Gabriel Lambert

Part 9

Chapter 94,003 wordsPublic domain

Neuf heures à vivre, mon Dieu! Si vous ne me sauvez pas, je n'ai plus que neuf heures à vivre.

--A onze heures, je serai aux Tuileries.

--Et pourquoi à onze heures, pourquoi pas tout de suite; vous perdez deux heures, ce me semble.

--Parce que c'est à onze heures que le roi se retire ordinairement pour travailler, et que, jusqu'à cette heure, il demeure au salon de réception.

--Oui, et ils sont là une centaine de personnes qui causent; qui rient, qui sont sûrs du lendemain, sans songer qu'il y a un homme, un de leurs semblables, qui sue son agonie dans un cachot, à la lueur de cette lampe, en face de ces murs, couverts de noms de gens qui ont vécu comme il vit en ce moment, et qui le lendemain étaient morts. Ils ne savent pas tout cela, eux, dites-leur que c'est ainsi et qu'ils aient pitié de moi.

--Je ferai ce que je pourrai, monsieur, soyez tranquille.

--Puis, si le roi hésitait, adressez-vous à la reine: c'est une sainte femme, elle doit être contre la peine de mort! Adressez-vous au duc d'Orléans, tout le monde parle de son bon cœur. Il disait un jour, à ce qu'on m'a assuré, que s'il montait jamais sur le trône, il n'y aurait pas une seule exécution sous son règne. Si vous vous adressiez à lui au lieu de vous adresser au roi?

--Rassurez-vous, je ferai ce qu'il faudra faire.

--Mais espérez-vous quelque chose, au moins?

--La clémence du roi est grande, j'espère en elle.

--Dieu vous entende! s'écria-t-il en joignant les mains. Oh! mon Dieu! mon Dieu! touchez le cœur de celui qui d'un mot peut me tuer ou me faire grâce.

--Adieu, monsieur.

--Adieu? que dites-vous là? ne reviendrez-vous point?

--Je reviendrai si j'ai réussi.

--Oh! dans l'un ou l'autre cas, que je vous revoie! Mon Dieu! que deviendrais-je si je ne vous revoyais pas? Jusqu'au pied de l'_échafaud_ je vous attendrais, et quel supplice qu'un pareil doute. Revenez, je vous en supplie, revenez.

--Je reviendrai.

--Ah, bien! dit le condamné, que ses forces semblèrent abandonner du moment où il eut obtenu de moi cette promesse; bien, je vous attends!

Et il se laissa retomber lourdement sur sa chaise.

Je m'avançai vers la porte.

--A propos, s'écria-t-il, envoyez-moi mon père, je ne veux pas rester seul; la solitude, c'est le commencement de la mort.

--Je vais faire ce que vous désirez.

--Attendez. A quelle heure croyez-vous être de retour?

--Mais, je ne sais ... cependant je crois que vers une heure du matin....

--Tenez, voilà neuf heures et demie qui sonnent; c'est incroyable comme les heures passent vite, depuis deux jours surtout! Ainsi, dans trois heures, n'est-ce pas?

--Oui.

--Allez, allez, allez; je voudrais à la fois vous garder et vous voir partir. Au revoir, docteur, au revoir. Envoyez-moi mon père, je vous prie.

La recommandation était inutile: le pauvre vieillard ne m'eût pas plus tôt vu apparaître à la porte qu'il se leva.

Le guichetier qui me faisait sortir le fit entrer, et la porte se referma sur lui.

Je remontai, le cœur serré. Je n'avais jamais vu si hideux spectacle, et certes, cependant, la mort nous est familière, à nous autres médecins, et il y a peu d'aspects sous lesquels elle ne nous soit connue; mais jamais je n'avais vu la vie lutter si lâchement contre elle.

Je sortis en prévenant le directeur que je reviendrais probablement dans le courant de la nuit.

Mon cabriolet m'attendait à la porte; je revins chez moi et trouvai mes amis qui faisaient joyeusement une bouillotte, et je me rappelai ce que m'avait dit ce malheureux.

«Il y a dans ce moment-ci des hommes qui rient, qui s'amusent, sans songer qu'il y a un de leurs semblables qui sue son agonie.»

J'étais si pâle qu'en m'apercevant ils jetèrent un cri de surprise et presque de terreur, et qu'ils me demandèrent tous ensemble s'il m'était arrivé quelque accident.

Je leur racontai ce qui venait de se passer, et, à la fin de mon récit, ils étaient presque aussi pâles que moi.

Puis, j'entrai dans mon cabinet de toilette, et je m'habillai.

Lorsque je sortis, la bouillotte avait cessé.

Ils étaient debout et causaient: une grande discussion s'était engagée sur la peine de mort.

XVIII

UNE VEILLÉE DU ROI.

Il était dix heures et demie. Je voulus prendre congé d'eux, mais tous me répondirent qu'avec ma permission, ils resteraient chez moi à attendre l'issue de ma visite à Sa Majesté.

J'arrivai aux Tuileries. Il y avait cercle chez la reine.

La reine, les princesses et les dames d'honneur, assises autour d'une table ronde, travaillaient selon leur habitude à faire de la tapisserie destinée à des œuvres de bienfaisance.

On me dit que le roi s'était retiré dans son cabinet et travaillait.

Vingt fois il m'était arrivé de pénétrer avec Sa Majesté dans ce sanctuaire. Je n'eus donc pas besoin de me faire conduire: je connaissais le chemin.

Dans la chambre attenante, travaillait un des secrétaires particuliers du roi, nommé L.... C'était un de mes amis, et de plus un de ces hommes sur le cœur duquel on peut toujours compter.

Je lui dis quelle cause m'amenait, et le priai de prévenir Sa Majesté que j'étais là et que je sollicitais la faveur d'être admis près d'elle.

L.... ouvrit la porte, un instant après j'entendis le roi qui répondait.

--Fabien, le docteur Fabien? eh bien! mais qu'il entre.

Je profitai de la permission, sans même attendre le retour de mon introducteur. Le roi s'aperçut de mon empressement.

--Ah! ah! dit-il, docteur, il paraît que vous écoutez aux portes; venez, venez.

J'étais fortement ému.

Jamais je n'avais vu le roi dans une circonstance pareille, un mot de lui allait décider de la vie d'un homme.

La majesté royale m'apparaissait dans toute sa splendeur, son pouvoir en ce moment participait du pouvoir de Dieu.

Il y avait alors sur le visage du roi une telle expression de sécurité, que je repris confiance.

--Sire, lui dis-je, je demande mille fois pardon à Votre Majesté de me présenter ainsi devant elle sans qu'elle m'ait fait l'honneur de m'appeler; mais il s'agit d'une bonne et sainte action, et j'espère qu'en faveur du motif, Votre Majesté me pardonnera.

--En ce cas, vous êtes deux fois le bienvenu, docteur; parlez vite. Le métier de roi devient si mauvais par le temps qui court, qu'il ne faut pas laisser échapper l'occasion de l'améliorer un peu. Que désirez-vous?

--J'ai souvent eu l'honneur de débattre avec Votre Majesté cette grave question de la peine de mort, et je sais quelles sont sur ce sujet les opinions de Votre Majesté; je viens donc à elle avec toute confiance.

--Ah! ah! je me doute de ce qui vous amène.

--Un malheureux, coupable d'avoir fabriqué de faux billets de banque, a été condamné à mort par les dernières assises; avant-hier, son pourvoi en cassation a été rejeté, et cet homme doit être exécuté demain.

--Je sais cela, dit le roi, et j'ai quitté le cercle pour venir examiner moi-même toute cette procédure.

--Comment, vous-même, sire?

--Mon cher monsieur Fabien, continua le roi, sachez bien une chose, c'est qu'il ne tombe pas une tête en France que je n'aie acquis par moi-même la certitude que le condamné était bien véritablement coupable.

«Chaque nuit qui précède une exécution est pour moi une nuit de profondes études et de réflexions solennelles.

«J'examine le dossier depuis sa première jusqu'à sa dernière ligne, je suis l'acte d'accusation dans tous ses détails.

«Je pèse les dépositions à charge et à décharge; loin de toute impression étrangère, seul avec la nuit et la solitude, je m'établis en juge des juges. Si ma conviction est la leur, que voulez-vous? le crime et la loi sont là en face l'un de l'autre, il faut laisser faire la loi; si je doute, alors je me souviens du droit que Dieu m'a donné, et, sans faire grâce, je conserve au moins la vie. Si mes prédécesseurs eussent fait comme moi, docteur, peut-être eussent-ils eu, au moment où Dieu les a condamnés à leur tour, quelques remords de moins sur la conscience, et quelques regrets de plus sur leur tombeau.

Je laissais parler le roi, et je regardais, je l'avoue, avec une vénération profonde cet homme tout-puissant, qui, tandis qu'on riait et qu'on plaisantait à vingt pas de lui, se retirait seul et grave, et venait incliner son front sur une longue et fatigante procédure pour y chercher la vérité. Ainsi, aux deux extrémités de la société, deux hommes veillaient, occupés d'une même pensée: le condamné, c'est que le roi pouvait lui faire grâce;--le roi, c'est qu'il pouvait faire grâce au condamné.

--Eh bien! sire, lui dis-je avec inquiétude, quelle est votre opinion sur ce malheureux.

--Qu'il est bien véritablement coupable; d'ailleurs il n'a pas nié un seul instant; mais aussi que la loi est trop sévère.

--Ainsi, j'ai donc l'espoir d'obtenir la grâce que je venais demander à Votre Majesté?

--Je voudrais vous laisser croire, monsieur Fabien, que je fais quelque chose pour vous; mais je ne veux pas mentir: quand vous êtes entré, ma résolution était déjà prise.

--Alors, dis-je, Votre Majesté fait grâce?

--Cela s'appelle-t-il faire grâce, dit le roi.

Il prit le pourvoi déployé devant lui, et écrivit en marge ces deux lignes:

«_Je commue la peine de mort en celle des travaux forcés à perpétuité_.«

Et il signa.

--Oh! dis-je, cela serait, sire, pour un autre, une condamnation plus cruelle que la peine de mort; mais pour celui-là, c'est une grâce, je vous en réponds ... et une véritable grâce. Votre Majesté me permet-elle de la lui annoncer.

--Allez, monsieur Fabien, allez, dit le roi. Puis appelant L...? Faites porter ces pièces chez monsieur le garde des sceaux, dit-il, et qu'elles lui soient remises à l'instant même; c'est une commutation de peine.

Et me saluant de la main, il ouvrit un autre dossier.

Je quittai aussitôt les Tuileries par l'escalier particulier qui conduit du cabinet du roi à l'entrée principale; je retrouvai mon cabriolet dans la cour, je m'y élançai et je partis.

Minuit sonnait comme j'arrivais à Bicêtre.

Le directeur faisait toujours sa partie de piquet.

Je vis que je le contrarierais beaucoup en le dérangeant.

--C'est moi, lui dis-je; vous avez permis que je revinsse près du condamné, j'use de la permission.

--Faites, dit-il; François, conduisez monsieur.»

Puis, se tournant vers son partner avec un sourire de profonde satisfaction.

--Quatorze de dames et sept piques sont-ils bons? dit-il.

--Parbleu! répondit le partner d'un air on ne peut plus contrarié; je le crois bien, je n'ai que cinq carreaux.

Je n'en entendis pas davantage.

Il est incroyable combien une même heure, et souvent un même lieu, réunissent de préoccupations différentes.

Je descendis l'escalier aussi vivement que possible.

--C'est moi! criai-je de l'autre côté de la porte, c'est moi!

Un cri répondit au mien.

La porte s'ouvrit.

Gabriel Lambert s'était élancé de son siége.

Il était debout au milieu de son cachot, pâle, les cheveux hérissés, les yeux fixés, les lèvres tremblantes, n'osant risquer une interrogation.

--Eh ... bien? murmura-t-il.

--J'ai vu le roi; il vous fait grâce de la vie.

Gabriel jeta un second cri, étendit les bras comme pour chercher un appui, et tomba évanoui près de son père, qui s'était levé à son tour, et qui n'étendit même pas les bras pour le soutenir.

Je me penchai pour secourir ce malheureux.

--Un instant! dit le vieillard en m'arrêtant; mais à quelle condition?

--Comment! comment! à quelle condition?

--Oui, vous avez dit que le roi lui faisait grâce de la vie; à quelle condition lui fait-il cette grâce?

Je cherchais un biais.

--Ne mentez pas, monsieur, dit le vieillard; à quelle condition?

--La peine est commuée en celle des travaux forcés à perpétuité.

--C'est bien! dit le père; je me doutais que c'était pour cela qu'il voulait vous parler seul, l'infâme.

Et, se redressant de toute sa hauteur, il alla d'un pas ferme prendre son bâton, qui était dans un coin.

--Que faites-vous? lui demandai-je.

--Il n'a plus besoin de moi, dit-il. J'étais venu pour le voir mourir, et non pour le voir marquer. L'échafaud le purifiait, le lâche a préféré le bagne. J'apportais ma bénédiction au guillotiné, je donne ma malédiction au forçat.

--Mais, monsieur, repris-je.

--Laissez-moi passer, dit le vieillard en étendant le bras vers moi avec un air de si suprême dignité, que je m'écartai sans essayer de le retenir davantage par une seule parole.

Il s'éloigna d'un pas grave et lent, et disparut dans le corridor, sans retourner la tête pour voir une seule fois son fils.

Il est vrai que lorsque Gabriel Lambert revint à lui, il ne demanda pas même où était son père.

Je quittai ce malheureux avec le plus profond dégoût qu'un homme m'ait jamais inspiré.

Je lus le lendemain, dans le _Moniteur_, la commutation de peine.

Puis je n'entendis plus parler de rien, et j'ignore vers quel bagne il a été acheminé.

Là se terminait la narration de Fabien.

XIX

LE PENDU.

En revenant, vers la fin du mois de juin 1841, de l'un de mes voyages d'Italie, je trouvai, comme d'habitude, une masse de lettres qui m'attendaient.

En général, et pour l'édification de ceux qui m'écrivent, j'avouerai qu'en pareil cas le dépouillement est bientôt fait.

Les lettres dont je reconnais l'écriture pour venir d'une main amie sont mises à part et lues; les autres sont impitoyablement jetées au feu.

Cependant une de ces lettres, timbrée de Toulon, et dont l'écriture ne me rappelait aucun souvenir, obtint grâce, m'ayant frappé par sa singulière suscription.

Cette suscription était ainsi conçue:

»_Monsieur Alexandre Dumas, hoteur drammatique an Europe, uoire an passan à l'hôtel de Paris syl n'y serait pas_.»

Je décachetai la lettre et cherchai le nom du flatteur qui me l'avait écrite. Elle était signée _Rossignol_. Au premier abord le nom me resta aussi inconnu que l'écriture.

Mais en rapprochant ce nom du timbre, je commençai à voir clair dans mes souvenirs; les premiers mots, au reste, fixèrent tous mes doutes.

Elle venait de l'un des douze forçats qui avaient été à mon service lorsque j'habitais ma petite bastide, au fort Lamalgue. Comme cette lettre a non seulement rapport à l'histoire que je viens de raconter, mais encore en est le complément, je la mettrai purement et simplement sous les yeux du lecteur, en lui faisant grâce des fautes d'orthographe, dont il a vu un échantillon dans l'adresse, et qui en dépareraient le style.

«Monsieur Dumas,

«Pardonnez à un homme que ses malheurs ont momentanément séparé de la société (je suis ici à temps, comme vous savez) l'audace qu'il prend de vous écrire; mais son intention lui servira d'excuse près de vous, je l'espère, attendu que ce qu'il fait en ce moment, il le fait dans l'espérance de vous être agréable.

(Comme on le voit, la préface était encourageante, aussi je continuai.)

«Il n'est pas que vous vous rappeliez Gabriel Lambert, celui qu'on appelait le docteur, vous savez bien; le même qui n'a pas voulu aller chercher au cabaret du fort Lamalgue le fameux déjeuner que vous avez eu la bonté de nous offrir.

«L'imbécile!

«Vous devez vous le rappeler, car vous l'aviez reconnu pour l'avoir vu autrefois dans le beau monde, et lui aussi vous avait reconnu, que vous en étiez si fort préoccupé que vous en avez écrasé de questions ce pauvre père Chiverny, le garde-chiourme, qui, avec son air méchant, est un brave homme tout de même.

«Eh bien, donc! voilà ce que j'avais à vous dire sur Gabriel Lambert; écoutez bien.

Depuis son arrivée à l'établissement, Gabriel Lambert avait pour camarade de chaîne un bon garçon, nommé Accacia, qui était chez nous pour une fadaise.

Dans une dispute qu'il avait eue avec des camarades, il avait donné, sans le faire exprès, en gesticulant, un coup de couteau à son meilleur ami, ce qui lui en a fait pour dix ans, attendu que son meilleur ami en était mort, ce dont le pauvre Accacia n'a jamais pu se consoler.

Mais les juges avaient pris en considération son innocence, et, comme je vous l'ai dit, quoique son imprudence eût causé la mort d'un homme, ils lui avaient donné un bonnet rouge seulement.

Quatre ans après votre passage à Toulon, c'est-à-dire en 1838, Accacia nous fit donc un beau matin ses adieux.

Justement, la veille, mon camarade de chaîne avait _claqué_.

Il résulta de ce double événement de départ et de mort que, Gabriel et moi nous trouvant seuls, on nous accoupla ensemble.

Si vous vous en souvenez, Gabriel n'avait pas l'abord gracieux. La nouvelle que j'allais être rivé à lui ne me fut donc agréable que tout juste, comme on dit.

Cependant je réfléchis que je n'étais pas à Toulon pour y avoir toutes mes aises, et, comme je suis philosophe, j'en pris mon parti.

Le premier jour il ne m'ouvrit pas la bouche, ce qui ne laissa pas de m'ennuyer fort, attendu que je suis causeur de mon naturel: cela m'inquiétait d'autant plus, qu'Accacia m'avait déjà plus d'une fois parlé de l'infirmité qu'il avait d'être accouplé à un muet.

Je pensai que moi qui y suis pour vingt ans, et qui, par conséquent, avais encore dix ans à faire,--mon jugement, jugement bien injuste allez, et que j'aurais bien certainement fait casser si j'avais eu des protections, étant du 24 octobre 1828,--j'allais passer dix années peu recréatives.

Je m'ingéniai donc pendant la nuit sur ce que je devais faire, et me rappelant le moyen qu'avait employé le renard pour faire parler le corbeau.

--Monsieur Gabriel, lui dis-je quand le jour fut venu, me permettez-vous de m'informer ce matin de l'état de votre santé?

Il me regarda avec étonnement, ne sachant pas si je parlais sérieusement ou si je me moquais de lui.

Je conservai la plus grande gravité.

--Comment, de ma santé? répondit-il.

C'était, comme vous le voyez, déjà quelque chose. Je lui avais fait desserrer les dents.

--Oui, de l'état de votre santé, repris-je; vous m'avez paru passer une mauvaise nuit.

Il poussa un soupir.

--Oui, mauvaise, reprit-il, mais c'est comme cela que je les passe toutes.

--Diable! repris-je.

Sans doute il se trompa au sens de mon exclamation, car, après un instant de silence, il reprit:

--Cependant, rassurez-vous, quand je ne dormirai point, je tâcherai de me tenir tranquille et de ne point vous réveiller.

--Oh! ne vous donnez pas tant de peine pour moi, monsieur Lambert, repris-je; je suis si honoré d'être votre camarade de chaîne, que je passerai volontiers par-dessus quelques petits inconvéniens.

Gabriel me regarda avec un nouvel étonnement.

Ce n'était point ainsi que s'y était pris Accacia pour le faire parler: il l'avait battu jusqu'à ce qu'il parlât; mais quoiqu'il fut arrivé à un résultat, ce résultat n'avait jamais été bien satisfaisant, et il y avait toujours eu du froid entre eux.

--Pourquoi me parlez-vous ainsi, mon ami? me demanda Gabriel Lambert.

--Parce que je sais à qui je parle, monsieur, et que je ne suis point un goujat, je vous prie de le croire.

Gabriel me regarda de nouveau d'un air défiant; mais je lui souris avec tant d'amabilité, qu'une partie de ses doutes parut s'évanouir.

L'heure du déjeuner arriva. On nous servit, comme d'habitude, notre gamelle pour deux; mais au lieu de plonger à l'instant même ma cuillère dans la soupe, j'attendis respectueusement qu'il eût fini pour commencer. Cette dernière attention le toucha au point qu'il me laissa non-seulement la plus grosse part, mais encore les meilleurs morceaux.

Je vis qu'il y avait tout à gagner dans ce monde à être poli.

Bref, au bout de huit jours, à part un certain air de supériorité qui ne le quitta jamais, nous étions les meilleurs amis du monde.

Malheureusement, je n'avais pas beaucoup gagné à faire parler mon compagnon; sa conversation était des plus mélancoliques, et il fallait véritablement toute la gaîté naturelle dont la Providence m'a doué pour que je ne me perdisse pas moi-même à une pareille école.

Je passai deux ans ainsi, pendant lesquels il alla toujours s'assombrissant.

De temps en temps je m'apercevais qu'il voulait me faire une confidence.

Je le regardais alors de l'air le plus ouvert que je pouvais prendre, afin de l'encourager; mais sa bouche, à moitié ouverte, se refermait, et je voyais que la chose était encore remise à un autre jour.

Je cherchais quelle sorte de confidence cela pouvait être, et c'était toujours une occupation qui me distrayait un peu, lorsqu'une fois que nous marchions côte à côte d'une voiture chargée de vieux canons qu'on enlevait pour la refonte et qui pesait bien dix mille, je le vis s'approcher d'elle et regarder la roue d'une certaine façon qui voulait dire:

«Si je n'étais pas un poltron, je mettrais ma tête là-dessous, et tout serait dit.»

De ce moment je fus fixé. Le suicide est chose commune au bagne.

Aussi, un jour que nous travaillions sur le port, et que, profitant de son isolement, je le vis me regarder de sa façon accoutumée, je résolus d'en finir cette fois-là avec ses scrupules. Il faut vous dire qu'au bout du compte il était assommant, et que je commençais à en avoir par-dessus les oreilles; de sorte que je n'aurais pas été fâché de m'en trouver débarrassé d'une façon ou de l'autre.

--Eh bien! lui dis-je, voyons, qu'avez-vous à me regarder ainsi?

--Moi? rien, me répondit-il.

--Si fait, lui dis-je.

--Tu te trompes.

--Je me trompe si peu que, si vous le voulez, je vous te dirai, moi, ce que vous avez.

--Toi?

--Oui, moi.

--Eh bien! dis!

--Vous avez que vous voudriez bien vous détruire, seulement vous avez peur de vous faire du mal.

Il devint blanc comme linge.

--Et qui a pu te dire cela?

--Je l'ai deviné.

--Eh bien! oui, Rossignol, tu as raison, et c'est la vérité; je voudrais me tuer, mais j'ai peur.

--Allons donc, nous y voilà. Ça vous ennuie donc, le bagne?

--J'ai regretté vingt fois de ne pas avoir été guillotiné.

--Chacun son goût. Moi, j'avoue que, quoique les jours qu'on passe ici ne soient pas filés d'or et de soie, j'aime encore mieux cela que Clamart.

--Oui, mais toi!

--Je comprends, vous vous trouvez déplacé, vous. C'est juste: quand on a eu cent mille livres de rentes ou à peu près, quand on a roulé dans de beaux équipages, qu'on s'est habillé de drap fin et qu'on a fumé des cigares à quatre sous, c'est vexant de traîner la chaîne, d'être vêtu de rouge et de chiquer du caporal; mais, que voulez-vous? faut être philosophe dans ce monde-ci, quand on n'a pas le courage de se signer à soi-même son passeport pour l'autre.

Gabriel poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement.

--N'as-tu donc jamais eu l'envie de te tuer, toi? me demanda-t-il.

--Ma foi! non.

--Alors, tu n'as jamais songé, parmi les différens genres de mort, à celle qui devait être la moins douloureuse?

--Dame! il y a toujours un moment qui doit être dur à passer; cependant on dit que la pendaison a ses charmes.

--Tu crois?

--Sans doute que je le crois; on dit même que c'est pour ça qu'on a inventé la guillotine. Un pendu, dont la corde avait cassé, en avait raconté, à ce qu'il paraît, des choses si agréables, que les condamnés avaient fini par aller à la potence comme s'ils allaient à la noce.

--Vraiment?

--Vous comprenez que je n'en ai pas essayé, moi; mais enfin, ici, c'est une tradition.

--De sorte que, si tu avais résolu de te tuer, tu te pendrais?

--Certainement.

Il ouvrit la bouche; je crois que c'était pour me demander de nous pendre ensemble; mais, sans doute, il vit sur mon visage que je n'étais pas disposé à cette partie de plaisir, car il garda un instant le silence.

--Eh bien! lui dis-je, êtes-vous décidé?

--Pas encore tout à fait, car il me reste un espoir.

--Lequel?

--C'est que je trouverai un de nos camarades qui, moyennant que je lui laisserai tout ce que j'ai et une lettre constatant que je me suis détruit moi-même, consentira à me tuer.

En même temps il me regardait comme pour me demander si cette proposition ne m'allait pas.

Je secouai la tête.

--Oh non! lui dis-je, je ne donne pas là-dedans, moi, et le raisiné me fait peur; il fallait demander cela à Accacia; c'était pour un coup dans le genre de celui-là qu'il était ici, et, peut-être qu'en prenant bien toutes ses précautions, il eût accepté; mais, avec moi, cela est impossible.