguail, roulait sur ses gonds la porte de la Maladrerie, et les lépreux, semblables aux antiques anachorètes, s'enfonçaient tout le jour parmi le désert, vallées adamites, édens primitifs dont les perspectives lointaines, tranquilles, vertes et boisées, ne se peuplaient que de biches broutant l'herbe fleurie, et que de hérons pêchant dans de clairs marécages.

Quelques-uns avaient défriché des courtils: une rose leur était plus odorante, une figue plus savoureuse, cultivées de leurs mains. Quelques autres courbaient des nasses d'osier, ou taillaient des hanaps de buis, dans des grottes de rocaille ensablées d'une source vive et tapissée d'un liseron sauvage. C'est ainsi qu'ils cherchaient à tromper les heures si rapides pour la joie, si lentes pour la souffrance!

Mais il y en avait qui ne s'asseyaient même plus au seuil de la Maladrerie. Ceux-là, exténués, élanguis, dolents, qu'avait marqués d'une croix la science des mires, promenaient leur ombre entre les quatre murailles d'un cloître, hautes et blanches, l'oeil sur le cadran solaire dont l'aiguille hâtait la fuite de leur vie et l'approche de leur éternité.

Et lorsque, adossés contre les lourds piliers, ils se plongeaient en eux-mêmes, rien n'interrompait le silence de ce cloître, sinon les cris d'un triangle de cigognes qui labouraient la nue, le sautillement du rosaire d'un moine qui s'esquivait par un corridor, et le râle de la crécelle des veilleurs qui, le soir, acheminaient d'une galerie ces mornes reclus à leurs cellules.

VIII

A UN BIBLIOPHILE.

Mes enfants, il n'y a plus de chevaliers que dans les livres.

_Conte d'une grand'mère à ses petits enfants._

Pourquoi restaurer les histoires vermoulues et poudreuses du moyen-âge, lorsque la chevalerie s'en est allée pour toujours, accompagnée des concerts de ses ménestrels, des enchantements de ses fées et de la gloire de ses preux?

Qu'importent à ce siècle incrédule nos merveilleuses légendes: saint Georges rompant une lance contre Charles VII au tournoi de Luçon, le Paraclet descendant à la vue de tous sur le concile de Trente assemblé, et le Juif errant abordant près de la cité de Langres l'évêque de Gotzelin, pour lui raconter la passion de Notre-Seigneur.

Les trois sciences du chevalier sont aujourd'hui méprisées. Nul n'est plus curieux d'apprendre quel âge a le gerfaut qu'on chaperonne, de quelles pièces le bâtard écartèle son écu, et à quelle heure de la nuit Mars entre en conjonction avec Vénus.

Toute tradition de guerre et d'amour s'oublie, et mes fabels n'auraient pas même le sort de la complainte de Geneviève de Brabant, dont le colporteur d'images ne sait plus le commencement et n'a jamais su la fin.

Ici finit le quatrième Livre des Fantaisies De Gaspard De la Nuit

* * * * *

Ici commence le cinquième Livre des Fantaisies De Gaspard De la Nuit

ESPAGNE ET ITALIE

I

LA CELLULE.

L'Espagne, pays classique des imbroglios, des coups de stylet, des sérénades et des auto-da-fés.

_Extrait d'une Revue littéraire._

. . . . . . . . . . Et je n'entendrai plus Les verrous se fermer sur l'éternel reclus.

ALFRED DE VIGNY.--_La Prison_.

Les moines tondus se promènent là-bas, silencieux et méditatifs, un rosaire à la main, et mesurent lentement de piliers en piliers, de tombes en tombes, le pavé du cloître, qu'habite un faible écho.

Toi, sont-ce là tes loisirs, jeune reclus qui, seul dans ta cellule, t'amuses à tracer des figures diaboliques sur les pages blanches de ton livre d'oraisons, et à farder d'une ocre impie les joues osseuses de cette tête de mort?

Il n'a pas oublié, le jeune reclus, que sa mère est une gitana, que son père est un chef de voleurs; et il aimerait mieux entendre, au point du jour, la trompette sonner le boute-selle pour monter à cheval, que la cloche tinter matines pour courir à l'église!

Il n'a pas oublié qu'il a dansé le boléro sous les rochers de la sierre de Grenade avec une brune aux boucles d'oreilles d'argent, aux castagnettes d'ivoire; et il aimerait mieux faire l'amour dans le camp des bohémiens que prier Dieu dans le couvent.

Une échelle a été tressée en secret de la paille du grabat; deux barreaux ont été sciés sans bruit par la lime sourde; et du couvent à la sierra de Grenade, il y a moins loin que de l'enfer au paradis.

Aussitôt que la nuit aura clos tous les yeux, endormi tous les soupçons, le jeune reclus rallumera sa lampe et s'échappera de sa cellule à pas furtifs, un tromblon sous sa robe.

II

LES MULETIERS.

Celui-ci n'interrompait sa longue romance que pour encourager ses mules en leur donnant le nom de belles et valeureuses, ou pour les gourmander, en les appelant paresseuses et obstinées.

CHATEAUBRIAND.--_Le dernier Abencerage_.

Elles égrainent le rosaire ou nattent leurs cheveux, les brunes Andalouses nonchalamment bercées au pas de leurs mules; quelques-uns des arrières chantent le cantique des pèlerins de Saint-Jacques répété par les cent cavernes de la sierra, les autres tirent des coups de carabine contre le soleil.

«Voici la place, dit un des guides, où nous avons enterré la semaine dernière José Matéos, tué d'une balle à la nuque dans une attaque de brigands. La fosse a été fouillée, et le corps a disparu.

--Le corps n'est pas loin, dit un muletier, je l'aperçois qui flotte au fond de la ravine, gonflé d'eau comme une outre.

--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses nonchalamment bercées au pas de leurs mules.

--Quelle est cette hutte à la pointe d'une roche? demanda un hidalgo par la portière de sa chaise. Est-ce la cabane des bûcherons qui ont précipité dans le gouffre écumeux du torrent ces gigantesques troncs d'arbres, ou celle des bergers qui paissent leurs chèvres exténuées sur ces pentes stériles?

--C'est, répondit un muletier, la cellule d'un vieil ermite qui a été trouvé mort, cet automne, en son lit de feuilles. Une corde lui serrait le cou, et sa langue lui pendait hors de la bouche.

--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses nonchalamment bercées au pas de leurs mules.

--Ces trois cavaliers cachés dans leurs manteaux, qui, passant près de nous, nous ont si bien observés, ne sont pas des nôtres. Qui sont-ils? demanda un moine à la barbe et à la robe toutes poudreuses.

--Si ce ne sont, répondit un muletier, des alguazils du village de Cienfugos en tournée, ce sont des voleurs qu'aura envoyés à la découverte l'infernal Gil Pueblo, leur capitaine.

--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses nonchalamment bercées au pas de leurs mules.

--Avez-vous entendu ce coup d'espingole qu'on a lâché là-haut parmi les broussailles? demanda un marchand d'encre, si pauvre qu'il cheminait pieds nus. Voyez! la fumée s'évapore dans l'air!

--Ce sont, répondit un muletier, nos gens qui battent les buissons à la ronde, et brûlent des amorces pour amuser les brigands. Senors et senorines, courage, et piquez des deux.

--Notre-Dame d'Atocha, protégez-nous! s'écriaient les brunes Andalouses nonchalamment bercées au pas de leurs mules.

Et tous les voyageurs prirent le galop au milieu d'un nuage de poussière qu'enflammait le soleil; les mules défilaient entre d'énormes blocs de granit, le torrent mugissait dans de bouillonnants entonnoirs, les forêts pliaient avec d'immenses craquements; et de ces profondes solitudes que remuait le vent sortaient des voix confusément menaçantes, qui tantôt s'approchaient, tantôt s'éloignaient, comme si une troupe de voleurs rôdait aux environs.

III

LE MARQUIS D'AROCA.

Mets-toi voleur de grand chemin, tu gagneras ta vie.

CALDERON.

Qui n'aime, aux jours de la canicule dans les bois, lorsque les geais criards se disputent la ramée et l'ombre, un lit de mousse et la feuille à l'envers du chêne?

* * * * *

Les deux larrons bâillèrent, demandant l'heure au bohémien qui les poussait du pied comme des pourceaux.

«Debout! répondit celui-ci, debout! Il est l'heure de décamper. Le marquis d'Aroca flaire notre piste avec six alguazils.

--Qui? le marquis d'Aroca, dont j'ai escamoté la montre à la procession des révérends pères dominicains de Santillane! dit l'un.

--Le marquis d'Aroca, dont j'ai enfourché la mule à la foire de Salamanque! dit l'autre.

--Lui-même, répliqua le gitano; hâtons-nous de gagner le couvent des trappistes pour nous y cacher une neuvaine sous le froc!

--Halte-là! un moment! rendez-moi d'abord ma montre et ma mule!

C'était le marquis d'Aroca, à la tête de ses six alguazils, lequel écartait d'une main le feuillage blanc des noisetiers, et de l'autre signait au front les brigands de la pointe de son épée.

IV

HENRIQUEZ.

Je le vois bien, il est dans ma destinée d'être pendu ou marié.

LOPE DE VEGA.

«Il y a un an que je vous commande, leur dit le capitaine, qu'un autre me succède. J'épouse une riche veuve de Cordoue, et je renonce au stylet du brigand pour la baguette du corrégidor.»

Il ouvrit le coffre: c'était le trésor à partager, pêle-mêle des vases sacrés, des bijoux, des quadruples, une pluie de perles et une rivière de diamants.

«A toi Henriquez, les boucles d'oreilles et la bague du marquis d'Aroca! à toi qui l'a tué d'un coup de carabine dans sa chaise de poste!»

Henriquez coula à son doigt la topaze ensanglantée, et pendit à ses oreilles les améthystes taillées en forme de gouttes de sang.

Tel fut le sort de ces boucles d'oreilles dont s'était parée la duchesse de Médina-Coeli, et qu'Henriquez, un mois plus tard, donna en échange d'un baiser à la fille de geôlier de la prison!

Tel fut le sort de cette bague qu'un hidalgo avait achetée d'un émir au prix d'une blanche cavale, et dont Henriquez paya un verre d'eau-de-vie, quelques minutes avant d'être pendu!

V

L'ALERTE.

Ne se séparant jamais plus de sa carabine que Dona Inès de la bague du bien aimé!

_Chanson espagnole_.

La Posada[1], un paon sur son toit, allumait ses vitres à l'incendie lointain du soleil couchant, et le sentier serpentait lumineux dans la montagne.

* * * * *

«Chut! n'avez-vous rien entendu, vous autres? demanda un des guérillas, collant son oreille à la fente du volet.

--Ma mule, répondit un arriéro, a fait un pet dans l'écurie.

--Gavache! s'écria le brigand, est-ce pour un pet de ta mule que j'arme cette carabine? Alerte! alerte! Une trompette! voici les dragons jaunes.»

Et soudain, au chocs des pots, aux grincements de la guitare, au rire des servantes, au brouhaha de la foule, succéda un silence à travers lequel eût bourdonné le vol d'une mouche.

Mais ce n'était que la corne d'un vacher. Les arriéros, avant de brider leurs mules pour gagner le large, achevèrent leur outre à moitié bue; et les bandits, qu'agaçaient en vain les grasses maritornes de la noire hôtellerie, grimpèrent aux soupentes, en bâillant d'ennui, de fatigue et de sommeil.

VI

PADRE PUGNACCIO.

Rome est une ville où il y a plus de sbires que de citadins, plus de moines que de sbires.

_Voyage en Italie._

Rira bien qui rira le dernier.

_Proverbe populaire._

Padre Pugnaccio, le crâne hors du capuce, montait les escaliers du dôme Saint-Pierre, entre deux dévotes enveloppées de mantilles, et l'on entendait les cloches et les anges se quereller dans la nuit.

L'une des dévotes,--c'était la tante,--récitait un _ave_ sur chaque grain de son rosaire; et l'autre,--c'était la nièce,--lorgnait du coin de l'oeil un joli officier des gardes du pape.

Le moine marmottait à la vieille femme: «Dotez mon couvent.» Et l'officier glissait à la jeune fille un billet doux musqué.

La pécheresse essuyait quelques larmes; l'ingénue rougissait de plaisir; le moine calculait mille piastres à douze pour cent d'intérêt, et l'officier retroussait le poil de sa moustache dans un miroir de poche.

Et le diable, tapi dans la grande manche de Padre Pugnaccio, ricana comme Polichinelle!

VII

LA CHANSON DU MASQUE.

Venise au visage de masque.

LORD BYRON.

Ce n'est point avec le froc et le chapelet, c'est avec le tambour de basque et l'habit de fou que j'entreprends, moi, ce pèlerinage à la mort!

Notre troupe bruyante est accourue sur la place Saint-Marc, de l'hôtellerie du signor Arlecchino, qui nous avait tous conviés à un régal de macarons à l'huile et de polenta à l'ail.

Marions nos mains, toi qui, monarque éphémère, ceins la couronne de papier doré, et vous, ses grotesques sujets, qui lui formez un cortège de vos manteaux de mille pièces, de vos barbes de filasse et de vos épées de bois.

Marions nos mains pour chanter et danser une ronde, oubliés de l'Inquisiteur, à la splendeur magique de girandoles de cette nuit rieuse comme le jour.

Chantons et dansons, nous qui sommes joyeux, tandis que ces mélancoliques descendent le canal sur le banc des gondoliers, et pleurent en voyant pleurer les étoiles.

Dansons et chantons, nous qui n'avons rien à perdre, et tandis que, derrière le rideau où se dessine l'ennui de leurs fronts penchés, nos patriciens jouent d'un coup de cartes palais et maîtresses!

Ici finit le cinquième Livre des Fantaisies De Gaspard De la Nuit

NOTE:

[1] Petite hôtellerie espagnole.

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Ici commence le sixième Livre des Fantaisies De Gaspard De la Nuit

SILVES

I

MA CHAUMIERE.