Gabriel Lambert

Part 7

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--J'y ai été, dit le père.

--Eh bien?

--Eh bien! il n'a jamais écrit ni à mon fils ni à moi.

--Mais la lettre!

--La lettre, je l'avais, et je la lui ai montrée; il a parfaitement reconnu son écriture; mais cette lettre, ce n'est pas lui qui l'a écrite.

Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine.

Thomas Lambert continua:

--De là j'allai rue des Vieux-Augustins, à l'hôtel de Venise.

--Eh bien! demandai-je, y avez-vous trouvé trace de son passage?

--Il est resté six semaines dans l'hôtel, puis il a quitté en payant sa dépense, et l'on ne sait pas ce qu'il est devenu.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! m'écriai-je, que veut dire tout cela?

--Cela veut dire, murmura Thomas Lambert, que de nous deux, ma pauvre enfant, le plus malheureux, c'est probablement moi.

--Ainsi, vous ignorez complétement ce qu'il est devenu?

--Je l'ignore.

--Mais, dit le curé, peut-être qu'à la police vous auriez pu savoir....

--J'y ai bien pensé, murmura Thomas Lambert; mais à la police j'ai eu peur d'en trop apprendre.

Nous frissonnâmes tous, et moi surtout.

--Et maintenant, que faire? dit le curé.

--Attendre, répondit Thomas Lambert.

--Mais elle, dit le prêtre en me montrant du doigt, elle ne peut pas attendre, elle.

--C'est vrai, dit Thomas Lambert. Qu'elle vienne demeurer chez moi; n'est-elle point ma fille?

--Oui; mais comme elle n'est point la femme de votre fils, dans trois mois elle sera déshonorée.

--Et mon père! m'écriai-je; mon père, que cette nouvelle fera mourir de chagrin!

--On ne meurt pas de chagrin, dit Thomas Lambert; mais on souffre beaucoup, et il est inutile de faire souffrir le pauvre homme: sous un prétexte quelconque, Marie ira demeurer un mois chez ma sœur, qui habite Caen, et son père ne saura rien de ce qui sera arrivé pendant ce temps-là.

Tout s'accomplit comme il avait été convenu.

J'allai passer un mois chez la sœur de Thomas Lambert, et, pendant ce mois, je donnai le jour au malheureux enfant qui dort sur ce fauteuil.

Mon père ignora toujours ce qui m'était arrivé, et le secret me fut si bien gardé, que tout le monde dans le village l'ignora comme lui.

Cinq ou six mois s'écoulèrent sans que j'entendisse parler de rien; mais enfin un matin le bruit se répandit que le maire arrivait de Paris, et que pendant ce voyage il avait rencontré Lambert.

On racontait, à l'appui de cette rencontre, des choses si singulières, que c'était à douter de la véracité de ce récit.

Je sortis pour aller m'informer chez Thomas Lambert de ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans les bruits qui étaient parvenus jusqu'à moi; mais j'eus à peine fait cinquante pas hors de la maison que je rencontrai monsieur le maire lui-même.

--Eh bien! la belle, me dit-il, cela ne m'étonne plus que ton amoureux ait cessé de t'écrire: il paraît qu'il a fait fortune.

--Oh! mon Dieu! et comment cela? demandai-je.

--Comment? je n'en sais rien; mais le fait est que, comme je revenais de Courbevoie, où j'avais dîné chez mon gendre, j'ai rencontré un beau monsieur à cheval, un élégant, un dandy, comme ils disent là-bas, suivi d'un domestique à cheval aussi. Devine qui cela était?

--Comment voulez-vous que je devine?

--Eh bien! c'était maître Gabriel. Je le reconnus, et je sortis à moitié de mon cabriolet pour l'appeler; mais sans doute il me reconnut aussi, lui, car avant que j'eusse eu le temps de prononcer son nom, il piqua des deux et partit au galop.

--Oh! vous vous serez trompé, lui dis-je.

--Je le crus comme toi, répondit-il; mais le hasard fit que j'allai le soir à l'Opéra, au parterre, bien entendu. Moi, je suis un paysan, et le parterre est assez bon pour moi; mais lui, comme c'est un grand seigneur, à ce qu'il paraît, il était aux premières loges, et dans une des plus belles encore, entre deux colonnes, causant, faisant le joli cœur avec des dames, et ayant à la boutonnière un camélia large comme la main.

--Impossible! impossible! murmurai-je.

--C'est pourtant comme cela; mais moi aussi j'en doutais, et je voulus en avoir le cœur net. Dans l'entr'acte, je sortis et j'allai me poster près de la loge; bientôt la porte s'ouvrit, et notre fashionable passa près de moi.

--Gabriel! dis-je à mi-voix.

Il se retourna vivement et m'aperçut; alors il devint rouge comme écarlate, et s'élança dans l'escalier avec tant de rapidité, qu'il pensa renverser un monsieur et une dame qui se trouvèrent sur son chemin. Je le suivis, mais lorsque j'arrivai sous le péristyle, je le vis qui montait dans un coupé des plus élégans; un valet en livrée referma la portière sur lui, et le coupé partit au galop.

--Mais comment voulez-vous, demandai-je, qu'il ait une voiture et des domestiques en livrée? Vous vous serez mépris; assurément ce n'était pas Gabriel.

--Je te dis que l'ai vu comme je te vois, et que je suis sûr que c'est lui; je le connais bien, peut-être, puisque je l'ai eu trois ans pour secrétaire de ma mairie.

--Avez-vous dit cela à d'autres qu'à moi, monsieur le maire?

--Pardieu, je l'ai dit à qui a voulu l'entendre. Il ne m'a pas demandé le secret, puisqu'il ne m'a pas fait l'honneur de me reconnaître.

--Mais son père? dis-je à demi-voix.

--Eh bien! mais son père ne peut qu'être enchanté; qu'est-ce que cela prouve? que son fils a fait fortune.

Je poussai un soupir, et je m'acheminai vers la maison de Thomas Lambert.

Je le trouvai assis devant une table, la tête enfoncée entre les deux mains; il ne m'entendit pas ouvrir la porte, il ne m'entendit pas m'approcher de lui. Je lui posai la main sur l'épaule; il tressaillit et se retourna.

--Eh bien! me dit-il, toi aussi tu sais tout.

--Monsieur le maire vient de me raconter qu'il avait rencontré Gabriel à cheval et à l'Opéra; mais peut-être s'est-il trompé.

--Comment veux-tu qu'il se trompe? ne le connaît-il pas aussi bien que nous? Oh! non, tout cela, va, c'est la pure vérité.

--S'il a fait fortune, répondis-je timidement, il faut nous en féliciter; au moins il sera heureux, lui.

--Fait fortune! s'écria le père Thomas; et par quel moyen veux-tu qu'il ait fait fortune? est-ce qu'il y a des moyens honorables de faire fortune en un an et demi? est-ce qu'un homme qui a fait fortune honorablement ne reconnaît pas les gens de son pays, cache son existence à son père, oublie les promesses qu'il a faites à sa fiancée?

--Oh! quant à moi, dis-je, vous comprenez bien que s'il est si riche que cela, je ne suis plus digne de lui.

--Marie, Marie, dit le père en secouant la tête, j'ai bien plutôt peur que ce soit lui qui ne soit plus digne de toi.

Et il alla au petit cadre qui renfermait le dessin à la plume qu'avait fait autrefois Gabriel, le brisa en morceaux, froissa le dessin entre ses mains, et le jeta au feu.

Je le laissai faire sans l'arrêter, car je pensais, moi, à ce fragment de billet de banque qu'avait, le matin de son départ, ramassé la petite bergère, fragment que j'avais conservé, et sur lequel étaient écrits ces mots:

«LA LOI PUNIT DE MORT LE CONTREFACTEUR.»

--Que faire? lui dis-je.

--Le laisser se perdre s'il n'est pas déjà perdu.

--Ecoutez, repris-je, tâchez de m'obtenir de mon père la permission d'aller passer de nouveau quinze jours chez votre sœur.

--Eh bien?

--Eh bien! c'est moi qui irai à Paris à mon tour.

Il secoua la tête, et murmura entre ses dents:

--Course inutile, crois-moi; course inutile.

--Peut-être.

--S'il me restait quelque espoir, moi, crois-tu que je n'irais pas? d'ailleurs nous ne savons pas son adresse; comment le retrouver sans nous informer à la police, et, si nous nous informons à la police, qui sait ce qu'il arrivera?

--J'ai un moyen, moi, répondis-je.

--De le retrouver?

--Oui.

--Va donc alors! c'est peut-être le bon Dieu qui t'inspire. As-tu besoin de quelque chose?

--J'ai besoin de la permission de mon père, voilà tout.

Le même jour, la permission fut demandée et obtenue; quoique avec plus de difficulté que la première fois. Depuis quelque temps mon père était souffrant, et moi-même je sentais que l'heure était mal choisie pour le quitter; mais quelque chose de plus fort que ma volonté me poussait.

XV

LA BOUQUETIÈRE.

Trois jours après, je partis, mon père croyant que j'allais à Caen, et Thomas Lambert et le curé sachant seuls que j'allais à Paris.

Je passai par le village où était mon enfant, et je le pris avec moi. Pauvre folle que j'étais de ne pas songer que c'était déjà trop de moi!

Le surlendemain j'étais à Paris.

Je descendis rue des Vieux-Augustins, à l'hôtel de Venise: c'était le seul hôtel dont je connusse le nom. C'était celui où il était descendu, où je lui avais écrit.

Là, je demandai des informations sur lui; on se le rappelait parfaitement: il vivait toujours enfermé dans sa chambre, et travaillant sans cesse avec un graveur sur cuivre, on ne savait pas à quoi.

On se rappelait parfaitement que quelque temps après son départ de l'hôtel, un homme d'une cinquantaine d'années, et qui avait l'air d'un paysan, était venu faire les mêmes questions que moi.

Je m'informai où était l'Opéra. On m'indiqua le chemin que je devais suivre, et je me lançai pour la première fois dans les rues de Paris.

Voici quel était le plan que j'avais arrêté dans mon esprit. Gabriel venait à l'Opéra; j'attendrais devant l'Opéra toutes les voitures qui s'arrêteraient. Si Gabriel descendait de l'une d'elles, je le reconnaîtrais bien; je demanderais son adresse au valet, et le lendemain je lui écrirais pour lui dire que j'étais à Paris, et lui demander à le voir.

Dès le soir de mon arrivée, je mis ce plan à exécution. C'était il y a eu mardi huit jours. J'ignorais que l'Opéra ne jouait que les lundis, mercredis et vendredis.

J'attendis donc vainement l'ouverture des portes. Je m'informai des causes de cette solitude et de cette obscurité. On me dit que la représentation était pour le lendemain seulement.

Je revins à mon hôtel, où je restai toute la journée du lendemain, seule avec mon pauvre enfant; je l'avais si peu vu que j'étais heureuse de cet isolement et de cette solitude. A Paris, inconnue comme je l'étais, j'osais au moins être mère.

Le soir vint, et je sortis de nouveau.

Je croyais que je pourrais attendre sous le péristyle, mais les sergens de ville ne me le permirent pas.

Je vis deux ou trois femmes qui circulaient librement: je demandai pourquoi on leur permettait à elles ce qui n'était pas permis à moi; on me répondit que c'était des bouquetières.

Au milieu de toute cette préoccupation, beaucoup de voitures arrivèrent, mais je ne pus voir ceux qui en descendaient, peut-être Gabriel était-il parmi eux.

C'était une soirée perdue, c'était encore deux jours à attendre; j'étais résignée; je rentrai à l'hôtel avec un nouveau projet.

C'était, le surlendemain, de prendre un bouquet de chaque main et de me faire passer pour une bouquetière.

J'achetai des fleurs, je fis les deux bouquets, et j'allai reprendre mon poste: cette fois on me laissa circuler librement.

Je m'approchais de toutes les voitures qui s'arrêtaient et j'examinais avec attention les personnes qui en descendaient.

Il était neuf heures à peu près, et tout le monde semblait être arrivé, lorsqu'une dernière voiture en retard apparut à son tour et passa devant moi.

A travers l'ouverture de la portière je crus reconnaître Gabriel.

Je fus prise d'un si grand tremblement que je m'appuyai contre une borne pour ne pas tomber. Le laquais ouvrit la portière; un jeune homme, qui ressemblait à Gabriel, s'en élança; je fis un pas pour aller à lui, mais je sentis que j'allais tomber sur le pavé.

--A quelle heure? demanda le cocher.

--A onze heures et demie, dit-il en montant légèrement les escaliers.

Et il disparut sous le péristyle tandis que la voiture s'éloignait au galop.

C'était son visage, c'était sa voix: mais comment ce jeune homme élégant et aux manières aisées pouvait-il être le pauvre Gabriel? La métamorphose me semblait tout à fait impossible.

Et cependant, à l'émotion que j'avais éprouvée, je comprenais qu'il était impossible que ce fût un autre que lui.

J'attendis.

Onze heures et demie sonnèrent. On commença de sortir de l'Opéra, puis les voitures s'avancèrent à la suite les unes des autres.

Un groupe, qui se composait d'un homme de cinquante ans à peu près, d'un jeune homme et de deux femmes, s'approcha d'une des voitures: le jeune homme était Gabriel, il donnait le bras à la plus âgée des deux femmes: la plus jeune me parut charmante.

Cependant, il ne monta pas avec elle dans la voiture. Il les accompagna seulement jusqu'au marche-pied; puis, après les avoir saluées, il fit quelques pas en arrière, et attendit sur les marches que sa voiture le vînt prendre à son tour.

J'eus donc tout le temps de l'examiner, et je ne conservai aucun doute: c'était bien lui; il donnait de bruyans signes d'impatience, et quand le cocher s'approcha, il le gronda pour l'avoir fait attendre ainsi cinq minutes.

Était-ce bien là l'humble et timide Gabriel? l'enfant que je protégeais contre les autres enfans?

--Où va monsieur, demanda le laquais en fermant la portière.

--Chez moi, dit Gabriel.

La voiture partit aussitôt, gagna le boulevard et tourna à droite.

Je rentrai à l'hôtel, ne sachant point si je dormais ou si je veillais, et croyant quelquefois que tout ce que j'avais vu était un rêve.

Le surlendemain même chose arriva: seulement, cette fois, au lieu d'attendre le départ du coupé à la sortie de l'Opéra, je l'attendis au coin de la rue Lepelletier; le coupé passa à minuit moins quelques minutes; il suivit quelque temps le boulevard, et entra dans la seconde rue à ma droite; j'allai jusqu'à cette rue pour savoir comment elle se nommait: c'était la rue Taitbout.

Le surlendemain j'attendis au coin de la rue Taitbout. De cette façon, je pensais que j'arriverais à voir où s'arrêterait la voiture.

En effet, la voiture entra au numéro onze, preuve de plus qu'il habitait là.

J'arrivai devant la porte au moment où le concierge en refermait les deux battans.

--Que voulez-vous? me dit-il.

--N'est-ce point ici, demandai-je d'une voix à laquelle j'essayais inutilement de donner un accent de fermeté, n'est-ce point ici que demeure monsieur Gabriel Lambert?

--Gabriel Lambert? reprit le concierge, je ne connais pas ce nom-là; il n'y a personne de ce nom dans la maison.

--Mais ce monsieur qui rentre, comment rappelez-vous donc?

--Lequel?

--Celui dont voici la voiture.

--Je l'appelle le baron Henry de Faverne, et non pas Gabriel Lambert; si c'est cela que vous voulez savoir, ma belle enfant, vous voilà au courant de la chose.

Et il referma la porte sur moi.

Je revins à l'hôtel, incertaine sur ce que je devais faire. C'était bien Gabriel, il n'y avait pour moi aucun doute, mais c'était Gabriel enrichi, cachant son véritable nom, et auquel, par conséquent, ma visite devait être deux fois désagréable.

Je lui écrivis. Seulement, sur l'adresse, je mis «A monsieur le baron Henry de Faverne, pour faire passer à monsieur Gabriel Lambert.»

Je lui demandais une entrevue et je signai: MARIE GRANGER.

Puis, le lendemain, j'envoyai la lettre par un commissionnaire en lui ordonnant d'attendre la réponse.

Le commissionnaire revint bientôt en me disant que le baron n'était pas chez lui.

Le lendemain, j'y allai moi-même; sans doute j'étais consignée à la porte, car les valets me dirent que monsieur le baron n'était pas visible.

Le surlendemain, j'y retournai. Les valets me dirent que monsieur le baron avait répondu qu'il ne me connaissait pas et défendait de me recevoir davantage.

Alors je pris mon enfant dans mes bras et vins m'asseoir sur la borne en face de la porte.

J'étais décidée à rester jusqu'à ce qu'il sortît.

J'y restai toute la journée, puis la nuit vint.

A deux heures du matin une patrouille passa et me demanda qui j'étais et ce que je faisais là.

Je répondis que j'attendais.

Le chef de la patrouille m'ordonna alors de le suivre.

Je le suivis sans savoir où il me conduisait.

C'est alors que vous êtes venu et que vous m'avez réclamée.

Et maintenant, monsieur, vous savez tout; vous veniez de sa part, je n'ai d'autre appui à Paris que vous. Vous paraissez bon; que faut-il que je fasse? dites, conseillez-moi.

--Je n'ai rien à vous dire ce soir, répondis-je, mais je le verrai demain matin.

--Et avez-vous quelque espoir pour moi, monsieur?

--Oui, répondis-je, j'ai l'espoir qu'il ne voudra pas vous revoir.

--Oh! mon Dieu! que voulez-vous dire?

--Je veux dire, ma chère enfant, que mieux vaut être, croyez-moi, la pauvre Marie Granger que la baronne Henry de Faverne.

--Hélas! vous croyez donc comme moi que c'est....

--Je crois que c'est un misérable, et je suis à peu près sûr de ne pas me tromper.

--Ah! ma fille, ma fille, dit la pauvre mère en allant se jeter à genoux devant le fauteuil de son enfant et en le couvrant de ses deux bras, comme si elle eût pu le protéger contre l'avenir qui l'attendait.

Il était trop tard pour qu'elle retournât à son hôtel de la rue des Vieux-Augustins.

J'appelai ma femme de charge, et je la remis, elle et son enfant, entre ses mains.

Puis, j'envoyai un de mes domestiques annoncer à la maîtresse de l'hôtel de Venise que mademoiselle Marie Granger, s'étant trouvée indisposée chez le docteur Fabien, où elle dînait, ne pouvait pas rentrer avant le lendemain.

XVI

CATASTROPHE.

Le lendemain, ou plutôt le même jour, mon valet de chambre entra chez moi à sept heures du matin.

--Monsieur, me dit-il, un domestique de monsieur le baron Henry de Faverne est là et attend déjà depuis une demi-heure; mais comme monsieur s'est couché à trois heures, je n'ai pas voulu le réveiller.

«J'eusse même tardé encore, s'il n'en était arrivé un second plus pressant que le premier.

--Eh bien! que demandent ces deux domestiques?

--Ils viennent dire que leur maître attend monsieur. Il paraît que le baron est très souffrant et ne s'est pas couché de la nuit.

--Répondez que j'y vais à l'instant même.

En effet, je m'habillai en toute hâte, et je courus chez le baron.

Comme me l'avaient dit ses domestiques, il ne s'était pas couché, mais seulement il s'était jeté tout habillé sur son lit.

Je le trouvai donc avec son pantalon et ses bottes, enveloppé d'une grande robe de chambre en damas. Son habit et son gilet étaient suspendus sur une chaise, et tout annonçait dans l'appartement le désordre d'une nuit d'agitation et d'insomnie.

--Ah! docteur, c'est vous, me dit-il; qu'on ne laisse entrer personne.

Et, d'un signe de la main, il congédia le valet qui m'avait introduit.

--Pardon, lui dis-je, de ne pas être venu plus tôt. Mon domestique n'a pas voulu m'éveiller, je m'étais couché à trois heures du matin.

--C'est moi qui vous prie d'agréer mes excuses; je vous ennuie, docteur, je vous fatigue, et avec vous la chose est d'autant plus terrible qu'on ne sait comment vous dédommager de vos peines; mais vous voyez que je souffre réellement, n'est-ce pas? et vous avez pitié de moi.

Je le regardai.

Il était en effet difficile de voir une figure plus bouleversée que la sienne: il me fit pitié.

--Oui, vous souffrez, lui dis-je, et je comprends que pour vous la vie soit un supplice.

--C'est-à-dire, voyez, docteur, c'est-à-dire qu'il n'y a pas une de ces armes, poignard ou pistolet, que je n'aie appuyé deux ou trois fois sur mon cœur ou sur mon front! Mais, que voulez-vous?

Il baissa la voix en ricanant.

--Je suis un lâche; j'ai peur de mourir.

«Croyez-vous cela? vous, docteur, vous qui m'avez vu me battre; croyez-vous que j'aie peur de mourir?

--Au premier abord, j'ai jugé que vous n'aviez pas le courage moral, monsieur.

--Comment, docteur, vous osez me dire à moi, en face....

--Je vous dis que vous n'avez que le courage sanguin, c'est-à-dire celui qui monte à la tête avec le sang. Je vous dis que vous n'avez aucune résolution; et, la preuve, c'est qu'ayant eu dix fois l'envie de vous tuer, comme vous le dites, c'est qu'ayant sous la main des armes de toute espèce, vous m'avez demandé du poison.

Il poussa un soupir, tomba dans un fauteuil et garda le silence.

--Mais, lui dis-je au bout d'un instant, ce n'est pas pour soutenir une thèse sur le courage physique ou moral, sanguin ou bilieux, que vous m'avez fait venir, n'est-ce pas? c'est pour me parler d'_elle?_

--Oui, oui, vous avez raison, c'est pour vous parler d'elle. Vous l'avez vue, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien! qu'en dites-vous?

--Je dis que c'est un noble cœur, je dis que c'est une sainte jeune fille.

--Oui, mais en attendant elle me perdra, car elle n'a voulu entendre à rien, n'est-ce pas? elle refuse toute indemnité, elle veut que je l'épouse, ou elle ira crier sur les toits qui je suis, et peut-être ce que je suis.

--Je ne dois pas vous cacher qu'elle était venue à Paris dans cette intention.

--Et en aurait-elle changé depuis? docteur, seriez-vous parvenu à l'en faire changer?

--Je lui ai dit du moins, ce que je pense, qu'il valait mieux être Marie Granger que madame de Faverne.

--Qu'entendez-vous par là, docteur? voudriez-vous dire?...

--Je veux dire, monsieur Lambert, repris-je froidement, qu'entre le malheur passé de Marie Granger et le malheur à venir de mademoiselle de Macartie, je préférerais le malheur de la pauvre fille qui n'aura pas de nom à donner à son enfant.

--Hélas! oui, oui, docteur, vous avez raison, c'est un nom fatal que le mien. Mais, dites-moi, mon père vit-il toujours?

--Oui.

--Ah! Dieu soit loué! je n'ai pas eu de ses nouvelles depuis plus de quinze mois.

--Il est venu à Paris pour vous y chercher, quand il a su que vous n'étiez pas parti pour la Guadeloupe.

--Grand Dieu!... et qu'a-t-il appris à Paris?

--Il a appris que vous n'aviez jamais été chez le banquier, et que la lettre qu'il avait reçue de votre prétendu protecteur n'avait jamais été écrite par lui.

Le malheureux poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement; puis il porta les mains à ses yeux.

--Il sait cela, il sait cela, murmura-t-il après un instant de silence. Mais enfin, qu'y a-t-il à dire? cette lettre était supposée, c'est vrai, cela ne faisait de tort à personne. Je voulais venir à Paris; je serais devenu fou si je n'y étais pas venu. J'ai employé ce moyen, c'était le seul; n'en eussiez-vous pas fait autant à ma place, docteur?

--Est-ce sérieusement que vous me demandes cela monsieur? lui demandai-je en le regardant fixement.

--Docteur, vous êtes l'homme le plus inflexible que je connaisse, reprit le baron en se levant et en se promenant à grands pas. Vous ne m'avez jamais dit que des duretés et cependant, comment cela se fait-il? vous êtes le seul homme en qui j'aie une confiance sans bornes. Si un autre soupçonnait la moitié des choses que vous savez!...

Il s'approcha d'un pistolet pendu à la muraille, et porta la main sur la crosse avec une expression de férocité qui appartenait plutôt à une bête sauvage.

--Je le tuerais!

En ce moment un valet entra.

--Que voulez-vous? demanda brusquement le baron.

--Pardon, si j'interromps monsieur malgré son ordre, mais monsieur a remonté ses écuries il y a trois mois, et c'est un commis de la Banque qui vient pour toucher un des billets que monsieur a faits.

--Et de combien est le billet? demanda le baron.

--De quatre mille francs.

--C'est bien, dit le baron allant à son secrétaire, et, retirant du portefeuille qu'il m'avait donné autrefois à garder quatre billets de banque de mille francs chacun; tenez, les voilà, et rapportez-moi le billet.

C'était une action toute simple que de prendre dans un portefeuille des billets de banque et de les remettre à un domestique.

Cependant le baron accomplit cette action avec une hésitation visible, et son visage ordinairement pâle devint livide lorsqu'il suivit d'un regard inquiet le domestique qui sortait avec les billets.

Il y eut entre nous deux un moment de silence sombre, pendant lequel le baron remua deux ou trois fois les lèvres pour parler; mais à chaque fois les paroles expirèrent sur les lèvres.

Le domestique ouvrit la porte de nouveau.

--Eh bien! qu'y a-t-il encore? demanda le baron avec une vive impatience.

--Le porteur désirerait dire un mot à monsieur.