Galipettes

Chapter 7

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Merci et tout à la joie,_ OSCAR.

* * * * *

J'en passe et des plus drôles!

CHEZ MOMUS

_A. Ed. LHUILLIER._

Mais si, vous le connaissez bien; voyons, tout le monde le connaît, le père Momus, le grand faiseur de revues breveté s. g. d. g., le grand abatteur de féeries en un nombre incalculable de tableaux, l'unique pourvoyeur des petits théâtres, le dernier survivant des auteurs de pantomimes.

Tout Paris défile de deux à six dans _sa_ chambre. Car son appartement se compose exclusivement d'une pièce et d'un tout petit cabinet de toilette. La pièce de résistance lui sert donc de chambre à coucher, de salon, de salle à manger et de cabinet de travail.

Cette chambre «à tiroirs» est absolument encombrée de meubles bizarres, de tableaux de maîtres ... et d'élèves, surtout, de photographies d'artistes, de statuettes en marbre, en bronze, en plâtre, en terre cuite, en saxe; il y en a pour tous les goûts; aux murs, on ne pourrait trouver la surface d'une pièce de cinq francs, inoccupée. Le papier qui tapisse ce musée intime, disparaît complètement derrière les panoplies arabes, les tambours espagnols, les mandolines italiennes, les pipes turques ... autant de souvenirs qui ont été rapportés à Momus par des amis de toutes provenances.

Impossible de remuer dans ce capharnaüm sans casser quelque chose. Je me rappellerai toujours ma première visite à Momus. J'arrive porteur d'une lettre de recommandation; j'étais tellement troublé par la présence de ce monsieur qui m'en imposait, qu'en saluant, je fais tomber la pelle de la cheminée. Ahuri, je veux m'excuser et, en m'inclinant je décroche les embrasses d'un rideau.

Et Momus de me dire, gaiement:

--Eh bien, si vous venez chez moi pour casser mon mobilier....

Cette phrase me remit tout à fait.

Momus perche au cinquième, au coin de la rue Taitbout et du boulevard. Il a une fenêtre sur chaque voie, mais celle qui donne sur la rue est impraticable, barrée qu'elle est par l'immense table de travail.

Combien de fois ai-je gravi ces étages? Ah! dame, c'est qu'on s'y amuse chez Momus! On est toujours sûr d'y rencontrer des gens joyeux. Et l'on en entend de drôles, je vous assure! Les potins de coulisses sont dévoilés dans toute leur crudité. C'est là, seulement qu'on apprend le motif véritable qui a poussé Pichu à refuser son rôle, dans la nouvelle pièce de Meilhac. Si vous voulez savoir de qui est le vaudeville qu'on répète au Palais-Royal, allez chez Momus, vous trouverez l'étoile mâle de ce théâtre, qui vous renseignera. Tous les artistes de Paris viennent jaser un brin vers cinq heures, la répétition finie; aussi Momus est-il au courant de tout et de tous, par _ouï dire_.

Quel brave et spirituel bonhomme! Son âge? personne ne le sait, il l'ignore peut-être lui-même. Tout rasé, comme il convient à «l'ami des artistes», portant perruque, Momus se lève invariablement à six heures, il se met au travail à sept; à neuf heures il déjeune d'un oeuf à la coque et d'une tasse de thé. Et à partir de midi, commence le défilé des auteurs, artistes, journalistes et autres gens, touchant à l'art de quelque côté.

A six heures et demie, Momus s'habille et va dîner en ville, car notre vieil ami a trois cent soixante-cinq invitations par an. Il ne dîne jamais chez lui. Aujourd'hui, c'est madame une telle qui le reçoit à sa table, demain ce sera M. Machin qui sera son hôte.

Et c'est bien naturel qu'on recherche la société de Momus; il est si gai, si fin conteur et en même temps si réservé dans ses gauloiseries! Il vous dit les choses les plus raides avec une naïveté telle, qu'on finit par les trouver toutes naturelles.

Ah! c'est qu'il en a vu et entendu! Vous comprenez qu'un monsieur qui a eu pour amis Roqueplan, Odry, Pottier, Arnal, Debureau père et fils, Lesueur, Levassor, Cham, Sainte-Foy (pour ne parler que des morts) doit avoir un stock d'anecdotes assez amusantes.

Toujours vêtu d'une manière irréprochable, cravate à la dernière mode, linge d'une blancheur immaculée, Momus cache bien les lustres qu'il doit avoir.

Personne ne possède autant et d'aussi belles connaissances que ce spirituel vieillard. Songez donc, il est contemporain de Scribe! Ouvrez un de ces gros albums qui sont sur ce guéridon et vous trouverez des dédicaces de Clairville, Thiboust, Barrière, Bayard, Duvert, Cogniard, etc, etc.

Momus ne possède qu'une seule chambre, comme je l'ai déjà dit plus haut. Et néanmoins, il trouve moyen de réunir dans cette unique pièce, le jour de sa fête, plus de cent personnes. Comment fait-il? Mystère. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils tiennent bien et ils tiennent bien ... à y venir, car je vous certifie que, cette nuit-là ... on est véritablement chez Momus, le dieu de la folie qui agite tellement ses grelots, qu'il les disperse aux quatre coins de la salle!

Et comment ne pas se dérider en compagnie de tous les comiques de Paris? Le petit tapis qui est devant la cheminée a été foulé par tous les grands artistes de la capitale. Ah! si un bourgeois voulait s'offrir un pareil intermède, il ferait pour sûr une brèche à sa fortune.

Tous les genres, hormis l'ennuyeux, se rencontrent chez lui. Voici Rousseil aux mâles et tragiques accents; voilà Théo, la divette des Variétés; ici Fusier, le gai compère; derrière lui, la bonne et honnête figure de Paul Legrand, dernier mime, le célèbre Pierrot; tous enfin se donnent rendez-vous chez le vieil ami qui, l'oeil humide, les contemple d'un air paternel.

Il y a quelques ... années, il s'en est passé une bien bonne chez Momus. A ses _five o'clock_, venait assidûment Adolphe, qu'on pourrait assez justement dénommer Poivreau, vu son état d'émotion continuelle.

Adolphe, qui au sortir du Conservatoire, est entré à l'Odéon, pour en ressortir du reste aussitôt, son début n'ayant pas été précisément heureux et s'étant borné à deux soirées, que les étudiants--gens pervers--égayèrent de leur mieux, Adolphe, dis-je, est un type bien digne de la plume de Balzac.

Quoique n'ayant malheureusement rien de commun, hélas! avec l'auteur immortel de là «Comédie humaine», je vais essayer, cependant, de vous esquisser Poivreau ... non, Adolphe.

Quarante ou cinquante automnes (il cache soigneusement son matricule), assez grand, très myope, un air de saleté désagréablement répandu sur toute sa personne, Adolphe n'ayant pas--oh! non--réussi comme acteur, eut l'idée néfaste de faire de la direction, en province. Après plusieurs tentatives uniformément désastreuses, et le séjour des villes départementales n'étant pas, par cela même, d'une sécurité absolue pour lui, Adolphe crut prudent pour son repos, de regagner la capitale.

Il vint donc à Paris, où il vivote en organisant à Meaux ou à Coulommiers des petites représentations qu'il rend, il faut l'avouer, on ne peut plus extraordinaires par l'appât irrésistible de son concours. Il joue les Bressant ... c'est lui qui le dit du moins. Et son nom, mis en lettres fantastiques sur les affiches, attire quelque peu le public ... la première fois. De mémoire d'homme, on ne se rappelle pas lui avoir vu donner une seconde représentation, à la demande générale, dans la même ville.

Bref, Adolphe est extrêmement connu ... au café de Madrid et à la Chartreuse, estaminets uniquement fréquentés par les chanteurs de chansonnettes en quête d'alcazars et par les clowns en rupture de maillot. Les agences avoisinantes approvisionnent continuellement ce cabaret extrêmement artistique.

Adolphe possède, entre mille prétentions, celles d'homme à bonnes fortunes et, sous prétexte qu'il joue les Bressant, il essaye, mais en vain, de faire croire que sa vue seule fait tomber en pâmoison duchesses, marquises et honnestes dames de haulte noblesse.

Car, Adolphe ne fait pas dans le petit, il donne dans le grand. Il ne travaille pas dans le faubourg Antoine, mais bien dans le idem Saint-Honoré.

Foin des bourgeoises aux gants courts et des ouvrières, aux bottines vissées! Il fait fi de ce menu fretin, indigne de lui; c'est aux grandes dames, aux comtesses qui mènent le high-life à grandes guides qu'il s'adresse!

A lui, la noblesse! les blasons! les voitures armoriées! les couronnes princières! il ne jette son dévolu que sur une friponne titrée.

C'est encore lui qui le dit.

Et voici comment le hasard, nous montra qu'Adolphe ne se déchaussait pas pour mentir.

Un jour, Momus reçut une lettre, portant cette suscription:

* * * * *

_A Monsieur MOMUS_,

_Auteur dramatique_.

et tout petit, tout petit, dans le bas de l'enveloppe, cette ligne microscopique que le contemporain du père Dupin n'aperçut pas tout d'abord:

_Pour remettre à M. Adolphe_.

Naturellement Momus, ne lisant que son nom, décachette et lit.

Ah! grands dieux!!!

Ce qu'il lut!! non, je renonce à vous en raconter le contenu; c'est en mettant seulement la copie sous vos yeux, que vous comprendrez le légitime fou rire qui s'empara de Momus.

Inutile d'ajouter que je respecte scrupuleusement l'orthographe du poulet:

«Mon chérit,

» Je partirai en voyage jeudi, vient mercredie dans les bras de ta petite famme vilain méchant jalou, lâche ta famille, c'est moi qui payerai le dîné, je te ferai du plompoudin. At tu retrouvé ton portemonnais tu père toujour tout, grend enfan, tu aura le foit. Je t'embrace bien fors et je te remercit des places au téâtre qeu tu m'a envoillié par marie nous savons ris comme des bossu. J'espair que la présante te trouvera de m'aime bien por tant comme ta petit feamme qui t'aime toujour ne soie pas galou de Jules, il n'ait plus chés nous il est coché chés une grande cocotte madame l'a mit à la porte pardone mon grifonage je suis pressé je t'adresse c'ete letre chés ton ami Momuz où tu m'a di queu ta été l'autte jour,

Ta petite ami qui tembrace sur la tu sait t'ou,

«JOSÉPHINE CACHET.

» j'ai perdu ton adrese.»

Pendant deux mois, on ne parla chez Momus que de la dulcinée d'Adolphe ... qui, du reste, n'apprit jamais l'aventure.

Nous nous empressâmes--naturellement--de prendre une copie de ce chef-d'oeuvre; nous étions une douzaine à connaître l'épître, aujourd'hui nous sommes davantage.

UN CHANTEUR COMMERÇANT

_A C. de RODDAZ._

Il n'est pas rare de rencontrer un bourgeois, épicier ou coiffeur, ayant du goût pour la musique, par exemple, et s'exerçant le soir, les travaux finis, à déchiffrer quelque partition wagnérienne; ainsi mon dentiste, aussi bon chirurgien qu'aimable garçon, se livre régulièrement après son dîner, sur son violoncelle, à une folle sarabande de croches et de doubles croches.

Ce type de bourgeois-artistes est donc assez commun; mais ce qui ne se voit que très rarement, pour ne pas dire jamais, c'est l'_artiste marchand_;--ces deux choses, _art_ et _commerce_, étant si diamétralement opposées qu'on ne conçoit pas un individu qui s'est voué à l'art par goût, trouvant dans la journée le moyen de débiter quelques denrées coloniales ou autres.

Et pourtant, il existe. Il m'a été donné de le voir cet oiseau rare, ce merle bleu.

Voici dans quelles circonstances:

Dernièrement, je fus appelé pour un grand mariage, en province, et nous étions là, trois artistes, une chanteuse, LUI et moi.

J'avais beaucoup entendu parler de lui.

Il habitait la ville où nous étions et ne chantait guère que dans les soirées données dans son département.

Très bel homme, avec une taille de carabinier, il a une figure bien étrange, notre héros.

Chauve à rendre des points à une bille de billard, il possède la plus épaisse, la plus longue et la plus rousse barbe qu'il m'ait été donné de contempler.

Après son premier morceau, je le félicitai bien sincèrement.

--Comment diable se fait-il que vous restiez ici, en province; on vous connaît un peu à Paris, vous avez beaucoup de talent, vous auriez vite une réputation superbe.

--Oui, je sais bien, j'ai même pour amis des gens illustres, tels que Faure.

--Eh bien, alors?

--Oui, mais il y a vingt ans que j'aurais dû y aller ... à présent, voyez-vous, c'est fini.

--Comment fini! vous avez?...

--45.

--Eh bien?

--Et puis je ne peux pas, mon commerce s'en ressentirait.

--Votre ...

--Ah! oui. C'est juste, vous ne savez peut-être pas?

--Non, rien.

--Je vends du champagne.

--Ah! bah!

--Oui. Oh! mon Dieu, c'est bien simple. Quand j'étais jeune, mes parents ne voulaient sous aucun prétexte m'entendre parler chant ou théâtre; alors, pour vivre, il a bien fallu faire quelque chose. J'entrai chez un ami, propriétaire d'une des plus belles caves de Reims. Il me prit comme premier commis, ensuite comme associé et enfin, aujourd'hui, je suis seul à la tête d'une importante maison? Vous n'êtes pas sans avoir bu de la carte tricolore?

--Non, assurément.

--Eh bien, c'est mon champagne!

--Tiens, tiens, tiens, tiens ... mais le chant? vous avez donc continué.... Ah! pardon, j'aperçois le maître de la maison qui vient me chercher ... après mon monologue, si vous voulez bien, nous reprendrons cette petite conversation qui m'intéresse infiniment.

* * * * *

--Vous disiez donc?

--Dès que je gagnai suffisamment, je pris des leçons et lorsque je fus assez fort pour voler....

--Vos clients?

--Farceur, va!... de mes propres ailes, je me risquai au théâtre d'ici, dans une soirée de gala, donnée sous le patronage du maire.

J'eus du succès et depuis ce temps-là, il ne se donne pas, je ne dirai pas ici, mais dans toute la contrée, une cérémonie quelconque, concerts pour les crèches, représentations au profit des pauvres, mariages, cinquantaines, distributions de prix, sans qu'on vienne me chercher.

Je suis, chose assez rare, prophète dans mon pays; mes compatriotes m'adorent ... peut-être bien, parce que je ne les ai jamais quittés pour la Grand'-Ville. Et de plus, j'ai énormément de leçons.

--Ah! je comprends alors....

--C'est égal, le moindre petit nom à Paris, ferait bien mieux mon affaire.

--Bah! vous êtes heureux comme un roi, ne vous plaignez donc pas.

Mais il doit s'en passer de drôles, tout de même, avec ce cumul bizarre. Je vois d'ici quelques qui proquos:

La scène représente une soirée dans le monde.

Accessoires: lustre brillamment éclairé, piano dans un coin, habits noirs au-fond; à l'avant-scène, dames et demoiselles luxueusement habillées.

X... vient de finir une romance de Lhuillier, tout le monde se lève, le maître de la maison enthousiasmé, prend le chanteur par le bras, l'emmène au buffet:

--Charmant! délicieux! suave! exquis!

--Mille fois trop aimable.

--Non, non, c'est sincère. Vous devez avoir besoin de vous rafraîchir, sans doute?

La figure du chanteur, de souriante qu'elle était, devient grave tout à coup.

Le maître de la maison, _gracieux_.--J'ai un champagne excellent!

LUI.--Moi aussi, monsieur Bidouillard.

BIDOUILLARD.--Ah! ah! carte blanche?

LUI.--Non, tricolore.

BIDOUILLARD, _chauvin_.--Vive la France! (_plus calme_.) Je vais vous offrir mon nectar.

LUI.--Non, c'est moi qui allais vous en proposer.

BIDOUILLARD.--Du mien?

LUI.--Non, du mien.

BIDOUILLARD, _étonné_.--Hé?

LUI, _s'apercevant qu'il vient de faire une gaffe, timide, presque honteux._--Vous n'auriez pas besoin par hasard d'un petit champagne délicieux?

BIDOUILLARD, _ébahi_.--Hein?

LUI.--Je pourrais vous céder ça, dans des conditions extrêmement avantageuses.

BIDOUILLARD.--Non, merci, pas pour le moment.

LUI.--Ah! ça ne fait rien; nous en reparlerons (_à part_) après mon second morceau.

MADAME BIDOUILLARD, _survenant_.--Ces dames réclament avec insitance _Mandolinata_.

Lui.--Avec plaisir, madame!

Le chanteur-commerçant disparaît.

On aperçoit entre les basques de son habit, le col d'un flacon de champagne.

* * * * *

Double dièze et aï mousseux!

LE CONCERT DE LA PLACE DE LA BOURSE

_A. ALF. et EUG. BÉJOT._

Vous connaissez sûrement l'_Eldorado_, l'Opéra des cafés-concerts; la _Scala_, qui donna l'hospitalité à une princesse pour de bon; les _Ambassadeurs_, rendez-vous des pschutteux tout à fait v'lan, en été; l'_Alcazar_, que la foule assiège en ce moment pour applaudir chaque soir Fusier, le gai compère; mais je parierais bien que vous ne connaissez pas le _Concert de la place de la Bourse_.

* * * * *

Ah! dame, comment deviner l'existence de ce ... cette réunion ... qui, à l'encontre des établissements cités plus haut, dédaigne les affiches-réclames, les voitures-annonces, et tout ce qui peut appeler sur elle l'attention publique. Au lieu de rechercher le bruit et la renommée, ce ... cette société écarte avec soin tout ce qui pourrait renseigner sur son ... fonctionnement! Vous ne comprenez, peut-être, pas très bien; n'est-pas? Cela ne m'étonne pas: comment, en effet, ne pas rester stupéfait à l'idée seule, d'acteurs évitant la presse, de musiciens insensibles à la vue d'un auditoire nombreux?

Voulez-vous que j'augmente encore votre surprise? Les soirées en question ne sont ni mensuelles, ni hebdomadaires ni quotidiennes; elles sont ... ou elles ne sont pas, selon le bon plaisir des acteurs ou selon la température, car, s'il pleut, nos chanteurs, ces rossignols en veston, se calfeutrent dans leur nid tout là-haut, tout là-haut au cinquième étage!

--Mais leur directeur ne leur intime donc pas....

Ils n'ont pas de directeur (les veinards), pas de maître, pas de tyran. En vrais démocrates de l'art, ils sont en république: seulement c'est une république ... artistique, rien de l'autre; autrement dit, ils sont en société comme aux Français ou mieux au Château-d'Eau (direction Bessac and Company). Les trois mots magiques qui flamboient sur nos monuments: Liberté, égalité, fraternité, sont remplacés chez eux par ces trois noms mythologiques «Melpomène, Thalie, Euterpe.»

Et pour mettre enfin le comble à votre ahurissement, je vous dirai que nos artistes ne sont pas payés; ils disent, jouent ou chantent _pro ipsa arte!_

Mais comme je vois vos yeux à moitié sortis de leur orbite, vos cheveux drus et vos nerfs contractés, je vais faire cesser cet affolement, bien compréhensible du reste, en vous donnant la clef de l'énigme.

* * * * *

Il y a quelques semaines, par une belle soirée d'automne, comme octobre nous en réserve quelquefois, je descendais lentement vers huit heures la rue de la Banque, pensant à mille riens qui portaient mon esprit bien loin de mes pas et me faisaient oublier mon itinéraire, lorsque j'aperçus devant la Bourse un cercle du curieux. Tout d'abord, je n'y prenais pas garde, sachant que de longue date les financiers, boursicotiers et badauds désintéressés ont pris la bonne habitude de stationner des heures durant, en groupes plus ou moins sympathiques, devant le temple de Plutus.

Je poursuivais donc mes pas, lorsque des applaudissements aussi nourris que chaleureux, dirait Prud'homme, attirèrent de nouveau mon attention et me décidèrent à m'approcher de cet endroit que j'avais jugé de voir être un banal rassemblement.

Pressentant un orateur loquace ou un ivrogne joyeux, et m'apprêtant à recevoir un flot d'éloquence ou de ... je m'approchai.

* * * * *

Ah! que grandissime fut donc mon ébahissement! Tout d'abord trois ou quatre rangs compacts de gens debout: devant eux, des privilégiés trônaient, assis sur les bons sièges en fer de la maison ... (pas de réclame) et enfin, au milieu du cercle, un gamin, vrai type de Gavroche endimanché, le chapeau sur l'oreille et les mains dans ses poches, récitant le _Souvenir de la nuit du 4_, d'Hugo, et avec quel emportement! quelle fureur! Je ne sais ce que l'empire a fait à ce moutard et si c'est une offense personnelle, mais saprelotte, il lui garde un chien de sa chienne! Aussi, vous dire les trépignements et les bravos recueillis par ce farouche déclamateur est impossible.

Pour faire trêve à cette émotion générale, une partie de l'auditoire demanda sur l'air des Lampions: Pâtissier! Pâtissier! Alors, sans se faire attendre, parut la frimousse éveillée d'un marmiton de chez Julien, vrai pâtissier de féerie. Ce jeune éphèbe, gâte-sauce par état et baryton par goût, entra donc «dans le rond» et entonna d'une voix fraîche les _Blés d'or_.

Cette romance sentimentale--genre Debailleul--parut être du goût général, car, à l'annonce de ce titre estival, un murmure approbateur courut dans l'auditoire et le refrain fut repris par le public avec un ensemble qu'on eût cru conduit par Danbé. Rappels et bis ne firent point défaut à cet émule de Maurel-Vatel.

Au pâtissier lyrique succéda un petit chasseur de chez Champeaux, qui vint à son tour monologuer avec le _Monsieur qui a un tic;_ son succès a dû lui faire des jaloux....

La bise commençait à souffler, je partis sans prendre de contre-marque imaginaire.

* * * * *

Mais, tout en marchant, je songeais à ce bizarre concert en plein vent. Bien curieuse, en effet, cette salle de spectacle dont le plafond est le grand ciel bleu, où Phoebé sert de lustre, les réverbères de herses, les bancs verts de fauteuils d'orchestre, et où la Bourse elle même, ce monument si sévère dans la journée, ne craint pas de se rabaisser en tenant lieu, la nuit venue, de toile de fond, et où enfin, en fait d'étoiles, il n'y a que celles qui brillent au firmament!

Ce qui donne encore une note bien originale à ce décor, ce sont les deux statues de Pradier et Petitot. (La Fortune et l'Abondance) qui, du haut de leur piédestal, contemplent maternellement cette tentative bien digne de louanges: la propagation de l'amour de l'art!

Ah! c'est bien là, le vrai, le seul théâtre populaire ... ou je ne m'y connais pas.

Et quel bon public que celui qui est là!

Gobeur en diable, il a ses préférés; il fait des entrées aux «forts» et parfois, lorsque l'enthousiasme est à son comble, il jette des sous que s'arrachent ... les loueuses de chaises qui prêtent gratis leurs sièges.

Pour finir, un mot absolument authentique.

Comme je félicitais une jeune ouvrière qui venait d'expectorer quelques vers de Manuel, et lui demandais si elle pensait «faire du théâtre» plus tard. Mimi Pinson me répondit avec une pointe d'orgueil:

--Oh! oui, monsieur. Du reste, je suis allée voir M. Lapommeraye et il m'a dit que je réussirais très certainement, car j'avais le profil de la République.

SANS LE VOULOIR

RONDEAU SANS MUSIQUE

_A Paul HENRION._

Sans le vouloir, un soir, on se promène, Sans le vouloir on rencontre un minois Dont l'aspect frais et riant, vous amène A cheminer ensemble, en tapinois.

Sans le vouloir on rit, on jase, on cause, Sans le vouloir on lui donne le bras, Sans le vouloir vous offrez quelque chose; C'est accepté ... sans faire d'embarras.

Sans le vouloir on prend une voiture. Sans le vouloir on tient de gais propos, Sans le vouloir tout bas on lui murmure Des mots d'amour ... exigeant le huis clos!

Sans le vouloir on arrive, on se quitte, On se sépare en se serrant la main; Mais, cependant, on s'embrasse et s'invite A faire encor, à deux, même chemin.

Sans le vouloir, la semaine suivante, On prend le train pour aller dans les bois; Sous la tonnelle, en déjeûnant l'on chante, Quitte à froisser le vertueux bourgeois,

Sans le vouloir dans les champs on s'égare, L'un contre l'autre étroitement serrés, Et l'on revient, _Lui_, fumant son cigare, _Elle_, baissant ses yeux mal assurés.

Sans le vouloir on se met en ménage, Sans le vouloir on y reste dix ans, Sans le vouloir, hélas! on n'est pas sage, Sans le vouloir on a beaucoup d'enfants.

Sans le vouloir, alors, en se marie, Pour bien finir ce qu'on a commencé, Et l'on s'en va, joyeux, à la mairie Lancer un oui, d'un ton bien décidé!

Et voilà comme on a changé sa vie, Un soir d'été, causant sur le trottoir, Avec deux yeux qui vous faisaient envie, On est heureux et c'est sans le vouloir!

LES SOUFFLEURS

_Au commandant GEORGIN_.