Chapter 4
--Mets du rouge, dit Pellerin.
Et Numès lui dessine un rond rouge, grand comme une pièce de cinq francs, sur chaque joue.
--N'oublie pas le bleu, fait Garon.
Et Numès de border d'un beau bleu ces deux circonférences rougeâtres.
--Eh bien, et le crêpé? ajoute Numa.
Ce bandit de Numès colle alors avec du vernis, du crêpé dans les sourcils de la victime, il lui met des moustaches, de la barbe, des favoris, je ne sais même pas s'il ne lui en a pas mis un peu dans le nez, pour simuler quelques poils follets.
--Tu ne lui dessines pas quelques rides? insinue Raymond.
Et le coupable Numès d'ajouter en long, en large, en travers, en biais de grosses raies marron qu'on aurait aperçues à dix kilomètres; le malheureux avait l'air d'un prisonnier derrière les grilles de son cachot.
--Sapristi, il n'a pas de perruque!
Et tous ces criminels de chercher la plus longue, la plus lourde et la plus gênante des perruques, que l'assassin Numès appliqua sans mot dire sur la nuque du souffre-douleur qui suait sang et eau.
Le premier acte de _Divorçons_ terminé, les autres artistes montèrent; ce furent d'abord Daubray, Calvin, puis Plet, Luguet, sans compter Hyacinthe, venu d'Asnières exprès, Lhéritier, Montbars et votre serviteur qui venait pour la première fois, depuis son engagement, ce qui lui donna une rude idée de la dose de mélancolie qui régnait dans le théâtre où il entrait.
Vous dire _l'épatement_, c'est le mot, des nouveaux arrivés, à la vue de cet horrible chienlit, est impossible; je vois encore Plet qui tomba sur une chaise, le malheureux se tordait, j'avoue que, pour ma part, n'étant pas de la force de ces fameux pince sans-rire, j'eus bien de la peine à tenir mon sérieux.
--Allons, commençons vite, dit Daubray.
Le patient remet son paletot, enjambe la rampe stéarinesque et, après avoir salué ce public diabolique, demande ce qu'on exige de lui.
--Que savez-vous?
--_La Grève des Forgerons_.
--Ah! en français? interroge Calvin.
Plet se roule.
--Dame! fait Caméléon, qui commençait à être abruti.
--Dites-nous la.
Il commence.
A peine, a-t-il dit les trois premiers vers, que tous les artistes qui étaient assis sur des chaises placées en rang, comme pour entendre quelque chose de sérieux, se lèvent, lui tournent le dos et vont dans un coin de la salle, se former en rond.
Comme le patient ne comprenait pas la cause de ce mouvement de rotation, il s'arrête un instant.
--Continuez, lui crie-t-on de toutes parts, le jury délibère.
Il continue; tout le monde sort et le pauvre naïf reste seul, en train de dire la poésie de Coppée.
Quelques instants après, le jury qui était sorti pour s'esclaffer à son aise, n'y tenant plus d'un tel effort, rentre et ordonne à l'aspirant artiste:
--Dites-nous le même morceau en auvergnat.
Plet tombe par terre.
--Comment, vous ne comprenez pas? c'est bien simple. Et Milher de dire:
--Mon hichtoire, mechieure les juges, chera brève; voichi:
--Ah! bon, et Caméléon fit ce qu'on lui demandait!
--Assurément, c'est très gai, la _Grève des Forgerons_, dit Numès, mais n'auriez-vous pas quelque chose de plus en dehors, du même genre, moins grave? tenez, par exemple, savez-vous: _J'aime pas l'veau_. C'est très bien _J'aime pas l'veau_ et ça entre bien dans vos cordes. C'est de Milher et de moi, je m'étonne que ce morceau ne fasse pas partie de votre répertoire ... alors, quel est le directeur qui vous engagera?
--Je l'apprendrai, monsieur, balbutie Caméléon.
--C'est bon. Chantez-nous une chansonnette.
Et le malheureux offre de chanter _Le Second mouvement_.
--Va pour le _Second mouvement_, dit Daubray, vous ne savez pas le troisième?
--Non, monsieur.
--Oui, ajoute des Prunelles, comme pour renseigner le jury, il n'a fait que des études superficielles.
La chansonnette chantée au milieu de rires difficilement contenus, Numa dit à Caméléon:
--Pourquoi ne pas être franc? est-ce qu'il ne valait pas mieux nous dire tout de suite: «Je suis élève de Duprez!»
--Mais, monsieur, répond le pitoyable postulant, je n'ai jamais pris de leçons de personne.
--Allons donc! Ce n'est pas possible, exclame le choeur.
--Si, si, fait le chanteur flatté.
--Voyons, maintenant vous allez redire la chansonnette sans parler ... je m'explique: vous allez la penser simplement en vous contentant de ne faire que les gestes. C'est pour voir si le geste est bon.
Plet se tord.
--Là, à présent, continue Daubray, retournez-vous, regardez la toile de fond et recommencez à chanter ... mentalement.
Et Caméléon de regarder le mur en gesticulant en silence.
Ah! c'est là qu'on en a profité pour rire un peu.
Les uns mettaient leur mouchoir dans la bouche, les autres moins forts sortaient n'y tenant plus.
--Voyez-vous! comme il a la figure expressive!
--Quelle physionomie mobile, ce garçon-là!
--Là, maintenant, recommencez, de profil.
--Bien, bien, non, de l'autre côté!... oui, là ... comme ça.
--Ah! mes enfants, dit Daubray, voyez comme le bout de son nez remue.
--A-t-il un nez amusant! Son nez parle positivement.
La sonnette de l'entr'acte retentit.
On abrégea par force cette nouvelle inquisition.
--Mon cher ami, nous vous délivrerons demain un certificat avec toutes nos signatures; vous le ferez d'abord parapher par M. Luguet, le régisseur général, et vous vous présenterez ensuite chez M. Briet, le directeur ... vous êtes sûr de votre affaire.
L'acte recommençait.
Plusieurs artistes descendent et parmi ceux qui restent, Caméléon trouve encore des ennemis.
--Pour vous démaquiller, dit Pellerin, voici une serviette et de l'eau.
Tout le monde sait que l'eau est impuissante à enlever le fard; on n'arrive à se nettoyer bien complètement qu'avec du cold-cream.
--Quant au crêpé, ajoute le féroce Numès, c'est bien simple; faites-vous raser les sourcils; nous, la première fois, c'est ce que nous avons fait.
Le bien à plaindre Caméléon, désireux d'aller respirer un air pur, réconfortant et qui pût le remettre de toutes ces émotions, sortit précipitamment avec son fard et son crêpé sur la figure.
Si on ne l'a pas arrêté ce soir-là, c'est qu'il y a un Dieu pour les naïfs.
Le lendemain, muni de la bienheureuse pétition, il se présenta chez les directeurs en agitant triomphalement son certificat.
MM. Briet et Delcroix détruisirent les beaux rêves de Caméléon en lui apprenant qu'on s'était f...u de lui.
Sorti comme un fou, en jurant de se venger, Caméléon cherche partout Numès pour le tuer.
DÉCEPTION
_A Léon LAMQUET._
Un beau matin du mois de mai de l'année dernière, je reçus une lettre dont le format et l'odeur trahissaient hautement la provenance.
--Cette missive ne m'est évidemment pas envoyée par un chaudronnier, me dis-je en la retournant dans tous les sens. Car, je ne sais si vous êtes comme moi, mais quand je reçois une lettre de quelqu'un qui m'est cher ou d'une personne inconnue, avant de décacheter la lettre, je me livre à un vrai petit travail; je la soupèse (ce n'est pas que j'aie l'habitude de recevoir des lettres chargées, hélas!) je la flaire, je tâche, si je ne connais pas l'écriture, de deviner l'envoyeur, d'après le nom du quartier estampillé sur l'enveloppe, et ce n'est que lorsque je suis suffisamment intrigué que je me décide à l'ouvrir.
Aussi ne fis-je sauter le cachet armorié que j'avais devant moi qu'après m'être vainement demandé: De qui?
Tout d'abord, le premier sentiment qui s'empara de moi fut un ennui énorme. Car, déchiffrer des hiéroglyphes n'est pas mon fort, et les pattes de mouche que j'avais devant les yeux étaient de purs casse-tête chinois.
Enfin, avec une patience dont mes amis ne me soupçonnent pas capable, je parvins à deviner ceci:
«Monsieur,
» J'ai eu bien souvent le plaisir de vous entendre et notamment dimanche dernier, dans un concert au Trocadéro.»
» Fort désireuse de vous connaître et ayant absolument besoin de vous voir pour vous parler d'une chose qui vous intéressera, je vous supplie de bien vouloir prendre la peine de passer chez moi demain, dans la matinée.»
»_Signé_: Mlle FONTANGES.» Rue de M***.
--Hé! hé! mais voilà, dis-je, qui est du dernier galant.
Voyons, voyons, je ne me trompe pas? Et de relire.
Mais non, c'est bel et bien un rendez-vous, il n'y a pas à en douter. C'est clair comme le jour.
Ah! mais ce n'est pas tout ça. Irai-je ou n'irai-je pas? _That is the question!_
Est-ce sérieux? Je n'y crois guère. Un rendez-vous, à moi! non, ce n'est pas possible, je ne suis pas assez veinard pour que cette bonne fortune m'arrive ... et puis, il n'y a que dans les romans que l'on reçoit des rendez-vous d'une inconnue.
Non. C'est une farce que m'auront voulu faire quelques joyeux camarades qui iront rôder aux abords de la maison indiquée et se gausseront tout à leur aise de ma folle naïveté.--Oui, c'est une fumisterie, comme aurait dit Lamartine.--N'y allons pas, c'est plus sage.
Et de déchirer le billet qui avait troublé un moment la quiétude de mon âme.
Mais cependant, s'il était vrai qu'une jeune et jolie fille m'ait remarqué? Après tout, il n'y a rien là de si extraordinaire, et on a assurément vu des choses plus fortes, par exemple, refuser du monde au théâtre Beaumarchais.
C'est égal, une jeune fille ... écrire à un artiste ... c'est risqué! Enfin, tant mieux.
Je ne songeai plus alors qu'à cette aventure et la journée qui me séparait du bienheureux moment me parut interminable.
* * * * *
Inutile de vous dire, cher lecteur, que ce matin-là on n'eut pas de peine à me réveiller.
Ce fut l'une des rares matinées où j'assistai au lever du joyeux Phoebus.
Ma toilette fut cependant longue, malgré mon impatience, car jamais je n'y apportai un tel soin. Je refis dix fois le noeud de ma cravate.
... Mon crâne était couvert D'un tube reluisant d'un soigneux coup de fer.
Mon vêtement était irréprochable de chic.--On me l'avait apporté le matin même, heureux hasard. On se serait miré dans le vernis de mes bottines et mes gants eussent été enviés par le plus élégant sportman; bref, j'étais tout à fait copurchic, comme on dit maintenant.
Je consultai fiévreusement l'indicateur des rues pour savoir dans quel quartier respirait celle.... Je tressaillis en voyant que la rue de M... donnait dans l'avenue des Champs-Élysées.
--Allons, allons, le coup de fer n'était pas de trop!
Je descendis et inspectai plusieurs fiacres avant de fixer mon choix.
Enfin une voiture passa, elle était jaune!!
Mauvais présage, pensais-je: mais bah! la superstition n'est pas mon fait. Je l'arrêtai. Du reste la carrick de l'automédon était vert, couleur de circonstance.
Nous roulâmes. Arrivé à la rue de M... mon _fringant attelage_ s'arrêta devant une maison qui détonnait au milieu des autres.
Elle était de modeste apparence, à l'encontre de celles qui l'entouraient. Et je m'étonnais de trouver cette bourgeoise au milieu de ces aristocrates. Elle semblait, là, l'oubliée, la Cendrillon en pierre de taille.
Mais n'ignorant pas que dans les petites boîtes sont les ... je passai outre. Je jetai le nom au concierge et m'apprêtais à jouir de cette nouvelle invention qu'on nomme l'ascenseur, lorsque le vieux cerbère me cria:
--Pas par là ... au 3e, à gauche, le petit escalier au fond de la cour!
Sapristi! 3e, petit escalier ... hem, hem! enfin! je gravis péniblement. Je ne vous décrirai pas la solennité de l'escalier ... d'abord parce que ça vous ennuirait ... et moi aussi ... et qu'en outre, l'escalier était très loin d'être solennel. Qu'il vous suffise de savoir qu'il était laid, crasseux, et que les murs suintaient dru. Je gravis les marches en bois non ciré, et je m'arrêtai devant une petite porte sur laquelle une carte de visite éclatait.... C'est bien là ... je tirai discrètement la patte de biche et n'eus que le temps de jeter un dernier regard sur ma toilette, lorsqu'on vint m'ouvrir.
Une petite bonne accorte me fit entrer dans une antichambre où mes yeux furent aussitôt attirés par une Léda en marbre blanc.
Peu d'instants après, la soubrette, à l'air dégagé, ouvrit une porte cachée par une merveilleuse tenture de Smyrne et je passai dans la chambre de sa maîtresse.
Ce que j'aperçus en entrant ... il m'est impossible de vous le dire!... je ne vis rien ... si, une obscurité complète ... à tel point que, voulant faire un pas, je trébuchai, sur une marche traîtresse....
--Venez! soupira une voix alanguie.
Et, comme j'écarquillais les yeux pour distinguer quelque chose:
--Par ici!
Et l'on me prit la main pour guider mes pas incohérents.
Cependant, je commençai doucement à me rendre compte des êtres à la faible lueur d'un minuscule lampion dont le timide éclat était encore tamisé par l'épaisseur d'un verre rouge.
En ce moment, ce que je ressentais ... ou plutôt ce que je sentais ... c'était l'odeur troublante de ces pastilles du sérail que mon invisible interlocutrice avait probablement fait venir de Rivoli-Arcade!
Après m'être excusé d'arriver en retard ... histoire de dire quelque chose, car j'étais en avance ... je demandai ce qui pouvait me valoir le plaisir....
C'est égal, à ce moment je devais être bien drôle, car je parlais au hasard, ignorant si on était devant ou derrière moi.
--Mon Dieu, me dit d'une voix faible ma mystérieuse inconnue, je vous prie tout d'abord d'excuser la hardiesse de ma démarche, mais je voulais vous voir d'abord pour vous dire quel plaisir ... (ici les compliments d'usage) et ensuite pour vous avouer combien je pense à vous.
--Mon Dieu, madame!
L'obscurité absolue qui nous entourait me permettait de rougir à mon aise.
--Oui, je tenais à vous parler moi-même, car une lettre, hélas! ne vous aurait pas dit ... (là un soupir gros de promesses).
--Que votre vie est agréable, reprit-elle soudain, vous allez de fêtes en fêtes, les invitations vous arrivent par douzaines, partout on vous désire, on vous choie, rien n'est trop beau pour vous. Oh! être artiste! quel rêve!
--Je ne vois pas encore, madame....
--Et les femmes, me dit-elle tout à coup en me saisissant les mains. Ah! les femmes! combien seraient heureuses d'être la préférée; mais vous allez voltigeant de la blonde à la brune, sans vous soucier, petits libertins, des blessures cruelles que vous avez pu faire.
--Oui, mais dans tout cela....
--Vous en connaissez beaucoup, n'est-ce pas de ces belles jeunes filles, de ces petites actrices si Parisiennes, si coquettes qui peuplent vos coulisses?
--Mais oui....
--Et appelé dans le monde, comme vous l'êtes tous les soirs, vous coudoyez des marquises du noble faubourg, vous voyez là des femmes du meilleur monde, j'en suis sûre?
--Assurément, mais ...
--Eh bien, j'ai pensé que vous pourriez m'être utile, en priant toutes ces aimables et jolies femmes que vous fréquentez, de s'adresser à moi pour tout ce qui regarde la parfumerie. Je tiens à leur disposition: savons dulcifiants, crème onctueuse, poudres de riz, vinaigre de toilette, nakara des Indes, lait antéphélique, pommade Dupuytren, iris de Florence, mais surtout, ma spécialité, l'eau dentifrice qui a la propriété de blanchir les dents et de rougir les lèvres.
Je renonce, chers lecteurs, à vous dépeindre l'ahurissement que me causa cette réclame inattendue, récitée avec une volubilité auprès de laquelle celle de Sarah Bernhardt n'est que de la Saint-Jean.
Et voilà donc pourquoi je m'étais fait beau et avais pris une voiture pour arriver bien vernis et tout frais!
--Du reste, pour que vous parliez de mes produits en connaissance de cause, reprit-on, je vais vous faire remettre un paquet de poudre de riz et un flacon de mon eau dentifrice.
L'emploi de ce liquide a besoin d'un mot explicatif:
Après vous être lavé les dents, comme d'habitude, avec de la poudre ordinaire, vous vous rincez la bouche, et ayant versé une goutte de cette eau dans ce petit godet en porcelaine, vous trempez le pinceau que voici et vous frottez. Essayez et vous m'en direz de bonnes nouvelles.
Je n'eus pas le temps de protester que l'on avait déjà bourré mes poches de paquets, flacons, godets, pinceaux et de prospectus en nombre tel que je disparaissais entièrement dessous.
Mon ébahissement ne me quitta que chez moi, où j'étais rentré, sans même m'apercevoir de la route. Le lendemain, par curiosité, j'essuyai cette fameuse eau; après l'opération que je fis avec soin, je m'aperçus, ô désespoir, que j'avais les _lèvres blanches et les dents rouges!!..._
LES INITIALES
_A Georges PEYRAT._
--Entrez! dis-je du ton brusque d'un homme qu'on vient de réveiller tout à coup.
Et mon ami Jules, fit son apparition dans ma chambre. Il enjamba pantalon, habit, chapeau, qui traînaient par terre, et s'asseyant sans plus de façon au pied de mon lit--bien qu'un siège vacant ne fût pas introuvable--il aborda carrément la question, me lançant à brûle-pourpoint cette phrase traîtresse:
--Que fais-tu ce soir?
--Je me coucherai, fis-je en me retournant de l'autre côté pour montrer à mon ami que, s'il s'en allait tout de suite, il me ferait bien plaisir et me permettrait ainsi de reprendre le somme interrompu.
Mais, hélas, Jules était comme l'avare Achéron!
--Eh bien, puisque tu es libre, reprit-il, je t'emmène avec moi chez madame de Saint-Girieix.
--Pourquoi faire?
--Comment, pourquoi faire? mais tu n'as donc pas lu les journaux! Elle donne ce soir un bal splendide dans son hôtel, avec kermesse et tout le tralala, au profit des veuves des matelots suisses morts victimes de leur dévouement pendant cet incendie terrible qui a détruit une partie de Berne! Mais on ne parle que de cette fête; ce sera absolument féerique, il faut y venir!
Judic vendra des pêches, Granier des bretelles, Léonce doit faire du trapèze à 6 mètres de hauteur dans le cour d'honneur, enfin, je compte sur toi.... Eh, bien! qu'est-ce que tu as? tu restes abruti ... on dirait, ma parole que tu ne comprends pas.
--En effet, je ne comprends pas comment toi, qui me connais, toi, mon ami, à qui je n'ai jamais fait le moindre mal, toi qui n'ignores pas ma profonde antipathie pour ces petites fêtes chorégraphiques, tu viennes m'inviter à en subir une.... Oui, je sais, avec toi.... C'est égal, je te remercie du choix, mais je ne puis....
--Oh! voyons, tu ne vas pas me refuser de m'accompagner, à présent surtout que j'ai annoncé ta venue à madame de Saint-Girieix. Ce serait joli ... tu me ferais passer pour un farceur!
--Comment, est-ce que ... maladie subite ... empêchement imprévu....
--Sont des clichés usés, mon cher.
--Et puis, crois-tu que madame de Saint-Girieix n'aura pas autre chose à faire qu'à te demander de me présenter.... Dans ces soirées-là, c'est à peine si la maîtresse de la maison regarde les gens qu'on lui présente.... Non, va, un de plus, un de moins, ce n'est pas ça qui ...
--Voyons, ce n'est pas sérieux, ce que tu me dis là.
--Parfaitement. Et, tiens, puisque tu n'es pas convaincu, écoute et suis mon raisonnement:
La foule m'énerve, ce soir, on s'étouffera; tu sais quel mal je me donne pour collectionner dix pièces de vingt sous et tu n'ignores pas que pour tenir tête aux assauts nombreux des jeunes bouquetières, aux sollicitations pressantes, des marchandes de programmes, cigares, etc., il faut pouvoir posséder une certaine quantité de ces petits papiers bleus dont la Banque a seule le monopole. De plus je suis extrêmement fatigué et tu trouveras bon....
--Non, non, non, mille fois non. Je viendrai te prendre à dix heures, nous irons y passer un moment, et nous rentrerons bien gentiment nous coucher chacun chez nous. Allons, c'est entendu, tu acceptes?
--Ah! que le diable t'emporte! je m'étais juré de ne pas sortir ce soir.... Eh bien, oui, là! j'irai, mais à une condition _sine qua non_. C'est que nous n'y resterons pas plus tard que minuit et que tu ne m'obligeras pas à danser la moindre polka?
--Soit!
* * * * *
A dix heures précises, Jules arrivait sous les armes, claque et camélia compris.
Vingt minutes après, nous descendions de voiture devant le perron de l'hôtel de madame de Saint-Girieix.
Lanternes vénitiennes, plantes rares, orchestre Desgranges, sibylle, petits chevaux, rochers factices au milieu desquels serpentait un filet d'eau coloré en vert par un continuel feu de bengale invisible; bref, rien ne manquait.
Nous montâmes au salon de danse.
Je ne sais si vous êtes comme moi, mais rien ne me semble drôle comme de voir cirer le parquet à un tas de gens essoufflés, rouges comme des tomates et suant sang et eau; ils tournent deux à deux, sans se parler et avec la dignité de gens qui remplissent un sacerdoce; oui, ça m'amuse toujours de voir sauter ainsi mes contemporains.... Ah! j'avoue que la chorégraphie est un sens qui me manque!
J'étais donc dans l'embrasure d'une fenêtre, en train de contempler les minois plus ou moins chiffonnés, lorsque Desgranges, levant son archet magique, donna le signal de la danse. Les couples se formèrent.
J'aperçus alors Octave, un de mes amis que je n'avais pas revu depuis le collège, qui invitait une jeune fille blonde et belle comme Vénus, quoique moins décolletée.
La jeune fille se leva, Octave posa son claque sur sa chaise et tous deux s'enlacèrent pour la valse qui préludait.
Je les suivis un moment des yeux; mais ce charmant couple disparut dans le tourbillon des danseurs. Une polka remplaça la valse, une scottish succéda à la polka.
Changeant alors de spectacle, (j'aime les contrastes), je regardai les duègnes qui tapissaient le salon. Je vis une dame sèche et jaune, et qui dut être fort bien en 1812, sourire derrière son éventail.
Je n'y prêtais pas une bien grande attention, la chose n'ayant rien d'extraordinaire en elle-même, lorsque un éclat de rire formidable me fit reporter les yeux au même endroit. Je vis alors trois ou quatre dames, à droite et à gauche de la sus-indiquée, riant à gorge déployée.
Qu'était-ce donc?
Elles se penchaient à l'oreille de leurs voisines pour leur faire part de quelque chose et le nombre des rieuses allait s'augmentant. Bientôt l'hilarité devint générale; ce fut comme une traînée de poudre, toute la rangée des matrones était en ébullition; ces bonnes dames se tordaient dans des convulsions impossibles à décrire; elles avaient toutes l'air d'être atteintes de la danse de Saint-Guy. C'était inénarrable!
Enfin, grâce à l'une de ces _Camerera_ qui, ne se contentant pas de désigner des yeux, montrait avec le doigt--O Sainte impolitesse!--un groupe tournoyant au milieu du salon, je sus enfin la cause de cette joie générale: la danseuse d'Octave s'était, sans s'en être aperçue, assise sur le claque de mon ami, et sa robe en tulle blanc avait gardé accrochées les gigantesques initiales de son cavalier, qui s'appelait--horrible fatalité--Octave Quesnel ... et pas par un K!
TÉNOR ET PRESTIGIDITATEUR
_A E. MANGIN._
C'était au château de Compiègne en 184... Louis-Philippe voulant célébrer ... je ne sais plus quoi, en l'honneur de ... je ne sais plus qui, fit venir les artistes de l'Opéra-Comique pour jouer une pièce de leur répertoire sur le théâtre royal.
Les acteurs se rendirent à cet ordre et obtinrent un grand succès avec le _Domino Noir_, ou la _Dame Blanche_ ... ou quelque chose de couleur, enfin.
L'étoile de la petite troupe était M-S, le fameux ténor qui, à cette époque, faisait tourner toutes les têtes féminines et dont la renommée était alors considérable.
M-S, homme d'infiniment d'esprit, comme on le verra plus tard, joignait à son très beau talent de chanteur, l'adresse remarquable du plus agile des prestidigitateurs.
L'escamotage et la physique n'avaient plus de secrets pour lui; faire sortir un gigot entier d'une bouteille, avaler un sabre de cuirassier ou jongler avec huit assiettes sans les casser ... était pour lui l'enfance de l'art.
Aussi tenait-il à sa réputation de physicien autant qu'à son renom de chanteur ... qui sait même ... s'il ne faisait pas comme Ingres et Rossini!
Le soir de cette représentation à la cour, Louis Philippe fit servir aux artistes un souper merveilleux.