Chapter 8
Le lendemain d'une _première à succès_, on peut lire dans les journaux le triomphe de l'auteur, les louanges des artistes, le talent des décorateurs, le bon goût du costumier, l'adresse des couturières; on félicite le directeur; mais il y a un personnage dont on ne parle pas, qu'aucun courriériste ne nomme, et qui, pourtant, a droit à un salut; C'est le souffleur.
Et cependant, quel auxiliaire pour les mémoires incertaines! Sans lui, le jeune premier bafouillerait étrangement et la duègne, si rompue à la scène, perdrait complètement la tête, si elle ne se _savait tenue_.
Pour beaucoup d'artistes, la vue seule du souffleur suffit, Ils se disent qu'à la moindre absence cet humble leur «en verra le mot» et cela les tranquillise.
Et c'est cet homme, dont la collaboration est si nécessaire, le concours si indispensable, qu'on ne remercie même pas par un mot d'encouragement! Il serait bien heureux, pourtant, de lire son nom dans les feuilles, d'être seulement cité, fût-ce après la petite Trottoirine, dont l'opulent corsage fait seul le succès. Aussi, éprouvé-je le besoin de parler un peu de ce méconnu. C'est une classe si intéressante à étudier, que celles de ces gens modestes dont le seul agrément est la vue des mollets des petites femmes. Ah! dam, ce sont leurs petits bénéfices....
Mais en revanche, que de rebuffades, le souffleur doit-il essuyer!
Tel acteur qui ne sait pas un mot de son rôle et que cela rend furieux, à cause du directeur qui est à l'avant-scène, lui dit d'un ton bourru:
--Eh bien, quoi? Qu'attendez-vous? vous voyez bien que je suis en plan.
Tel autre qui, au contraire, sait _à la lettre_ (c'est même là son seul mérite) veut faire le malin et lui dit impatienté:
--Mais saprelotte! ne me bourrez donc pas comme ça, vous voyez bien que je sais.
La plupart du temps, le souffleur est un ancien artiste qui, n'ayant pas réussi à prendre une place sur la scène, en a prise une dessous.
C'est souvent un homme de bon conseil, et que l'on consulte dans les cas de mise en scène embarrassants.
Un type bien amusant, c'est le souffleur _gobeur_.
C'est un jeune, celui-là! Il n'est pas encore blasé et s'amuse dans son trou, plus que le titi qui a payé sa place.
Pour lui, la pièce est toujours nouvelle; il sait tous les rôles par coeur, y compris ceux des femmes et pourrait, à la rigueur, souffler sans brochure.
Il faut le voir pendant la pièce, soupirer avec l'amoureux, rire avec le comique, pleurer avec l'ingénue, maudire avec le père noble; il sanglote trépigne, chauffe le traître, encourage la duègne et s'oublie parfois jusqu'à crier au premier rôle: «Vas-y!»
Heureux enfant, qui croit que c'est arrivé! Laissons-le à ses chères illusions! Pleure, exulte, va! ça vaut mieux que de blaguer la situation!
Combien je préfère ce souffleur convaincu à celui qui la fait _au blasé_!
Voyez-le dans sa niche, renfrogné, regardant dédaigneusement les artistes et semblant leur dire:
--Êtes-vous assez mauvais!
N'encourageant jamais personne, ne disant du bien que des morts et ne manquant jamais l'occasion de s'écrier, si l'on vient à lui parler de Saint-Germain:
--Ah! si vous aviez vu Arnal!
Un souffleur extraordinaire, c'est le père Ronflard.
Très curieux. Notre bonhomme dort en soufflant ou souffle en dormant, comme il vous plaira; pendant l'entr'acte, au lieu d'aller siroter le mêlé-cassis chez le concierge du théâtre, buvetière de messieurs de l'orchestre, machinistes et autres employés, il reste enfoui dans le fond de sa boîte et dort du sommeil du juste, jusqu'au moment précis où le rideau se lève; et ce n'est pas la sonnette qui l'a réveillé, non plus que la petite _polka-vinaigre_ jouée par l'orchestre: c'est l'instinct. Il ouvre l'oeil au moment voulu; son somme est mesuré.
Souffler est extrêmement difficile.
Il faut connaître les acteurs, pour les bien souffler; avoir étudié leur caractère, possédé leur tempérament, en un mot, savoir à quelle _nature_, on a à faire.
Le véritable souffleur doit voir, lorsque l'artiste entre en scène, dans quelles dispositions d'esprit il se trouve.
S'il est gai, porté aux cascades, disposé à ajouter au texte, alors, lui laisser la bride sur le cou.
S'il est au contraire, morose, ennuyé, chagrin par suite d'ennuis de famille ou de discussions avec l'administration, l'encourager, souligner ses effets, approuver son jeu.
Si l'artiste est traqueur, ne pas le lâcher, le tenir serré, afin qu'il se sente «soutenu.»
Une chose terrible pour l'artiste _qui sait_, c'est le souffleur qui «envoie» tout, prenant _un temps_ pour une absence de mémoire et soufflant jusqu'à ce que le comédien ait dit le mot.
C'est horrible alors, de se sentir poussé l'épée dans les reins.
* * * * *
Un souffleur bien étrange, c'en est un dont on m'a raconté un fait, et qu'on pourrait dénommer: le souffleur patriote.
Voici pourquoi.
Un artiste parisien jouait un soir en représentation, dans une ville de l'Est.
N'ayant fait qu'un raccord, dans la journée, avec les comédiens de la troupe sédentaire, la pièce était loin d'être _fondue_, aussi à un moment donné, le spectateur initié aux choses de théâtre eut pu remarquer, ce qu'on appelle dans le langage des coulisses, _un loup_, c'est-à-dire le désarroi que procure parmi les acteurs une réplique omise ou une entrée manquée.
L'artiste, très ému, d'abord parce qu'on l'est toujours quand on joue en représentations dans une ville de province (la province se vante d'être plus difficile que Paris) et qu'ensuite, il jouait avec des acteurs qu'il ne connaissait pas, se trouble et quoique possédant une mémoire impeccable et, ce qui n'est pas à dédaigner au théâtre, l'esprit d'à propos, perd la tête et se voit dans l'impossibilité absolue _d'enchaîner_ la situation par une phrase quelconque.
A Paris, cela eut été tout seul, avec un souffleur connaissant son métier, mais dans cette bonne ville, l'employé chargé de secourir les mémoires troublées heureux de voir l'artiste parisien patauger, lui chuchote au lieu de la phrase si anxieusement attendue:
--Hein? vous ne faites pas le malin, maintenant! comme en 70 ... devant les Versaillais!
* * * * *
Un de mes amis qui jouait un jour le _Pauvre idiot_ si remarquablement créé par Laferrière, eut à subir un souffleur étonnant.
On sait qu'un acte se passe dans un cachot où le pauvre idiot est enfermé depuis une vingtaine d'années. Et cette longue solitude, cette complète ignorance du monde et des choses extérieures ont rendu _idiot_ le héros de la pièce.
Cet acte doit être _mimé_ par l'acteur chargé du principal rôle.
L'Idiot va, vient, rit, pleure, chante, pousse des exclamations, articule des sons rauques, arrose un pot de fleurs, fait des simagrées devant une chapelle; bref, il mime cet acte.
A la répétition, il avait été convenu entre le souffleur et l'artiste que celui-ci ne se mettrait pas à genoux ainsi que l'indiquait sa brochure.
Le soir, le moment de la génuflexion arrivé, mon ami supprime ce jeu de scène, et attend que le souffleur lui indique ce qui venait après.
Mais il avait compté sans son hôte; le souffleur lui dit: «A genoux.» Signe négatif de l'acteur. «A genoux!» répète plus fort l'enragé. «Non», murmure mon ami. «A genoux!» hurle presque le souffleur sortant à moitié de sa carapace. Et il fallut que le comédien obéit au souffleur dont il dépendait.
Le chef d'orchestre seul put entendre cet _à parte de l'idiot_:
--Je m'y mets, mais tu me le paieras!
* * * * *
Il m'a été donné d'en voir un que je n'oublierai jamais. Ancien premier rôle aussi mauvais que prétentieux, il souffrait de cette situation pénible: habiter les dessous.
Très fier, il ne daignait saluer que les chefs d'emploi et s'appelant Delacroix, mettait sur ses cartes: _de La croix_, en deux mots, sans doute pour faire croire que, si on le voyait dans sa trappe, il n'en descendait pas moins des Croisés.
Grincheux, ronchonneur en diable, faisant le compétent, sous prétexte qu'il avait joué avec des artistes du Français, on ne pouvait lui adresser la moindre observation. Or, un jour, à un artiste qui lui faisait une remarque, il répondit cette phrase monumentale:
--Monsieur, vous saurez que j'ai soufflé Ballande!
* * * * *
Et pour finir, je citerai cette anecdote ... salée qui a trait à Déjazet la Grande.
C'était en 1868, au théâtre de Grenoble où l'immortelle comédienne était en représentations.
Un soir, après le deuxième acte de _Gentil Bernard_, n'ayant pas eu le chaleureux succès qu'elle attendait--et qu'elle était en droit d'attendre,--elle fit venir le souffleur au foyer et l'interpella brusquement en ces termes:
--Ah! ça, mon garçon, que faisiez-vous donc pendant cet acte, vous aviez l'air de dormir? Que diable, à votre âge, vous devez savoir que lorsqu'on est dans un trou c'est pour se remuer!
UNE MALADIE DE PEAU
_A. G. MAINIEL._
Ah! c'était un bien drôle de type que le vieux Marsac, le père de Sidonie Marsac, la Dorval moderne.
Né à Clermont (Puy-de-Dôme), ce brave homme avait conservé vivaces les qualités et les défauts de l'auverpin.
A côté de fines roublardises, il avait certaines naïvetés par trop ... simples et bien faites pour étonner les gens.
On parlera longtemps au quartier Bréda--résidence qu'il a choisie depuis la célébrité de sa fille--de sa curieuse maladie.... Oh! oui, l'étrange maladie de peau du papa Marsac n'est pas prête d'être oubliée!
Voici cette étonnante histoire qui a défrayé pendant un mois les conversations de Notre-Dame-de-Lorette.
Un matin du mois de janvier, alors que les carreaux de vitre sont tout barbouillés de givre et que la neige ouate les toits, le père Marsac, en s'approchant de la croisée, pour consulter son baromètre, constata non sans quelque frayeur, un phénomène assez bizarre sur ses mains: elles étaient veinées de noir.
Comme dans toutes les circonstances embarrassantes de sa vie, il fit de nouveau appel aux lumières de sa fille:
--Chidonie! cria-t-il par deux fois, viens, viens voir ton père, et dis-lui vite che qu'il a.
L'actrice, après avoir regardé attentivement la dextre paternelle, réprima un sourire et, pour rassurer l'auteur de ses jours, ajouta:
--Ce n'est rien, va, ça passera tout seul.
--Mais je chuis tigré!... che n'est plus un père que tu as, ch'est un tigre, vougri....
--Allons, du calme, ce n'est rien, te dis-je.
--Ch'est égal, je veux aller conchulter un médechin aujourd'hui même.
--Mon Dieu, dit le médecin du père Marsac, ce n'est pas grave, il ne faut pas s'effrayer outre mesure; vous allez me mettre là dessus un cataplasme de farine de lin, et demain ni vu ni connu, vous aurez la peau comme moi.
--Oh! merchi, merchi, monchieur le docteur, je vous promets que votre ordonnance chera chuivie, allez!
Effectivement, le soir même, le père Marsac se faisait préparer par sa bonne un bon _cataplajme_, qu'il se faisait appliquer sur ses extrémités aussi manuelles que zébrées.
Dam! vous dire que cette nuit-là, Morphée se livra à sa petite occupation nocturne, qui consiste à effeuiller ses pavots sur le front des gens qui oublient, serait mentir, car Marsac entendit sonner toutes les heures à la vieille horloge de l'église.
Aussi, dès que l'aube apparut indécise et tremblotante, le _malade_ ne fit-il qu'un bond pour s'assurer à la clarté du matin des progrès de la cure. Il arracha vivement le linge qui entourait les parties colorées, et constatant aussitôt l'impuissance du remède, s'écria:
--Cha n'a rien fait; ch'est encore plus tigré qu'avant.
Qué faire, fouchtra, qué faire! J'irai aujourd'hui même conchulter un autre médecin, une chpéchialichte, vougri. Tant pis, cha couchtera ché qué cha couchtéra.
A deux heures, le montagnard pénétra dans le salon d'attente du docteur ... (pas de réclame), rue Caumartin, à l'entresol.
Six personnes attendaient leur tour, feuilletant impatiemment des albums, journaux, laissés là à dessein. Le père Marsac, qui ne savait pas lire mais qui ne voulait pas en avoir l'air, prit une brochure intitulée _l'art dentaire_ (ce qui indiquait bien qu'on était chez un manicure) et s'endormit sur la première page qu'il tenait à l'envers.
Enfin, après deux heures d'attente, la porte du fond s'ouvrit et un domestique en livrée introduisit le client auquel nous nous intéressons.
--Mon Dieu, dit tout de suite notre homme, pour dire qué je chouffre, jé né chouffre pas, mais ces raies noires m'inquiètent et je ne sais comment les faire dichparaître.
Le prince de la science prit une loupe, regarda longtemps, réfléchit, s'arma d'une plume, écrivit quelques mots, et remettant le papier à Marsac anxieux, lui dit:
--C'est vingt francs!
L'habitant de Clermont fronça les sourcils, s'exécuta avec lenteur et, prenant la porte, fila comme un trait, désireux de connaître enfin le nom du mal et le remède à suivre.
Une fois dans la rue, il déplia le papier bien cher--bien cher est le mot--et lut avec stupeur:
_Délayer du savon de Marseille dans de l'eau et se frotter les mains avec;--la crasse disparaîtra aussitôt._
LETTRE
_A NICOLE T._
Le Hâvre, 25 Août 1884
Mon cher ami,
Voulez-vous savoir ce que, moi, infime, je fais cet été?
Je m'éreinte.
Sitôt l'usine fermée, je m'écrie:
--Ah! ah! A nous, la mer!
(Je ne garantis pas la phrase; c'est quelquefois: Oh! oh! à nous, la mer.)
Et j'écris tout de suite pour voir s'il n'y a rien à frire au casino de Levallois-les-Sables ou ailleurs.
Le directeur, qui ne demande généralement pas mieux que d'animer son casino, me répond invariablement:
«Oui, venez!»
Mais, neuf fois sur dix, je ne viens pas, ce brave industriel me proposant des petites conditions dans le genre de celle-ci: «Vous payez naturellement vos frais de voyage et d'hôtel, ainsi que ceux des artistes qui vous accompagnent; vous me donnerez deux cents francs pour la location de ma salle, soixante francs pour l'affichage; vous payerez les droits d'auteur, et nous partageons le reste.... Ah! j'oubliais; je me réserve deux loges et trois fauteuils d'orchestre.»
Aussi lui répond-on, comme chez Potin:
--Et avec ça?
Donc, ce que je recherche avant tout, et je pourrais généraliser, en disant, ce que l'artiste recherche, c'est le _fixe_, le bon fixe: comme ça on ne manque pas de cachet.
C'est, je crois, le seul cas où, en été, on recherche les _feux!_
Je suis d'autant plus partisan des assurances que je suis absolument déveinard comme directeur.
Lorsque je suis _engagé_, ça marche très bien; mais quand je suis _intéressé_, ça ne va plus du tout.
Aussi, ne suis-je presque jamais mon propre _impresario_, comme disent les Anglais ... qui parlent italien.
J'ai la guigne.
Je suis sûr, si je fais une affaire à mon compte, que ce jour-là il pleut ou le préfet est à toute extrémité: alors les gens pschutt de l'endroit ne vont pas au théâtre....
Et puis quels soucis, quels _embêtements_ ne s'attire-t-on pas!! Ici, il n'y a pas de rideau; là, point de rampe; à tel endroit, c'est le trou du souffleur qui fait défaut; à tel autre, ce sont les portes qui manquent absolument; ailleurs, ce sont les loges pour s'habiller.
Comme à Luc-sur-Mer, il y a quatre ans (avant le casino actuel). Nous arrivons:
--Où est le Casino, ici?
--Vous voyez ces cabines, eh ben, la pus grosse, c'est le Casino.
A propos de Luc, un souvenir:
Pour nous habiller, nous nous étions installés dans les cabines des bains chauds; nous avions mis une planche sur la baignoire pour étaler nos affaires.
Comme psyché, nous avions un de ces morceaux de glace où on se voit vert (les établissements de bains et les hôtels de province ont seuls le monopole de ces _miroirs_).
Mais à un moment donné, je fais un mouvement--ça m'arrive quelquefois--et, v'lan! la planche bascule et la chemise immaculée glisse dans la baignoire ... où il restait de l'eau sale.
Heureusement que la chemise était à mon camarade de cabine. Ce que j'ai ri!!!
* * * * *
Dans les petits endroits, malheur à vous s'il vous faut un accessoire autre qu'une feuille de papier; vous ne trouvez rien, absolument rien. Je jouais, à Meaux, le _Serment d'Horace_. Vous savez que l'oncle Dubreuil appelle sa camériste avec son revolver.
Lorsque je demandai cet instrument nécessaire ... à l'action, on me répondit: «Depuis que l'illustre Hédannomur est parti sans payer la location des fusils pour les _Quatre Sergents_, l'armurier ne veut plus louer ses armes....»
Je termine cette trop longue lettre par la réponse la plus épique qui m'ait été faite--et je vous en assure l'authenticité absolue.
A Coulommiers.
Je demande un vase quelconque, un seau pour vider l'eau de savon.
Le concierge me répond:
--Pour ça, il faut voir le maire.
Ces pays de fromages sont étonnants: quand on veut une cruche, il faut aller trouver le maire.
Bien vôtre.
F. G.
L'ACTEUR RÉALISTE
_A Charles et Victor LEGRAND._
Le naturalisme n'existe pas seulement en littérature, il sévit encore et surtout au théâtre.
Certains acteurs, sous prétexte d'être vrais, s'habillent, se griment et jouent de façon bien amusante, il faut en convenir.
Nous avons tous connu, au Conservatoire, un garçon un peu timbré et que nous désignerons, si vous le voulez bien, sous le prénom d'Isidore.
Je n'oublierai jamais sa première classe.
* * * * *
On sait comment se fait la répartition des élèves au Temple du faubourg Poissonnière.
Après l'examen, le doyen des professeurs, alors, le grand Régnier, choisit d'abord les élèves qui lui conviennent et laisse les autres à M. Got, lequel prend ceux qui ont _une bonne voix_ et passe à M. Delaunay, jeunes premiers et ingénues--un genre qui tend à disparaître aujourd'hui.--Le reste devenait la propriété de feu Monrose, un comique qui enseignait merveilleusement la tragédie.
Ces quatre classes offraient un aspect bien différent.
Chez Régnier: les travailleurs enragés, ceux que le démon du théâtre tourmentait et qui voulaient arriver à tout prix (Régnier avait généralement les plus hautes récompenses aux concours de fin d'année.)
Chez Got: des farceurs qui ne demandaient qu'à s'amuser et organisaient des tournées à Étampes, cette tour d'Auvergne de la Seine-et-Oise, Chartres, etc.
Chez Delaunay: la haute gomme, boudinés et copurchics toujours tirés à plusieurs épingles; jeunes ... filles pour la plupart très fortes en l'art ... de se faire payer hôtel et voiture, mais ne se doutant pas des difficultés du théâtre, passant par le Conservatoire parce que c'est le tremplin, mais lâchant l'école dès que le vieux est trouvé. A la classe de l'éternel jeune premier, on ne voyait que pelisses, bouquets de violettes, fourrures ... tout au musc!
Chez Monrose, enfin, autre genre: la bohème (X... aujourd'hui, à l'Odéon, qui se coupait les poches parce qu'il n'avait rien à y mettre dedans) les échevelés, tragédiens farouches, Aricies pâlottes et grelottantes, beaucoup de jolis minois cependant: le maître était amateur!
Pour en revenir à notre héros, Isidore voulait jouer la tragédie ou la comédie: peu lui importait pourvu qu'il jouât!
Britannicus ou Crispin, son choix n'était pas fixé.
Ayant lu qu'en 1830, les romantiques se laissaient pousser les cheveux, Isidore n'avait rien à envier à Clodion ou à Monsieur de Lapommeraye. Sa toison était telle qu'obligé de la natter, il l'enfouissait sous son chapeau crasseux.
Cette nature bizarre avait empoigné le créateur d'Annibal, qui le prit dans sa classe et s'y intéressa un moment.
--Que savez-vous? lui dit tout d'abord Régnier.
--Je sais _Oreste_, répond Isidore en se cambrant.
--Ah! Eh bien, montez sur l'estrade et dites nous Oreste.
* * * * *
La scène jouée, le jeune éphèbe regarde, anxieux, la figure du maître, pour voir l'effet produit:
--C'est bien, dit celui-ci, vous apprendrez ... Scapin!
Inutile d'ajouter quels éclats de rire, saluèrent cette réplique!
* * * * *
Ce satané Isidore avait la rage de vouloir être vrai.
--Jouer vrai, il n'y a que ça! répétait-il à satiété.
Il est évident que l'acteur ne saurait fouiller trop minutieusement son rôle et en creuser les détails, jusque dans les plus petits recoins, mais enfin, il ne faut absolument pas aux dépens du «mouvement,» se perdre dans des détails bien souvent subtils; car alors on en arrive à faire comme ce malheureux Isidore, quand il jouait les _Folies amoureuses_.
Vous vous rappelez sans doute, lecteurs, les vers que Régnard met dans la bouche de Crispin:
Quand on veut, voyez-vous, qu'un siège réussisse, Il faut premièrement s'emparer des dehors; Connaître les endroits, les faibles et les forts. Quand on est bien instruit de tout ce qui se passe, On ouvre la tranchée,
(Ici, Isidore faisait le geste d'ouvrir avec une clef imaginaire).
On canonne la place,
(Boum! Boum!! Boum!!! tonnait le comédien).
On renverse un rempart, (Parapatapouf). On fait brêche. (Tschb!).
Aussitôt on avance en bon ordre.
(Il marchait comme un soldat dans les rangs).
Et l'on donne l'assaut, On égorge, on massacre, on tue, on vole, on pille....
Non; je renonce à décrire la pantomime fatigante à laquelle se livra l'élève; à ce passage, il sautait hurlait, poignardait l'espace, donnait des coups de baïonnette dans le vide, et tout ça, accompagné de pif, paf, pouf, pan, ra, ta, pa, ta, pan, pan, tzing, pft! pft! pan!!
C'est de même à peu près quand on prend une fille,
Sachons gré à Isidore qui, probablement intimidé par l'auditoire, ne mima pas ce vers caractéristique.
La tirade finie, ce Lauri dramatique tomba épuisé sur une chaise et la classe entière trépigna de joie.
Moralité: Ne cherchons pas trop la petite bête, sous peine de passer pour une grande.
* * * * *
A propos de vérité au théâtre, je terminerai par un mot épique de vieux cabot, consciencieuse utilité, qui, ayant à annoncer _de la coulisse_, le marquis de Z. dans une pièce se passant sous Louis XV, se grimait aussi sincèrement que s'il avait dû paraître en public.
--Était-ce bien utile? lui dit un camarade, en désignant sa perruque poudrée.
Et l'autre, sur un ton de mélo:
--Et si le décor tombait!
LAMENTATIONS DE BOIELDIEU
_A Emile BOUCHER._
J'étais, l'autre jour, à Rouen, pour les fêtes de Corneille, et, passant au pied de la statue de Boieldieu, voici ce que j'entendis murmurer au grand compositeur:
Corneille! Corneille!! Corneille!!! Eh bien, nous ne l'oublierons pas Ce nom qui nous corne à l'oreille Depuis huit jours. Vrai, j'en suis las! Les Rouennais ont plein la bouche De celui qu'ils nomment leur dieu, Mais moi, l'on me trouve très mouche Et pourtant je suis Boieldieu.
Qu'a-t-il donc fait ce si grand homme? Le _Cid_, _Horace_ et puis _Cinna_.... Eh bien, moi, je pense qu'en somme, Mon oeuvre est plus pschutteuse, na. Je sais bien qu'il a fait _Dom Sanche_, _Le Menteur_, ça c'est un peu mieux, Mais, moi, j'ai fait la _Dame Blanche_ Et puis quoi, je suis Boieldieu.
Pour lui, seul, la ville est en fête; C'est pour lui que sont accourus Ministres, députés en quête De placer leur speech très diffus. Académiciens (folie!) Bref, on est venu de tout lieu.... Et pendant ce temps on m'oublie Moi, le seul, le grand Boieldieu.
Que de stances ont été lues! Combien de poèmes divers! Et Bornier qui, dans ses «statues» Oublia de me mettre en vers! Il chanta Jeanne d'Arc, Corneille! Napoléon premier ... tudieu! C'est une insulte sans pareille De lâcher ainsi Boieldieu!
C'est pour lui seul, ces oriflammes, Ces étendards et ces drapeaux,
Pour lui seul, les petites femmes Ont arboré de grands chapeaux, Pour lui, la plus belle toilette, Pour lui regards troublants ... pardieu! Mettre ton nom seul en vedette, C'est bien vexant pour Boieldieu.