Galipettes

Chapter 11

Chapter 113,747 wordsPublic domain

Une fois chez lui, on me dit:

--Il vient de partir pour la rue Ornano où il range un tuyau à gaz, dans la rue.

Je vole rue Ornano.

Je vois des pavés entassés les uns sur les autres ... mais pas de gazier. Je demande aux boutiquiers voisins.

--Où est-il?

--Qui?

--Le gazier qui était là tout à l'heure.

--Il est allé probablement boire un coup.

--L'ivrogne! il sort de table!!!

Et me voilà, au milieu de la rue, devant un tuyau défoncé qui empestait l'air, attendant mon homme.

Il arriva enfin, je lui raconte ce qui se passe.

Après m'avoir fait recommencer trois fois mon récit, ce bandit me répond:

--Je ne peux pas quitter mon poste sans autorisation du directeur de l'usine. Allez me la chercher.

Je galope à l'usine. J'arrache le mot et retourne chercher le gazier que j'entraîne avec moi.

Une fois au théâtre, on me dit:

--Le piano n'est pas encore arrivé et les artistes attendent pour répéter.

Il était deux heures et je n'avais rien pris depuis la veille au soir.

Je me précipite chez le facteur ... de pianos.

Ce scélérat me répond:

--J'ai oublié de dire hier à mon patron que vous étiez venu, et je ne puis vous prêter un piano sans qu'il le sache.

--Où est-il votre patron?

--A la campagne, mais il reviendra ce soir à 7 heures.

--A 7 heures, canaille!!!! mais je le veux de suite!

Et j'allais l'étrangler, lorsque la porte s'ouvrit et la jeune fille de la maison parut.

Au lieu de me faire arrêter pour tentative d'assassinat, me reconnaissant, elle consent à me louer un Pleyel. J'étais sauvé.

J'arrive au théâtre. Mes artistes ayant perdu patience venaient de partir, ne sachant trop s'ils reviendraient le soir. J'en racole trois au café du théâtre, et nous répétons pour la première fois: _Le petit voyage_.

Quelle répétition, mon Dieu!

Je croyais devenir fou. Le jeune premier ne savait pas un traître mot, l'ingénu, qui avait pris des leçons de Talbot, demandait une allumette sur le ton des imprécations de Camille, et quant à celui qui jouait le rôle de l'aubergiste ... non, celui-là je renonce à vous le dépeindre ... Au fait si ... un mot vous donnera une idée de sa bêtise.

J'avais à lui dire, dans la pièce, après lui avoir commandé le menu du souper:

--Comme dessert, vous nous fricasserez quelque chose de sucré.

A quoi, il doit répondre, énumérant ses plats:

--Parfait-vanille ... orange, etc. etc.

Ce malheureux ignorant qu'il existait de par le monde ... des pâtissiers des parfaits, me répond d'un air entendu et comme s'il s'agissait de l'adverbe:

--Parfait!... vanille, orange.

Je lui fus reconnaissant, car il me fit rire. C'était la première fois que ça m'arrivait depuis trois jours.

* * * * *

Je dis au machiniste:

--Comme accessoires, il nous faudra une cheminée....

Il me répond avec ironie:

--Une cheminée ... au mois de juillet!

Mais ce machiniste m'en a fait une plus drôle.

Je le vois arriver avec une chaise originale.

--Qu'est-ce que c'est que ça?

--C'est une précaution.

--Qu'est-ce que vous voulez dire?

Et me faisant voir la brochure, il me montra ces mots: _Auguste rentrant avec une grande précaution_.

Enfin, je vis se terminer cette maudite représentation avec un réel grand plaisir. Tout avait bien marché, mais c'est égal, si je ne suis pas devenu fou ce soir-là, c'est que ma cervelle est rudement solide.

N'importe, quand on me reprendra à organiser une représentation extraordinaire, on refusera du monde à la piscine Rochechouart.

LE RUBAN

_A Aurélien SCHOLL._

Je vous donne en mille à deviner pourquoi mon ami Georges de Senneville n'a pas fait son volontariat?

* * * * *

Inutile de chercher, vous ne trouveriez pas; aussi vous le dirai-je, tout de suite.

Georges avait dix-neuf ans, son baccalauréat et ... une maîtresse pour lui tout seul; aussi comprendrez-vous aisément la grimace qu'il fit, en recevant un beau jour du mois d'avril, un imprimé portant ces mots:

CLASSE DE 1884

CONVOCATION

«Le sieur Fernand-Georges de Senneville, inscrit sur les tableaux de recensement du 1er arrondissement de Paris, est invité à se présenter devant le conseil de révision, qui se réunira le jeudi 24 avril 1884, à huit heures du matin, au Palais de l'Industrie (Champs-Élysées) pavillon Nord-Est, salle du rez-de-chaussée, porte 5, pour procéder à la formation de la classe de 1884.»

--Sapristi! En voilà bien d'une autre! Je n'y pensais plus, moi!

Et la tête baissée, Georges, dans une attitude d'abattement indescriptible se prit à penser au vernissage, aux petits soupers qui en sont la conséquence, en un mot à ces mille distractions de désoeuvré.

Il faudrait donc, pendant douze interminables mois, oublier tous ces plaisirs, se priver de ces fêtes éreintantes, il est vrai, mais obligatoires pour quiconque fait partie de ce régiment bizarre et interlope qu'on dénomme le Tout-Paris!

Certes Georges était bon patriote dans maintes circonstances, il avait donné de preuves de son attachement au sol natal; dernièrement encore, n'avait-il pas à Nanterre fait une conférence sur «le repeuplement de la France», conférence qui lui avait valu les félicitations et témoignages de sympathie de la part des notables de la commune? N'était-il pas membre fondateur de la Ligue des patriotes. Et du reste, il avait de qui tenir, car dans sa famille on ne comptait que gentilshommes valeureux et guerriers célèbres: Carolus de Senneville, son grand-oncle, dont le portrait en pied était le plus bel ornement du grand salon paternel, n'était-il pas là pour donner un démenti éclatant à l'impudent qui aurait douté du courage familial? Non, encore une fois, personne n'ignorait le chauvinisme de Georges comme il se plaisait à dire à lui-même.

Mais c'est égal, quitter tout à coup le pantalon étroit pour la large culotte garance, abandonner les souliers chinois pour les godillots carrés, troquer son bon lit de plume contre le sommier gouvernemental, ne plus faire la grasse et réconfortante matinée, ce n'est pas drôle; en un mot quand on a pris la douce et facile habitude de ne rien faire, et qu'un beau jour, sans crier gare, on vient vous rappeler que vous devez servir la patrie, eh bien, entre nous, c'est dur, convenons-en.

Aussi, l'exclamation ci-dessus n'avait donc rien d'exagéré.

* * * * *

Georges alla, tout déconfit, faire part de la mauvaise nouvelle à Lucie, l'ange blond qui charmait son heureuse existence.

--Et il n'y a pas à dire: mon bel ami, soupira-t-il, en lui montrant la cruelle convocation, il faut sauter le pas.

--Voyons, dit tout à coup son amie, n'as-tu pas de cas d'exemption, au moyen duquel tu pourrais....

--Hélas! non! soupira Georges, j'ai déjà obtenu deux sursis, mon père vit encore ... bien heureusement. Je suis très bien constitué.

--Oui, je sais, murmura Lucie, ses jolis yeux baissés, ah! c'est bien triste!

--Oui, très triste, en effet, répéta Georges sur le même ton et tout en pensant à autre chose.

--Une idée! exclama la jeune fille; si tu te fatiguais beaucoup jusqu'à demain matin, peut-être qu'en voyant une figure tirée, des yeux battus, on te croirait un peu poitrinaire et alors....

--Ah! bien, ouiche, fit Georges, si tu crois qu'on ne la leur fait jamais, celle-là! Ils n'y coupent plus, va, et depuis longtemps!

--Ça ne fait rien, essaye tout de même.

--Mon Dieu, je veux bien. Voyons, qu'est-ce que je pourrais faire qui me fatiguât beaucoup et ne fût pas trop ennuyeux. Il y a la marche, oui; mais ça ne me va pas énormément, sans compter que ça rate quelquefois; ainsi Gaston, tu sais, celui qui est si pâle, eh bien, Gaston s'était livré à cet exercice éreintant: le matin il était allé de la barrière du Trône à Longchamps, à pied; il arrive au conseil frais et dispos, le visage épanoui, avec des couleurs, le malheureux!

--Bon pour le service! lui cria-t-on, l'ayant à peine vu. Tu comprends qu'il ne me sourit guère de juiferranter ainsi pour en arriver à ce résultat!... Voyons, c'est curieux, je ne vois pas....

--Eh! bien, moi, dit Lucie plus rouge qu'une cerise, j'ai trouvé--et sans chercher beaucoup--un moyen sûr et agréable de te fatiguer....

--J'y suis! cria Georges, qui venait de comprendre, un peu tardivement, entre nous! J'y suis! répéta-t-il par deux fois tout en couvrant de baisers sa gentille maîtresse. Oh! amour de ma vie, tu as raison, mais où donc avais-je la tête de ne pas penser à ...

Eh! bien, je veux préparer les choses de longue main, tiens-toi prête à six heures, je viendrai te chercher pour dîner. Et fie-toi à moi pour le programme de notre soirée.

* * * * *

Sorti de chez Maire, à huit heures et demie, notre aimable couple se dirigea du côté des Variétés, où Georges avait loué une baignoire grillée, s'entend!

Vous dire qu'aucune réplique des acteurs ne leur échappa serait peut-être mentir ... leur _attention_ fut un tantinet _distraite_.

Venus au quart du premier acte, ils partirent au milieu du dernier.

Légèrement émoustillés par le champagne et les grivoiseries si chastement lascives de Judic, nos tourtereaux, enfouis dans le fond d'une voiture, arrivèrent promptement chez eux, animés des meilleures intentions, je vous l'assure.

* * * * *

A la clarté discrètement timide d'une veilleuse opale, Georges et Lucie s'en donnèrent à coeur joie et se livrèrent à un de ces duels d'où l'amour sort vainqueur, comme on disait au bon vieux temps.

Quand on a fini de rire, on peut causer, a dit Lamartine, je crois (je n'en suis pas sûr). Nos amoureux causaient donc de choses et autres--surtout d'autres--et s'embrassaient toutes les deux minutes, pour n'en pas perdre la charmante habitude.

C'est ici, ô Armand Berquin, qu'il me faudrait ta plume.

Comme si elle en eût besoin, la coquette Lucie s'était vêtue, pour se rendre plus irrésistible encore, d'une chemisette dé soie crème, égayée par endroits de petits noeuds de ruban ponceau!

Ayant arraché un de ces rubans, elle jouait avec, s'en faisant tantôt un collier, tantôt un bracelet; à un moment donné, une idée folle la prit.

* * * * *

--Mais tu me chatouilles, dit Georges en sursautant; qu'est-ce que tu fais?

--Je te décore, balbutia Lucie.

* * * * *

--Huit heures! lève-toi vite, tu vas être en retard!

--Saprelotte! nous nous sommes endormis, dit Georges en enfilant prestement son pantalon. Adieu, mignonne aimée, à midi je viendrai immédiatement t'annoncer, heureux ou triste, le résultat.

Notre conscrit fit irruption dans la grande salle du conseil, comme le sergent instructeur appelait son nom. Il était temps, pensa Georges, rassuré à l'idée de n'encourir aucune peine, et passant avec d'autres camarades, fumistes, clercs de notaire et lycéens, dans une salle contiguë, il procéda à la toilette de rigueur.

--Georges de Senneville, à vous!

Il grimpa prestement sur l'estrade et se mit de lui-même sous la toise.

Mais aussitôt un formidable éclat de rire retentit, et tous, généraux, chirurgiens, maire, gendarmes de se tordre dans des convulsions hilares et nerveuses.

--Exempté, pour végétation sanguinolente! cria le médecin militaire.

Georges ne comprenant qu'une chose, c'est qu'on le rendait à sa chère liberté, sauta comme un cabri sur ses effets et s'habilla sans demander son reste.

Mais tout en cherchant la cause du rire fou et spontané qui l'avait accueilli, il jeta un regard sur lui-même et aperçut, joyeux et guilleret, le ruban qui flottait toujours!

Le médecin militaire, ayant sans doute cru à un phénomène bizarre, l'avait exempté ex-abrupto.

* * * * *

Aussi, chères lectrices, ne soyez point étonnées, si le hasard vous conduit à l'entresol de Georges de Senneville, de voir sur un cadre à fond de velours noir briller un ruban rouge!

VIRGO

_A Paul LHEUREUX_

--Comment? toi, Pétru? dans mes bras! Et depuis quand ici?

--D'hier soir, minuit ... vous le voyez, ma première visite....

--Oui, c'est gentil tout plein, ça. Mais pourquoi diable être retourné dans ton satané pays qui n'a qu'un tort, celui d'être trop loin du café Riche?

--Que voulez-vous? Bucharest est ma ville natale, et il faut bien de temps à autre aller se retremper «au pays».

--Le fait est que tu en avais besoin, après la vie de patachon que tu menais. A propos, tu sais que tu as fait sans t'en douter une nouvelle conquête.

--Allons donc, et qui ça?

--Diantre, laisse-moi respirer. Au fait, non, j'aime mieux te faire languir, ça m'amusera. Eh! bien, apprends, misérable veinard, que c'est la plus jolie créature que je connaisse. Des yeux à damner les saints du paradis, des dents à croquer toutes les pommes de ce jardin, des cheveux! une nuque!! tout enfin, tout! Ah! tu n'es pas à plaindre, mon gaillard, et j'en sais plus de mille qui voudraient être à ta place, car ta future victime fait tourner toutes les têtes en ce moment, Paris entier s'occupe d'elle, sa photographie s'étale chez tous les libraires du boulevard....

--Ah! vous êtes cruel.

--Et toi, impatient. En un mot, je parle de ...

--De?

--De Pallas!

--La dame de pique!

--Non, Pallas, la grande comédienne qui électrise chaque soir deux mille spectateurs dans _Virgo_, le drame naturaliste qu'on joue actuellement aux Fantaisies-Macabres.

--Comment, Pallas! la fameuse Pallas qui vient de se révéler dans la pièce que vous citez?

--Oui, mon cher, elle-même.

--Voyons, c'est pour rire; elle ne m'a jamais vu!

--C'est possible, mais elle a vu ton portrait, là, sur la cheminée, et s'est écriée tout à coup: «Dieu, le joli garçon!» et l'on sait ce que ça veut dire quand Pallas s'écrie: «Dieu, le joli garçon!» Heureusement que tu viens de te refaire. Enfin, mon bon Pétru, je ne t'ai dit que l'absolue vérité; vois maintenant ce que tu as à faire, mais tiens-moi au courant, ça m'intéresse.

* * * * *

Neuf heures. Pétru sort de chez Noël en mâchonnant un régalia, et se dirige lentement du côté des _Fantaisies_, où il est allé retenir dans la journée l'avant-scène du rez-de-chaussée, côté gauche,--côté du coeur--attention qu'on remarquera sans doute.

Au-dessus du théâtre, le mot _Virgo_, écrit en lettres de feu, jette une lueur fantastique sur les maisons voisines. A la vue de ces cinq lettres enflammées, le coeur de notre ami bat à éclater.

--Si Pallas était réellement _virgo_, se dit-il, en riant; c'est peu problable, vu son tempérament volcanique qui est proverbial.

Assourdi par les mille cris s'entre-croisant dans l'air; _Valince, la beun' valince.... D'mandez preugram' ... nom des artiss, leur bieugraphie ... un fauteuil! moins cher qu'au bureau!_ Pétru, après avoir fait involontairement un heureux en jetant son cigare, entra dans la salle, d'un air résolu.

Le lever de rideau terminé, la claque seule fit son office.

Pour occuper les loisirs de l'entr'acte, notre Roumain lorgne avec indifférence les épaules cachées au fond des baignoires, et cherche parmi les vieilles gardes les figures de connaissance.

Mais l'orchestre prélude et le silence se fait aussitôt.

* * * * *

Au premier acte, Pallas ne paraît pas; il est même à remarquer qu'aujourd'hui les auteurs ne font entrer l'_étoile_ que vers neuf heures, la salle étant entièrement pleine à ce moment-là.

Les spectateurs n'écoutaient donc qu'avec une attention relative l'exposé de la pièce.

Enfin, au milieu du second acte, Virgo apparaît dans un costume aussi transparent ... qu'une profession de foi de député.

A peine entrée, Pallas aperçut Pétru dont le plastron se détachait clairement au fond de la baignoire obscure. Un instant saisie, elle reprit bientôt ses sens et joua dès lors tout son rôle pour lui.

Ah! que de passion dans ses scènes d'amour, que de câlineries félines dans ses tirades de tendresse. Ses camarades en étaient stupéfaits! Jamais Pallas n'avait _donné_ comme ce soir-là.

Lorsqu'au milieu du troisième acte elle adresse une déclaration des plus brûlantes à Sangor, le jeune premier qui l'a arrachée des mains des corsaires, ce n'est plus à l'artiste, son partenaire, qu'elle parle, non, c'est à lui, l'être aimé, qui ne s'en doute peut-être pas.

O puissance irrésistible de l'amour!

Elle n'a vu que le portrait de cet homme, il y a six mois, mais cela lui a suffi pour ne plus l'oublier.

Merci, blond Cupidon! tu l'as prise en pitié en envoyant ce soir, au théâtre, cet inconnu qui marquera peut-être dans l'existence de la comédienne.

Pétru, ayant remarqué le mouvement de Pallas à sa vue, et ne voulant pas demeurer en reste avec elle, prie l'ouvreuse de porter à l'actrice un bouquet gigantesque avec sa carte de visite, sur laquelle ces mots:

«Où et quand puis-je vous voir?»

A la rigueur, _puis-je vous voir_ eût pu être supprimé; mais il fallait être correct avant tout, au moins pour la première fois.

Quelques instants après, la femme aux rubans roses arrive, mystérieuse, et dit en souriant:

«Demain matin, 10 heures, 2, Rue de la Fidélité.»

* * * * *

Le lendemain, à l'heure indiquée, Pétru jetait à un cocher cette adresse ironique: rue de la Fidélité!

Bientôt arrivé, grâce au coursier fougueux de la Compagnie Bixio, le Valaque gravit lestement les marches qui conduisaient au second étage de l'actrice.

Ah! quelle émotion avait Pétru en tirant le cordon de sonnette qui n'en pouvait mais!

La porte s'ouvre enfin.

Ciel! que voit notre Turc? Pallas! elle-même, sa belle et luxuriante toison de cheveux bruns dénoués, rejetés en arrière, et

... ... Dans le simple appareil

D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

Ebloui d'un tel accueil, le Moldave entra chez la comédienne, et ... ...

* * * * *

Je n'avais pas revu Pétru, depuis quatre ou cinq mois, lorsque avant-hier, au coin de la rue Drouot, je le rencontrai et eus, je l'avoue, bien de la peine à le reconnaître.

Ses traits tirés, son dos légèrement voûté, m'impressionnèrent vivement; mais, ne voulant pas lui laisser deviner le triste effet qu'il avait produit sur moi, je changeai tout à coup d'expression et, presque souriant, lui demandai:

--Eh bien, mortel! toujours heureux?

--Ah! mon ami! dit-il en soupirant.

Et dans ces trois mots, que de regrets, que de désillusions!

--Mon Dieu! tu me fais peur; pourquoi cet air de traître de mélo? Il me semble que ton sort n'est pas à plaindre.

--Vous aussi! cria-t-il en m'étreignant le poignet, mais vous ignorez donc ce que c'est que d'être épris d'une femme de théâtre? Ah! ignorez-le toujours: c'est tout ce que je vous souhaite.

Et heureux de trouver un gilet d'ami dans lequel il pût pleurer à l'aise, Pétru s'épancha abondamment dans mon sein.

--Cette femme, reprit-il, joue sans cesse la comédie; elle ne peut pas me dire à table: «Passe-moi le sel», sans vibrer effrontément. Si je parle d'une cocotte en la blaguant, aussitôt Pallas, prenant une pose tragique, me commence une diatribe échevelée sur le sort infortuné des filles livrées à elles-mêmes, et, pour couronner son discours, appelant à son aide Victor Hugo, termine son dithyrambe en me récitant le fameux:

Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe!

--Bah!

--Et tout cela ne compte pas! le plus épouvantable, c'est la nuit; le jour n'est rien, mais c'est la nuit, mon cher!

Et comme je clignais malignement.

--Oh! non, vous n'y êtes pas, poursuivit-il. Vous vous figurez peut-être, qu'elle me permet de prendre de temps en temps un repos--bien gagné. Ah! bien, oui; au milieu de la nuit elle me réveille en sursaut, me disant brusquement:

--Lève-toi.

--Hein?

--Et prends ça.

--Qu'est-ce que c'est?

--Racine.

--Pour quoi faire?

--Donne-moi la réplique.

Et nous voilà tous les deux, en chemise, jouant _Britannicus_.

La première fois, j'ai trouvé ça drôle; dire de la tragédie à deux heures du matin, dans ce nouveau péplum, c'était original; mais, à la longue, je me suis lassé de ce plaisir, et j'ai essayé de faire comprendre à Pallas que les voisins aimeraient mieux dormir paisiblement que d'entendre une partie de la nuit hurler:

Rome, l'unique objet....

A cette remarque, bien doucement faite pourtant, elle me jeta le livre à la figure, me crachant au visage cette insulte pleine de mépris:

--Bourgeois!

--Eh! bien, oui, bourgeois tant que tu voudras, lui ai-je dit; j'ai pour Racine une admiration profonde; mais à quatre heures du matin, j'ai autre chose à faire que de relire ses chefs-d'oeuvres....

Et me voyant sourire, Pétru exaspéré, s'interrompit:

--Oui, oui, riez; mais moi, je pars ce soir pour Bukharest!

LETTRE

_Le Havre Sainte-Adresse, 18 août 1885._

Cher monsieur Besson,

Après la tournée de la _Parisienne_, je n'ai eu que le temps de secouer mes effets et de reboucler mes malles pour Sainte-Adresse.

Je réalise ici le rêve de tous les comédiens: je suis directeur, directeur artistique s'entend, du casino Marie-Christine. Un directeur pas bien imposant; comme vous voyez. J'ai une petite troupe, oh! pas bien grande; nous sommes ... quatre--deux de chaque sexe--nous jouons deux fois par semaine; ça n'a l'air de rien? eh bien, c'est énorme.

C'est énorme par la raison que je renouvelle toutes les fois l'affiche (et quel mal pour trouver un répertoire!)

J'ai donné, jusqu'à présent, _vingt trois pièces en un acte, en treize soirées (le Serment d'Horace, l'Histoire d'un sou et les Étrennes d'Édouard_), un petit chef-d'oeuvre que j'ai signé avec Évin, mon collaborateur du _Lézard_--ayant été redemandés, sans compter l'avalanche torrentielle et obligatoire de monologues!

J'ai joué tous les actes de Verconsin, Ferrier, Thiboust, Quatrelles, Normand, Grenet-Dancourt, Bilhaud, Lheureux et ... les miens (tiens, donc!)

Quelle merveilleuse situation que celle de ce casino huché à mi-côte de Sainte-Adresse! Quelle vue! Quel site!

Cet adorable endroit joint aux plaisirs de la station balnéaire l'agrément de la grande ville qui est là, à ses pieds.

Et jamais monotone un port de mer!

Hier, j'ai été voir débarquer des cochons.

Ce qu'ils ... criaient!

Pas à la noce, ces compagnons de Saint-Antoine!

Placés dans une grande caisse, une grue les élevait et les déposait sur le quai.

Après tout, ça n'a rien d'extraordinaire des grues levant des cochons.

* * * * *

Hier, autre réjouissance: concours de natation. Vraiment curieux, tous ces jeunes gens, en caleçon de bain, se précipitant à la fois dans la «_mé_» et gagnant le large en cherchant ... à gagner le prix.

500 mètres à faire!

Le hasard avait placé à mes côtés le père et la mère d'un concurrent qui, avant de fendre les flots, vint recevoir les derniers conseils paternels.

--Ne te presse pas surtout, ménage ton souffle et fait des brasses, tu entends, fais des brasses.

--Savez-vous que c'est raide, dis-je à la mère, 500 mètres!

--Oh! monsieur le gas, est marin; à sept ans, il a eu un prix.

--Oh! bien, vous êtes tranquille.

--Tiens, regarde ton fils, fait le père, en s'adressant à sa femme, c'est lui le premier, à présent. Aïe donc!

Et la mère, tout en le suivant des yeux, faisait les mêmes mouvements que son rejeton.

--Jusqu'où va-t-il? demandai-je.

--Il va doubler la barque où est le drapeau là-bas!

--Ah! il va.... (Elle n'est pas solide, pensai-je; c'est égal ce n'est pas commode de doubler une barque en étant dans l'eau. Enfin!...)

--Voyez-vous comme il souque! s'écria la mère triomphante.

--Oh! oui, il souque bien! répétai-je en ayant l'air de comprendre ce qu'elle voulait me dire.

* * * * *

Revenu à terre, le jeune homme sortit de l'eau aux acclamations de la foule enthousiaste.

--Bébé! exclama la maman en larmes.

(Bébé avait dans les vingt-six ans et une barbe de fleuve.)

--Tiens bois, ça, fieu, fit le père en tendant une fiole de rhum qu'il venait de prendre dans sa poche et embrasse-moi.

Je vous assure que c'était très drôle de voir ce bon vieux couple embrasser ce grand monsieur tout nu et ruisselant. J'en avais les yeux humides.... Il faut dire que j'étais si près de lui....