Chapter 9
Mais bah, pourquoi tout ce tapage Je préfère mon sort au tien, Tous ces gens avec leur ramage T'embêtent et tu ne dis rien. Moi, du moins, Pierre, je n'avale Pas de discours fastidieux, Et si ce n'était la rafale[1] Je rirais, foi de Boieldieu.
[Footnote 1: Il avait fait un temps atroce.]
UN DROLE DE COUPLE
_A P. BONHOMME_.
Connaissez-vous les Pittalugue? Non? Oui? ah tant pis, vous me privez du plaisir de vous les faire connaître.
--Ça ne fait rien, allez-y, du portrait!
--Vous êtes vraiment bien bon; je commence:
M. et madame Pittalugue sont concierges chez un notaire de mes amis. Lui, fainéant comme un groupe de couleuvres, elle ... continuellement altérée et se rafraîchissant toujours (C'est même chez madame Pittalugue que j'ai observé pour la première fois ce curieux phénomène: le petit bleu fait les nez rouges et les gens gris, mais passons....)
Ces deux êtres bizarres ont le don de plaire à première vue, et parviennent à faire dire, quand on les quitte:
--Tiens, c'est étonnant, ils sont polis, ces concierges!
Mais lorsqu'on les revoit, la bonne impression s'efface promptement et l'on s'aperçoit bientôt qu'il faut en rabattre, leurs saluts exagérés étant pantomime mécanique, leurs compliments, leçon apprise et leur politesse enfin, pure et énervante obséquiosité!
Certes, des pipelets grognons, ronchonneurs et grincheux sont bien désagréables mais ils sont encore préférables aux Pittalugue en question, qui ont résolu ce nouveau problème: embêtants à force d'être trop gracieux!
Si vous passez vingt-cinq fois dans la même journée devant leur loge, vingt-cinq fois ils vous réciteront sans reprendre haleine et sur le même ton monocorde et irritant leur interminable chapelet:
--Ah! voilà, monsieur Bernard! Comment allez-vous monsieur Bernard? Bien? tant mieux! et cette bonne madame Bernard qui est si gentille elle va bien aussi? Ah! quel bonheur! vous êtes bien aimable, nous aussi, allons tant mieux, monsieur Bernard!
Vous êtes déjà au second étage que la litanie n'est pas terminée!!
* * * * *
Comme on ne reste généralement qu'une minute dans leur loge, ces gens-là sont tellement désireux de vous débiter le plus de choses aimables en très peu de temps qu'ils ne font pas du tout attention à ce que vous leur dites; ils posent les questions et y répondent eux-mêmes et aïe donc, ça ne fait rien!
Ainsi, un jour, le premier clerc de mon ami, honnête rond-de-cuir, depuis 25 ans dans la maison, très malade depuis un mois, avait cessé de venir à l'étude, lorsque la nostalgie de la paperasserie le prenant, il eut l'idée fatale de se traîner à son bureau.
Il arrive au premier étage où est située la loge des cerbères et n'en pouvant plus, tombe sur une chaise époumoné, soufflant comme un malheureux!
Je vous laisse à penser si les Pittalugue qui n'avaient pas vu ce moribond depuis un mois, ratèrent l'occasion d'entonner leur refrain:
--Ah! voilà monsieur Buvard! C'est monsieur Buvard; Joseph, viens voir monsieur Buvard.
Le mari arrive avec sa fille et recommence:
--Ah! voilà monsieur Buvard.... Comment allez-vous, monsieur Buvard?
Et le pauvre malade que tout ce bruit affolait, qui n'avait pas même la force de leur imposer silence, leur murmure entre deux quintes:
--Ah! je crois bien ... que c'est la dernière fois ... que vous me voyez!
Et tous les trois de s'écrier, en choeur:
--Allons, tant mieux! Quel bonheur! Qu'il est gentil!!
Le lendemain Buvard mourait ... pas de ça cependant!
* * * * *
Ces malheureux sont tellement habitués à être plus que polis envers le public, qu'entre eux-mêmes ils se servent des qualificatifs les plus tendres.
_Mon gros chéri ... petit lapin ... coco adoré ..._ sont expressions courantes et font partie de leur répertoire.
La première fois que je me présentai chez eux, je demandai si mon ami était chez lui.
Je vais demander à _bébé. Bébé? Bébé?_
--Quoi, papa?
Je me retourne, baissant la tête, pour voir le poupon.
Mais je recule effrayé me trouvant en face d'une femme colosse, leur progéniture, âgée de 25 ans! (c'était _Bébé_!!!)
Comme Bébé n'était pas plus fixé que Coco.
--Je vais monter, dis-je.
Et tous les trois, à l'unisson, comme si je leur rendais un grand service:
--Oh! merci, vous êtes bien aimable!!
* * * * *
Ces chevaliers du cordon ont une manière à eux de vous faire un compliment.
Ils ont au-dessus de leur cheminée (on se demande pourquoi) une vieille lithographie représentant Lamartine enfant.
Comme je regardais, un jour, les traits de l'auteur de Jocelyn:
--Ah! me dit M. Pittalugue, en voilà un qui avait de l'esprit! il serait à désirer pour vous, que vous en _ayez le quart autant que lui_!
--Comment le quart! reprit aussitôt madame son épouse, arrivant à la rescousse et ne trouvant pas sans doute le compliment suffisamment flatteur, le quart! tu veux dire le _cintième!!!_
Et dire que ces impairs ne sont que la conséquence fâcheuse d'un désir immodéré de vouloir «être agréable à tout prix.»
Du reste, s'il me fallait citer les gaffes de cette intéressante famille, je n'en finirais pas; une cependant pour terminer cette esquisse.
Dernièrement, mon ami qui est célibataire (détail qui a son importance), avait ... comment dirai-je ... attrapé ... ce que nos pères appelaient «un coup de pied de Vénus».
Occupant une situation quasi-officielle, il ne tenait naturellement pas à ce que cet incident fût crié par dessus les toits, aussi s'entourait-il de précautions infinies.
Cette indisposition ne l'empêchant nullement de vaquer à ses affaires, il était un jour enfermé dans son cabinet avec deux familles, élaborant un contrat de mariage.
Madame Pittalugue, toujours zélée, se précipite dans l'étude, demandant aux clercs à parler immédiatement au maître.
On lui répond que c'est impossible dans ce moment, mais ne se tenant pas pour battue, elle force la consigne et tombant comme un aérolithe dans la pièce à côté, s'écrie joyeuse en tendant une facture à Monsieur:
--C'est pour votre petite note de copahu!
LETTRE DE JEANNINE A SUZANNE
_A Camille DELAVILLE._
Chère Suzette,
Je t'entends d'ici t'écrier, en décachetant cette lettre:--Comment, de Jeannine!
Oui, de Jeannine elle-même, qui semblait bien à tort t'avoir oubliée quand au contraire elle n'a cessé une minute de penser à toi, la meilleure et la plus sûre des amies.
Oui, je sais, j'ai gardé un silence un peu trop prolongé ... quand on aime les gens, on leur donne des nouvelles ... mais, chère mignonne, on voit bien que tu ne sais pas ce que c'est que la lune de miel.
Espérons que ton ignorance sur ce sujet ne durera pas longtemps et laisse-moi te donner beaucoup, beaucoup de détails sur ma nouvelle situation.
Mariée! Je suis mariée!!
Le nom de mon seigneur et maître? Gaston de Clock, tu trouveras sans doute joli _de Clock_, moi je préfère _Gaston_.
Comment cela s'est fait? où nous nous sommes rencontrés la première fois?
Attends donc, impatiente!
C'est au Palais de l'Industrie, j'étais à l'Exposition des _arts décoratifs_ avec papa que la vue d'un vieux tapis de Smyrne absorbait; à nos côtés se trouvait un jeune homme, élégamment vêtu quoique sans recherche, et dont la figure expressive et douce me plut aussitôt, et, ce qui prouve que la sympathie n'est pas un vain mot--le jeune homme, ayant aperçu mon regard, ne me quitta plus des yeux.
Il se fit présenter chez nous par un ami commun, vint souvent à la maison et ... tu devines le reste.
Quant à son portrait, que te dirai-je, il me plaît, c'est tout dire!
Il est de taille moyenne, châtain, ses yeux sont très noirs, voilà pour le physique; pour le moral je n'ai pas besoin de te dire qu'il a énormément d'esprit, tu me connais et sais que je n'aurais jamais épousé un homme banal.
Gaston adore le théâtre, connaît toutes les pièces qu'on représente, le nom des auteurs qui les ont signées et celui des acteurs qui les jouent ... peut-être même le prénom des actrices, mais, bast! je ne puis être jalouse du passé!
Bref, Gaston est très Parisien, très moderne, comme on dit aux Variétés (car aujourd'hui, je vais aux Variétés.)
Tiens, pour te donner une idée de l'imagination de mon spirituel mari, écoute comment le mâtin s'y est pris pour arriver à ses fins, c'est-à-dire à me conquérir, selon sa propre expression.
Ayant appris la piété de mes bons parents et sachant que l'on n'accorderait ma main, qu'à un homme possédant des principes religieux, Gaston suivit régulièrement les offices de Saint-Philippe du Roule ... et précisément aux-mêmes heures que moi ... ce que c'est que le hasard!
Cela m'étonnait bien un peu de la part de ce mondain, mais je le savais résolu à tout pour m'obtenir!
Désirant voir jusqu'où irait son amour pour moi, je lui demandai de se confesser, lui promettant que s'il me donnait cette dernière preuve de dévouement, nous n'aurions plus qu'à choisir le jour de la demande en mariage.
Ce fut avec infiniment de périphrases que j'abordai ce sujet délicat; je tremblais fort, tu te l'imagines, redoutant la cruauté d'un vilain refus; enfin, appelant à moi tout mon courage, j'abordai un soir cette terrible question.
Ma demande formulée, te dire que Gaston l'accueillit avec un enthousiasme indescriptible, serait peut-être exagéré, mais enfin, il fit contre fortune bon coeur et me demanda deux jours pour réfléchir.
Les quarante-huit heures écoulées, la réponse fut affirmative.
Je te laisse à deviner ma joie.
C'est pour demain matin, me dit, un samedi soir, en nous quittant, mon fiancé, à onze heures, à Saint-Thomas d'Aquin. Je m'étonnai bien un peu de ce changement de paroisse, mais il ne fallait pas non plus se montrer trop exigeante et imposer une église plutôt qu'une autre: le principal pour moi était qu'il se confessât.
Le lendemain, parvenue non sans peine, à décider mes parents à sortir de leurs habitudes, en venant suivre la messe dans une autre chapelle que la leur, je les conduisis tout naturellement à Saint-Thomas, à l'heure que Gaston m'avait fixée.
A peine, étions-nous installés que, levant les yeux, j'aperçus celui qui devait être le compagnon de ma vie, agenouillé dans un confessionnal.
Je ne manquai, comme tu le penses, de le faire remarquer à mes parents qui, émerveillés des sentiments discrètement religieux de mon futur mari, s'empressèrent, une fois rentrés, de l'inviter à dîner pour causer «de notre bonheur»!
Et c'est hier soir, seulement, que demandant à Gaston, comment il avait eu le courage--car, c'en était un pour lui--de faire ce que je lui avais si durement imposé, qu'il me répondit, du ton le plus naturel du monde:
--Mais, chère enfant, ce curé était sourd comme une poterie entière!!
* * * * *
Je t'embrasse bien fort, mignonne amie, et attends anxieusement tes chères pattes de mouche.
TA JEANNINE DE CLOCK
LES TICS
_A RIVET._
Qui n'a eu ou n'a pas un ou plusieurs tics? Bien intéressante serait la liste des tics possibles et des célébrités «tiquées».
Nombreuse par exemple est la collection des gens qui clignotent à paupières que veux-tu?
J'ai connu un jeune homme élégant, instruit, véritable boute-en-train de toute la société lyonnaise, mais qui était, hélas! doté d'un tic effrayant: il aboyait.
Par suite de quelles circonstances cela lui était-il arrivé? Je l'ignore. Était-ce après une grande douleur, la perte d'une personne aimée, peut-être? ou bien cet effroyable malheur fut-il la conséquence d'un désastre financier, qui sait? Ce qu'il y a de malheureusement certain, c'est que, par moments, le pauvre garçon traversait des crises atroces pendant lesquelles son martyre devenait effroyable!
Les jours d'orage lui étaient particulièrement mauvais! Vous lui parliez, il était très calme, rien en lui ne faisait pressentir l'approche du mal mystérieux, et, tout à coup, au milieu d'une phrase, ses traits s'altéraient, il devenait blême, et aboyait rageusement, se tordant les bras, faisant claquer ses doigts.
La crise était par bonheur aussi courte que violente.
Mais ce qui augmentait la douleur de cet infortuné c'est qu'il se sentait ridicule. Car, bien qu'étant extrêmement spirituel, gai, serviable et bon garçon, il avait, à cause même du nombre de ses relations choisies, quelques jaloux, des envieux qui ne demandaient qu'à railler ses «attaques».
Du reste, qui n'a pas d'ennemis en province!
Un soir, en plein théâtre, pendant un entr'acte, il fut en proie à ce mal terrible.
Le rideau venait de baisser et les messieurs des fauteuils, debout, claque sur la tête et jumelles en main, lorgnaient les _dames_ du balcon. Soudain, un léger bruit, on se retourne et que voit-on? Notre triste héros la tête complètement entrée dans son chapeau haut-de-forme; d'un mouvement nerveux, il avait enfoncé son couvre-chef sur sa figure, évitant par ce geste silencieux de grands éclats de voix qui eussent pu occasionner un scandale.
J'avoue que ce soir-là, il fallut vraiment être son ami, pour ne pas rire avec toute la salle!
Un tic moins grave et qui ne cause de dommage qu'à l'interlocuteur du «tiqué», c'est celui du _monsieur qui vous déshabille en marchant._
Si vous cheminez longtemps ensemble vous arrivez à destination complètement dépouillé, et vos boutons semés sur le parcours servent de piste aux gens qui vous cherchent.
Un tic, bien province aussi, c'est celui du monsieur qui, marchand avec vous, s'arrête à chaque instant à mesure que l'histoire devient intéressante. Avec celui-là, il ne faut pas être pressé.
Ça s'explique encore dans les petites villes; on n'a rien à faire, c'est une manière comme une autre de tuer le temps, on met une heure pour faire cent mètres.
Un maniaque assez insupportable aussi et qu'il faut fuir à l'égal de la peste, c'est le _monsieur qui vous pousse en marchant._
Si vous êtes du côté des magasins, il vous envoie dans les carreaux de vitre, résultat: une dépense, ou bien, il vous fait tomber dans le ruisseau, conséquence: vous êtes crotté comme deux barbets.
Sans compter qu'en partant vous étiez sur le trottoir de droite et qu'arrivés au bout de la rue, c'est sur celui de gauche que vous vous trouvez.
Quand j'étais enfant, j'avais un tic assez vilain.
Je ... comment diable dire ça, c'est difficile, à expliquer, enfin je ... soufflais du nez. Les uns reniflaient, moi je soufflais. C'est la même chose, sauf que c'est le contraire, l'un est ascendant et l'autre descendant, voilà tout.
A chaque instant: tscheu, tscheu et aïe donc! et aïe donc!
Chez moi régnait le désespoir.
--Quelle drôle de manie, il a à présent!
--Comment lui faire passer ça!
--Attendez, dit ma grand'mère, j'ai un moyen.
--Lequel?
--Vous verrez ça, au dîner.
L'heure du repas sonnée, nous nous mettons à table.
Je m'assieds et demande pourquoi l'on avait mis devant mon assiette, une petite lampe à essence?
--Ce n'est rien, répond la grand'maman, laisse-la.
--Bon, fis-je, sans vouloir d'autres explications et je commençai mon potage.
Je n'avais pas avalé trois cuillerées, que mon satané tscheu, tscheu commença et la lampe s'éteignit aussitôt.
Tout le monde de rire aux éclats et moi profondément vexé, de me lever avec la lampe que j'emportai rallumer en bas, à la cuisine.
--Et chaque fois que lu l'éteindras, tu recommenceras cette petite promenade,
Cinq fois la flamme mourut, mais comme j'ai horreur de me déranger quand je suis à table, la cinquième fois fut la dernière, et mon tscheu, tscheu, ne se fit plus entendre.
Ah! si toutes les grand'mères ressemblaient à la mienne, les enfants si riches en habitudes ridicules se _détiqueraient_ vite.
C'est encore à mon aïeule, que je dois de m'être débarrassé d'une manie assez ordinaire chez les bébés gâtés: celle de tirer la langue aux gens et aux choses ne me plaisant pas.
Un jour, que je montrais dans toute son étendue, cet organe du goût et de la parole à un ami de la famille, ma grand-mère vint à pas de loup, derrière moi, et v'lan, sur la langue, une chiquenaude bien sentie, je vous l'assure.
Depuis on ne vit plus ma langue, que lorsque je la donnai au chat.
Je passe le tic des lycéens imberbes se frisant avec obstination une moustache absente; celui des femmes de quarante ans qui ne cessent de répéter: «à mon âge ...» pour qu'on leur réponde, en choeur: «Oh! madame!»
Eh bien, et le monsieur qui termine toutes ses phrases par cet agaçant «vous comprenez?» Avec ce refrain monotone, ce n'est pas la carte mais la réponse forcée.
N'oublions pas non plus le malheureux qui dodeline de la tête, comme un magot de Saxe. L'infortuné n'ose aller à la salle des ventes de peur, par une désolante méprise, de se voir adjuger tous les tableaux.
Indépendamment de ses productions locales, chaque contrée a ses locutions particulières.
Le Breton dit: _dam!_ Le Marseillais commence ses phrases par: _té!_ Le Bordelais, les finit par: _hé?_ Le Belge, les émaille d'un sempiternel: _savez-vous?_ Pas d'Auvergnat, sans un vigoureux: _fouchtra!_ Ah! on ferait une curieuse mosaïque avec toutes ces exclamations ... mais n'anticipons pas et laissons aux académiciens de l'an 2886 le soin de rédiger ces variantes, quand ils arriveront au mot tic, s'ils en sont à la lettre T, à cette époque ... ce dont je doute.
* * * * *
Chez les acteurs, les tics sont assez fréquents.
D'aucuns s'en sont servis comme attrait irrésistible et doivent en partie leur succès à certaines manies bizarres.
Celui-ci hoche la tête, celui-là la renverse en arrière, un tel se tape à chaque instant sur les cuisses et, pour finir enfin, nous connaissons tous, ce comédien, qui ayant à dire dans son rôle:
--Hier, j'ai pris l'omnibus.
Dira:
--Hier, j'ai pris l'omnibus ... j'ai pris l'omnibus ... pris l'omnibus ... omnibus ... nibus ... bus ... sss ...
Avec ce système-là, il fait finir la pièce à minuit et demie, et le lendemain, ce sont les camarades qui ne peuvent pas dire, à leur tour:
--Hier, j'ai pris l'omnibus.
LES VACANCES D'UN COMÉDIEN
_A M. LEFEBVRE._
Enfin, nous fermons le 30! s'écrie le comédien avec un soupir énorme; je vais donc pouvoir me reposer! Voyons, pour ne pas perdre une minute, si j'écrivais toute de suite ... au théâtre d'Étampes-sur-Mer pour organiser quelque chose.
Et pendant les deux mois de _vacances_, vous êtes fébrile parce que le directeur du Casino de Courbevoie-les-Sables vous a écrit de retarder encore votre venue, tous les baigneurs n'étant pas arrivés, ou bien à cause des réparations en train au grand kursaal de Chaville-les-Bains.
Un ami qui demeure dans un trou perdu où il s'étiole à trente francs l'heure, encaissé dans trois rochers, vous conseille de venir à _Nemo_; aucun artiste n'y est venu jusqu'à ce jour (parbleu!); il y a quelque chose à faire (oui, du mauvais sang!).
Et ne demandant qu'à vous échauffer la bile ... toujours pour vous reposer, vous prenez votre _ami_ au collet, en vous écriant:
--Nemo! Nemo! Où est-ce ça, Nemo? Connais pas.
J'y vais!
Et l'ami, qui exulte à l'idée que vous allez venir peupler sa solitude et, _qu'on sera deux derrière la malle,_ vous explique avec joie votre itinéraire.
--C'est très simple, tu pars le matin à six heures dix....
Et, comme vous bondissez, il reprend:
--Oh! mon Dieu! pour une fois, tu peux bien te lever de bonne heure. C'est très loin; on prend la ligne de Sceaux. Tu arrives à Trémoulu, à neuf heures du soir. Ah! aie soin d'emporter de quoi manger, parce que tu ne trouveras rien sur le parcours.
--Hein?
--Ah! dame, je te préviens: c'est un peu sauvage, mais quoi? si tu veux avoir tes commodités comme à Paris, va à Trouville, alors.
--C'est bon, ne te fâches pas.
--A Trémoulu, tu descends et tu prends l'omnibus....
--Ah! il faut encore ...
--Oui. Il n'est pas à tous les trains, mais je parlerai au conducteur. A onze heures, enfin, tu mets pieds à terre.
--_Nemo!_ Tout le monde descend?
--Mais non; attends donc; est-il pressé! C'est Saint-Gulier, un petit endroit délicieux.
--Oh! à onze heures du soir....
--Il y a une auberge où remise l'omnibus. Tu vois, c'est commode; tu prends un potage et du saucisson ... il n'y a guère de choix; tu te couches et le lendemain à sept heures....
--Comment, encore!!!
--Tu reprends l'omnibus, qui, vingt minutes après ... vingt minutes, c'est une plaisanterie ... te dépose dans mes bras.
--Déjà!!!
--Oui, ris, plaisante, tu seras bien dédommagé une fois arrivé, je t'assure. Ah! pendant que j'y pense, à Saint-Gulier, défie-toi de l'aubergiste: il est un peu voleur!
* * * * *
Le lendemain matin, à cinq heures, votre ami se précipite avec fracas dans votre chambre, va à la croisée qu'il ouvre en grand, pousse les contrevents, arrache votre couverture, vous verse un peu d'eau sur le ... front et vous calme par ces mots:
--Allons! allons! nous ne sommes pas ici pour dormir! j'espère que tu t'en es payé une partie de traversin!
Vous êtes tellement abruti par la fatigue des deux derniers jours, par cette troisième nuit d'insomnie, car le bruit de la mer auquel vous n'êtes pas encore fait, et les visites lancinantes des mouches et des punaises--auxquelles vous ne vous ferez jamais--ne vous ont pas permis de fermer l'oeil une seconde; vous êtes tellement abruti, dis-je, que, sans comprendre, vous regardez votre ami qui se tord en voyant vos yeux bouffis, votre nez bourgeonnant et surtout, oh! surtout, l'air idiot avec lequel vous vous rendormez.
Enfin, dès l'aube, à huit heures, vous descendez n'ayant passé qu'un pantalon.
--Ah! allons voir la mer! est naturellement votre première phrase.
--Dans cet accoutrement? tu es fou!
--Est-ce que tu espérais me voir mettre un habit noir pour aller sur la grève?
--Mais, malheureux, songe donc que l'on te connaît ici, je t'ai annoncé ... depuis trois jours, on t'attend ... on brûle de te voir, tu vas être épluché.... Allons, habille-toi vite. C'est l'heure du bain, tous les habitants sont sur la plage.
Insister serait inutile; vous remontez vous vêtir plus convenablement, et en avant pour la plage!
Vous n'avez pas fait dix pas que toutes les têtes se tournent de votre côté, et ta, ta, ta, et ta, ta, ta, on chuchote, on vous regarde comme ce malheureux jeune homme à la tête de veau n'a jamais été regardé.
L'ami, fier de son intimité avec vous, vous trimballe dans tous les groupes, vous présente à tous les baigneurs de sa connaissance:
--Ah! c'est monsieur dont vous nous avez tant parlé (échanges de saluts).
Un mollusque à lunettes bleues, croyant vous faire un compliment fantastique, vous lance cette phrase prudhommesque:
--Ah! monsieur, il paraît que vous avez une mémoire étonnante.
--Du reste, nous vous connaissons depuis longtemps, reprend la femme du mollusque, une grosse dame, très forte ... mais pas sur la langue française:
--Mon fils me parle souvent de vous, monsieur, il vous a entendu à sa pension, à l'Ecole Papin, et il nous raconte toutes les singeries que vous leur avez faites, car vous leur en avez fait, des singeries!
--Oh! vous êtes trop aimable, madame.
--Non, non, je dis la vérité.
Et toute la sainte journée, ce sont de semblables sorties qu'il faut essuyer.
Après le déjeuner, je demande l'heure à laquelle arrivent les journaux de Paris.
--Le surlendemain soir, me répond-on. Et encore le facteur n'est pas très exact.
Mon ami, qui tremble à l'idée que je vais m'ennuyer, me dit:
--Si tu veux, nous allons aller trouver le maire et lui demander la permission de donner une soirée dans la salle de l'unique hôtel de Nemo: _la Licorne d'or._
--Comment, tu te figures que je vais dire quelque chose devant les vingt moules qui composent la population flottante de ce semblant de pays! Mais ils croiront que monologue est le nom d'un crustacé! Jamais! entends-tu bien. Jamais!
La crainte d'une brouille me fait céder.
* * * * *