Galipettes

Chapter 12

Chapter 122,314 wordsPublic domain

Le plus fort, c'est que, quelques instants après, il recommençait une seconde course de 800 mètres, et la gagnait haut ... les bras....

Et comme en nageant on décrit toujours quelques zigzags, ça lui a fait environ 1500 mètres qu'il avait dans les jambes à la fin de la journée. Décidément il est plus fort que moi.

Et maintenant un mot pour finir:

Faisant faire une pendule en bois (accessoire), le peintre du casino embarrassé vint me demander _quelle heure il fallait peindre?_

Et comme je le regardais, prêt à pouffer:

--Bah! dit-il, je vais mettre onze heures.... C'est toujours à cette heure-là qu'on regarde la pendule. (Historique.)

Bien vôtre, F. G.

UN CLARINETTISTE

_A Ph. GILLE._

Dire que l'artiste a pour emblème l'humble violette serait à coup sûr, une très jolie phrase, mais qui aurait le tort de n'être pas positivement exacte.

On sait, en effet, que la modestie n'est pas la qualité dominante du monsieur qui fait quelque chose en public.

J'ai déjà coudoyé dans ma courte existence pas mal de comédiens poseurs, de chanteurs prétentieux et d'instrumentistes se disant célébrissimes, mais jamais, au grand jamais, il ne m'a été donné de voir un type aussi achevé, aussi complet que celui que je viens de rencontrer cet été ... à Galet-sur Mer.

Sourdinoff (c'est son nom ... ou à près), clarinettiste aussi décoré que chevelu, vint donner, il y a quelques semaines, un «concert instrumental et spirituel» au casino de la station balnéaire précitée.

Les plaisirs nocturnes étant plus que rares dans cette oasis de la Normandie, à l'annonce du concert Sourdinoff, tous les baigneurs allèrent en foule retenir leur place à cette cellule vitrée dénommée: Casino.

La plage entière se fit inscrire.

Pas de périphrases atténuantes: le concert fut assommant!

Du reste, voici le programme, autant que je me le rappelle, jugez vous-même:

Première partie: ouverture _exécutée_ par un vieux monsieur payé 80 fr. par mois pour éreinter l'ivoire de la maison Pleyel, à faire s'agiter les pieds énormes de nos chers voisins, les Anglais.

2º Six morceaux de clarinette (a. b. c. d. e. f.) airs connus, dérangés par Sourdinoff et joués par l'auteur.

Entr'acte.

Réouverture de plus en plus massacrée ... exécutée par le bon vieillard «qui n'avait jamais travaillé devant un aussi bel auditoire» et, pour finir, huit morceaux (a. b. c. d. e. f. g. h.) par le bénéficiaire!

Ah! le criminel! marche funèbre et guerrière, valse, tarentelle, pas redoublé, mélodie, galop, rien ne manqua.

Et, comme heureux de ne plus être oppressé par le poids de ce programme, le public, à l'issue de la soirée, applaudissait timidement; ce Sourdinoff de malheur ne s'avisa-t-il point de recommencer son dernier numéro!

Il se bissait, l'infâme!

Je me disposais, joyeux, à regagner mes lares (vieux style) quand un voisin de table d'hôte, vint me dire:

--Venez féliciter Sourdinoff.

--Hein?

--Vous ne pouvez pas vous en dispenser, il vous a vu dans la salle et compte sur vos compliments.

--Mais ...

--Voyons, ça vous coûte si peu, et ça lui fera tant de plaisir!

Je n'aime pas beaucoup dire le contraire de ce que je pense, surtout en art, et j'avoue que la perspective de serrer la main de mon bourreau en le félicitant, était pour moi peu réjouissante.

Enfin, ne voulant pas m'attirer la haine d'un clarinettiste--ça fait trop de bruit--je suivis notre ami commun.

* * * * *

Nous arrivâmes au moment où une grosse dame disait avec admiration à l'instrumentiste:

--Vous devez avoir bien soif!

Les présentations faites, je balbutiai quelques paroles vagues:

--... Succès réel ... public charmé ... devez être content ... mais le disciple de Christophe Denner m'arrêtant tout à coup, me dit avec un sourire que je ne crains pas de qualifier d'amer:

--Ah! cher confrère (pourquoi m'appelait-il confrère, moi qui ne souffle dans rien du tout? J'ignore) il n'y a que l'étranger pour remporter ce qui s'appelle des succès prodigieux. Je ne parle pas, là, des couronnes qu'on vous lance, des palmes qu'on vous décerne, des médailles qu'on vous offre, des décorations qu'on vous supplie d'accepter, non, tout cela n'est rien, auprès de l'estime qu'on a pour l'artiste! L'estime, voyez-vous, il n'y a encore que ça! C'est à qui vous approchera! Les ducs, les princes considèrent comme un honneur insigne de vous serrer la main.

--Ah! bah! fis-je, ahuri.

--Ainsi, tenez, poursuivit Sourdinoff, laissez-moi vous conter une aventure qui m'est arrivée dernièrement, à Potsdam.

Je venais de donner un concert qui avait eu un de ces succès!... enfin, je passe. La marquise de Pigalska y assistait.

Enthousiasmée de mon grand talent, cette noble dame organisa chez elle, une petite soirée et me pria de vouloir bien m'y faire entendre. Je consentis.

Je n'ai pas besoin de vous dire que s'il fut restreint, le public était composé de tout ce que Potsdam comptait de plus aristocratique; tous mes auditeurs étaient assurément inscrits dans l'almanach de Gotha. J'allais donc jouer là, devant un parterre de princes.

* * * * *

Sur l'invitation de la grande dame qui me recevait, je me disposais à commencer lorsque je m'aperçus que Pédali, mon accompagnateur n'était pas là. Lui! un garçon si exact d'ordinaire! Son absence devait avoir eu pour cause une indisposition grave; il ne fallait pas compter sur lui, ce soir-là. Je m'excusai de mon mieux auprès de la marquise, lui assurant que je ne pouvais pas plus me passer de mon accompagnateur que de mon propre instrument, et la priai de me pardonner si je ne me faisais point entendre. Mais, à l'idée de son monde vainement réuni, de sa soirée manquée, ma noble hôtesse soudainement devenue pourpre, s'adressant à la vieille princesse Diamanfo, pianiste remarquable quoique amateur, la supplia de m'accompagner. La douairière, que cet honneur inattendu troublait fort, ce qui est bien naturel, se récusa. J'allais partir lorsqu'un monsieur tout chamarré, absolument correct dans son habit noir, s'avança vers moi et me dit:

--Mon Dieu, monsieur, j'ai joué souvent pour me distraire la fantaisie de Demersmann et, si vous voulez bien, je me fais fort de vous suivre. Ne me refusez pas cette gloire, je vous en prie.

Après une demi-seconde d'hésitation, j'acceptai et n'eus pas à m'en plaindre car mon accompagnateur improvisé me seconda merveilleusement. Le morceau eut un succès écrasant, comme d'habitude.

Je demandai à mon pianiste inconnu son nom, afin d'aller le remercier moi-même, il me répondit:

--Venez demain à cette adresse; je serai heureux à mon tour, de vous redire toute l'admiration que j'ai pour votre colossal talent.

Je n'eus garde d'y manquer, vous le supposez.

* * * * *

Le lendemain, ma voiture s'arrêtait devant un magnifique hôtel.

Une cloche m'ayant annoncé, un valet m'introduisit dans un salon superbement orné quoique sévère, et quelques instants après, apparut le maître de la maison, tout aussi correct chez lui, que la veille, chez la marquise Pigalska.

* * * * *

Ma modestie m'empêche de vous répéter notre conversation, à l'issue de laquelle je pris congé de mon mystérieux interlocuteur en lui demandant toutefois à qui j'avais l'honneur de parler.

--Eh bien, monsieur, savez-vous qui m'avait accompagné la veille?

--?

--C'était Bismarck!!!

LES COMMANDEMENTS DU COMÉDIEN

_A. V. REGNARD._

Chez un directeur te rendras, Pour avoir un engagement.

Dans son cabinet, tâcheras D'être «refait» médiocrement.

Tout d'abord, tu ne signeras Que pour deux années, seulement.

Toujours en vedette seras, Seul et très gros, turellement.

Une loge salubre auras, A l'entresol, sur le devant,

Le jour tu ne répéteras Qu'après midi, jamais avant.

Aux claqueurs, tu commanderas, De t'applaudir fort, tout le temps.

Aux ouvreuses ordonneras De dire: Il a bien du talent!

Le spectacle fini, crieras Ton adresse assez bruyamment:

Alors, veinard, remarqueras Jeunes filles et leur maman....

* * * * * * * * * *

Mais de ça tu n'abuseras, Vu ton petit tempérament.

LETTRE

_A E. BENJAMIN._

Nous _exploitons_, comme vous le savez, le grrrand succès parisien: _La Mission délicate_.

Après avoir joué tour à tour à Versailles, Chartres, Rennes, Nantes, Angers, Saumur, Angoulême, Libourne, Périgueux. (Entre parenthèses, nous avons mangé, à Rennes, des pâtés de Chartres, où nous avons bu du guignolet d'Angers, que nous n'avons pu nous procurer dans sa ville natale). Après le pays de M. Ballande, nous avons filé vers le Midi.

Ah! le Midi! en voilà une mine d'observations!

C'est là que nous en avons vu, des types! et entendu, des ... réponses!

Sont-ils convaincus ou feignent-ils de l'être? En tout cas, ils sont bien amusants, ces bons Méridionaux, mes doux compatriotes (je suis Bordelais).

Quelle réputation surfaite que la vivacité des gens du Sud! Ils sont vifs, oui, en paroles, mais autrement.... Té, pourquoi se presser, hé?

Je vais copier pour vous quelques réponses que j'ai crayonnées au fur et à mesure que je les entendais. C'est sans suite ni cohésion, mais excusez-moi, je vous écris pendant un entr'acte (oh! quel métier!)

Ah! une recommandation auparavant:

Prière de lire avec l'_accint_ sans cela, le mot n'a plus de saveur.

A P..., un de nos camarades entre chez un chapelier, en lui désignant un manille:

--Combien ce chapeau?

--Sisse cinquinte et il vous va, hé?

--Mais il n'entre pas.

--Naturellement, il se fera à la tête!

Est-ce joli! mais ce qui l'est davantage, c'est que mon copain a acheté le couvre-chef!

* * * * *

A l'hôtel où nous étions descendus, à Cahors.

Nous rentrons à minuit.

--Garçon, avez-vous une allumette?

--Non je ne fume pas!

* * * * *

Et je vous répète, le seul mérite de ces mots, c'est qu'ils sont absolument _vrais_. A Dax, le pays de la fontaine d'eau chaude, nous allons prendre un bock dans un café-concert (genre _Ambassadeurs_,) et tout en dégustant, nous demandons au patron:

--Eh bien! ça va-t-il un peu les affaires?

--Heu! heu!

--Vous n'êtes pas content?

--Si, mais c'est très dur; ici, les femmes sont usées tout de suite; pour bien faire, il faudrait _changer le bétail_ tous les huit jours.

* * * * *

Et à Nîmes, cette réponse que nous fit une hôtelière:

--Comment, dix sous, ce café?

--Té, je vous ai servis dans des petites tasses!

Elle n'est pas dans un sac, celle-là, hein?

* * * * *

A Mont-de-Marsan.

Au théâtre, absence totale de luminaire.

--Eh bien, où est le gaz?

--Ah! c'est une nouvelle Compagnie qui est en train de changer les tuyaux, vous en aurez quand les magasins seront fermés.

(Ils ferment à onze heures et demie, nous avions fini.)

Et le plus amusant, c'est que dans la journée, étant entré dans un bureau de tabac pour allumer un cigare, et m'étonnant de voir le petit tube de caoutchouc éteint, je reçus cette réponse:

--Ah! c'est que ce soir il y a théâtre!

* * * * *

Je m'aperçois, mon cher ami, que je dois être terriblement monotone et ennuyeux, aussi vais-je terminer cette nomenclature par cette dernière méridionalerie:

Nous dînions, à Pau, à table d'hôte, quand un compatriote du bon roi, nous entendant dire que nous allions de Tarbes à Cahors, nous dit à brûle-pourpoint et tout en vinaigrant sa salade:

--Vous allez de _Tarbeuss_ à _Cahorss_?

--Oui.

--Eh bien il faut _vinte_ heures.

--Hein!

--Oui, oui, _vinte_ heures.

--Mon Dieu, monsieur, dit l'un de nous, cela n'est pas possible, nous ne partons demain qu'à neuf heures et nous jouons, le soir.

--Sapristi, je le _sé_ bien, j'y _vé_ sans cesse.

--A pied, alors?

--Non, en voiture!

Voyez-vous ce monsieur qui se figurait que nous voyagions _en voiture!_

Je termine en suppliant les Méridionaux qui pourraient lire cette lettre de n'en pas vouloir au signataire qui, orfèvre lui-même, apprécie à sa juste valeur ce pays qui a donné tant d'illustrations politiques et artistiques à la France.

Tout à vous, mon cher Benjamin.

F. G.

LES TOURNÉES

_A A. DUPRÉ._

I

Mon Dieu que c'est donc amusant De faire en été des tournées! On s'en va leste, insouciant; Mon Dieu que c'est donc amusant! On croit rapporter de l'argent, De l'argent pour beaucoup d'années, Et l'on revient comme Gros-Jean, Mais c'est amusant les tournées!

II

Or, on choisit ses compagnons. Lorsque l'on fait un long voyage Il faut éviter les grognons: On choisit donc ses compagnons. Je vais du côté des chignons, Avec eux je fais bon ménage. J'aime les visages mignons Lorsque je fais un long voyage.

III

Puis un paysage est charmant Quand on le voit près d'une femme! Il est plus bleu, le firmament, Le paysage est mieux vraiment; On se regarde tendrement La nature épanouit l'âme.... Qu'un paysage est donc charmant Quand on le voit près d'une femme!

IV

Le chemin de fer rend joyeux Et vous met d'humeur folichonne, Constamment admirer les cieux Rend le morose très joyeux; Avec les employés au mieux On plaisante, on rit, on gasconne; On les appelle tous «mon vieux» Dam! l'humeur est très folichonne.

V

On descend dans de bons hôtels Dont les draps sont parfois humides, Mais de tous temps ils furent tels; En province, oh! les bons hôtels! Où donc le confort des castels? On rit de nous, gens trop timides, Acceptant les affreux Vatels, Ainsi que les vieux draps humides!

VI

Dans la rue, on dit: Les voilà, Les Parisiens! quel spectacle! Sur nos pas, on pousse des ah! Et l'on chuchote: Les voilà! Mais nous, plutôt, disons: Holà, Les voyant de notre pinacle, Jamais on n'eût rêvé cela, Les provinciaux, quel spectacle!

VII

Et puis, comme l'on est gobeur Quand on est loin du café Riche! Ou trouve tout bon, tout meilleur, Mon Dieu, comme l'on est gobeur! O Parisien de malheur! D'emballements tu n'es pas chiche, A l'avenir sois moins gobeur Eloigné de ton café Riche.

VIII

Au retour, ils sont tous guéris Les bons amateurs de tournées; Avec joie ils voient leur Paris, Au retour, ils sont tous guéris! Ils n'en sont certes pas marris En voilà pour plusieurs années! Ils sont absolument guéris Des interminables tournées.

TABLE DES CHAPITRES

Nos acteurs en tournée Le sac de Géronte Concert-express Une réception Déception Ténor et prestigiditateur Les extra Un impressario Un concert à Athis-Nous Les médecins de Molière Les animaux au théâtre Rien de nouveau Billet de faveur Chez Momus Un chanteur commerçant Le concert de la place de la Bourse Sans le vouloir Les souffleurs Une maladie de peau Lettre L'acteur réaliste Lamentations de Boieldieu Un drôle de couple Lettre de Jeannine à Suzanne Les tics Les vacances d'un comédien 33, boulevard Haussmann Un père Une représentation extraordinaire Le ruban Virgo Lettre Un clarinettiste Les commandements du comédien Lettre Les tournées

FIN DE LA TABLE

End of Project Gutenberg's Galipettes, by Félix Galipaux (1860-1931)