Chapter 5
Inutile de dire quel entrain et quelle gaîté régnèrent à ce festin! Tout le monde, heureux du succès obtenu, était en verve, aussi éclats de rire joyeux et bons mots ne tarissaient pas, les saillies spirituelles partaient comme des fusées; c'était un vrai feu d'artifice d'esprit!
Au Champagne, le moment des toasts arrivé, on but naturellement à la santé du roi, à sa cordiale réception, aux artistes, à leur talent, leur éducation, bref, on but beaucoup.
--Maintenant que nous sommes entre nous, fit un chambellan, je crois le moment opportun de nous dérider un peu en entonnant l'une de ces vieilles chansons de derrière les fagots, de celles qu'on ne chante qu'à mi-voix.... Qu'en pense notre excellent ami, M-S?
M-S ... jusque-là distrait, préoccupé et dont le regard trahissait une vive inquiétude, ne quittait pas des yeux madame C... la duègne de la troupe.
Et voici pourquoi:
Femme charmante, pleine de talent et d'allures distinguées, madame C... avait un terrible défaut, elle était gourmande, oh! mais là! au point que proverbiale était sa gourmandise. La pâtisserie surtout avait le don de l'émouvoir.
Pour elle, une tarte à la crème était un attrait irrésistible et le baba juteux lui eût fait commettre des bassesses. Malheureusement, madame C... ne se contentait pas d'engloutir brioches, éclairs et madeleines; non, sa faim difficilement mais à la longue assouvie, à l'instar de la prévoyante fourmi, elle faisait des provisions pour les repas suivants; aussi ne voulant pas laisser échapper une si belle occasion, notre chanteuse bourrait-elle ses poches de massepains, meringues et échaudés! Ses voisins de table, camarades de théâtre, avaient beau lui dire, à l'oreille:
--Voyons, madame C..., un peu de tenue, on vous observe, vous savez combien notre profession est décriée? Eh bien! ne donnez donc pas ainsi prise aux mauvaises langues.
Ah! bien oui, les tartelettes sucrées et les choux débordant de crèmes étaient là, devant ses yeux éblouis, attractifs comme des aimants, et lui faisaient tourner la tête.
Aussi M-S ... jura-t-il de la punir de son excès de gloutonnerie.
* * * * *
A la voix du chambellan, M-S ... revint à lui et, déclinant l'honneur qu'on lui faisait en l'invitant à chanter, s'excusa en ces termes:
--Mon Dieu, messieurs, je suis très sensible au plaisir que vous me faites en me demandant quelque chose, et je vous en remercie bien sincèrement, mais quand j'ai soupé, il m'est impossible d'émettre le moindre son.
--Alors, fais-nous quelques tours d'escamotage, hasarda le baryton.
Et comme les gentilshommes paraissaient étonnés de cette demande, on leur apprit que M-S. était un excellent prestidigitateur qui eût rendu des points au célèbre professeur Bosco lui-même!
--Allons donc! fit l'un des seigneurs. Eh bien, mais, nous serions très curieux d'assister à ...
--Oh! reprit M-S ... qui n'avait pas l'air d'y tenir beaucoup, vous savez pour ça il faut être préparé à l'avance ... ou bien que ça vienne tout seul.
--Oh! si, voyons! exclama toute l'assistance.
Enfin, comme on insistait fort et que son orgueil d'escamoteur commençait à être suffisamment chatouillé:
--Je veux bien, s'écria tout à coup le ténor physicien.
Et, comme pris d'une inspiration subite, il ajouta:
--Seulement, à la condition expresse de ne vous faire qu'un seul tour.
--Entendu! fit-on, en choeur.
Et tout le monde se rapprocha afin de ne rien perdre.
Alors, s'emparant d'une coupe en verre remplie de gâteaux de toutes sortes, le prestidigitateur demanda:
--Vous voyez bien ceci?... Il s'agit d'en faire disparaître le contenu devant vous et sans que vous vous en aperceviez.
Alors, avec une adresse incroyable, il jeta bonbons et gâteaux dans la serviette qu'il avait sur ses genoux et qui était préparée ad hoc, et, s'adressant à un de ses spectateurs:
--Est-ce ça?
--Bravo! bravo! cria-t-on de toutes parts.
--Eh bien, voulez-vous savoir où j'ai fait passer toutes les chatteries?
--Oui, oui, oui.
--Dans la poche droite de madame C.
Étonnement général, mais rires discrets de la part des camarades initiés qui devinèrent le tour.... Il fallut bien, vérification faite, se rendre à l'évidence.
Aussi, rouge et confuse, madame C... jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
LES EXTRA
_A Henri PASSERIEU_.
--Votre appartement me convient et je l'arrête, dis-je au concierge; seulement je vous préviens que je rentre tard, je suis artiste et, dame! l'hiver, _les soirées_ me retiennent fort avant dans la nuit!
--Je connais ça.
--Ah! vous avez déjà pour locataires....
--Non, c'est moi; je suis dans le même cas que monsieur. En hiver, j'ai aussi beaucoup de soirées.
--Comment!... vous êtes ...
--Extra.
--?...
--Je sers les rafraîchissements dans les soirées.
--Ah! bah!
--Bien fatigantes _nos_ professions, hein?
--Quel drôle de concierge, fis-je à part moi, il ignore sans doute que le cumul est défendu, enfin!
Jusqu'ici, je croyais ce mot «Extra» spécialement chargé de désigner le petit supplément que s'offre, à la crémerie, le commis faiblement appointé, lorsqu'il demande une anisette additionnelle, ou bien la largesse inaccoutumée que se fait le bourgeois, le dimanche, alors que, revenant éreinté de la campagne, suivi de sa nombreuse tribu et jetant un regard de mépris sur la longue file de tramways bondés de monde, il hêle un fiacre, se disant _in petto_:
--Ah! bah, pour une fois, faisons un extra!
Mais avoir un portier extra ou un extra-portier était pour moi, chose nouvelle!
Extra! Ce métier me fait penser de nouveau aux ennuis sans nombre, aux désagréments de toutes sortes, qu'occasionne sans cesse la similitude du costume de garçon de soirée avec le nôtre.
Nous sommes tous indifféremment en habit noir.
L'Extra--puisqu'il faut l'appeler par son nom--n'a rien qui le distingue des invités. Il serait si simple cependant de le mettre en bas de soie ou de lui donner un signe distinctif quelconque qui le ferait reconnaître; on ne se tromperait plus alors, et l'on éviterait par cela même les erreurs fréquentes et regrettables que l'on commet tous les jours.
Ce léger changement à apporter à la toilette de ces valets est bien simple et ne demanderait pas grand peine: il suffirait que cet hiver une mondaine en prit l'initiative et toute la gentry l'imiterait avec ensemble. Mais mes lamentations sont parfaitement inutiles, et vous verrez que, comme par le passé, la routine, la sempiternelle routine continuera à laisser les choses dans un doux statu-quo.
Et pourtant, que de gaffes n'a-t-on pas faites!
A qui de nous n'est-il pas arrivé de dire à un invité orné de longs favoris:
--Voici mon pardessus, donnez-moi un numéro?
Ou bien de converser longuement avec un domestique dont la figure rappelle celle d'un ministre assez mondain, et de lui demander ce qu'il pense de la crise politique que nous traversons!
Et il n'y a pas à objecter la distinction et la tenue.
Certains domestiques de cercle, qui ont servi longtemps ducs, marquis et barons, ont acquis à ce noble frottement une distinction apparente, une tenue relative qui font que les plus perspicaces s'y trompent.
Ce sont des figures bien intéressantes à étudier que celles de ces garçons dits «extra!»
Il y a l'extra-sérieux, le garçon qui pontifie et vous sert un sandwich avec la dignité d'un sénateur romain élaborant une loi.
Il y a l'extra-gai, celui qui plaisante avec vous, risque le calembourg facile avec le mot _thé_.
Un type bien curieux, c'est l'extra-prévenant, qui vous dit, lorsque vous lui demandez une glace:
--Non, non, ça vous ferait mal, prenez plutôt du punch bien chaud.
On rencontre également l'extra-grincheux, qui _a servi dans des maisons plus importantes où le buffet était bien mieux approvisionné_; celui-là vous sert à contre coeur, sans la moindre complaisance il vous donne un sorbet sans cuiller ... et sans grâce.
Il y a aussi l'extra-susceptible qui vous en veut à mort si vous vous trompez et l'appelez «garçon» tout court; je ne vous engage pas à vous adresser à lui si vous retournez au buffet.
Le plus terrible, à mon avis, c'est l'extra-censeur, celui qui censure vos actes; c'est le garçon dont les yeux semblent dire au malheureux qui redemande quelque chose:
--Mais, pardon, vous en avez déjà pris et si chacun en faisait autant....
On dirait, ma parole, que c'est lui qui paie le buffet. Aussi, que les gourmands me permettent un conseil en passant:
--Faites comme moi, adressez-vous chaque fois à un garçon différent.
Il y a encore l'extra ... ordinaire, rien à dire de celui-là.
Mais le plus beau que j'aie rencontré, c'est l'extra-familier, qui, pour un peu, vous tutoierait devant tout le monde et vous frapperait familièrement sur le ventre en vous appelant _vieux copain_.
Pour celui-là, je demande la permission d'ouvrir une parenthèse.
Comme je l'ai déjà dit, allant fréquemment en soirées, l'hiver, chez des amis et chez des étrangers, à cause de ma profession, je me retrouve là, souvent, avec les mêmes figures d'extra parmi lesquels ils s'en montrent de plus familiers les uns que les autres.
Il y en a un que j'ai rencontré plus de cinquante fois; je le vois à peu près tous les quinze jours dans la saison; mais, dès que je l'aperçois dans une soirée, je l'évite avec soin, car il m'aborde toujours ainsi:
--Eh! bien, nous travaillons donc encore ensemble, ce soir?
Et en disant sa petite phrase, il me gratifie d'une tape protectorale sur l'épaule. Ça m'embête, mais je suis forcé de le subir!
Cependant, s'il y a le mauvais côté de la chose, il y a aussi le bon; derrière le revers, la médaille.
Dernièrement, nous étions ensemble dans la même soirée; je vais au buffet et je vois «mon protecteur» très occupé à servir une foule d'habits noirs qui demandaient tout à la fois: chocolat, punch, glaces etc., etc., Il m'aperçoit, les délaisse tous et, venant à moi:
--Que voulez vous prendre monsieur Galipaux? (car il m'appelle par mon nom).
--J'aurais désiré prendre un bouillon, mais je viens de vous entendre dire à un monsieur qu'il n'en restait plus, alors je ...
--Ah! ça, vous riez! pas de bouillon pour vous!! mais je savais que vous deviez venir ce soir, j'en ai gardé pour ... nous deux. Tenez.
Et tirant de dessous la table une tasse toute versée, il me dit d'un ton paterne:
--Tenez, mon p'tit, buvez ça, vous m'en direz des nouvelles!!
--!!!
--Ce n'est pas tout. Voici une tranche de rosbeaf froid avec sauce rémoulade: avalez-moi ça prenez ce petit pain rond, la salade russe est à côté de vous, et je vais vous verser du Bordeaux. Là, débrouillez-vous tout seul, je vais m'occuper un peu de ces gens-là, maintenant.
Tout à coup, il bondit sur moi et me dit:
--Que faites-vous donc!
--Je me verse de l'eau, parbleu!
--Pas celle-là! fit-il, en m'arrachant des mains la carafe, et, retirant pour la seconde fois de ce dessous de table décidément inépuisable une carafe frappée:
--Celle-ci, à la bonne heure! mais demandez-moi donc ce que vous voulez, avant de vous servir.
Comme on le voit, cet «extra» est un père pour moi!
Un «extra» m'a dit un jour, un mot qui, à lui seul, est tout un monde, et prouve une fois de plus en quelle estime, les artistes sont encore tenus ... même par certains domestiques:
--C'était, il y a trois ans. Le baron X... qui habitait alors place Saint-Michel, mariait la plus jeune de ses filles et, voulant donner plus d'attrait à la soirée de contrat, avait fait venir quelques artistes, entr'autres mademoiselle N... de l'Opéra-Comique, son frère, jeune violoniste de talent, R... ex-ténor de l'Opéra-Populaire, d'éphémère durée et moi.
On passe devant nous des rafraîchissements, nous n'en prenons point. Cette sobriété semblant surnaturelle chez des artistes, un «extra», croyant comprendre tout à coup que les sirops, grogs et autres liqueurs qui surchargeaient le plateau n'étaient pas de notre goût, vint à nous, et, comme sûr de nous séduire, nous dit avec un sourire indescriptible et que je me rappellerai longtemps:
--Voulez-vous du vin?
!!!!!
UN IMPRESSARIO
_A J. LANDIE_.
Celui-ci est digne de passer à la postérité la plus reculée, car jamais type semblable ne s'était vu avant lui!
D'abord son prénom est tout un monde.... Je ne vous le révèlerai pas parce que, seul possesseur de cette appellation joyeuse, mon bonhomme se reconnaîtrait et viendrait me chercher noise.... Je vous dirai seulement que c'est à son homonyme que revint l'honneur de fonder la vie monastique en Palestine, vers l'an de grâce 292 ... et si cela ne vous suffisait pas, j'ajouterai que son nom de baptême flotte entre Hilaire et Hilare; maintenant ne m'en demandez pas davantage.
Notre héros, que nous nommerons discrètement H..., si vous voulez bien, est d'une autre époque. Ayant beaucoup joué avec _mademoiselle Rachel_ comme il dit, dans ses tournées et par suite adorateur passionné de la tragédie et de ses nobles représentants, Racine, Corneille et Voltaire, il a gardé de la fréquentation continuelle de ces génies un culte exagéré pour les alexandrins classiques; de sorte que dans la vie ordinaire, dans ce prosaïque terre-à-terre de tous les jours, il ne peut se résoudre à parler comme tout le monde. L'infâme prose dont se servait, sans s'en douter, ce bon M. Jourdain, lui soulève le coeur, lui donne des nausées.
Aussi, est-on tout étonné de voir notre homme avec un vulgaire melon sur la tête au lieu du casque reluisant d'Achille, ce n'est pas une redingote en Elbeuf qu'on s'attend à trouver sur lui, mais bien le manteau d'Oreste et pour ses augustes pieds, il faudrait plutôt des cothurnes qu'une grosse paire de souliers modernes.
Sa conversation est extrêmement curieuse. Ayant beaucoup lu ... de tragédies ... aussi antiques qu'inconnues ... il a une certaine instruction, une érudition relative, mais ce vernis de science, ce plaqué de savoir en impose cependant à bien des gens.
Comme je l'ai déjà dit, il ne s'exprime pas comme le commun des mortels, ainsi voulant raconter qu'il aura vu un sergent de ville emmener une cocotte qui se promenait sur le trottoir, il dira volontiers: «J'ai aperçu un alguazil emmenant une hétaïre qui ambulait sur l'asphalte.» Pour lui un soldat est un estafier; une fille aimable, une courtisane; et quand il paie son domestique, il doit lui dire assurément: «Tiens, Frontin, prends ces sesterces!»
En somme, on le voit, il devrait s'appeler Joseph Prud'homme. Ajoutez à cela une avarice sordide pour ses pensionnaires et vous aurez un aperçu de ce directeur.
Gérant actuellement un de nos grands théâtres, personne n'a lu ... et joué autant de mauvaises pièces que lui ... mais cela se comprend jusqu'à un certain point, le désir de produire des auteurs jeunes ... et riches, l'ayant seul guidé dans cette voie lucrative.
Ses «premières» sont extrêmement houleuses et il n'est pas rare d'assister, si on a eu l'imprudence de s'y égarer, à un combat singulier entre le paradis et l'orchestre.
Tout est bon, pour le titi belliqueux ... petits blancs, trognons de pomme, clous ... et même certaine matière on ne peut plus odorante.... Un de nos gros critiques, que son métier force à braver ces projectiles divers, se munit toujours lorsqu'il va à ce théâtre d'un parasol fortement doublé en cas de pluie pendant le spectacle!
Pour vous donner une idée du monsieur, je vais vous citer quelques-uns de ses mots; eux seuls vous en diront assez.
Tout d'abord il faut l'entendre raconter «comment il s'est marié». (C'est lui qui parle).
«Une famille m'ayant fait demander pour dire des vers dans une soirée (quelle drôle d'idée), je m'y rendis. J'entre et j'aperçois une jeune fille belle comme le jour.... J'ouvre la bouche, elle me regarde ... je commence, elle me boit ... je continue ... elle chancelle ... j'achève, elle se pâme....
Eh bien, messieurs ... (un temps) «C'est madame H.»
Mais ce qu'il faut entendre, c'est le ton doucereux et la vibration de notre individu, car il vibrrre, oh! mais là ... même en disant «mie de pain!»
Réponse prouvant sa générosité:
Il fit dans le temps jouer le répertoire de Molière, Corneille et Racine.... Aussi les jeunes gens du Conservatoire, désireux avant tout de s'essayer, allaient-ils chez notre directeur s'engager pour des sommes on ne peut plus dérisoires, par exemple 5 francs par cachet, à jouer tous les rôles de leur emploi.
Un de mes amis, aujourd'hui à la Comédie-Française, jouait ainsi Scapin, Figaro, Mascarille et tous les premiers comiques du répertoire, en attendant de les jouer plus tard sur la première scène du monde.
Mais quoique très artiste et fort passionné pour son art, mon camarade à cette époque-là ne voyait pas couler, chez lui, le Pactole; aussi, tremblant comme la feuille, résolut-il, après bien des hésitations, d'aller trouver H... arpagon, pour lui demander une légère augmentation.
Il prit donc son courage à deux mains et tournant fiévreusement son chapeau dans ses doigts--on peut faire les deux choses en même temps--il balbutia les mots: dévouement profond à mon théâtre ... rôles toujours sus ... mais pas fortuné ... les omnibus pour venir répéter ... le rouge et le blanc qu'on ne donne pas ... aussi 10 francs au lieu de 5 par semaine, ne serait peut-être pas un supplément par trop exagéré.
Et H... de l'interrompre par ces mots:
--Cher monsieur, je vois poindre l'ingratitude.
Un jour, un auteur heureux d'être joué, lui envoya un ameublement complet (il n'y a que ces gens-là pour avoir de la veine).
Comme les commissionnaires qui avaient monté au 4e étage armoire, bibliothèque, buffet, consoles, vitrines, etc. etc. attendaient là suant à grosses gouttes le pourboire traditionnel, le secrétaire du théâtre s'avance et demande à voix basse, à son directeur, s'il ne juge pas convenable de donner quelque chose à ces hommes qui sont éreintés.
Lui, après avoir bien réfléchi:
--Mais si, comment!... donnez leur donc ... deux billets à demi-droit!!!
Ça ne s'invente pas ces choses-là.
* * * * *
Lorsque, par hasard, il prend une voiture à la course, il ne donne jamais que 15 c. de pourboire au cocher et comme il a peur d'être empoigné par l'automédon--comme il l'appelle--il prie le concierge de lui remettre la somme, mais le pipelet a une peur bleue, car le cocher ne manque jamais de lui dire:
--Ah! tu as gardé deux sous, c'est bien, va, la prochaine fois, je le dirai au vieux général!
«Vieux général», parce que notre directeur porte moustache et barbiche napoléoniennes.
Au beau temps où la tragédie était florissante sous sa direction, on jouait un jour _Britannicus_, et comme le héros de Racine n'avait pas de manteau par suite d'une erreur du costumier, notre directeur descendit de chez lui un drap de madame H... pour le remplacer!...
!!!
* * * * *
Delaunay disait de lui:
«Quand il commence un alexandrin on a le temps de remonter dans sa loge chercher quelque chose et de redescendre avant qu'il l'ait fini.»
Et Got:
«C'est le seul comique de tragédie qu'ait possédé le Théâtre-Français.»
* * * * *
Un jour, dans un hôtel de province, au souper qui suivit une de ses représentations et que des amis lui offrirent, il récitait un fragment de rôle tragique et comme il disait avec une emphase extraordinaire:
Arrêtez-vous, Néron, j'ai deux moôs à vous dire....
L'aubergiste applaudit. Et lui, de se retourner:
--Madame l'hôtesse, retournez à vos fourneaux!
* * * * *
Pour dépeindre son admiration pour Rachel, il se plaît à raconter cette histoire:
Quand je jouais avec la grrrande trrragédienne, je ne déjeunais pas, pour ne rien perdre d'elle, je prenais un verre de vin, j'allais dans une loge et tout en trempant des mouillettes, je l'écoutais.... Je buvais Ma-de-moi-selle Rachel!
* * * * *
--Que les temps sont changés! exclamait-il, dernièrement. Aujourd'hui les jeunes artistes apprennent leur rôle et dès qu'ils savent le mot à mot, ils se figurent qu'ils sont prêts à paraître devant le public, ils ne veulent point se donner la peine de fouiller, de creuser leur personnage!
Ah! de mon temps nous cherchions dix ans un rôle et ... souvent nous ne le trouvions pas.
Ainsi, tenez, voici comment, j'ai trouvé l'entrée de Néron.
Depuis longtemps, je cherchais l'intonation du premier vers, cette phrase m'obsédait sans cesse, enfin, un jour, comme j'entrais chez un pâtissier, je fus frappé d'un trait de lumière, et, m'élançant vers le comptoir, je dis à ce paisible commerçant:
--N'en doutez point, Burrhus....
Le malheur c'est qu'en gesticulant je cassai une carafe que ce manant me fit payer!
* * * * *
Une marque d'attendrissement et de pitié:
Un pauvre malheureux qui jouait chez lui des «utilités», vient un jour lui dire:
--Monsieur le directeur, je suis très malade, je n'en peux plus, le médecin m'a conseillé la campagne et je viens vous demander la permission de me faire remplacer ce soir.
Alors le directeur, le regardant attentivement bien en face:
--Vous vous faites donc raser les sourcils?
* * * * *
A un auteur en lui rendant son manuscrit:
--C'est très bien fait, très joliment écrit, intéressant ... mais on devine trop tôt que le jeune premier épousera l'ingénue au troisième acte!
Au café ... où il était invité par un de ses pensionnaires ... naturellement.
Le garçon.--Que désire monsieur?
Lui.--Un curaçao.
Le garçon.--Sec?
Lui, le reprenant.--Pur.
Le garçon, s'en allant.--Un curaçao sec!
Lui, irrité.--Eh! pur, vous dit-on!
O puriste!
* * * * *
C'est encore lui qui, écrivant à un de ses artistes qui jouait chez lui les «grimes,» mit sur l'adresse
M. THÉOPHILE B... financier 8, _rue Fontaine_
Vous voyez d'ici, ce que la concierge a dû être prévenante pour son locataire!
Du reste, quand dans une pièce du répertoire il y avait comme accessoires, des lettres, il mettait parfaitement, pour suscription: «A Mademoiselle, mademoiselle Lucile, amante d'Eraste» ou bien à «Monsieur, monsieur Valère, amant de Lucile».
* * * * *
Une invention du même:
Il y a six ans, il habitait rue F.... Vous montiez à son troisième, une fois là, vous sonniez et quelques instants après, il arrivait lui-même ouvrir. La porte était à peine entre-bâillée, qu'il jetait sur vous le contenu d'une fiole d'encre, sans souci de votre pantalon blanc ou de votre gilet chamois, et comme vous vous révoltiez étonné:
--Paix! disait-il, tout beau! venez ça, qu'on vous lave! suivez moi dans mon laboratoire!
Et, vous prenant par la main, il vous entraînait dans sa cuisine où, une fois rendus, il prenait un chiffon imprégné d'un liquide quelconque, qu'il avait inventé, et frottant énergiquement les endroits tachés, répétait avec la volubilité d'un camelot sur la place publique: «Cette substance qui n'est pas corrosive, enlève, nettoie et détache, etc. etc.» Très rarement, il rendait à l'étoffe son état primitif, mais chaque fois que l'opération ratait, il vous disait sur un ton de doux reproche:
--Mais, cher monsieur, ce n'est donc pas tout laine?
Après celle-là, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle.
UN CONCERT A ATHIS-MONS
_A CABOIS._
Il existe sur la ligne d'Orléans, entre Juvisy et Ablon, un petit endroit charmant qu'on dirait fait pour les amoureux ou les poètes, tant les sentiers ombreux, les chemins étroits et les taillis mousseux y abondent, semblant inviter par leurs frais ombrages, leur calme solitude, les joyeuses caresses et les rimes étoilées!
Cet Eden champêtre a pour nom: Athis-Mons.
Aucun village, en effet, ne semble réunir autant de sites pittoresques que celui-là!