Gabriel Lambert

Part 6

Chapter 64,042 wordsPublic domain

--Oh! mon Dieu! rien du tout, répondit Gabriel; seulement dans l'occasion ce papier pourrait me rappeler à son souvenir.

Puis il ne me parla plus de ce papier, et parut avoir oublié jusqu'à l'existence de la circulaire.

Huit jours après, le maire vint trouver Thomas Lambert, une lettre à la main. Cette lettre était du candidat qui avait échoué.

Contre toute attente, il avait tenu sa promesse, et écrivait au maire qu'il avait trouvé chez un des premiers banquiers de Paris une place de commis pour Gabriel. Seulement on exigeait un surnumérariat de trois mois. C'était un sacrifice de temps et d'argent nécessaire, après quoi Gabriel toucherait dix-huit cents francs d'appointemens.

Gabriel accourut me faire part de cette nouvelle; mais en même temps qu'elle le comblait de joie, elle m'attristait profondément.

J'avais bien parfois, excitée par les rêves de Gabriel, désiré Paris comme lui, mais pour moi Paris était seulement un moyen de ne pas quitter l'homme que j'aimais; toute mon ambition, à moi, se bornait à devenir la femme de Gabriel, et la chose me paraissait bien plus assurée avec l'humble et monotone existence du village que dans le rapide et ardent tourbillon de la capitale.

A cette nouvelle, je me mis donc à pleurer.

Gabriel se jeta à mes genoux, et essaya de me rassurer par ses promesses et par ses protestations; mais un pressentiment profond et terrible me disait que tout était fini pour moi.

Cependant le départ de Gabriel était décidé.

Thomas Lambert consentait à faire un petit sacrifice. Le maire, moyennant hypothèque, bien entendu, lui prêta cinq cents francs; et, comme personne ne savait la libéralité du candidat, Gabriel se trouva possesseur d'une somme de mille francs.

Il fut convenu pour tout le monde qu'il partirait le même soir pour Pont-l'Evêque, d'où une voiture devait le conduire à Rouen; mais entre nous deux il fut arrêté qu'il ferait un détour, et reviendrait passer la nuit auprès de moi.

Je devais laisser la croisée de ma chambre ouverte.

C'était la première fois que je le recevais ainsi, et j'espérais être aussi forte, dans cette dernière entrevue, contre lui et contre mon cœur, que je l'avais toujours été.

Hélas! je me trompais! Sans cette nuit, je n'eusse été que malheureuse. Par cette nuit, je fus perdue.

Au point du jour, Gabriel me quitta; il fallait nous séparer. Je le reconduisis par la porte du jardin qui donnait sur les dunes.

Là, il me renouvela toutes ses promesses; là, il me jura de nouveau qu'il n'aurait jamais d'autre femme que moi, et il endormit du moins mes craintes, s'il n'endormit point mes remords.

Nous nous quittâmes. Je le perdis de vue au coin du mur, mais je courus pour le revoir encore; et, en effet, je l'aperçus qui suivait d'un pas rapide le sentier qui conduisait à la grande route.

Il me sembla qu'il y avait dans la rapidité de ce pas quelque chose qui constrastait singulièrement avec ma douleur à moi.

Je le rappelai par un cri.

Il se retourna, agita son mouchoir en signe d'adieu, et continua son chemin.

En tirant son mouchoir, il fit, sans s'en apercevoir, tomber un papier de sa poche.

Je le rappelai, mais, sans doute de peur de se laisser attendrir, il continua son chemin; j'accourus après lui.

J'arrivai jusqu'à la place où le papier était tombé, et je le trouvai à terre.

C'était un billet de cinq cent francs; seulement il était sur un autre papier que celui que j'avais vu. Alors je rassemblai toutes mes forces, et j'appelai Gabriel une dernière fois; il se retourna, me vit agiter le billet, s'arrêta, fouilla dans toutes ses poches, et, s'apercevant sans doute qu'il avait perdu quelque chose, revint vers moi en courant.

--Tiens, lui dis-je, tu avais perdu ceci, et j'en suis bien heureuse, puisque je peux t'embrasser encore une dernière fois.

--Ah! me dit-il en riant, c'est pour toi seule que je reviens, chère Marie, car ce billet ne vaut rien.

--Comment, il ne vaut rien?

--Non, le papier n'est point pareil à celui-ci.

Et il tira l'autre billet de sa poche.

--Eh bien! qu'est-ce que ce billet alors?

--Un billet que je me suis amusé à imiter, mais qui n'a aucune valeur; tu vois bien, chère Marie, c'est pour toi seule que je reviens.

Et, comme pour me donner une dernière preuve de cette vérité, il déchira le billet en petits morceaux, et abandonna les morceaux au vent.

Puis, il me renouvela encore une fois ses promesses et ses protestations, et comme le temps pressait et qu'il sentait que je n'avais plus la force de me tenir debout, il m'assit sur le bord du fossé, me donna un dernier baiser, et partit.

Je le suivis des yeux, et les bras étendus vers lui tant que je pus le voir; puis, lorsqu'un détour du chemin me l'eut dérobé, je cachai ma tête entre mes deux mains et je me mis à pleurer.

Je ne sais combien de temps je restai ainsi concentrée et perdue dans ma douleur.

Je revins à moi au bruit que j'entendais autour de moi. Ce bruit était occasionné par une petite fille du village qui faisait paître ses brebis et qui me regardait avec étonnement, ne comprenant rien à mon immobilité.

Je relevai la tête.

--Tiens, dit-elle, c'est vous, mademoiselle Marie; pourquoi donc que vous pleurez?

J'essuyai mes yeux en tâchant de sourire.

Et puis, comme pour me rattacher à lui par les choses qu'il avait touchées, je me mis à ramasser les morceaux de papier qu'il avait jetés au vent; enfin, songeant que mon père pouvait se lever et s'inquiéter où j'étais, je repris hâtivement le chemin de la maison.

J'avais fait vingt pas à peine que j'entendis qu'on m'appelait: je me retournai, et je vis que la petite bergère courait après moi.

Je l'attendis.

--Que me veux-tu, mon enfant? lui demandai-je.

--Mademoiselle Marie, me dit-elle, j'ai vu que vous ramassiez tous les petits papiers, en voilà un que vous avez oublié.

Je jetai les yeux sur ce que l'enfant me présentait: c'était en effet un fragment du billet si habilement imité par Gabriel.

Je le pris des mains de la petite fille, et je jetai les yeux dessus.

Par un hasard étrange, c'était la portion du billet sur laquelle était écrite cette fatale menace:

LA LOI PUNIT DE MORT LE CONTREFACTEUR.

Je frissonnai sans pouvoir comprendre d'où me venait la terreur qui instinctivement s'emparait de moi. A ces deux lignes seules peut-être on eût pu s'apercevoir que le billet était imité. Il était visible que la main de Gabriel avait tremblé en les écrivant ou plutôt en les gravant.

Je laissai tomber tous les autres morceaux et je ne conservai que celui-là.

Je rentrai sans que mon père m'aperçût.

Mais en entrant dans cette chambre où Gabriel avait passé la nuit, tout en moi éveilla un remords. Tant qu'il avait été là, la confiance que j'avais en lui m'avait soutenue; lui absent, chacun des détails qui devaient atténuer cette confiance revenait à mon souvenir, et je me sentis véritablement isolée avec ma faute.

XIII

CONFESSION.

Huit jours s'écoulèrent sans que j'eusse aucune nouvelle de Gabriel; enfin, le matin du huitième jour amena une lettre de lui.

Il était arrivé à Paris, avait été installé, disait-il, chez son banquier, et demeurait, en attendant, dans un petit hôtel de la rue des Vieux-Augustins.

Puis venait une description de Paris, de l'effet que la capitale avait produit sur lui.

Il était ivre de joie.

Un _post-scriptum_ m'annonçait que dans trois mois je partagerais son bonheur.

Au lieu de me tranquilliser, cette lettre m'attrista profondément; et cela sans que je pusse comprendre pourquoi.

Je sentais qu'un malheur planait au-dessus de ma tête et était prêt à s'abattre sur moi.

Je lui répondis cependant comme si j'étais joyeuse de sa joie; j'avais l'air de croire à cet avenir qu'il me promettait, et qu'une voix intérieure me criait n'être point fait pour moi.

Quinze jours après, je reçus une seconde lettre. Celle-là me trouva dans les larmes.

Hélas! si Gabriel ne tenait pas sa promesse envers moi, j'étais une fille déshonorée: dans huit mois j'allais être mère.

Je balançai quelque temps pour savoir si j'annoncerais cette nouvelle à Gabriel.

Mais je n'avais que lui au monde à qui je pusse me confier. D'ailleurs il était de moitié dans ma faute, et si quelqu'un me soutenait il était juste que ce fût lui.

Je lui répondis donc de hâter autant qu'il le pourrait l'instant de notre réunion, en lui disant qu'à l'avenir ses efforts auraient pour but non-seulement notre bonheur, mais encore celui de notre enfant.

Je m'attendais à recevoir une lettre poste pour poste, ou plutôt, à peine cette lettre envoyée, je tremblais de n'en plus recevoir du tout: car, ainsi que je l'ai dit, un sourd pressentiment me criait que tout était fini pour moi.

En effet, ce ne fut pas à moi que Gabriel répondit, mais à son père: il lui annonçait que le banquier chez lequel il était placé, ayant des intérêts majeurs à la Guadeloupe, et ayant reconnu chez lui plus d'intelligence que chez ses compagnons de bureau, venait de le charger d'aller régler ces intérêts, lui promettant, à son retour, de l'associer pour une part dans ses bénéfices. En conséquence, il annonçait qu'il partait le jour même pour les Antilles, et qu'il ne pouvait fixer l'époque de son retour.

En même temps, sur l'argent que le banquier lui avait donné pour son voyage, il renvoyait à son père les cinq cents francs qu'il avait empruntés pour lui.

Cette somme était représentée par un billet de banque.

Un _post-scriptum_ disait de plus à son père que, n'ayant pas le temps de m'écrire, il le priait de m'annoncer cette nouvelle.

Comme on le comprend bien, le coup fut terrible.

Cependant, n'ayant jamais reçu de Gabriel aucune réponse poste pour poste, j'ignorais le nombre de jours qu'employait une lettre pour aller à Paris, et par conséquent en combien de temps on pouvait recevoir sa réponse.

J'avais donc encore un espoir, c'est que sa lettre à son père avait probablement été écrite avant qu'il eût reçu la mienne.

J'allai chez le maire sous un prétexte quelconque, et lui demandai des informations à ce sujet. Je le trouvai tenant à la main le billet que venait de lui rendre le père Thomas.

--Eh bien, Marie, dit-il en me voyant, ton amoureux est donc en train de faire fortune.

Je ne lui répondis qu'en fondant en larmes.

--Eh bien! quoi, me dit-il, cela te fait de la peine que Gabriel s'enrichisse? Moi, je l'avais toujours dit, ce garçon-là a sa fortune au bout des doigts.

--Hélas! monsieur, lui dis-je, vous vous méprenez sur mes sentimens; je remercierai toujours le ciel de toute chose heureuse qui arrivera à Gabriel; seulement, j'ai peur qu'au milieu de son bonheur il ne m'oublie.

--Ah! quant à cela, ma pauvre Marie, me répondit le maire, je ne voudrais pas en répondre, et si j'ai un conseil à te donner, vois-tu, l'occasion se présentant, c'est de prendre les devans sur Gabriel. Tu es une fille laborieuse, rangée, sur laquelle il n'y a jamais eu rien à dire, malgré ton intimité avec Gabriel, eh bien, ma foi! le premier beau garçon qui se présentera pour le remplacer, je l'accepterais; et tiens, pas plus tard qu'hier, André Morin le pécheur, tu sais, me parlait de cela.

Je l'interrompis.

--Monsieur le maire, lui dis-je, je serai la femme de Gabriel, ou je resterai fille; il y a entre nous des promesses qu'il peut oublier, lui, mais que moi je n'oublierai jamais.

--Oui, oui, dit-il, je connais cela; voilà comme elles se perdent toutes, ces pauvres malheureuses; enfin, fais comme tu voudras, mon enfant, je n'ai aucun pouvoir sur toi, mais si j'étais ton père, je sais bien ce que je ferais, moi.

Je pris près de lui les informations que je venais y chercher, et je revins chez moi en calculant le temps écoulé.

Gabriel avait écrit à son père après avoir reçu ma lettre.

J'attendis vainement le lendemain, le surlendemain, pendant toute la semaine, pendant tout le mois; je ne reçus aucune nouvelle de Gabriel.

Un espoir m'avait d'abord soutenue, c'est que, n'ayant pas eu le temps de m'écrire de Paris, il m'écrirait du port où il s'embarquerait, ou, s'il ne m'écrivait point de ce port, il m'écrirait au moins de la Guadeloupe.

Je me procurai une carte géographique, et je demandai à l'un de nos marins, qui avait fait plusieurs voyages en Amérique, quelle était la route que suivaient les bâtimens pour se rendre à la Guadeloupe.

Il me traça une longue ligne au crayon, et j'eus au moins une consolation, ce fut de voir quel chemin suivait Gabriel en s'éloignant de moi.

Il fallait trois mois pour que je reçusse de ses nouvelles. J'attendis avec assez de calme l'expiration de ces trois mois, mais rien ne vint, et je restai dans cette demi-obscurité terrible qu'on appelle doute et qui est cent fois pire que la nuit.

Cependant le temps s'écoulait, toutes ces sensations intimes qui annoncent en soi l'existence d'un être qui se forme de notre être se faisaient ressentir. Sensations délicieuses, sans doute, dans l'état ordinaire de la vie, et quand l'existence de cet être est le résultat des conditions de la société; sensations douloureuses, amères, terribles, quand chaque tressaillement rappelle la faute et présage le malheur.

J'étais enceinte de six mois. Jusque-là, j'avais caché avec bonheur ma grossesse à tous les yeux, mais une idée affreuse me poursuivait: c'est qu'en continuant à me serrer ainsi, je pouvais porter atteinte à l'existence de mon enfant.

La Pâque approchait. C'est, comme on le sait, dans nos villages, l'époque des dévotions générales. Une jeune fille qui ne ferait pas ses pâques serait montrée au doigt par toutes ses compagnes.

J'avais au fond du cœur des sentimens trop religieux pour m'approcher du confessionnal sans faire une révélation complète de ma faute, et, cependant, chose étrange! je voyais approcher l'époque de cotte révélation avec une certaine joie mêlée de crainte.

C'est que notre curé était un de ces braves prêtres, d'autant plus indulgens pour les fautes des autres, qu'ils n'ont point à leur faire expier leurs propres péchés.

C'était un saint vieillard aux cheveux blancs, à la figure calme et souriante, dans lequel le faible, le malheureux ou le coupable sentent à la première vue qu'ils trouveront un appui.

J'étais donc d'avance bien résolue à tout lui dire, et à me laisser guider par ses conseils.

La veille du jour où toutes les jeunes filles devaient aller à confesse, je me présentai donc chez lui.

Ce fut, je l'avoue, avec un terrible serrement de cœur que je portai la main à la sonnette du presbytère. J'avais attendu la nuit, pour que personne ne me vît entrer à la cure, où, dans d'autres temps, j'allais ouvertement deux ou trois fois par semaine; sur le seuil, le cœur me manqua, et je fus obligée de m'appuyer au mur pour ne pas tomber.

Cependant, je repris mes forces; et, par un mouvement brusque et saccadé, je sonnai.

La vieille servante vint aussitôt m'ouvrir.

Comme je l'avais pensé, le curé était seul, dans une petite chambre retirée, où, à la lueur d'une lampe, il lisait son bréviaire.

Je suivis la vieille Catherine, qui ouvrit la porte et m'annonça.

Le curé leva la tête. Toute sa belle et calme figure se trouva alors dans la lumière, et je compris que s'il y a au monde une consolation pour certains malheurs irréparables, c'est de confier son malheur à de pareils hommes.

Cependant, je restais près de la porte et n'osais avancer.

--C'est bien, Catherine, dit le curé, laissez-nous; et si quelqu'un venait me demander....

--Je dirai que monsieur le curé n'y est pas? répondit la vieille gouvernante.

--Non, dit le curé, car il ne faut pas mentir, ma bonne Catherine; vous direz que je suis en prières.

--Bien, monsieur le curé, dit Catherine.

Et elle se retira en fermant la porte derrière elle.

Je restai immobile et sans dire un mot.

Le curé me chercha des yeux dans l'obscurité, où la lumière circonscrite de la lampe me laissait; puis, m'ayant aperçue, il tendit la main de mon côté et me dit:

--Viens, ma fille ... je t'attendais.

Je fis deux pas, je pris sa main et je tombai à ses genoux.

--Vous m'attendiez, mon père, lui dis-je; mais vous savez donc alors ce qui m'amène?

--Hélas! je m'en doute, répondit le digne prêtre.

--Oh! mon père, mon père, je suis bien coupable, m'écriai-je en éclatant en sanglots.

--Dis, ma pauvre enfant, répondit le prêtre, dis que tu es bien malheureuse.

--Mais, mon père, peut-être ne savez-vous pas tout; car, enfin, comment auriez-vous pu deviner!

--Écoute, ma fille, je vais te le dire, reprit le prêtre; car aussi bien c'est t'épargner un aveu, et, même avec moi, n'est-ce pas, cet aveu te serait pénible.

--Oh! je sens maintenant que je puis tout vous dire; n'êtes vous pas le ministre du Dieu qui sait tout?

--Eh bien! parle, mon enfant, dit le prêtre; parle, je t'écoute.

--Mon père, lui dis-je, mon père!...

Et ma voix s'arrêta dans ma poitrine; j'avais trop présumé de mes forces; je ne pouvais pas aller plus loin.

--Je me suis douté de tout cela, dit le prêtre, le jour même du départ de Gabriel. Ce jour-là, ma pauvre enfant, je t'ai vue sans que tu me visses.

«J'avais été appelé dans la nuit pour recevoir la confession d'un mourant, et je revenais à quatre heures du matin lorsque je rencontrai Gabriel, que tout le monde croyait parti de la veille au soir.

«En m'apercevant, il se jeta derrière une haie, et je fis semblant de ne pas le voir: cent pas plus loin, sur le bord d'un fossé, je trouvai une jeune fille assise, la tête dans ses mains; je te reconnus, mais tu ne levas pas la tête.

--Je ne vous entendis pas, mon père, répondis-je, j'étais tout entière à la douleur de le quitter!

--Je passai donc. D'abord j'avais eu envie de m'arrêter et de te parler. Cependant cette idée me retint, que tu m'avais peut-être entendu, mais que, comme Gabriel, tu espérais sans doute te cacher: je continuai donc mon chemin. En tournant le coin du mur du jardin de ton père, je vis que la porte était ouverte; alors je compris tout: Gabriel, que tout le monde croyait parti, avait passé la nuit près de loi.

--Hélas! hélas! mon père, c'est malheureusement la vérité.

--Puis tu cessas de venir à la cure comme tu y venais, et je me dis: Pauvre enfant! elle ne vient pas parce qu'elle craint de trouver en moi un juge, mais je la reverrai au jour où elle aura besoin du pardon.

Mes sanglots redoublèrent.

--Eh bien! me demanda le curé, que puis-je faire pour toi? voyons, mon enfant.

--Mon père, lui dis-je, je voudrais savoir si Gabriel est bien véritablement parti ou s'il est toujours à Paris.

--Comment, tu doutes....

--Mon père, une idée terrible m'est passée dans l'esprit, c'est que c'est pour se débarrasser de moi que Gabriel a écrit qu'il partait.

--Et qui peut te faire croire cela? demanda le prêtre.

--D'abord son silence; si pressé qu'il fût au moment du départ, il avait toujours le temps de m'écrire un mot; si ce n'était point de Paris, du moins du lieu où il s'est embarqué, puis de là-bas, s'il y était. Ne m'eût-il pas donné de ses nouvelles? ne sait-il pas qu'une lettre de lui c'est ma vie, et peut-être la vie de mon enfant?

Le curé poussa un soupir.

--Oui, oui, murmura-t-il, l'homme en général est égoïste, et je ne veux calomnier personne; mais Gabriel, Gabriel! Ma pauvre enfant, j'ai toujours vu avec peine ton grand amour pour cet homme-là.

--Que voulez-vous, mon père! nous avons été élevés ensemble, nous ne nous sommes jamais quittés; que voulez-vous! il me semblait que la vie continuerait comme elle avait commencé.

--Eh bien! tu dis donc que tu désires savoir....

--Si Gabriel est bien réellement parti de Paris.

--C'est facile, et il me semble que par son père.... Écoute, m'autorises-tu à tout dire à son père?

--J'ai remis ma vie et mon honneur entre vos mains, mon père, repris-je, faites-en ce que vous voudrez.

--Attends-moi, ma fille, dit le prêtre, je vais chez Thomas Lambert.

Le prêtre sortit.

Je restai à genoux comme j'étais, appuyant ma tête sur le bras du fauteuil, sans prier, sans pleurer, perdue dans mes pensées.

Au bout d'un quart d'heure, la porte se rouvrit.

J'entendis des pas qui se rapprochaient de moi et une voix qui me dit:

--Relève-toi, ma fille, et viens dans mes bras.

Cette voix était celle de Thomas Lambert.

Je relevai la tête, et je me trouvai en face du père de Gabriel.

C'était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, renommé pour sa probité, un de ces hommes qui ne connaissent qu'une chose, l'accomplissement de la parole donnée.

--Mon fils t'a-t-il jamais dit qu'il t'épouserait, Marie? me demanda-t-il; voyons, réponds-moi comme tu répondrais à Dieu.

--Tenez, lui dis-je; et je lui présentai la lettre de Gabriel, où il me promettait que dans trois mois j'irais le rejoindre, et dans laquelle il m'appelait sa femme.

--Et c'est dans la conviction qu'il serait ton mari que tu lui as cédé?

--Hélas! je lui ai cédé, répondis-je, parce qu'il allait partir et parce que je l'aimais.

--Bien répondu, dit le prêtre, en secouant la tête en signe d'approbation; bien répondu, mon enfant.

--Oui, vous avez raison, monsieur le curé, dit Thomas, bien répondu. Marie, reprit-il, tu es ma fille, et ton enfant est mon enfant; dans huit jours nous saurons où est Gabriel.

--Comment cela? demandai-je.

--Depuis longtemps j'avais l'intention de faire un voyage à Paris pour régler certains intérêts avec mon propriétaire en personne. Je partirai demain. Je me présenterai chez le banquier, et partout où sera Gabriel je lui écrirai au nom de mon autorité de père pour le sommer de tenir sa parole.

--Bien, dit le curé, bien, Thomas; et moi je joindrai une lettre à la vôtre, dans laquelle je lui parlerai au nom de la religion.

Je les remerciai tous deux, comme Agar dut remercier l'ange qui lui indiquait la source où elle allait désaltérer son enfant.

Puis, comme je me retirais, le curé me reconduisit.

--A demain, me dit-il.

--O mon père, répondis-je, je puis donc encore me présenter à l'église avec mes compagnes?

--Et pour qui donc l'Église garderait-elle ses consolations, dit le prêtre, si ce n'est pour les malheureux? Viens, mon enfant, viens avec confiance; tu n'es ni la Madeleine ni la femme adultère, et Dieu leur a pardonné à toutes deux.

Le lendemain je me confessai et reçus l'absolution.

Le surlendemain, jour de Pâques, je communiai avec mes compagnes.

XIV

SUITE DE LA CONFESSION.

Dès la veille, comme il l'avait annoncé, Thomas Lambert était parti pour Paris.

Huit jours s'écoulèrent pendant lesquels chaque matin j'allai voir chez le curé s'il avait reçu des nouvelles du père Thomas; pendant ces huit jours aucune lettre n'arriva.

Le soir du dimanche qui suivait celui de Pâques, je vis entrer vers les sept heures du soir la vieille Catherine; elle venait me chercher de la part de son maître.

Je me levai toute tremblante et je me hâtai de la suivre; cependant je n'eus point le courage de franchir la distance qui séparait la maison de mon père du presbytère sans l'interroger.

Elle me dit que le père Thomas venait d'arriver de Paris à l'instant même. Je n'eus pas la force de lui en demander davantage.

J'arrivai.

Tous deux étaient dans le petit cabinet où avait déjà eu lieu la scène que je viens de raconter. Le curé était triste, et le père Thomas était sombre et sévère.

Je restai debout contre la porte; je sentais que ma cause était jugée et perdue.

--Du courage, mon enfant, me dit le prêtre; car voilà Thomas qui nous apporte de mauvaises nouvelles.

--Gabriel ne m'aime plus, m'écriai-je.

--On ne sait pas ce qu'est devenu Gabriel, me dit le curé.

--Comment cela? m'écriai-je; le vaisseau qui le portait est-il perdu? Gabriel est-il mort?

--Plût au ciel, dit son père, et que toute la fable qu'il nous a faite fût une vérité!

--Quelle fable? demandai-je effrayée, car je commençais à tout voir comme à travers un voile.

--Oui, dit le père, je me suis présenté chez le banquier; le banquier n'a pas su ce que je voulais lui dire, il n'a jamais eu de commis appelé Gabriel Lambert, il n'a aucun intérêt à la Guadeloupe.

--Oh! mon Dieu! mais alors il fallait aller chez celui qui lui a procuré cette place, le candidat, vous savez....