Gabriel Lambert

Part 8

Chapter 83,970 wordsPublic domain

--Cet homme n'a rien à me dire! s'écria le baron; il a son argent, qu'il s'en aille.

Le porteur apparut alors derrière le domestique, et se glissa entre lui et la porte.

--Pardon, dit-il, pardon; vous vous trompez, monsieur, j'ai quelque chose à vous dire.

Puis d'un bond s'élançant au collet du baron,

--J'ai à vous dire que vous êtes un faussaire! s'écria-t-il, et qu'au nom de la loi je vous arrête.

Le baron jeta un cri de terreur et devint couleur de cendre.

--A moi, murmura-t-il; à moi, docteur; Joseph, appelle mes gens; à moi, à moi!

--A moi! cria aussi d'une voix forte le prétendu porteur de la Banque; à moi, les autres!

Aussitôt la porte d'un escalier secret s'ouvrit, et deux hommes se précipitèrent dans la chambre du baron.

C'étaient deux agens de la police de sûreté.

--Mais qui êtes-vous? s'écria le baron en se débattant; qui êtes-vous, et que me voulez-vous?

--Monsieur le baron, je suis V..., dit le faux employé de la Banque, et vous êtes pincé; ne faites donc pas de bruit, pas de scandale, et suivez-nous gentiment.

Le nom que venait de prononcer cet homme était si connu que je tressaillis malgré moi.

--Vous suivre, continua le baron, tout en se débattant; vous suivre, et où cela vous suivre?

--Pardieu! où l'on conduit les gens comme vous; vous n'êtes pas à vous en informer, j'en suis sûr, et vous devez le savoir ... au dépôt de la police, pardieu!

--Jamais! s'écria le prisonnier, jamais. Et, par un violent effort, se débarrassant des deux hommes qui le tenaient, il s'élança vers son lit, et saisit un poignard turc.

Au même instant, le faux porteur de la Banque tira, d'un mouvement rapide comme la pensée, deux pistolets de poche qu'il dirigea contre le baron.

Mais il s'était mépris aux intentions de celui-ci: ce fut contre lui-même qu'il tourna l'arme.

Les deux agens voulurent se précipiter sur lui pour la lui arracher.

--Inutile! dit V..., inutile! Soyez tranquilles, il ne se tuera pas; je connais messieurs les faussaires de longue date: ce sont des gaillards qui ont le plus grand respect pour leur personne. Allez, mon ami, allez, continua-t-il en se croisant les bras et en laissant le malheureux libre de se poignarder; ne vous gênez pas pour nous; faites, faites.

Le baron sembla vouloir donner un démenti à celui qui venait de lui porter cet étrange défi; il rapprocha vivement sa main de sa poitrine, se frappa de plusieurs coups, et tomba en poussant un cri. Sa chemise se couvrit de sang.

--Vous le voyez bien, lui dis-je en m'élançant vers le baron, le malheureux s'est tué.

Il se mit à rire.

--Tué, lui! ah! pas si bête! Ouvrez la chemise, docteur.

--Docteur! repris-je étonné.

--Pardieu! reprit V..., je vous connais: vous êtes le docteur Fabien. Ouvrez sa chemise, et si vous trouvez une seule blessure qui ait plus de quatre ou cinq lignes de profondeur, je demande à être guillotiné à sa place.

Cependant je doutais, car le malheureux était véritablement évanoui et sans mouvement.

J'ouvris sa chemise et je visitai ses blessures.

Il y en avait six; mais, comme l'avait prédit V..., c'étaient de véritables piqûres d'épingle.

Je m'éloignai avec dégoût.

--Eh bien! me dit V..., suis-je bon physiologiste, monsieur le docteur? Allons, allons, continua-t-il, mettez-moi les poucettes à ce gaillard-là, ou sans cela il frétillera tout le long de la route.

--Non, non, messieurs, s'écria le baron tiré de son évanouissement par cette menace; pourvu qu'on me laisse aller en voiture, je ne dirai pas un mot, je ne ferai pas une tentative d'évasion, je vous en donne ma parole d'honneur.

--Entendez-vous, mes enfans, il donne sa parole d'honneur; c'est rassurant, hein? Que dites-vous de la parole d'honneur de monsieur?

Les deux agens se mirent à rire, et s'avancèrent vers le baron avec les poucettes.

J'éprouvais une impression de malaise que je ne puis rendre. Je voulus me retirer.

--Non! non! s'écria le baron en se cramponnant à mon bras; non, ne vous en allez pas. Si vous vous en allez, ils n'auront plus aucune pitié de moi; ils me traîneront dans les rues comme un criminel.

--Mais à quoi puis-je vous être bon, moi, monsieur? demandai-je. Je n'ai aucune influence sur ces messieurs.

--Si, si, vous en avez, docteur; détrompez-vous, dit-il à demi-voix, un honnête homme a toujours de l'influence sur ces gens-là. Demandez-leur de m'accompagner jusqu'à la police, et vous verrez qu'ils me laisseront aller en voiture et qu'ils ne me garrotteront pas.

Un sentiment de profonde pitié me serrait le cœur, et l'emportait sur le mépris.

--Monsieur V..., dis-je au chef des agens, ce malheureux me prie d'intercéder en sa faveur; il est connu dans tout le quartier, il a été reçu dans le monde.... Eh bien! je vous en supplie, épargnez-lui les humiliations inutiles.

--Monsieur Fabien, me répondit V... avec une politesse exquise, je n'ai rien à refuser à un homme comme vous.

»J'ai entendu que cet homme vous priait de l'accompagner jusqu'à la police. Eh bien! si vous y consentez, je monterai avec vous dans la voiture, voilà tout, et les choses se passeront en douceur.

--Docteur, je vous en supplie, dit le baron.

--Eh bien! dis-je, soit, j'accomplirai ma mission jusqu'au bout. Monsieur V..., ayez la bonté d'envoyer chercher un fiacre.

--Et faites-le approcher de la porte qui donne dans la rue du Helder! s'écria le baron.

--Fil-de-soie, dit V... avec un ton d'ironie impossible à rendre, exécutez les ordres de monsieur le baron.

L'individu désigné sous le nom de Fil-de-soie sortit pour exécuter la mission dont il était chargé.

--Pendant ce temps, dit V..., avec la permission de monsieur le baron, je ferai une petite perquisition dans le secrétaire.

Gabriel fît un mouvement vers le secrétaire.

--Oh! ne vous dérangez pas, monsieur le baron, dit V... en étendant le bras. Quand nous en trouverions quelques-uns là-dedans, il n'en serait ni plus ni moins: nous en avons déjà une centaine au moins qui sortent de votre fabrique.

Le prisonnier tomba assis sur une chaise, et celui qui l'avait arrêté procéda à la perquisition.

--Ah! ah! dit-il, je connais ces secrétaires-là, c'est de la façon de Barthélémy. Voyons d'abord les tiroirs, nous verrons les secrets ensuite.

Et il fouilla dans tous les tiroirs, où, excepté le portefeuille dont nous avons déjà parlé, il n'y avait rien que des lettres.

--Maintenant, dit-il, voyons les secrets.

Gabriel le suivait des yeux en pâlissant et en rougissant tour à tour.

Ce fut alors que j'admirai la dextérité de cet homme. Il y avait dans le secrétaire quatre secrets différens; non-seulement aucun ne lui échappa, mais encore, à l'instant même, sans tâtonner, à la simple inspection, il en découvrit le mécanisme.

--Voilà le pot aux roses, dit-il en réunissant une centaine de billets de cinq cents francs et de mille francs. Peste! monsieur le baron, vous n'y alliez pas de main-morte: quatre gaillards comme vous seulement, et au bout de l'année la Banque sauterait.

Le prisonnier ne répondit que par un gémissement profond, et en cachant sa tête entre ses deux mains.

En ce moment Fil-de-soie, l'agent, rentra.

--Messieurs, le fiacre est à la porte, dit-il.

--En ce cas, dit V..., partons.

--Mais, interrompis-je, vous voyez que monsieur est en robe de chambre; vous ne pouvez l'emmener ainsi.

--Oui, oui, s'écria Gabriel, il faut que je m'habille.

--Habillez-vous donc, et faites vite. J'espère que nous sommes gentils, hein?... Il est vrai que ce n'est pas pour vous ce que nous en faisons, c'est pour monsieur le docteur.

Et il se retourna de mon côté et me salua.

Mais au lieu de profiter de la permission qui lui était donnée, Gabriel restait immobile sur sa chaise.

--Eh bien! eh bien! remuons-nous donc un peu, voyons, et plus vite que ça! Nous avons à neuf heures un autre monsieur à pincer, et il ne faut pas que l'un nous fasse manquer l'autre.

Gabriel ouvrit l'armoire où étaient pendus ses habits; mais il en détacha cinq ou six avant de s'arrêter à l'un d'eux.

--Avec la permission de monsieur le baron, dit V..., nous lui servirons de valets de chambre.

Et il fit un signe aux agens, qui tirèrent d'une commode un gilet et une cravate, tandis que lui choisissait dans l'armoire une redingote.

Alors commença la plus étrange toilette que j'eusse vue de ma vie. Debout et vacillant sur ses jambes, le prisonnier se laissait faire, fixant sur chacun de nous un œil étonné.

On lui noua sa cravate au cou, on lui passa son gilet, on lui mit son habit comme on eût fait à un automate, puis on lui posa son chapeau sur la tête, et on lui glissa dans la main une badine à pomme d'or.

On eût dit que si on ne le soutenait pas, il allait tomber.

Les deux agens le prirent chacun sous une épaule, et c'est alors seulement qu'il sembla se réveiller.

--Non, non, s'écria-t-il en se cramponnant à mon bras; ainsi, ainsi! vous me l'avez promis, docteur.

--Oui, repris-je; mais venez.

--Monsieur le baron, dit V..., je vous préviens que si vous faites un mouvement pour fuir, je vous brûle la cervelle.

Je sentis tout son corps frissonner à cette menace.

--Ne vous ai-je pas donné ma parole d'honneur de ne point chercher à m'échapper? dit-il, essayant de couvrir sa lâcheté sous un sentiment d'honorable apparence.

--Ah! c'est vrai, dit V..., en armant ses pistolets, je l'avais oublié. Marchons.

Nous descendîmes l'escalier, le malheureux appuyé sur mon bras et suivi par le chef et ses deux alguazils.

Arrivés dans la cour, un des deux agens courut au fiacre et en ouvrit la portière.

Avant d'y monter, Gabriel jeta un regard effaré à droite et à gauche, comme pour voir s'il n'y avait pas moyen de fuir.

Mais en ce moment il sentit qu'on lui appuyait quelque chose entre les deux épaules; il se retourna: c'était le canon du pistolet.

D'un seul bond il se précipita dans le fiacre.

V... me fit signe de la main de monter et de prendre le fond. Ce n'était pas l'occasion de faire des cérémonies. Je me plaçai au poste qui m'était désigné.

Il dit alors en argot à ses deux agens quelques paroles que je ne pus comprendre; et, montant à son tour, il s'assit sur le devant.

Le cocher ferma la portière.

--A la préfecture de police, n'est-ce pas, mon maître, dit-il.

--Oui, répondit V...; mais comment savez-vous où nous allons, mon ami?

--Chut! je vous ai reconnu, dit le cocher; c'est déjà la troisième fois que je vous mène, et toujours en compagnie.

--Eh bien! dit V..., fiez-vous donc à l'incognito!

Le fiacre se mit à rouler du côté du boulevard; puis il prit la rue de Richelieu, gagna le pont Neuf, suivit le quai des Orfèvres, tourna à droite, passa sous une voûte, enfila une espèce de ruelle, et s'arrêta devant une porte.

Alors, seulement, le prisonnier parut sortir de sa torpeur; pendant toute la route il n'avait pas dit un seul mot.

--Comment! s'écria-t-il, déjà! déjà! déjà!

--Oui, monsieur le baron, dit V..., voilà votre logement provisoire; il est moins élégant que celui de la rue Taitbout; mais, dame! dans votre profession, il y a des hauts et des bas, faut être philosophe.

Ce disant, il ouvrit la portière et sauta hors du fiacre.

--Avez-vous quelque recommandation à me faire avant que je vous quitte, monsieur? demandai-je au prisonnier.

--Oui, oui; qu'elle ne sache rien de ce qui est arrivé.

--Qui, elle?

--Marie.

--Ah! c'est vrai, répondis-je; pauvre femme! je l'avais oubliée. Soyez tranquille, je ferai ce que je pourrai pour lui cacher la vérité.

--Merci, merci, docteur. Ah! je le savais bien que vous étiez mon seul ami.

--Eh bien! j'attends, dit le chef de la brigade.

Gabriel poussa un soupir, secoua tristement la tête, et s'apprêta à descendre.

Comme pour l'aider, V... le prit par le bras; tous deux s'approchèrent de la porte fatale, qui s'ouvrit d'elle-même et comme si elle reconnaissait son grand pourvoyeur.

Le prisonnier me jeta un dernier regard de détresse, et la porte se referma sur eux avec un bruit sourd et retentissant.

Le même jour, Marie quitta Paris et retourna à Trouville.

Comme je l'avais promis à Gabriel, je ne lui avais rien dit; mais elle se doutait de tout.

XVII

BICÊTRE.

Six mois s'étaient écoulés depuis les événemens que je viens de raconter, et plus d'une fois, malgré les efforts que j'avais faits pour les oublier, ils s'étaient représentés à ma mémoire, lorsque, vers les six heures du soir, comme j'allais me mettre à table, je reçus cette lettre.

«Monsieur,

«Au moment de paraître devant le trône de Dieu, où va le conduire une condamnation capitale, le malheureux Gabriel Lambert, qui a conservé un profond souvenir de vos bontés, voudrait réclamer de vous un dernier service; il espère que vous voudrez bien obtenir du préfet la permission de le voir, et descendre une dernière fois dans son cachot. Il n'y a pas de temps à perdre: l'exécution a lieu demain, à sept heures du matin.

«J'ai l'honneur d'être, etc., etc.

«L'abbé...,

«Aumônier des prisons.»

J'avais deux ou trois personnes à dîner.

Je leur montrai la lettre; je leur expliquai en quelques mots ce dont il était question, je constituai l'un d'eux mon représentant, je le chargeai de faire en mon absence les honneurs aux autres.

Je montai en cabriolet et je partis tout de suite.

Comme je l'avais prévu, je n'eus aucune peine à obtenir mon laissez-passer, et j'arrivai à Bicêtre vers les sept heures du soir.

C'était la première fois que je franchissais le seuil de cette prison, qui, depuis qu'on n'exécutait plus sur la place de Grève, était devenue la dernière habitation des condamnés à mort.

Aussi ce ne fut pas sans un profond serrement de cœur, et sans une espèce de crainte personnelle dont le plus honnête homme n'est point exempt, que j'entendis les portes massives se refermer sur moi.

Il semble que là où toute parole est une plainte, tout bruit un gémissement, on respire un autre air que l'air destiné aux hommes; et certes, lorsque je montrai au directeur de la prison la permission que j'avais de visiter son commensal, je devais être aussi pâle et aussi tremblant que les hôtes qu'il est habitué à recevoir.

A peine eut-il lu mon nom, qu'il s'interrompit pour me saluer une seconde fois.

Puis, appelant un guichetier.

--François, dit-il, conduisez monsieur au cachot de Gabriel Lambert; les règles ordinaires de la prison ne sont point faites pour lui, et s'il désire rester seul avec le condamné, vous lui accorderez cette liberté.

--Dans quel état trouverai-je ce malheureux? demandai-je?

--Comme un veau qu'on mène à l'abattoir, à ce qu'on m'a dit, du moins; vous verrez, il est si abattu qu'on a jugé inutile de lui mettre la camisole de force.

Je poussai un soupir. V... ne s'était pas trompé dans ses prévisions, et en face de la mort le courage ne lui était pas revenu.

Je fis de la tête un signe de remercîment au directeur, qui se remit à la partie de piquet que mon arrivée avait interrompue, et je suivis le guichetier.

Nous traversâmes une petite cour; nous entrâmes sous un corridor sombre; nous descendîmes quelques marches.

Nous trouvâmes un second corridor dans lequel veillaient des geôliers qui, de minute en minute, allaient attacher leur visage à des ouvertures grillées.

Ces cellules étaient celles des condamnés à mort, dont on surveille ainsi les derniers momens, de peur que le suicide ne les enlève à l'échafaud.

Le guichetier ouvrit une de ces portes; et comme, par un dernier sentiment d'effroi, je demeurais immobile:

--Entrez, dit-il, c'est ici. Eh! eh! jeune homme, ajouta-t-il, égayez-vous donc un peu, voilà la personne que vous avez demandée.

--Qui? le docteur? demanda une voix.

--Oui, monsieur, répondis-je en entrant, je me rends à votre invitation, me voici.

Alors je pus embrasser d'un coup d'œil la misérable et sombre nudité de ce cachot.

Au fond était une espèce de grabat, au-dessus duquel de gros barreaux indiquaient qu'il devait exister un soupirail.

Les murs, noircis par le temps et par la fumée, étaient rayés de tous côtés par les noms que les hôtes successifs de cette terrible demeure avaient inscrits à l'aide de leurs fers peut-être. Un d'eux, d'une imagination plus capricieuse que les autres, y avait tracé l'image d'une guillotine.

Près d'une table éclairée par une mauvaise lampe fumeuse, deux hommes étaient assis.

L'un d'eux était un homme de quarante-huit à cinquante ans, auquel ses cheveux blancs donnaient l'apparence d'un vieillard de soixante-dix ans.

L'autre était le condamné.

A mon aspect, celui-ci se leva, mais l'autre resta immobile comme s'il ne voyait ou n'entendait plus.

--Ah! docteur, dit le condamné en s'appuyant de la main sur la table, afin de se tenir debout, ah! docteur, vous avez donc consenti à me venir voir.

«Je connaissais bien votre excellent cœur, et cependant je doutais, je l'avoue.

«Mon père, mon père, dit le condamné en frappant sur l'épaule du vieillard, c'est le docteur Fabien dont je vous ai tant parlé.... Excusez-le, continua le jeune homme, en revenant à moi et en me montrant Thomas Lambert, mais ma condamnation lui a porté un tel coup que je crois qu'il devient fou.

--Vous avez désiré me parler, monsieur, lui répondis-je, et je me suis empressé de me rendre à votre invitation. Dans mon état la condescendance pour de pareilles prières n'est pas une affaire de bonté, mais de devoir.

--Eh bien! docteur ... vous savez, dit le condamné, c'est ... pour demain.

Et il retomba assis sur son escabeau, épongea son front mouillé de sueur avec un mouchoir tout humide, porta à ses lèvres un verre d'eau, dont il but quelques gouttes, mais sa main était tellement tremblante que j'entendis le verre claquer contre ses dents.

Pendant le moment de silence qui se fit alors, je l'examinai avec attention.

Jamais la plus douloureuse maladie n'avait produit, je crois, sur un homme un plus terrible changement.

Faux et ridicule sous son costume de dandy, Gabriel, sous la livrée de l'échafaud, était redevenu une créature digne de pitié. Son corps, toujours trop grêle pour sa longue taille, était encore amaigri. L'orbe de ses yeux caves semblait nager dans le sang. Sa figure tirée était livide, et la sueur avait collé à son front des mèches de cheveux devenues solides.

Il portait le même habit, le même gilet et le même pantalon que le jour ou on l'avait arrêté; seulement, tout cela était sale et déchiré.

--Mon père, dit-il, en secouant le vieillard toujours immobile et muet, mon père, c'est le docteur.

--Hein? murmura le vieillard.

--Je vous dis que c'est le docteur, continua-t-il en haussant la voix, et je voudrais lui parler.

--Oui, oui, murmura le vieillard. Eh bien! parle.

--Mais lui parler seul. Vous ne comprenez pas que je désire lui parler à lui seul. Eh! mon Dieu, s'écria-t-il avec impatience, nous n'avons cependant pas de temps à perdre!... Levez-vous, mon père, levez-vous, et laissez-nous.

Alors il passa sa main sous l'épaule du vieillard et essaya de le soulever.

--Qu'y a-t-il, qu'y a-t-il? dit le vieillard, est-ce qu'ils viennent déjà te chercher? Il n'est pas encore temps; ce n'est que pour demain six heures?

Le condamné retomba sur son escabeau, en poussant un profond gémissement.

--Tenez, docteur, dit-il, faites-lui entendre raison, dites-lui que je désire rester seul avec vous; quant à moi, j'y renonce, mes forces sont brisées.

Et il se laissa aller en sanglotant, les bras tendus et la face contre la table.

Je fis signe au guichetier de m'aider. Il s'approcha avec moi du vieillard.

--Monsieur, lui dis-je, je suis une ancienne connaissance de votre fils. Il a un secret à me confier, seriez-vous assez bon pour nous laisser seuls?

En même temps nous le soulevâmes, chacun par un bras, pour le conduire dans le corridor.

--Ce n'est pas là ce qu'on m'a promis, s'écria-t-il. On m'a promis que je resterais avec lui jusqu'au dernier moment. J'en ai obtenu la permission; pourquoi veut-on m'emmener? Oh! mon fils, mon enfant, mon Gabriel!

Et le vieillard, rappelé à lui par l'excès même de sa douleur, se jeta sur le jeune homme étendu sur la table.

--Il ne s'en ira pas, murmura le condamné, et cependant il doit comprendre que chaque minute est plus précieuse pour moi qu'une année dans la vie d'un autre.

--On ne veut pas vous arracher à votre fils, monsieur, lui dis-je, entendez bien cela; c'est votre fils, au contraire, qui désire rester un instant seul avec moi.

--Est-ce bien vrai, Gabriel? demanda le vieillard.

--Eh! mon Dieu! oui, puisque je vous le répète depuis une heure.

--Alors, c'est bien, je m'en vais; mais je veux rester tout près de son cachot.

--Vous resterez là dans le corridor, dit le geôlier.

--Et je pourrai rentrer?

--Aussitôt que votre fils vous redemandera.

--Vous ne voudriez pas me tromper, docteur; ce serait affreux de tromper un père.

--Je vous donne ma parole d'honneur que, dans un instant, vous pourrez rentrer.

--Alors je vous laisse, dit le vieillard; et, mettant à son tour ses mains sur ses deux yeux, il sortit en sanglotant.

Le geôlier sortit en même temps que lui et referma la porte.

J'allai m'asseoir à la place que le vieillard avait quittée.

--Eh bien! monsieur Lambert, lui dis-je, nous voilà seuls, que puis-je faire pour vous? parlez.

Il souleva lentement la tête, se raidit sur ses deux mains, jeta tout autour de lui des yeux égarés; puis, ramenant sur moi un regard qui, peu à peu, prit une fixité effrayante.

--Vous pouvez me sauver, dit-il.

--Moi, m'écriai-je en tressaillant, et comment cela?

Il saisit ma main.

--Silence, me dit-il, et écoutez-moi.

--J'écoute.

--Vous rappelez-vous un jour que nous étions assis rue Taitbout, comme nous le sommes, et que je vous montrai, écrits sur un billet de banque, ces mots: LA LOI PUNIT DE MORT LE CONTREFACTEUR?

--Oui.

--Vous rappelez-vous que je me plaignis alors de la dureté de cette loi, et que vous me dites que le roi avait intention de proposer aux Chambres une commutation de peine?

--Oui, je me le rappelle encore.

--Eh bien! je suis condamné à mort, moi; avant-hier, mon pourvoi en cassation a été rejeté; il ne me reste d'espoir que dans le pourvoi en grâce que j'ai adressé hier à Sa Majesté.

--Je comprends.

--Vous êtes toujours le médecin du roi par quartier?

--Oui, et même dans ce moment-ci je suis de service.

--Eh bien! mon cher docteur, en votre qualité de médecin du roi, vous pouvez le voir à toute heure; voyez-le, je vous en supplie, dites que vous me connaissez, ayez ce courage, et demandez-lui ma grâce; au nom du ciel! je vous en supplie.

--Mais cette grâce, repris-je, en supposant même que je puisse l'obtenir, ne sera jamais qu'une commutation de peine.

--Je le sais bien.

--Et cette commutation de peine, ne vous abusez pas, ce sera les galères à perpétuité.

--Que voulez-vous, murmura le condamné avec un soupir, cela vaut toujours mieux que la mort!

A mon tour je sentis une sueur froide qui perlait sur mon front.

--Oui, dit Gabriel en me regardant, oui, je comprends ce qui se passe en vous: vous me méprisez, vous me trouvez lâche, vous vous dites que mieux vaut cent fois mourir que traîner à perpétuité, quand on a vingt-six ans surtout, un boulet infâme.

«Mais que voulez-vous? depuis que cet arrêt a été rendu, je n'ai pas dormi une heure; regardez mes cheveux ... il y en a la moitié qui ont blanchi.

«Oui, j'ai peur de la mort, sauvez-moi de la mort, c'est tout ce que je demande; ils feront ensuite tout ce qu'ils voudront de moi.

--Je tâcherai, répondis-je.

--Ah! docteur, docteur, s'écria le malheureux en saisissant ma main et en appuyant ses lèvres sur elle avant que j'eusse eu le temps de la retirer; docteur, je le savais bien que mon seul, mon unique, mon dernier espoir était en vous.

--Monsieur! repris-je, honteux de ces humbles démonstrations.

--Et maintenant, dit-il, ne perdez pas une minute, allez, allez; si par hasard quelque obstacle s'opposait à ce que vous vissiez le roi, insistez, au nom du ciel! Songez que ma vie est attachée à vos paroles; songez qu'il est neuf heures du soir, et que c'est demain à six heures du matin.