Gamiani, ou Une nuit d'excès

Chapter 4

Chapter 43,680 wordsPublic domain

F -- Dans quel lieu se tenaient vos Lupercales?

G -- Dans une vaste salle que l'art et l'esprit de la débauche s'étaient plu à embellir. On y arrivait par deux grandes portes fermées à la façon des orientaux avec de riches draperies, bordées de franges d'or, ornées de mille dessins bizarres. Les murs étaient tendus en velours bleu foncé qu'encadrait une large plaque en bois de citronnier habilement ciselée. A distance égale de grandes glaces partaient du plafond et touchaient au parquet. Dans les scènes d'orgie les grouppes nuds des nonnes en délire se réflétaient sous mille formes, ou bien se détachaient vifs ou brillans: Sur les panneaux tapissés. Des coussins, des divans tenaient lieu de sièges et servaient mieux encore les ébats de la volupté, les poses de la lubricite. Un double tapis, d'un tissu délicat, délicieux au toucher, recouvrait le parquet. On y voyait représentés avec une magie surprenante de couleurs vingt groupes amoureux dans des attitudes lascives bien propres à rallumer les désirs éteints. Ailleurs, sur des tableaux, dans le plafond, la peinture offrait à l'oeil les images les plus expressives de la folie et de la débauche. Je me rappelle toujours une thyade fougueuse que tourmentait un corybante. Je ne regardais jamais ce tableau sans me provoquer aussitôt au plaisir.

F -- Ce devait être délicieux à voir!

G -- Ajoute encore à ce luxe de décoration l'enivrement des parfums et des fleurs. Une chaleur égale, tempérée, puis une lumière tendre, mystérieuse qui s'échappait, de six lampes d'albâtre, plus douce qu'un reflet d'opale. Tout cela faisait naître en vous je ne sais quel vague enchantement, mêlé de désir inquiet, de rêverie sensuelle. C'était l'Orient, son luxe, sa poësie, sa nonchalante volupté. C'était le mystère du harem. Ses secret délices et par dessus tout son inéfable langueur.

F -- Qu'il eut été doux de passer là des nuits d'ivresse près d'un objet aimé.

G -- Sans doute, l'amour en eut fait volontiers son temple, si la bruyante et sale orgie ne l'avait transformée chaque soit en repaire immonde.

F -- Comment cela?

G -- Dès que minuit sonnait, les nonnes entraient vêtues d'une simple tunique noire, pour faire ressortir la blancheur des chairs. Toutes avaient les pieds nuds, les cheveux flottans, Un service splendide paraissait bientôt comme par enchantement. La supérieure donnait le signal et l'on y répondait à l'envi. Les unes se tenaient assises, les autres couchées sur les coussins. Les mets exquis, les vins chauds irritans étaient enlevés avec un appétit dévorant. Ces figures de femmes usées par la débauche, froides, pâles aux rayons du jour, se coloraient, s'échauffaient peu-à-peu. Les vapeurs bacchiques, les apprêts cantharidés portaient le feu dans le corps, le trouble dans la tête. La conversation s'animait, bruissait confuse et se terminait toujours par des propos obscènes, des provocations délirantes lancées, rendues au milieu des chansons, des rires, des éclats, du choc des verres et des flacons Celle des nonnes le plus pressée, le plus emportée tombait tout-à-coup sur sa voisine et lui donnait un baiser violent qui électrisait la bande entière. Les couples se formaient, s'enlaçaient se tordaient dans de fougueuses étreintes. On entendait le bruit des lèvres s'appliquant sur la chair, ou s'entremelant avec fureur. Puis partaient des soupirs étouffés, des paroles mourantes, des cris d'ardeur ou d'abattement. Bientôt les joues, les seins, les épaules, ne suffisaient plus aux baisers sans frein. Les robes se relevaient ou se jetaient de côté. Alors, c'était un spectacle unique que tous ces corps de femmes, souples, gracieux, enchainés nuds l'un à l'autre, s'agitant, se pressant avec la raffinerie, l'impétuosité d'une lubricité consommée. Si l'excès du plaisir différait trop au gré de l'impatient désir, on se détachait un instant pour reprendre haleine. On se contemplait avec des yeux de feu, et on luttait à qui rendrait la pose la plus lascive la plus entrainante. Celle des deux qui triomphait par ses gestes et sa débauche, voyait tout-à-coup sa rivale éperdue fondre sur elle, la culbuter, la couvrir de baisers, la manger de caresses, la dévorer jusqu'au centre le plus secret des plaisirs, se plaçant toujours de manière à recevoir les mêmes attaques. Les deux têtes se dérobaient entre les cuisses, ce n'était plus qu'un seul corps, agité, tourmenté convulsivement, d'où s'échappait un râle sourd de volupté lubrique suivi d'un double cri de joie.

Elles jouissent! elles jouissent! répétaient aussitôt les nonnes damnées. Et les folles de se ruer égarées les unes sur les autres plus furieuses que des bêtes qu'on lache dans une arène.

Pressées de jouir à leur tour, elles tentaient les efforts les plus fougueux. A force de bonds et d'élans, les groupes se heurtaient entr'eux et tombaient pêle mêle à terre, haletans, rendus, lassés d'orgie et de luxure; confusion grotesque de femmes nues, pamées, expirantes, entassées dans le plus ignoble désordre et que venait souvent éclairer les premiers feux du jour.

F -- Quelles folies!

G -- Elles ne se bornaient point là: elles variaient encore à l'infini. Privées d'hommes, nous n'en étions que plus ingénieuses à inventer des extravagances. Toutes les priapées, toutes les histoires obscènes de l'antiquité et des temps modernes nous étaient connues. Nous les avions dépassées. Elephantis et l'Arétin avaient moins d'imagination que nous. Il serait trop long de dire nos artifices, nos ruses, nos philtres merveilleux pour ranimer nos forces, éveiller nos désirs et les satisfaire. Tu pourras en juger par le traitement singulier qu'on faisait subir à l'une de nous pour aiguillonner sa chair. On la plongeait d'abord dans un bain de sang chaud pour rappeler sa vigueur. Après elle prenait une potion cantharidée, se couchait sur un lit et se laissait frictionner par tout le corps. A l'aide du magnétisme, on tachait de l'endormir. Sitôt que le sommeil l'avait gagnée, on l'exposait d'une manière avantageuse, on la fouettait jusqu'au sang, on la piquait de même. La patiente s'éveillait au milieu de son supplice. Elle se relevait égarée, nous regardait d'un air de folle et entrait aussitôt dans les plus violentes convulsions. Six personnes avaient peine à la comprimer. Il n'y avait que la léchement d'un chien qui put la calmer. Sa fureur s'épanchait à flots; mais si le soulagement n'arrivait pas, la malheureuse devenait plus terrible et demandait à grands cris un ane.

F -- Un âne, misérable!

G -- Oui, ma chère, un âne. Nous en avions deux bien dressés, bien dociles. Nous ne voulions le céder en rien aux dames Romaines qui s'en servaient dans leurs saturnales.

La première fois que je fus mise à l'épreuve, j'étais dans le délire du vin. Je me précipitai violemment sur la selette, défiant toutes les nonnes. L'âne fut à l'instant dressé devant moi, à l'aide d'une courroie. Son braquemarre terrible, échauffé par les mains des soeurs, battait lourdement sur mon flanc. Je le pris à deux mains, je le plaçai à l'orifice: et, après un chatouillement de quelques secondes, je cherchai à l'introduire. Mes mouvements aidant, ainsi que mes doigts et une pommade dilattante, je fus bientôt maîtresse de cinq pouces au moins. Je voulus pousser encore, mais je manquai de forces, je retombai. Il me semblait que ma peau se déchirait, que j'étais fendue, écartelée. C'était une douleur sourde, étouffante, à laquelle se mêlait pourtant une irritation chaleureuse, titillante et sensuelle. La bête remuant toujours produisait un frottement si vigoureux que toute ma charpente vertébrale était ébranlée. Mes canaux spermatiques s'ouvrirent et débondèrent. Ma Cyprine brûlante tressaillit un instant dans mes reins Oh! quelle jouissance! Je la sentais courir en jets de flamme et tomber goutte à goutte au fond de ma matrice. Tout en moi ruisselait d'amour. Je poussai un long cri d'énervement et je fus soulagée.... Dans mes élans lubriques j'avais gagné deux pouces; toutes les mesures étaient passées, mes compagnes étaient vaincues. Je touchais aux bourrelets, sans lesquels on se serait éventrée.

Epuisée, endolorie dans tous les membres, je croyais mes voluptés finies lorsque l'intraitable fléau se roidit de plus belle, me sonde, me travaille et me tient presque levée. Mes nerfs se gonflent, mes dents se serrent et grincent. Mes bras se tendent sur mes deux poings crispés. Tout-à-coup un jet violent s'échappe et m'inonde d'une pluie chaude et glueuse, si forte, si abondante, qu'elle semble regorger dans toutes mes veines et toucher jusqu'au coeur. Mes chairs lachées, détendues par ce baume exubérant, ne me laissent plus sentir que des félicités poignantes qui me piquent les os, la moelle, la cervelle et les nerfs, dissolvent mes jointures et me mettent en fusion brûlante.... torture délicieuse! intolérable volupté qui défait les liens de la vie et vous fait mourir avec ivresse.

F -- Quels transports tu me causes, Gamiani. Bientôt je n'y tiens plus.... Enfin, comment es-tu sortie de ce couvent du diable?

G -- Le voici: après une grande orgie, nous eumes l'idée de nous transformer en hommes, à l'aide d'un godemiché attaché, de nous embrocher de la sorte à la suite les unes des autres; et de courir ensuite comme des folles. Je formais le dernier anneau de la chaîne, j'étais la seule par conséquent qui chevaucha sans être chevauchée. Quelle fut ma surprise lorsque je me sentis vigoureusement assaillie par un homme nu qui s'était, je ne sais comment, introduit parmi nous. Au cri d'effroi qui m'échappa, toutes les nonnes se débandèrent et vinrent s'abattre incontinent sur le malheureux intrus: Chacune voulait finir en réalité un plaisir commencé par un fatigant simulacre. L'animal trop fêté fut bientôt épuisé. Il fallait voir son état de torpeur et d'abattement, son elytroïde flasque et pendant, toute sa virilité dans la plus négative démonstration. J'eus grande peine à ravitailler toutes ses miseres quand mon tour fut venu de goûter aussi de l'élixir prolifique. J'y parvins néanmoins. Couchée sur mon moribond, ma tête entre ses cuisses, je suçai si habilement messer Priape endormi qu'il s'éveilla rubicond, vivace à faire plaisir. Caressée moi-même par une langue agile, je sentis bientôt approcher un incroyable plaisir que j'achevai, en masseyant glorieusement et avec délices sur le sceptre que je venais de conquérir. Je donnai et je reçus un déluge de volupté.

Ce dernier excès acheva notre homme. Tout fut inutile pour le ranimer. Le croirais-tu? Dès que les nonnes comprirent que ce malheureux n'était plus bon à rien, elles décidèrent sans hésiter qu'il fallait le tuer et l'ensevelir dans une cave, de peur que ses indiscrétions ne vinssent à compromettre le couvent. Je combattis vainement ce parti criminel; en moins d'une seconde, une lampe fut détachée et la victime enlevée dans un noeud coulant. Je détournai la vue de cet horrible spectacle.... Mais voilà, à la grande surprise de ces furies, que la pendaison produit son effet ordinaire. Emerveillée de la démonstration nerveuse, la Supérieure monte sur un marchepied et, aux applaudissemens frénétiques de ses dignes complices, elle s'accouple dans l'air avec la mort et s'encheville à un cadavre. -- Ce n'est pas la fin de l'histoire. Trop mince ou trop usée pour soutenir ce double poids, la corde cède et se rompt Mort et vivant tombent à terre et si rudement que la nonne en a les os rompus et que le pendu dont la strangulation s'était mal opérée revient à la vie et menace dans sa tension nerveuse d'étouffer la supérieure.

La foudre tombant sur une foule produirait moins d'effet que cette scène, sur les nonnes. Toutes s'enfuirent épouvantées croyant que le diable était avec elles; la supérieure resta seule à se débatte avec l'intempestif ressuscité. L'aventure devait entrainer des suites terribles, pour les prévenir je m'echappai le soir même de ce repaire de débauche et de crime..... Je me réfugiai quelque-temps à Florence, pays d'amour et de prestige. Un jeune Anglais, Sir Edward, enthousiaste et rêveur comme un Osvald, concut pour moi une passion violente. J'étais lasse de plaisirs immondes. Jusques-là mon corps seul s'était agité, avait vécu; mon âme sommeillait encore. Elle s'éveilla doucement aux accents purs, enchanteurs d'un amour noble et élevé. Dès lors, je compris une existence nouvelle; j'éprouvai ces désirs vagues ineffables qui donnent le bonheur et poëtisent la vie... Les corps combustibles ne brûlent pas d'eux-mêmes: qu'une étincelle approche, et tout part. Ainsi prit feu mon coeur aux transports de celui qui m'aimait. A ce langage nouveau pour moi, je sentis un frémissement délicieux. Je prêtai une oreille attentive, mes avides regards ne laissaient rien échapper. La flamme humide qui sortait des yeux de mon amant pénétrait dans les miens jusqu'au fond de mon âme, y portait le trouble, le délire et la joie. La voix d'Edward avait un accent qui m'agitait, le sentiment me semblait peint dans chacun de ses gestes; tous ses traits animés par la passion, me la faisaient ressentir. Ainsi la première image de l'amour me fit aimer l'objet qui me l'avait offerte Extrême en tout, je fus aussi ardente à vivre du coeur que je l'avais été à vivre des sens. Edward avait une de ces âmes fortes qui entrainent les autres dans leur sphère. Je m'élevai à sa hauteur. Mon amour s'exalta: d'enthousiaste il devint sublime. La seule pensée du plaisir grossier me révoltait. Si l'ont m'eut forcée, je serais morte de rage. Cette barrière volontaire irritant l'amour des deux côtés, il en devint plus ardent par la contrainte. Edward succomba le premier. Fatigué d'un platonisme dont il ne pouvait deviner la cause, il n'eut plus assez de force pour combattre les sens. Il me surprit un jour endormie et me posséda.... Je m'éveillai au milieu des plus chaudes étreintes: éperdue, je mêlai mes transports aux transports que je causais; je fus trois fois au ciel, Edward fut trois fois dieu, mais quand il fut tombé, je le pris en horreur; ce n'était plus pour moi qu'un homme de chair et d'os, c'était un moine!.... Je m'échappai subitement de ses bras avec un rire affreux. Le prisme était brisé; un souffle impur avait éteint ce rayon d'amour, ce rayon des cieux qui ne brille qu'une fois en la vie; mon âme n'existait plus. Les sens surgirent seuls et je repris ma vie première.

F -- Tu revins aux femmes?

G -- Non! je voulus auparavant rompre avec les hommes. Pour n'avoir plus de désir ou de regret, j'épuisai tout le plaisir qu'ils peuvent nous donner. Par le moyen d'une célèbre entremetteuse, je fus exploitée tour-à-tour par les plus habiles, les plus vigoureux hercules de Florence. Il m'arriva dans une matinée, de fournir jusqu'à trente deux courses et de désirer encore. Six athlètes furent vaincus et abîmés. Un soir je fis mieux. J'étais avec trois de mes plus vaillans champions. Mes gestes et mes discours les mirent en si belle humeur, qu'il me vint une idée diabolique, pour la mettre à profit je priai le plus fort de se coucher à la renverse et tandis que je festoyais à loisir sur sa rude machine, je fus lestement gomorhisée par un second: ma bouche s'empara du troisième et lui causa un chatouillement si vif qu'il se demena en vrai démon et poussa les exclamations les plus passionnées Tous trois à la fois nous éclatames de plaisir en roidissant nos quatre membres. Quelle ardeur dans mon palais! quelle jouissance délicieuse au fond de mes entrailles!.... Conçois-tu cet excès? Aspirer par sa bouche toute une forme d'homme: d'une soif impatiente la boire, l'engloutir en flots d'écume chaude et âcre et sentir à la fois un double jet de feu vous traverser dans les deux sens et creuser votre chair.... C'est une jouissance triple, infinie qu'il n'est pas donné de décrire. Mes incomparables lutteurs eurent la généreuse vaillantise de la renouveler jusqu'à extinction de leurs forces.

Depuis, fatiguée, dégoutée des hommes, je n'ai plus compris d'autre désir, d'autre bonheur, que celui de s'entrelacer nue au corps frêle et tremblant d'une jeune fille timide, vierge encore, qu'on instruit, qu'on étonne, qu'on abîme de plaisir, qu'on assouvit de volupté.... Mais!.... Fanny qu'as-tu donc? que fais-tu?

F -- Je suis dans un état affreux. J'éprouve des désirs horribles, monstrueux, Tout ce que tu as senti de plaisir ou de douleur, je voudrais le sentir aussi, de suite, à présent.... Tu ne pourras plus me satisfaire.... ma tête brûle.... elle tourne... Oh! j'ai peur de devenir folle. Voyons! que peux-tu? Je veux mourir d'excès, je veux jouir enfin!..... jouir!.... jouir!

G -- Calme-toi, Fanny! calme-toi! tu m'épouvantes par tes regards. Je t'obéirai, je ferai tout;: que veux-tu?

Eh bien! que ta bouche me prenne, qu'elle m'aspire.... là! fais-moi rendre l'âme. Je veux te saisir après, te fouiller jusqu'aux entrailles et te faire crier.... Oh! cet âne! il me tourmente aussi. Je voudrais un membre énorme, dut-il me fendre et me créver.

G -- Folle! folle! tu seras satisfaite. Ma bouche est habile et j'ai de plus apporté un instrument.... Tiens! regarde.... Il vaut bien l'action d'un âne.

F -- Ah! quel monstre! donne vite, que je tente..... ai! ai!..... ouf! impossible! cela m'étouffe.

G -- Tu ne sais pas le conduire. C'est mon affaire. Sois ferme seulement.

F -- Quand je devrais y rester, je veux tout l'engloutir; la rage me possède.

G -- Couche toi donc sur le dos, bien étendue, les cuisses écartées, les cheveux au vent laisse tes bras tomber nonchalamment. Livre toi sans crainte et sans réserve.

F -- Oh! oui, je me livre avec transport. Viens dans mes bras, viens vite.

G -- Patience, enfant! Ecoute: pour bien sentir tout le plaisir dont je veux t'enivrer il faut t'oublier un instant; te perdre, te fondre en une seule pensée, une pensée d'amour sensuel, de jouissance charnelle et délirante; quels que soient mes assauts quelles que soient mes fureurs, garde-toi de remuer ou dagir. Reste sans mouvement, reçois mes baisers sans les rendre. Si je mords, si je déchire, comprime l'élan et la douleur aussi bien que celle du plaisir jusqu'au moment suprême ou toutes deux nous lutterons ensemble pour mourir à la fois.

F -- Oui! oui! je te comprends, Gamiani. Allons! Je suis comme endormie, je te rève à présent. Je suis à toi, viens!.... Suis-je bien? attends, cette pose sera je crois plus lubrique.....

G -- Débauchée! tu me dépasses. Que tu es belle, exposée de la sorte.... impatiente! tu désires déjà, je le vois....

F -- Je brûle plutôt. Commence, commence, je t'en prie.

G -- Oh! prolongeons encore cette attente irritée, c'est presque une volupté. Laisse-toi donc aller d'avantage. Ah! bien! bien! Je te voulais ainsi; on la dirait morte..... délicieux abandon.... C'est cela! Je vais m'emparer de toi, je vais te réchauffer, te ranimer peu-à-peu, je vais te mettre en feu, te porter au comble de la vie sensuelle. Tu retomberas morte encore, mais morte de plaisirs et d'excès. Délices inouies! à les goûter seulement la durée de deux éclairs ce serait la joie de Dieu.

F -- Tes discours me brûlent: A l'oeuvre, à l'oeuvre, Gamiani! A ces mots Gamiani noue précipitamment ses cheveux flottans qui la gênent. Elle porte la main entre ses cuisses, s'excite un instant, puis, d'un seul bond, elle s'élance sur le corps de Fanny qu'elle touche, qu'elle couvre partout. Ses lèvres entr'ouvrent une bouche vermeille, sa langue y pompe le plaisir. Fanny soupire; Gamiani boit son souffle et s'arrête. A voir ces deux femmes nues immobiles, soudées, pour ainsi dire, l'une à l'autre, on eut dit qu'il s'opérait entre elles une fusion mystérieuse, que leurs âmes se mêlaient en silence.

Insensiblement Gamiani se détache et se relève. Ses doigts jouent capricieusement dans les cheveux de Fanny qu'elle contemple avec un sourire ineffable de langueur et de volupté. Sa main se promène indiscrète, elle touche, caresse, manie chaque trésor. Les baisers, les tendres morsures volent de la tête aux pieds qu'elle chatouille du bout de ses mains, du bout de sa langue. Elle se précipite ensuite à corps perdu, se redresse, retombe encore haletante, acharnée. Sa tête, ses mains se multiplient. Fanny est baisée, frottée, manipulée dans toutes ses parties, on la pince, on la presse, on la mord. Son courage cède: elle pousse des cris aigus; mais un toucher délicieux vient calmer à l'instant sa douleur et provoque un long soupir. -- Plus ardente, plus empressée Gamiani jette sa tête à travers les cuisses de sa victime. Ses doigts écartent, violentent deux nymphes délicates. Sa langue plonge dans le calice et lentement elle épuise toutes les raffineries du chatouillement le plus irritant qu'une femme peut sentir. Attentive aux progrès du délire qu'elle cause, elle s'arrête ou redouble selon que l'excès du plaisir ou s'éloigne ou s'approche. Fanny nerveusement saisie, part tout-à coup d'un élan furieux.

F -- C'est trop! oh!... je meurs... heu!....

G -- Prends! prends!.... lui crie Gamiani, en lui présentant une fiole qu'elle vient de vuider a moitié. Bois! c'est l'elixir de vie. Tes forces vont renaître. ---- Fanny sans forces, incapable de résister avale la liqueur qu'on verse dans sa bouche entr'ouverte.

Ah! ah! s'écrie Gamiani? d'une voix éclatante, tu es à moi. Son regard avait quelque chose d'infernal.

A genoux entre les jambes de Fanny, elle s'attachait son redoutable instrument et le brandissait d'un air menaçant.

A cette vue les transports de Fanny redoublent plus violents, il semble qu'un feu intérieur la tourmente et la pousse à la rage. Ses cuisses écartées se prêtent avec effort aux attaques du simulacre monstrueux. L'insensée! elle eut à peine commencé cet horrible supplice qu'une étrange convulsion la fit bondir en tous sens.

F -- Oi! oï! Ta liqueur brûle, oi! mes entrailles. Mais cela pique, cela perce... oh! je vais mourir.... Vile et damnée sorcière tu me tiens.... Tu me tiens.... ah!.... -- Gamiani insensible à ces cris d'angoisse et de torture, redouble ses élans. Elle brise, déchire et s'abime à travers des flots de sang; mais voilà que ses yeux tournent. Ses membres se tordent, les os de ses doigts craquent. Je ne doute plus qu'elle n'ait avalé et donné un poison ardent. --Epouvanté je me précipite à son secours. Je brise les portes dans ma violence, j'arrive. Hélas! Fanny n'existait plus. Ses bras ses jambes horriblement contournés s'accrochaient à ceux de Gamiani qui luttait seule encore avec la mort.

Je voulus les séparer.

Tu ne vois pas, me dit une voix de râle que le poison me tourmente.... mes nerfs se tordent.... Va-t-en!...... Cette femme est à moi.... oi! oi!

C'est affreux, m'écriai-je, transporté.

G -- Oui! Mais j'ai connu tous les excès des sens. Comprends donc, fou! il me restait à savoir si dans la torture du poison, si dans l'agonie d'une femme mêlee à ma propre agonie, il y avait une sensualité possible!.... Elle est atroce! Entends-tu? Je meurs dans la rage du plaisir, dans la rage de la douleur....... Je n'en puis plus...... heu!...... A ce cri prolongé venu du creux de la poitrine, l'horrible furie retombe morte sur son cadavre.