Chapter 10
L'autorisation est accordée. Un adjoint qui calligraphie s'est chargé de faire, à la plume, trois copies-programmes. On en placera une à la gare, la seconde dans la salle à manger de _la Licorne_, et une troisième, devant la porte de l'hôtel.
--Les billets à cents sous, vous ferez trois cents francs, m'a-t-on dit. Mais le maire, les adjoints, leur famille, le notaire, le docteur, le pharmacien-dentiste-coiffeur-chirurgien-vétérinaire, le chef de gare, la directrice de la poste et tous les parents du patron de _la Licorne_ étant entrés pour rien, je me trouve devoir à celui-ci cinquante francs pour la location de la salle.
Mais si le résultat pécuniaire a été nul, voici l'effet produit:
A la sortie:
--C'est gentil, mais vous auriez dû nous dire quelque chose où vous faites des grimaces.
33, BOULEVARD HAUSSMANN
_A A. BELLOT._
Le 13 janvier 1885, Messieurs A-V, T-H, et J-B (ne leur retournons par le poignard dans la plaie, leur pièce ne fut jouée que trois fois) lisaient, au théâtre de la Renaissance, un vaudeville en 3 actes qui portait provisoirement ce titre d'indicateur: 33, boulevard Haussmann.
Un de nos camarades, que nous appellerons Florival, si vous le voulez bien, reçut comme chacun de nous son billet de service, sur lequel s'étalaient ces mots:
A 2 h. 1/2: Boulevard Haussmann, 33. (Lecture).
A l'heure indiquée, tous les artistes du coquet théâtre du boulevard Saint-Martin, jouant dans la pièce nouvelle, étaient assis au foyer, prêts à entendre l'oeuvre inédite.
Quand je dis tous, je me trompe, un seul manquait, c'était Florival. L'inexactitude habituelle du jeune comédien étant proverbiale, on ne s'en étonna pas outre mesure, et l'on commença la lecture.
Cette petite opération terminée, on passe à la collation ... des rôles. Il était 4 heures vingt, lorsque la porte ouverte avec fracas, livra passage à un homme affolé, débraillé.
--Florival! fut le cri poussé par tout le monde, il est temps!
--Vous êtes à l'amende, dit sévèrement le régisseur.
--Ah! monsieur!... si vous saviez ... d'où je viens, haleta le jeune premier suffoqué.
--Oui, nous la connaissons, celle-là, elle ne prend plus....
--Mais, monsieur, je viens; comme l'indiquait mon bulletin, du nº 33, boulevard Hausmann!
Ici, je renonce, cher lecteur, à vous dépeindre les crises de nerfs, les rires homériques, les convulsions hilarantes, les spasmes fantastiques qui saluèrent cette réplique inattendue!
Cinq minutes après (pas une de moins) un calme relatif s'étant fait, Florival nous raconta la scène:
J'arrive donc au 33, du boulevard Hausmann. Ne sachant de qui était la pièce, je ne pouvais citer un nom au concierge, je me contente de demander:
--A quel étage, demeure l'auteur dramatique?
Le pipelet me répond:
--Ah! monsieur Saint-Albin? au deuxième, à droite.
A ce moment, je crus me souvenir qu'il y a quelques jours, au théâtre, on parlait effectivement de la lecture prochaine d'une pièce de M. Valabrègue (Albin). Je me dis: c'est ça, Saint-Albin Valabrègue. Je le savais Albin, mais je ne le croyais pas Saint. Il l'est, voilà tout.
Je monte.
On m'introduit dans un salon, où mes yeux sont attirés par des photographies d'artiste, des menus de centièmes, un portrait de Labiche avec dédicace etc., etc.
Je me dis: il n'y a pas d'erreur, je suis bien chez un auteur dramatique.
J'en étais là de mes réflexions, lorsque le maître de la maison, soulevant une tenture parut et vint à moi, le sourire aux lèvres:
LUI.--Monsieur?...
MOI.--Florival.
LUI.--Florival?
MOI.--De la Renaissance.
LUI.--Ah! ah! très bien! vous venez probablement pour ma pièce.
MOI.--Oui, monsieur, en effet, M. Samuel m'a dit de venir ici.
LUI.--Ce serait avec infiniment de plaisir, mais nous faisons le maximum.
MOI, _étonné_.--Ah! vous faites le maximum!
LUI.--Oui, oui, aussi Bertrand m'a dit: ne donnez rien.
MOI, _ne comprenant rien du tout_.--Ah! Bertrand vous a dit....
LUI.--Croyez que je regrette ... mais comme on jouera la pièce longtemps encore, je l'espère, vous aurez le temps de la voir.
MOI, _comprenant de moins en moins_.--Oui j'aurai le temps ... mais je ne viens pas du tout pour ce que vous croyez.
LUI.--Comment, vous ne venez pas me demander des places pour _Gavroche_?
MOI.--Pas le moins du monde, je viens pour votre nouvelle pièce.
LUI.--Ah! très bien, ma nouvelle pièce.
MOI.--Oui.
LUI.--A la bonne heure. Mais elle n'est pas terminée.
MOI.--Comment, elle n'est pas terminée?
LUI.--Non, je ne la lirai aux artistes du Palais-Royal....
MOI.--Le Palais-Royal? Je deviens fou! Qu'est-ce que le Palais-Royal vient faire ici?
LUI, _furieux_.--Ah! ça, monsieur, est-ce que vous vous moquez de moi!
MOI, _abruti_.--Mais pas le moins du monde, monsieur, je suis Florival, de la Renaissance et on m'a dit qu'aujourd'hui, vous nous lisiez une pièce nouvelle, 33 boulevard Haussmann. Je suis venu chez vous et j'attends.
LUI.--Qu'est-ce que vous me racontez là! C'est Valabrègue qui a une pièce portant ce titre, et il la lit en ce moment chez votre directeur!
MOI, _courant comme un fou_.--Pardon, monsieur! Oh! ma tête! ma tête!!
Allons, dit le régisseur, cette équipée est trop amusante pour qu'on vous punisse. Pour cette fois-ci, je lève l'amende; mais une autre fois, regardez mieux le tableau.
* * * * *
UN PÈRE
_A Edgar PATAY._
Vous me demandiez pourquoi le père Prunier est fâché avec le jeune Alfred Rigodon?
Ah! mon Dieu, c'est toute une histoire que je vais essayer de vous raconter en quelques mots.
Il faut vous dire tout d'abord, que l'invention du fil à couper le beurre remonte à bien des années avant la naissance de Prunier, ce qui vous explique le qualificatif qui suit son nom; jadis Charles-le-Téméraire, aujourd'hui Prunier-le-Simple. Donc, nous étions depuis longtemps brouillés avec cet imbé ... ce brave Prunier; j'en étais personnellement ravi, ce froid me privant du déplaisir d'entendre divaguer notre homme.
Mais, vous savez, nous habitons la campagne, c'est moi qui lui ai vendu sa villa; nos jardins sont contigus, à chaque instant le facteur confond nos journaux: autant de prétextes pour Poirier, non ... pour Prunier de venir à la maison; bref, pour lui qui grillait du désir de se «remettre avec moi», cent occasions se présentaient chaque jour, que j'évitais avec soin.
Cependant, il eut une idée, cet homme nul (ô reconnaissance, tu n'es décidément qu'un vain mot!). L'époque des élections municipales approchait; le conseil actuel était une réunion de gâteux cacochymes qui laissaient aller les affaires du pays à la dérive: le besoin de remplacer ces impotents séniles par des hommes robustes et décidés se faisait impérieusement sentir. Depuis longtemps, on éprouvait dans le pays le désir de voir un sang jeune et chaud couler dans les veines des nouveaux officiers municipaux à la place du lait figé qui glaçait ces vieux cadavres ambulants de conseillers.
Je n'ai pas besoin de vous dire que, cherchant un homme intelligent, logique, instruit et spirituel, tous les habitants de la commune dirigèrent leurs yeux sur moi. Ce fut Cerisier, allons, bien! Prunier, veux-je dire, qui attacha le grelot; il vint me trouver officiellement, s'excusa de troubler ma retraite, mais le salut du pays en dépendait; il me suppliait de consentir à me laisser porter candidat aux élections municipales; ma nomination était assurée, ajoutait-il, je jouissais de toute la faveur populaire, et un refus serait une grave offense.
Tout en l'écoutant, je me disais:
--Mais pourquoi diable insiste-t-il autant? Je ne demande certes pas mieux.
Je me levai et, comme le renard de la fable, lui tins à peu près ce langage:
--Mon cher ami, je suis très sensible à votre démarche, je vous en remercie. J'accepte, non pour les honneurs et la gloire inhérents à ce titre de conseiller municipal, loin de là: j'ai toujours, en homme modeste, méprisé ces vains hochets du pouvoir. J'accepte, parce que je vois le péril qui menace notre commune; ce village tremble sur sa base, le pays peut compter sur moi. Merci de venir au nom de nos amis me proposer de défendre la nation. Vive la France!
Figuier (décidément, j'y renonce) Prunier en pleurait, persuadé que l'univers avait les yeux sur nous, il m'embrassa avec effusion, et partit larmoyant, annoncer la bonne nouvelle aux gens du pays qui, anxieux, haletants, attendaient ma réponse.
Quinze jours après, je donnais un grand dîner en l'honneur de mon élection. Prunier ... oui, je dis bien, Prunier s'était naturellement invité.
Il était placé à table en face de Rigodon (Alfred), un de mes amis, jeune homme charmant qui, dans la semaine, lit les journaux au ministère de l'Intérieur.
Je ne sais à quel propos, à un moment donné, Prunier lui décoche une grossièreté; je me penche à l'oreille de mon voisin (car, me défiant de ses gaffes, je l'avais placé à côté de moi) et lui souffle ces mots:
--Épargnez-le, je vous dirai pourquoi.
* * * * *
Maintenant, faisons entrer en scène un personnage nouveau:
Mademoiselle Sidonie Prunier, vingt ans, maigre, brune, sèche, osseuse, pointue et muette, du moins, je le suppose, car je ne lui ai jamais vu ouvrir la bouche si ce n'est pour manger ou bâiller.
Est-ce sa dot, qui est cependant acceptable, ou bien son caractère, qui ne l'est peut-être pas, mais, ce qu'il y a de certain, c'est que mademoiselle Sidonie est d'un casement difficile.
Son père a toutes les peines du monde à lui décrocher un mari, et, sans cesse aux aguets, il croit toujours découvrir le merle désiré ... qui se dérobe au dernier moment.
* * * * *
Aux quelques mots que je lui murmurai rapidement, Pêcher, sapristi ... Prunier comprit qu'il se trouvait en présence du gendre introuvable, et sa figure, de rembrunie qu'elle était, devint sereine et béate.
Oui, positivement, à ce moment-là, Prunier avait l'air serein.
Alors, sans perdre une minute, notre homme commença le siège de Rigodon.
--Un peu de Château-Laffitte?
--Suprême de volaille?
--Sidonie, passe donc la crème fouettée à monsieur.
C'était en vain qu'Alfred refusait, son assiette était toujours pleine.
On se lève, Rigodon s'apprête à offrir son bras à une dame; las! le malheureux garçon, c'est Prunier qui le prend: il le guettait, l'infâme!
--J'espère que vous me ferez aussi l'amitié d'accepter mon hospitalité. J'ai une charmante chambre à votre disposition; vous serez là comme chez vous; les Prunier ne sont pas gênants; vous aurez votre clef, vous sortirez quand vous voudrez, vous rentrerez à votre heure. Venez dîner le samedi à cinq heures et demie et repartez le lundi après déjeuner. Nous nous amuserons, allez! C'est entendu, hein? Je compte sur vous. A samedi!
* * * * *
Rigodon n'en revenait pas.
Comment, cet homme qu'il ne connaissait pas, qui même, tout à l'heure avait été impoli envers lui, se montrait familier au point de lui offrir chambre et nourriture à la campagne? C'est prodigieux!
--Bah! je veux bien, se dit Rigodon, voilà mes dimanches assurés. Ça tombe à pic; Amélie va précisément passer tous les dimanches chez son père!
Et le samedi suivant, Rigodon prenait le train à Saint-Lazare et débarquait à _Poussière-sur-Seine_, où Prunier l'attendait à la gare.
Alors seulement, Alfred eut une idée du paradis.
Arrivés à la villa Garibaldi (on n'a jamais pu savoir pourquoi ce buen-retiro bourgeois portait le nom du général italien), Prunier se rua sur notre ami en lui criant:
--Asseyez-vous.
--Hein?
--Asseyez-vous et enlevez vos souliers; voici des pantoufles.
--Oh! merci.
--Otez votre jaquette.
--Pourquoi?
--Prenez cette veste de toile, donnez votre chapeau et mettez ce panama.
--Que de reconnaissance!
--Ne parlez donc pas de ça!
Et cela dura tout l'été de 1884.
Le dimanche matin on apportait à Alfred, encore couché, un grand bol de lait ... du lait de vache, celui-là! A table, rien que des produits du jardin, de vrais radis, des artichauts du potager cueillis par _mademoiselle ma fille_, disait Néflier ... Prunier.
Le premier dimanche on avait visité le pays; la famille expliquait qu'à tel endroit du bois, Charles IX ou Louis XI (on n'était pas fixé) avait détaché un pendu, prêt à rendre le soupir extrême (décidément, ce n'était pas Louis XI); les autres dimanches, on faisait des excursions, c'était charmant!
De temps en temps, le lundi matin, alors que les Prunier, agitant leur mouchoir, saluaient le départ du train qui emportait Rigodon, notre Parisien se demandait bien à part lui:
--Enfin, pourquoi cet accueil?
Mais ne trouvant pas de réponse et heureux de cette sympathie qu'il inspirait, il donnait un autre cours à ses idées!
Le dernier dimanche de septembre, notre rural prit Rigodon à part et lui demanda cinq minutes.
--Avec plaisir, ma vieille branche de Prunier, dit gaiement le citadin.
Et après un silence, employé à la confection de sa phrase, le propriétaire commença:
--Vous ne vous ennuyez pas, Rigodon?
--Ah! ça, vous riez, dit le jeune homme, comment voulez-vous que je ...
--Non, vous ne comprenez pas, je ne parle pas du moment présent ... je fais allusion à votre vie ... pendant la semaine. Est-ce que vous n'éprouvez pas de temps en temps le besoin de faire partager vos joies, vos plaisirs, vos sensations à ... quelqu'un; en un mot, bon Rigodon, ne songez-vous pas à ... vous marier?
Rigodon s'écria alors, devinant tout à coup:
--C'est donc pour ca!
Et prenant les deux mains de son amphytrion, il lui dit ces simples mots:
--Ma femme s'appelle Amélie et j'ai deux garçons!
UNE REPRÉSENTATION EXTRAORDINAIRE
_A Laurent CARATSCH_
Oh! bien extraordinaire, en effet, la représentation que j'organisai à Bordeaux au mois de septembre 1880.
Mais n'anticipons pas.
* * * * *
Mon premier prix de comédie obtenu, et ayant beaucoup travaillé pour le conquérir, je me dis:
Enfin, je vais donc aller me reposer un brin dans mon pays, en province!
Et de prendre mon ticket pour la ville du bon vin ... et des grands blagueurs.
A peine _déchemindeferré_, je courus chez moi me faire presser par les miens.
Je n'avais pas fini de pleurer dans le gilet d'un vieil oncle ... que je voyais pour la première fois ... qu'on vint m'annoncer la visite d'un inconnu.
Le monsieur, introduit dans le salon familial, prit tout à coup la parole, en ces termes:
--Je sais que vous êtes arrivé, aussi je tiens à être le premier étranger qui vous félicite du grand succès que vous avez eu là-bas ... au Conservatoire.... Ça ne m'étonne pas, du reste.... Je vous connais depuis longtemps, moi. Ah! vous étiez bien petit à l'époque ... tenez, pas plus haut que ça.... Je le disais à tout le monde ... le petit Félix ... vous verrez ça ... plus tard! Me suis-je trompé, hé?
--Mon Dieu, monsieur, je vous remercie bien sincèrement de l'objet....
--Vous ne le connaissez pas l'objet.... Non, vous ne le connaissez pas ... car je viens aussi vous demander ...
--Allons donc! fis-je à part moi.
--De vouloir bien prêter votre aimable concours à une fête que nous donnons....
--Ah! ah!
--Nous serions si heureux d'afficher en grosses lettres le nom de _notre compatriote_, suivi de ce beau titre si difficile à acquérir et si légitimement envié: Premier prix du Conservatoire!
Comment refuser, à un homme qui vous a vu pas plus haut que ça ... et qui vous passe tant de pommade. Pas moyen, n'est-ce pas? Aussi lui dis-je:
--Vous pouvez compter sur moi.
Je croyais qu'il allait m'étouffer. Non, si vous aviez vu ce garçon!... enfin, c'est à se demander quel serait son état s'il gagnait jamais un lot de 200,000 francs.
Ses transports de tendresse un peu calmés, mon admirateur ... intéressé reprit:
Vous allez lire les journaux, je vais vous, faire passer une _nautte_! Je ne vous dis que ça! Eh bien et les affiches ... non, mais vous verrez les affiches!
En effet, je les aperçus le lendemain d'un bout de la rue à l'autre.
J'avais ce qu'on appelle en argot de théâtre: _Le fromage à la crème_, c'est-à-dire mon nom imprimé sur une bande blanche.
Aussi, pensez ce que mon coeur battait!
Ce jour-là, sous prétexte de faire visiter la ville à mon grand-père, qui l'habitait depuis plus de trente-cinq ans et qui la connaissait naturellement mieux que son petit fils, je le fis passer _par hasard_, devant tous les murs où l'on affiche d'ordinaire.
Elles m'éblouissaient, ces immenses pancartes!
Vous n'avez pas idée, ô Parisien qui n'êtes jamais allé plus loin que la Porte-Maillot, de la dimension extraordinaire, folle, insensée des affiches de théâtre en province!
On se demande en voyant le nom d'illustres inconnus, comme moi, écrit en lettres gigantesques s'il y aurait des caractères assez grands pour imprimer le nom de Got ou de Dupuis, s'ils venaient en représentations dans ces parages ... où on exagère tout.
La fête se passa fort bien. Le malheur fut qu'alléché par le grand et immodéré succès que me firent mes compatriotes, je prêtai une oreille trop encourageante, si j'ose m'exprimer ainsi, comme disait feu Ballande, aux personnes qui me conseillaient d'organiser moi-même une représentation.
Ah! si j'ai jamais eu une mauvaise idée, c'est bien ce jour-là!
La représentation décidée, il s'agissait de trouver un local.
On m'indiqua une charmante petite salle qui, jadis, sous le nom de Gymnase dramatique, avait donné tous les soirs, pendant de nombreuses années, l'hospitalité a des milliers de spectateurs. (Ligier s'y fit même entendre). Mais depuis une dizaine d'années, délaissée par les directeurs, elle ne s'entrebâillait qu'à de rares intervalles, pour les troupes de passage.
La dernière _tournée_ qui était passée sur ces planches fut celle de Saint-Germain avec Jonathan.
Il fut même répondu à l'artiste un mot épique, par la _patronne_ d'un hôtel voisin.
Jouant à 8 heures et la table d'hôte étant à 6 heures et demie, Saint-Germain avait demandé de dîner, lui et sa troupe, un peu plus tôt, afin d'avoir tout le temps de s'habiller et de respirer un peu en sortant de table. Ce surcroît de travail ne fut pas goûté des domestiques, qui servirent les artistes, comme des chiens. Saint-Germain va trouver l'hôtesse:
--Je ne vous comprends pas, madame, de tolérer que vos domestiques nous traitent avec un tel sans façon; nous ne demandons pas l'impossible, après tout; puisque nous payons bien, nous demandons à être servis convenablement.
--Eh! monsieur, c'est ce que je ne cesse de leur répéter: ce sont des comédiens, je le sais bien, mais enfin quoi, vous ne savez pas ce que vous pouvez devenir!
* * * * *
Mais revenons au Gymnase ... bordelais.
Cette salle ne sert, la plupart du temps, qu'à l'exécution de choeurs, cantates, oratorios, etc., etc., et la scène n'étant pas suffisamment spacieuse pour contenir les cent cinquante ou deux cents personnes qui y prennent place les jours d'exécution, on a eu l'idée de l'agrandir au moyen de rallonges, ce qui fait qu'elle va jusqu'au milieu du théâtre.
Par conséquent, le rideau baissé séparait la scène en deux parties égales.
Je louai donc cette salle, demandant toutefois qu'on me la donnât arrangée et en état de pouvoir y jouer la comédie, car, n'ayant pas l'intention d'interpréter un drame militaire aux évolutions nombreuses, ce supplément de scène était pour moi parfaitement inutile et gênant.
Il me restait alors à chercher trois ou quatre artistes, afin de composer un spectacle présentable.
Justement Amiati, de l'Eldorado, était en représentations à l'Alcazar, où elle faisait _florès_. J'avais eu occasion de la voir souvent, au concert du boulevard Strasbourg; nous avions beaucoup d'amis communs, la présentation fut donc rapidement faite. Mise au courant de la situation, l'Etoile, avec la meilleure grâce du monde, me promit son concours, si toutefois elle avait la permission de son directeur.
Je la conquis, cette permission!
Je flamboyais, victorieux: Je possédais Amiati!
Amiati, c'était mon _clou_ (encore une expression bizarre.)
C'était pour ma soirée, un attrait réel, car la haute société n'allait pas à l'Alcazar, et désirant fort applaudir la chanteuse, ne manquerait pas cette occasion.
En écrivant le nom de mademoiselle Amiati, il me revient à l'esprit un mot que lui lança son hôtesse.
Comme le public qui devait venir au Gymnase applaudir _mon étoile_, était infiniment mieux élevé que celui qui l'acclamait tous les soirs à l'Alcazar, sa propriétaire lui dit:
--Vous n'aurez pas peur de chanter au Gymnase?
--Pourquoi ça?
--Té, vous allez voir là des gens bien!
Décidément, les maîtresses d'hôtel de Bordeaux ont le monopole des reparties heureuses.
Amiati, c'était assurément beaucoup, mais ça ne suffisait pas.
On jouait au Grand Théâtre: _Les Étrangleurs de Paris_. J'avais précisément un camarade qui jouait un monsieur parfaitement honnête qu'on étranglait vers les dix heures et quart, je lui proposai de jouer avec moi: _Le petit voyage_.
Sur ces entrefaites, un couple vient m'offrir de jouer un lever de rideau. A merveille!
Un baryton se présente.
Il répète, mais ne chante pas une note de la partition, et comme le pianiste le regarde, abruti:
--Allez toujours, lui dit-il, moi, je ne fais pas ce qui est marqué!
Le pianiste l'envoie promener ... je comprends ça.
Le jour de la représentation arrivé, je cours chez le machiniste qui me demande trois jours pour enlever l'avant-scène.
--Trois jours, assassin, mais je joue ce soir!
--Oh! alors n'y comptez pas.
Je sentais blanchir la moitié de mes cheveux.
--Mais comment voulez-vous que je fasse? le trou du souffleur a disparu sous les planches qu'on a ajoutées ... et il sera utile, le trou du souffleur!!!
--Eh bien, il faut le mettre à découvert.
--C'est mon avis.
--Levons trois planches, alors!
--Levons trois planches, alors.
Et nous voilà levant trois planches. Jusqu'ici j'avais été organisateur, régisseur, j'étais maintenant menuisier.
Les trois planches enlevées, la carapace du souffleur émergea. Mais devant cette boîte, il y avait un trou énorme et, de la première galerie, on aurait vu les jambes de ce modeste mais utile employé.
Je dis au machiniste:
--A présent, il faut boucher cette cavité avec des planches:
Cet ouvrier me répond avec sang-froid.
--Avez-vous des planches?
Alors, instinctivement je me fouille pour voir si par hasard je n'avais pas sur moi....
Non, voyez-vous ce misérable qui me demande si j'ai des planches!!
--Eh bien, et celles-là, fis-je en lui montrant celles que nous venions d'enlever.
--Oh! mais je ne puis pas les couper, reprit-il, il me les faudra intactes pour les remettre à leur place.
--Eh bien, qu'est-ce que nous allons faire alors, nous ne pouvons cependant pas jouer avec un abîme béant au milieu de la scène.
--Je ne sais pas, moi.... Clouez un tapis.
Le temps s'écoulait, nous décidâmes de suivre ce conseil, et nous voilà à genoux, clouant un tapis de billard au-dessus de cette immense trappe.
J'étais devenu organisateur, régisseur, menuisier, machiniste, tapissier et ce n'était pas fini!!!
Pourvu, grands dieux! que mes artistes ne viennent pas se promener sur ce parquet bizarre, ils n'auraient qu'à disparaître tout à coup, le public croirait que nous jouons une féerie.
Le trou du souffleur se trouvait donc ainsi placé _au milieu de la scène_; ce qui fait que le soir, lorsque l'acteur s'avançait par trop, il avait le _souffleur derrière lui_.
--Eh bien, et la rampe? où est-elle la rampe?
--Elle est cachée sous les planches.
--Alors, nous n'aurons pas de rampe, ce soir???
La seconde moitié de mes cheveux s'argentait.
--Allez vite, vite, me dit le menuisier-machiniste, chez le gazier du théâtre.
--Où ça?
--A l'usine à gaz.
--Bien, j'y vais.
On sait que les usines à gaz ne sont jamais situées au centre des villes, aussi ce fut seulement une heure après que je descendis de voiture.
--L'employé chargé du compteur à gaz du Gymnase ... où est-il?
--A déjeuner, chez lui ... 310, boulevard du Bouscat. (A l'extrémité de la ville!)
Ah! le criminel! j'y cours.