Chapter 2
Un énorme sac de nuit est à ses côtés--vrai cabinet de toilette ambulant (jeu de brosses complet) avec toute une pharmacie portative.
Quelqu'un s'est-il blessé, vite, demandez à l'amateur du taffetas rose: il va vous en découper un morceau avec ses adorables ciseaux lilliputiens.
L'amateur a trois malles.
Dame! on part pour un mois, et il n'est pas de bon goût de mettre plus de huit jours de suite le même vêtement. Aussi l'amateur a-t-il emporté quatre complets ... complets, chapeaux et pardessus assortis.
Quant à ses cravates et ses gants, on n'en sait plus le nombre.
Le soir, s'il y a une annonce à faire, c'est toujours lui qui est chargé de cette corvée: il a un si bel habit et il le porte si bien!
--C'est son seul talent! insinue cette bonne langue de Floridor.
L'amateur voyage pour s'amuser, voir du pays.
Et pour éviter le temps perdu, voici comment il procède:
Ses innombrables guides lui ayant appris les heures où les musées sont visibles, les jardins publics ouverts, dès qu'il descend du train, il se jette dans un fiacre et dit au cocher d'un air entendu:
--Ce qu'il y a de curieux à voir!
C'est ainsi qu'il a vu plus de trente cathédrales, _la plus intéressante de France au point de vue archéologique_.
Bref, son système est le meilleur pour voir tout, et très vite.
On le blague bien un peu quand il revient de «ses excursions», on lui monte des scies, en lui demandant régulièrement s'il a visité l'aquarium; mais ça lui est égal: «Il a tout vu» et c'est ce qu'il veut, lui, qui voyage pour s'amuser.
Quelquefois même, quand la voiture est au complet, l'amateur l'escorte à cheval. Il est bon cavalier et fait caracoler son coursier de louage, à la grande fureur de Floridor, qui, le voyant passer ainsi, fier de sa monture, grommelle entre ses dents:
--Poseur, va!
Ces soirs-là, à la façon dont l'amateur joue son rôle, les jambes un peu écartées, on s'aperçoit visiblement des bienfaits de l'équitation.
L'amateur a cependant un avantage, il a toutes les jolies femmes avec lui, _pendant la journée_ (il faut dire que ce n'est pas toujours un avant..., mais il ne s'agit pas de ça).
Ces dames le savent si obligeant, si attentionné! L'une lui donne son sac à porter, l'autre, une ombrelle; celle-ci lui a confié son ticket, celle-là l'envoie porter une dépêche ... _à son ami de Paris_. Cette dernière commission lui fait bien faire un peu la tête, mais il y va tout de même. Il a un si bon caractère!
Comme compensation à toutes ses politesses, on lui permet, quand il veut dormir en wagon, d'appuyer sa tête sur l'épaule de sa voisine.
Comment refuser ce petit service à un monsieur qui vous promène toute la journée en voiture? Et puis, ça ne va pas plus loin, d'ailleurs.... A moins que sous les tunnels ... mais non, je ne crois pas.
L'amateur est l'antithèse de Cinguy. Autant celui-ci est _coup de vent_, autant celui-là est _tortue_.
Ainsi, il n'a qu'une scène, au deuxième acte: il joue un invité à la soirée; il a fini à neuf heures. Eh bien, quand ses camarades remontent à la fin du spectacle, il n'est pas encore prêt et tous les compartiments de sa malle gisent à terre, encombrant le couloir.
Aussi, il faut entendre sacrer Floridor!
Comme, après le spectacle, il a pris la ruineuse habitude d'offrir un «ambigu» à ses compagnons enjuponnés, quand, le lendemain, le départ a lieu de bonne heure, il ne peut pas se dégrouiller. Il a beau se faire mettre au réveil vingt minutes avant les autres, si son ami Cinguy ne montait pas deux fois lui-même à sa chambre, après avoir envoyé tous les garçons de l'hôtel le réveiller, Lambinos raterait le train.
Et quand on lui fait une observation au sujet de son éternelle inexactitude et des «frousses» qu'elle donne à l'administration, l'amateur répond _lentement_.
--Je n'ai jamais rien raté!
--Heureux homme! soupire mélancoliquement Dazincourt.
L'amateur a une manie qui lui coûte cher: il achète toujours la spécialité du pays.
C'est ainsi qu'il a remporté du nougat de Montélimar, des biscuits de Reims, un de ces petits sacs de haricots que le buffet de Soissons tient tout prêts pour les gourmets ... naïfs. Il a acheté un pâté à Chartres, des sardines à Nantes, seulement il les a prises _à l'huile_, du sucre de pomme à Rouen, des prunes à Agen, des escargots à Troyes; il n'y a qu'à Orléans où il a vainement cherché des ... mais il ne s'agit pas de ça.
Bref, en partant, il avait trois malles, il en a six au retour. Aussi l'impresario a-t-il juré ses grands dieux qu'il n'emmènerait jamais plus avec lui, en tournée, des amateurs: ça coûte trop cher d'excédent!
LE PÊCHEUR
Le comédien-pêcheur n'est pas un type aussi rare qu'on peut le supposer.
Encore un calme, celui-là, et tout le premier à rire du pêcheur à la ligne si humoristiquement dessiné par Richepin.
Comme acteur, c'est un consciencieux qui fait très convenablement sa petite affaire, est très correct dans les rôles qu'on lui confie et ne dépare jamais une distribution.
Ne compte à son actif ni succès ni veste. On ne dit jamais de lui: «Oh! qu'il est bon!» mais on ne dit pas non plus: «Oh! qu'il est mauvais!» Bref, c'est ce qu'on appelle dans le bâtiment: un _Complète un excellent ensemble_.
Quand il n'est pas d'une pièce en répétitions, il va chatouiller le goujon et taquiner l'ablette sur les bords fleuris du canal Saint-Martin ... à deux pas du théâtre, au cas où un accident surgirait, mais par goût il aimerait mieux jeter plus loin sa ligne, l'eau croupissante qui empeste le quai Jemmapes n'ayant pour lui aucun appas.
La tournée a justement lieu pendant l'ouverture de la pêche, aussi ne voulant rien changer à ses habitudes, le comédien-pêcheur a-t-il emporté avec lui toutes ses lignes ... de fond et autres, sans compter, dit-il en riant, celles qu'il a dû se fourrer dans la tête.
C'est bien un peu gênant pour les voisins, ces satanés scions qui tombent sans cesse des filets, mais on ne dit trop rien, le pécheur est si bon enfant et si tranquille!
Le prototype de cette espèce est sans contredit le grime Samortil.
Je crois, en effet, qu'il serait bien embarrassé de dire lui-même si c'est la pêche ou le théâtre qu'il préfère. Entre nous, j'ai tout lieu de supposer que ce n'est pas le théâtre.
Il faut le voir, dès qu'on arrive dans une ville, demander à la première personne qu'il rencontre:
--Y a-t-il de l'eau, ici?
Et si la réponse est affirmative, se précipiter à l'endroit indiqué.
Mais c'est comme une fatalité, chaque fois qu'on va dans un pays où serpente une rivière quelconque, on arrive tard; en revanche, si on doit jouer dans une ville plate et sèche comme la poitrine de mademoiselle X ... on arrive dès le matin.
Lors de sa dernière tournée, on lui en a fait une bien bonne!
Ses camarades l'avaient conduit à environ cent mètres d'un pont, le plus bel ornement de la ville de C, et lui désignant l'eau qu'il ne pouvait voir à cause d'un parapet qui la cachait, l'un d'eux s'écria:
--C'est très bizarre, vous voyez bien cette rivière, tout le monde s'accorde à la trouver poissonneuse et personne n'a jamais pu prendre la moindre friture.
--Des blagueurs! fit Samortil, piqué au vif. Je vous fais le pari, moi, de vous rapporter pour demain matin une matelote copieuse.
Pari tenu.
Dans la journée, notre homme va hors ville, chercher dans les terrains vagues de la bonne _terre à peloter_; le soir, à table, il met dans sa poche tous les morceaux de gruyère qu'il aperçoit, excellent appât pour le chevesne et le barbillon.
Rentré à l'hôtel à minuit, il se fait réveiller à deux heures (quelle conscience!), se dirige vers le pont en question et tend ses lignes au milieu de l'obscurité la plus profonde, mais quel n'est pas son abrutissement lorsqu'à quatre heures, à la clarté de l'aube naissante, il s'aperçoit qu'il pêchait depuis deux heures dans une _rivière sèche_!
* * * * *
Du reste, il est inouï: n'a-t-il pas profité un jour du moment où son train stoppait sur un viaduc pour tendre sa ligne par la portière du wagon!
A part ça, il serait parfait, quoique possesseur d'un tic assommant, celui de faire porter à tout le monde sa bonne _terre à peloter_ dans un sac _ad hoc_ (il est tellement encombré par ses engins, qu'il faut bien l'aider).
L'acteur atteint de péchomanie conserve même au théâtre ses douces habitudes; oui, c'est plus fort que lui, le soir, si, en jouant, un de ses camarades se trompe, il le repêche.
LE PAPERASSIER
Le paperassier, c'est Groval.
Il adore Paris; aussi veut-il absolument être au courant de tout ce qui se passe dans la capitale pendant son absence, et dévore-t-il les feuilles publiques afin de ne pas cesser «d'être dans le train» comme s'il n'y était pas assez!
Dès qu'on arrive dans une ville, Groval demande immédiatement à l'employé qui lui prend son ticket:
--A quelle heure arrivent les journaux de Paris?
Pendant que ses camarades _font un tour_, jouent aux cartes ou au billard, lui, court de par la ville, cherchant les bureaux de rédaction des journaux locaux, et dépose sa carte de visite dans le casier des critiques dramatiques.
--C'est une politesse à laquelle ils sont sensibles, dit-il à ceux qui le raillent.
Quelquefois, sur sa carte il fait précéder son nom de ces deux mots: _Remerciments anticipés_; c'est quand le journal doit paraître le surlendemain, lui parti.
Dans ce cas-là, il donne quelques sous au concierge du théâtre pour le lui envoyer _au théâtre de X... faire suivre_.
Ces courses faites, il va au théâtre prendre les journaux à son adresse et s'installe dans un café. Là, il commence par dévorer les comptes rendus de l'_Avenir orléanais_, du _Moniteur d'Avignon_ ou de la _Gazette de Mont-de-Marsan_, en ayant soin de découper ce qui le concerne.
Puis comme il a promis à sa mère ou à sa ... cousine de la rue de Morée de lui écrire tous les jours les incidents du voyage, les anecdotes curieuses qu'on lui apprend, les moeurs des habitants de province, les réponses bizarres qu'on lui a faites, et Dieu sait si elles abondent! il se met en devoir de rédiger pour ELLE un journal quotidien. Et il en barbouille, de ce papier, il en barbouille!
Mais comment diable se tire-t-il d'affaire? Il ne peut relater ce qu'on raconte devant lui, car il lit sans cesse; il ne peut non plus décrire les monuments curieux à voir, puisque, pendant que ses camarades les visitent, il écrit _pour ne pas manquer le courrier_.
Alors que peut-il bien écrire? Ce qu'il a lu probablement.
Voulez-vous des timbres-poste? Demandez-en à Groval, il en a sûrement à vous céder. Désirez-vous savoir si votre lettre exige une taxe supplémentaire, donnez-la lui, il la soupèsera en homme habitué et vous dira sans se tromper si c'est un ou plusieurs timbres de quinze centimes qu'il faut ajouter.
Il a l'habitude, lui, qui n'arrête pas de lire ou d'écrire ... même pendant les entr'actes.
--Oh! les paperassiers! Les paperassiers!
LE SECOND RÉGISSEUR
Le second régisseur!
Ah! en voilà un qui ne les bénit pas les tournées.
A peine défrayé, à la fin du voyage il se trouve avoir usé ses fonds de culotte sur les banquettes des chemins de fer pour presque rien.
Et il travaille le malheureux!
Arrivé dans une ville, alors que les artistes vont où ils veulent et font ce que bon leur semble, le second régisseur, lui, reste à la gare pour prendre les bagages et les faire charger sur le camion qui doit les apporter au théâtre, où, une fois arrivés, il les fait monter dans les loges des artistes; loges qu'il désigne lui-même et ce n'est par là une aimable besogne, certes, car, il y a toujours un Floridor quelconque qui ronchonne sur l'incommodité, l'insalubrité ou la situation de la sienne.
Aussi, généralement, voici comment le second régisseur procède: au premier étage, les dames; au second, les hommes. La plus proche à l'Étoile et ainsi de suite _par rang d'affiche_, aussi c'est toujours celui qui joue le domestique du 2 qui s'habille près des ... passons. Quand il a fini cette petite besogne et après avoir donné rendez-vous au camionneur pour onze heures trois quarts, afin de remporter les bagages à la gare, après le spectacle, le second régisseur va à l'hôtel où sont descendus les artistes, mais comme il arrive forcément le dernier, alors que les autres ont choisi les meilleures chambres, il n'a plus que le numéro 53, tout là-haut, au fond du couloir à côté des ... (_voir plus haut_).
Le second régisseur dine seul: il faut qu'il soit au théâtre à sept heures afin de veiller à ce que décors et accessoires soient prêts.
Sorti du théâtre, le dernier, il grelotte devant la porte des artistes ou fond de chaleur à assister au chargement des bagages.
Les billets pris et les malles des artistes enregistrées, comme il a vingt minutes à lui ... et le ventre creux, il avise un caboulot voisin et va casser une croûte, ce qui n'empêche pas le régisseur général de lui dire brusquement lorsqu'il l'aperçoit:
--Eh bien! c'est ça, ne vous pressez pas! voilà une demi-heure que nous vous attendons! Ah! vous vous la coulez douce, vous!
!!!
LE RÉGISSEUR GÉNÉRAL
D'abord, celui-là, il ne faut pas l'appeler régisseur général, ça le froisse, mais bien «mossieu l'administrateur», ça sonne mieux à ses oreilles, puis c'est plus long, le mot a plus d'importance.
Il administre! Il ne sait pas au juste quoi? Mais il administre tout de même.
C'est un prétentieux, du reste on n'a qu'à en juger par son costume! Redingote noire, pantalon foncé, éternellement vissé sur sa tête un chapeau haut de forme (c'est plus commode, en voyage) une sacoche en bandoulière et des gants.... Oh! des gants très noirs.... C'est plus gai ... et puis ça cache les ongles qui sont de la même couleur.
Le régiss... non, l'administrateur a l'aspect folâtre d'un croque-mort qui voyage en touriste!
Dans le wagon, il s'isole dans un coin et ne prend jamais part à la conversation générale, ce serait décheoir.
Le nez continuellement plongé dans son indicateur fatigué, il fait le train,--il entend par là, regarder l'heure du départ pour le lendemain--quand il serait si simple de se renseigner auprès du chef de gare en arrivant. Malgré ça, les deux heures qu'il consacre à l'étude approfondie du Noriac sont toujours insuffisantes puisqu'elles ne lui permettent pas de voir le meilleur train, le plus commode.
Pour lui, il n'y a de pratique que les convois qui partent à minuit cinquante ou ceux de six heures du matin. Aussi, il faut voir le succès qu'il obtient quand il propose ses convois pratiques.
Une des grandes préoccupations de mossieu l'administrateur c'est sa visite aux journalistes de l'endroit: C'est du reste pour eux le chapeau haut de forme et les gants noirs.
En général, le régisseur de ce nom a énormément de tact et s'il a une observation à faire à un artiste, il attend toujours d'être ... dans une salle d'attente ou à table d'hôte pour crier une recommandation de ce genre:
--Dites donc, Réguval, tâchez donc de vous faire raser, hein? Je vous ai vu de la salle, hier, soir, vous étiez dégoûtant?
LE DIRECTEUR
A l'époque où le marronnier du 20 mars songe à confectionner son ombrelle feuillue, les artistes, amateurs de voyage se disent in petto:
--Il faut que j'aille voir si Saint-Albert n'aurait pas besoin de moi pour sa tournée.
C'est que Saint-Albert est aimé de tous ses pensionnaires.
Combien d'directeurs, en ce monde, Ne pourraient pas....
Oui, c'est bien le plus agréable impressario qu'on puisse rêver!
Mais dam, il est difficile pour la composition de sa troupe.
Tout d'abord, il ne vous demande pas si vous avez du talent--lui seul en a et ça suffit, il sait qu'en affichant «Tournée Saint-Albert» c'est le maximum assuré, et puis si vous aviez du talent vous voudriez être payé en conséquence et ça ne ferait pas son affaire.
--Non, il vous demande aussitôt:
--Etes-vous bon voyageur?
Pour lui, tout est là! Comme, à la rigueur, il pourrait très bien ne pas partir, (madame Saint-Albert n'en ferait pas moins cuire les haricots) il veut avant tout ne pas être embêté par les grincheux, les retardataires et autres raseurs.
Aussi, ne s'entourant jamais que de gens aimables et de jolis minois, n'a-t-il que l'embarras du choix pour former sa troupe: tout le monde veut partir avec lui! Par exemple, il exige impérieusement une chose--et pour cela, il est inflexible--que vous n'ayez pas l'air cabot, c'est-à-dire que votre mise soit irréprochable, qu'à table vous ne parliez pas boutique et que vous descendiez dans les premiers hôtels. Tous ses artistes recrutés et la pièce prête, Saint-Albert dit à ses pensionnaires, huit jours avant le départ.
--Mes enfants, il faut vous purger, la vie que nous allons mener pendant un mois, pour être à peu près régulière, n'en est pas moins agitée; il est bon d'y préparer son corps. Donc, Hunyadi Janos et Ricin! Allez!
Le succès accompagne presque toujours Saint-Albert dans ses tournées. Je dis presque, car il lui est arrivé--à qui n'est-il rien arrivé?--une aventure assez amusante, il y a ... peu de temps.
C'était à C... dans le Midi. Saint-Albert arrive avec sa troupe vers 2 heures.
A peine descendu de wagon, il est accosté sur le quai de la gare par un joyeux garçon tout rond, tout épanoui, qui lui saute au cou, tout en lui gasconnant:
--Ah! té voilà, j'avé uneu peur! tu sé, il y a de la laucation!! Ah! je t'en prépare un succé!
Saint-Albert était abruti, il ne savait pas du tout qui lui parlait!
C'était tout simplement un monsieur auquel il avait dit un bonjour quelconque, l'an passé, et qui se croyait ainsi autorisé à tutoyer l'artiste!
Le soir, pendant la représentation, notre homme, posté au milieu des fauteuils d'orchestre, dominait ses connaissances chargées de chauffer le _succé de l'ami_ Saint-Albert!
Mais va te faire lan laire!
Le spectacle était composé d'une pièce en 3 actes pour lever le rideau et d'un petit vaudeville en un acte, joué enfin par Saint-Albert «qui l'avait créé à Paris». Dam! quand au milieu de la grande pièce, le public ne vit point l'étoile directoriale, il se mit à murmurer et crier sur l'air des lampions «Saint-Albert! Saint-Albert!» Le régisseur se présente, ganté blanc, selon la tradition mais ne pouvant dominer le tapage qui allait crescendo se retire au milieu des «Albert! Albert! bert ...» Saint Albert à moitié vêtu entre en scène et va pour s'expliquer, lorsque _son ami_ se levant tout-à-coup, lui crie:
--Quand auras-tu fini de te f...re de nous, tu n'es pas dans une bourgade ici, hé?
Tableau!
Pour terminer le portrait de notre directeur, une anecdote prouvant bien sa paternelle sollicitude pour ses pensionnaires et comme cette histoire absolument AUTHENTIQUE est un peu ... croustillante, que mes lectrices veulent bien passer outre.
Tous les huit jours, Saint-Albert donne 5 francs aux célibataires de sa troupe. Je n'ai pas besoin d'insister, je crois, sur le but de cette largesse faite à un point de vue _purement_ hygiénique et, comble du dévouement, pour bien s'assurer que les cent sous sont dépensés de cette façon-là, Saint-Albert accompagne ses artistes, seulement lui, ne consomme pas. Rien n'est drôle comme de le voir jeter un louis sur le comptoir de la vieille dame en lui disant:
--Tenez, payez-vous et à l'année prochaine!
LE JOUEUR
Les cartes, toujours les cartes, et encore les cartes!
Il a failli avoir une affaire avec un chef de gare à qui on l'avait signalé comme «bonneteur» dam! tout le temps il brasse ou fait couper.
En wagon, vous lui dites bonjour, il vous répond:
Faisons-nous _cinq_ points?
Et vous n'avez pas eu le temps de dire: «Ouf» qu'il a déjà installé une valise entre vous et lui:
--Un valet! C'est moi qui fais.
A table, le dessert servi, il met sa pomme ou sa poire dans sa poche et vous souffle à l'oreille: Nous avons 25 minutes, dix fois le temps de faire un écarté.
Si au milieu de la nuit, forcé de changer de train, vous attendez dans une salle d'attente, le sommeil aux yeux:
Le joueur s'approche traîtreusement de vous et vous tapant sur l'épaule:
--Une petite manille!
Quel raseur, ce cartonnier-là, il ne vous laisse jamais en repos.
Evitez le joueur enragé.
TYPES DIVERS
Je ne m'étendrai pas--devant vous--sur la soubrette qui mange tout le temps en voyage, histoire de s'occuper. A chaque station, elle se lève pour demander.
--A-t-on le temps d'aller au buffet? Dis donc, Machin, va donc me chercher une brioche.
Un jour, elle a failli faire rater le train à un de ses camarades qui était allé lui chercher un baba.
Quelle truqueuse! elle guigne le soir ceux de ses camarades qui soupent dans leur chambre et entrant sans frapper:
--Tiens, vous mangez.... Oh! faites voir!... vous permettez....
Et elle s'installe.
Une, sur laquelle je ne m'allongerai pas non plus--oh! non--c'est la duègne étourdie, petite folle, va! elle oublie toujours quelque chose dans la ville qu'elle quitte, son parapluie notamment lui revient à 103 francs, à cause des dépêches et des ports qu'elle a dû débourser.
Eh bien, et le prud'homme pontife, celui qui la fait à l'archéologue et qui conduit toujours les nouveaux visiter les curiosités architecturales des villes où l'on passe.
Tantôt, il vous force à grelotter dans les caveaux de l'église Saint-Michel, à Bordeaux, tantôt, il vous plante devant le _Pleureur_ de la cathédrale d'Amiens et vous dit: «Hein? qu'est-ce que vous en dites?» Un jour, il réclame votre admiration devant les vitraux de la nécropole d'Auch et vous en fait l'historique, le lendemain vous ne pouvez éviter la contemplation prolongée de la grosse horloge à Rouen.
Ah! vous en avez vu des ogives, des corniches, des flèches, des tours, des gargouilles, des statues, des colonnes et des fontaines! Tous les siècles y ont passé!
Et pour finir, je vous présente le farceur classique de toute bonne tournée qui se respecte, le rigolo de la bande, le titi de la troupe, celui qui chahute les bottines des locataires de l'hôtel et met la bottine du 2 avec les godillots du 36; comme blague, c'est peut-être bien un peu commis-voyageur, mais bast, il en a tellement dans son sac!
Une de ses plus drôles, il faut en convenir, c'est celle qu'il fait à l'éternelle retardaire, la jeune alanguie qui, lorsqu'on part à huit heures, se fait mettre au réveil à sept heures et demie afin de rester au lit jusqu'à la dernière minute se souciant peu d'avoir le cou sale toute la journée.
Que fait le rigolo? il va à l'ardoise du réveil, efface le 7 et met un 5. Le lendemain matin, il faut voir la tête de la petite dame qui s'est habillée quatre à quatre et qui, prête deux heures trop tôt, n'a même plus le temps d'aller se recoucher!
Somme toute, on ne s'ennuie pas en tournée!
LE SAC DE GÉRONTE
_A F. ROUVIER._
Dans le sac ridicule où Scapin s'enveloppe, Je ne reconnais pas l'auteur du Misanthrope!
Ce distique monumental a été commis par l'immortel Boileau et rebondira de générations en générations, en compagnie d'une foule de grandes vérités _ejusdem farinoe_.
C'est Géronte qui se fourre dans le sac, ainsi que chacun sait, mais il faut bien que la poésie conserve quelque licence, même sous la plume du plus pédagogue des poètes.
Or, que ce soit le maître ou le valet qui se dissimule sous la toile de ce très vulgaire récipient, il est évident que, pour jouer les _Fourberies de Scapin_, un sac de dimensions énormes est indispensable.
Nous avions monté, entre camarades, une représentation à Rouen, au théâtre Français, et devions précisément jouer, le soir, la pièce susdite, lorsque, dans la journée, je m'avisai que nous n'étions pas pourvus de cet _accessoire_ indispensable. En province, on a toujours des difficultés inouïes à se procurer ces choses insignifiantes par elles-mêmes, mais dont l'absence rend impossibles de certaines scènes.
--Assure-toi du sac, dis-je à mon ami Barral, qui remplissait le rôle de Géronte.
--Oh! un sac! Il n'y a pas à s'en préoccuper, me répondit-il, ce sera bien le diable si, à Rouen, où on a sûrement joué les _Fourberies_ plus d'une fois, il ne s'en trouve pas un.