Part 15
»Une troisième fois encore mon nom frappa mes oreilles, mais cette fois ce nom sembla courir de branche en branche, si bien que le cimetière tout entier le répéta sourdement, et j'entendis un bruit d'aile, comme si ce nom, prononcé tout à coup dans le silence, eût fait envoler une troupe d'oiseaux de nuit.
»Mes mains se portèrent à mon visage comme mues par des ressorts mystérieux. J'écartai silencieusement le linceul dont j'étais recouvert; et je tâchai de voir. Il me sembla que je me réveillais d'un long sommeil. J'avais froid.
»Je me rappellerai toujours l'effroi sombre dont j'étais entouré. Les arbres n'avaient plus de feuilles et tordaient douloureusement leurs branches décharnées comme de grands squelettes. Un rayon faible de la lune, qui perçait à travers de longs nuages noirs, éclairait devant moi un horizon de tombes blanches qui semblaient un escalier du ciel, et toutes ces voix vagues de la nuit qui présidaient à mon réveil étaient pleines de mystère et de terreur.
»Je tournai la tête et je cherchai celui qui m'avait appelé. Il était assis à côté de ma tombe, épiant tous mes mouvements, la tête appuyée sur les mains avec un sourire étrange, avec un regard horrible.
»J'eus peur.
»--Qui êtes-vous? lui dis-je en réunissant toutes mes forces; pourquoi m'éveiller?
»--Pour te rendre un service, me répondit-il.
»--Où suis-je?
»--Au cimetière.
»--Qui êtes-vous?
»--Un ami.
»--Laissez-moi mon sommeil.
»--Écoute, me dit-il, te souviens-tu de la terre?
»--Non.
»--Tu ne regrettes rien?
»--Non.
»--Depuis combien de temps dors-tu?
»--Je l'ignore.
»--Je vais te le dire, moi. Tu es mort depuis deux jours, et ta dernière parole a été le nom d'une femme au lieu d'être celui du Seigneur. Si bien que ton corps serait à Satan, si Satan voulait le prendre. Comprends-tu?
»--Oui.
»--Veux-tu vivre?
»--Vous êtes Satan?
»--Satan ou non, veux-tu vivre?
»--Seul?
»--Non, tu la reverras.
»--Quand?
»--Ce soir.
»--Où?
»--Chez elle.
»--J'accepte, fîs-je en essayant de me lever. Tes conditions?
»--Je ne t'en fais pas, me répondit Satan; crois-tu donc que de temps en temps je ne sois pas capable de faire le bien? Ce soir elle donne un bal, et je t'y mène.
»--Partons, alors.
»--Partons.
»Satan me tendit la main, et je me trouvai debout.
»Vous peindre ce que j'éprouvai serait chose impossible. Je sentais un froid terrible qui glaçait mes membres, voilà tout ce que je puis dire.
»--Maintenant, continua Satan, suis-moi. Tu comprends que je ne te ferai pas sortir par la grande porte, le concierge ne te laisserait pas passer, mon cher; une fois ici, on ne sort plus. Suis-moi donc: nous allons chez toi d'abord, où tu t'habilleras; car tu ne peux pas venir au bal dans le costume où te voilà, d'autant plus que ce n'est pas un bal masqué; seulement enveloppe-toi bien dans ton linceul, car les nuits sont fraîches, et tu pourrais avoir froid.
»Satan se mit à rire comme rit Satan, et je continuai de marcher auprès de lui.
»--Je suis sûr, continua-t-il, que, malgré le service que je te rends, tu ne m'aimes pas encore. Vous êtes ainsi faits, vous autres hommes, ingrats pour vos amis. Non pas que je blâme l'ingratitude: c'est un vice que j'ai inventé, et c'est un des plus répandus; mais je voudrais au moins te voir moins triste. C'est la seule reconnaissance que je te demande.
»Je suivais toujours, blanc et froid comme une statue de marbre qu'un ressort caché fait mouvoir; seulement, dans les moments de silence, on eût entendu mes dents se heurter sous un frisson glacial, et les os de mes membres craquer à chaque pas.
»--Arriverons-nous bientôt? dis-je avec effort.
»--Impatient! fit Satan. Elle est donc bien belle?
»--Comme un ange.
»Ah! mon cher, reprit-il en riant, il faut avouer que tu manques de délicatesse dans tes paroles; tu viens me parler d'ange, à moi qui l'ai été; d'autant plus qu'aucun ange ne ferait pour toi ce que je fais aujourd'hui. Je te pardonne encore; il faut bien passer quelque chose à un homme mort depuis deux jours. Puis, comme je te le disais, je suis fort gai ce soir; il s'est fait aujourd'hui dans le monde des choses qui me ravissent. Je croyais les hommes dégénérés, je les croyais devenus vertueux depuis quelque temps, mais non: ils sont toujours les mêmes, tels que je les ai créés. Eh bien, mon cher, j'ai rarement vu des journées comme celle-ci: j'ai eu depuis hier soir six cent vingt-deux suicides en Europe seulement, parmi lesquels il y a plus de jeunes gens que de vieillards, ce qui est une perte, parce qu'ils meurent sans enfants; deux mille deux cent quarante-trois assassinats, toujours en Europe seulement; dans les autres parties du monde, je ne compte plus: je suis pour celles-là comme les riches capitalistes, je ne peux pas énumérer ma fortune. Deux millions six cent vingt-trois mille neuf cent soixante-quinze adultères nouveaux; ceci est moins étonnant à cause des bals; douze cents juges qui se sont vendus; ordinairement j'en ai davantage. Mais ce qui m'a fait le plus de plaisir, ce sont vingt-sept jeunes filles, dont l'aînée n'avait pas dix-huit ans, qui sont mortes en blasphémant Dieu. Compte, mon cher, cela me fait une rentrée d'environ deux millions six cent vingt-huit mille âmes en Europe seulement. Je ne compte pas les incestes, les fausses monnaies, les viols: ce sont les centimes. Ainsi, calcule, en établissant une moyenne de trois millions d'âmes qui se perdent par jour, dans combien de temps le monde tout entier sera à moi. Je serai forcé d'acheter le paradis à Dieu pour agrandir l'enfer.
»--Je comprends ta gaieté, murmurai-je en hâtant le pas.
»--Tu me dis cela, reprit Satan, d'un air sombre et douteux; as-tu donc peur de moi parce que tu me vois en face? Suis-je donc si repoussant? Raisonnons un peu, je te prie: Qu'est-ce que deviendrait le monde sans moi; un monde qui aurait des sentiments venus du ciel, et non des passions venues de moi? Mais le monde mourrait du spleen, mon cher! Qui est-ce qui a inventé l'or? c'est moi; le jeu? c'est moi; l'amour? c'est moi; les affaires? c'est encore moi. Et je ne comprends pas les hommes, qui semblent tant m'en vouloir. Vos poëtes, par exemple, qui parlent d'amour pur, ne comprennent donc pas qu'en montrant l'amour qui sauve, ils inspirent la passion qui perd; car, grâce à moi, ce que vous recherchez toujours, ce n'est pas la femme comme la Vierge, c'est la pécheresse comme Ève. Et toi-même, dans ce moment, toi que je viens de tirer d'une tombe, toi qui as encore le froid d'un cadavre et la pâleur d'un mort, ce n'est pas un amour pur que tu vas chercher près de celle à qui je te conduis, c'est une nuit de volupté. Tu vois bien que le mal survit à la mort, et que si l'homme avait à choisir, il préférerait l'éternité des passions à l'éternité du bonheur, et la preuve, c'est que, pour quelques années de passions sur la terre, il perd l'éternité du bonheur dans le ciel.
»--Arriverons-nous bientôt? dis-je; car l'horizon allait toujours se renouvelant, et nous marchions sans avancer.
»--Toujours impatient, répliqua Satan, et cependant je tâche d'abréger la route le plus que je peux. Tu comprends que je ne puis pas passer par la porte, il y a une grande croix, et la croix c'est ma douane. Comme je voyage ordinairement avec des choses défendues par elle, elle m'arrêterait, je serais forcé de me signer; et je puis bien faire un crime, mais je ne ferais pas un sacrilège; et puis, comme je t'ai déjà dit, on ne te laisserait pas partir. Tu crois qu'on meurt, qu'on vous enterre, et qu'un beau jour on peut s'en aller sans rien dire; tu te trompes, mon cher: sans moi il t'aurait fallu attendre la résurrection éternelle, ce qui aurait été long. Suis-moi donc, et sois tranquille, nous arriverons. Je t'ai promis un bal, tu l'auras: je tiens mes promesses, et ma signature est connue.
»Il y avait dans toute cette ironie de mon sinistre compagnon quelque chose de fatal qui me glaçait; tout ce que je viens de vous dire, je crois l'entendre encore.
»Nous marchâmes encore quelque temps, puis nous arrivâmes enfin à un mur devant lequel étaient amoncelées des tombes formant escalier. Satan mit le pied sur la première, et, contre son habitude, marcha sur les pierres sacrées, jusqu'à ce qu'il fût au sommet de la muraille.
»J'hésitais à suivre le même chemin, j'avais peur.
»Il me tendit la main en me disant:
»--Il n'y a pas de danger; tu poux mettre le pied dessus, ce sont des connaissances.
»Quand je fus auprès de lui:
»--Veux-tu, me dit-il, que je te fasse voir ce qui se passe à Paris?
»--Non, marchons.
»--Marchons, puisque tu es si pressé.
»Nous sautâmes du mur à terre.
»La lune, sous le regard de Satan, s'était voilée, comme une jeune fille sous un regard effronté. La nuit était froide, toutes les portes étaient closes, toutes les fenêtres sombres, toutes les rues silencieuses; on eût dit que personne, depuis longtemps, n'avait foulé le sol sur lequel nous marchions; tout, autour de nous, avait un aspect fatal. Il semblait que quand le jour allait venir, personne n'ouvrirait les portes, qu'aucune tête ne sortirait aux fenêtres, qu'aucun pas ne troublerait le silence: je croyais marcher dans une ville morte depuis des siècles, et retrouvée dans des fouilles; enfin la ville semblait s'être dépeuplée au profit du cimetière.
»Nous marchions sans entendre un bruit, sans rencontrer une ombre; le chemin fut long à travers cette ville effrayante de calme et de repos: enfin nous arrivâmes à notre maison.
»--Te reconnais-tu? me dit Satan.
»--Oui, répondis-je sourdement; entrons.
»--Attends, il faut que j'ouvre. C'est encore moi qui ai inventé le vol avec effraction: j'ai une seconde clef de toutes les portes, excepté de celle du paradis, cependant.
»Nous entrâmes.
»Le calme du dehors se continuait au dedans; c'était horrible.
»Je croyais rêver; je ne respirais plus. Vous figurez-vous rentrant dans votre chambre où vous êtes mort depuis deux jours, retrouvant toutes choses telles qu'elles étaient pendant votre maladie, empreintes seulement de cet air sombre que donne la mort; revoyant tous les objets rangés comme ne devant plus être touchés par vous. La seule chose animée que j'eusse vue depuis ma sortie du cimetière fut ma grande pendule à côté de laquelle un être humain était mort, et qui continuait de compter les heures de mon éternité comme elle avait compté les heures de ma vie.
»J'allai à la cheminée, j'allumai une bougie pour m'assurer de la vérité, car tout ce qui m'entourait m'apparaissait à travers une clarté pâle et fantastique qui me donnait pour ainsi dire une vue intérieure. Tout était réel; c'était bien ma chambre; je vis le portrait de ma mère, me souriant toujours; j'ouvris les livres que je lisais quelques jours avant ma mort; seulement le lit n'avait plus de draps, et il y avait des scellés partout.
»Quant à Satan, il s'était assis au fond, et lisait attentivement la Vie des Saints.
»En ce moment, je passai devant une grande glace, et je me vis dans mon étrange costume, couvert d'un linceul, pâle, les yeux ternes. Je doutai de cette vie que me rendait une puissance inconnue, et je me mis la main sur le cœur.
»Mon cœur ne battait pas.
»Je portai la main à mon front, le front était froid comme la poitrine, le pouls muet comme le cœur; et cependant je reconnaissais tout ce que j'avais quitté; il n'y avait donc que la pensée et les yeux qui vécussent en moi.
»Ce qu'il y avait d'horrible encore, c'est que je ne pouvais détacher mon regard de cette glace qui me renvoyait mon image sombre, glacée, morte. Chaque mouvement de mes lèvres se reflétait comme le hideux sourire d'un cadavre. Je ne pouvais pas quitter ma place; je ne pouvais pas crier.
»L'horloge fit entendre ce ronflement sourd et lugubre qui précède la sonnerie des vieilles pendules, et sonna deux heures; puis tout redevint calme.
»Quelques instants après, une église voisine sonna à son tour, puis une autre, puis une autre encore.
»Je voyais dans un coin de la glace Satan qui s'était endormi sur la Vie des Saints.
»Je parvins à me retourner. Il y avait une glace en face de celle que je regardais, si bien que je me voyais répété des milliers de fois avec cette clarté pâle d'une seule bougie dans une vaste salle.
»La peur était arrivée à son comble: je poussai un cri.
»Satan se réveilla.
»--Voilà pourtant avec quoi, me dit-il en me montrant le livre, on veut donner la vertu aux hommes. C'est si ennuyeux que je me suis endormi, moi qui veille depuis six mille ans. Tu n'es pas encore prêt?
»--Si, répliquai-je machinalement, me voilà.
»--Hâte-toi, répliqua Satan, brise les scellés, prends tes habits et de l'or surtout, beaucoup d'or; laisse tes tiroirs ouverts, et demain la justice trouvera bien moyen de condamner quelque pauvre diable pour rupture de scellés; ce sera mon petit bénéfice.
»Je m'habillai. De temps en temps je me touchais le front et la poitrine; tous deux étaient froids.
»Quand je fus prêt, je regardai Satan.
»--Nous allons la voir? lui dis-je.
»--Dans cinq minutes.
»--Et demain?
»--Demain, me dit-il, tu reprendras ta vie ordinaire; je ne fais pas les choses à demi.
»--Sans conditions?
»--Sans conditions.
»--Partons, lui dis-je.
»--Suis moi.
»Nous descendîmes.
»Au bout de quelques instans nous étions devant la maison où l'on m'avait fait appeler quatre jours auparavant.
»Nous montâmes.
»Je reconnus le perron, le vestibule, l'antichambre. Les abords du salon étaient pleins de monde. C'était une fête éblouissante de lumières, de fleurs, de pierreries et de femmes.
»On dansait.
»A la vue de cette joie, je crus à ma résurrection.
»Je me penchai à l'oreille de Satan, qui ne m'avait pas quitté.
»Où est-elle? lui dis-je.
»Dans son boudoir.
»J'attendis que la contredanse fut finie. Je traversai le salon; les glaces aux feux des bougies me renvoyèrent mon image pâle et sombre. Je revis ce sourire qui m'avait glacé; mais là ce n'était plus la solitude, c'était le monde; ce n'était plus le cimetière, c'était un bal; ce n'était plus la tombe, c'était l'amour. Je me laissai enivrer, et j'oubliai un instant d'où je venais, ne pensant qu'à celle pour qui j'étais venu.
»Arrivé à la porte du boudoir, je la vis; elle était plus belle que la beauté, plus chaste que la foi. Je m'arrêtai un instant comme en extase; elle était vêtue d'une robe d'une blancheur éblouissante, les épaules et les bras nus. Je revis, plutôt en imagination qu'en réalité, un petit point rouge à l'endroit que j'avais saigné. Quand je parus, elle était entourée de jeunes gens qu'elle écoutait à peine; elle leva nonchalamment ses beaux yeux si pleins de volupté, m'aperçut, sembla hésiter à me reconnaître, puis, me faisant un sourire charmant, quitta tout le monde et vint à moi.
»--Vous voyez que je suis forte, me dit-elle.
»L'orchestre se fit entendre.
»--Et pour vous le prouver, continua-t-elle en me prenant le bras, nous allons valser ensemble.
»Elle dit quelques mots à quelqu'un qui passait à côté d'elle. Je vis Satan auprès de moi.
»--Tu m'as tenu parole, lui dis-je, merci; mais il me faut cette femme cette nuit même.
»--Tu l'auras, me dit Satan; mais essuie-toi le visage, tu as un ver sur la joue.
»Et il disparut, me laissant encore plus glacé qu'auparavant. Comme pour me rendre à la vie, je pressai le bras de celle que je venais chercher du fond de la tombe, et je l'entraînai dans le salon.
»C'était une de ces valses enivrantes où tous ceux qui nous entourent disparaissent, où Ton ne vit plus que l'un pour l'autre, où les mains s'enchaînent, où les haleines se confondent, où les poitrines se touchent. Je valsais les yeux fixés sur ses yeux, et son regard, qui me souriait éternellement, semblait me dire: «Si tu savais les trésors d'amour et de passion que je donnerais à mon amant! si tu savais ce qu'il y a de volupté dans mes caresses, ce qu'il y a de feu dans mes baisers! A celui qui m'aimerait, toutes les beautés de mon corps, toutes les pensées de mon âme, car je suis jeune, car je suis aimante, car je suis belle!»
»Et la valse nous emportait dans son tourbillon lascif et rapide.
»Cela dura longtemps. Quand la mesure cessa, nous étions les seuls à valser encore.
»Elle tomba sur mon bras, la poitrine oppressée, souple comme un serpent, et leva sur moi ses grands yeux, qui semblèrent me dire, à défaut de la bouche: «Je t'aime!»
»Je l'entraînai dans le boudoir, où nous étions seuls. Les salons devenaient déserts.
»Elle se laissa tomber sur une causeuse, fermant à demi les yeux sous la fatigue, comme sous une étreinte d'amour.
»Je me penchai sur elle, et lui dis à voix basse:
»--Si vous saviez comme je vous aime!
»--Je le sais, me dit-elle, et je vous aime aussi, moi.
»C'était à devenir fou.
»--Je donnerais ma vie, dis-je, pour une heure d'amour avec vous, et mon âme pour une nuit.
»--Écoute, fit-elle en ouvrant une porte cachée dans la tapisserie, dans un instant nous serons seuls. Attends-moi.
»Elle me poussa doucement, et je me trouvai seul dans sa chambre à coucher, éclairée encore par la lampe d'albâtre.
»Tout y avait un parfum de mystérieuse volupté impossible à décrire. Je m'assis près du feu, car j'avais froid; je me regardai dans la glace, j'étais toujours aussi pâle. J'entendais les voitures qui partaient une à une; puis, quand la dernière eut disparu, il se fit un silence morne et solennel. Peu à peu mes terreurs me revinrent; je n'osais plus me retourner, j'avais froid. Je m'étonnais qu'elle ne vînt pas: je comptais les minutes, et je n'entendais aucun bruit. J'avais les coudes sur les genoux et la tête dans mes mains.
»Alors je me mis à penser à ma mère, ma mère qui pleurait à cette heure son fils mort, ma mère dont j'étais toute la vie, et qui n'avait eu que ma seconde pensée. Tous les jours de mon enfance me repassèrent devant les yeux comme un riant songe. Je vis que partout où j'avais eu une blessure à panser, une douleur à éteindre, c'était toujours à ma mère que j'avais eu recours. Peut-être, à l'heure où je me préparais à une nuit d'amour, se préparait-elle à une nuit d'insomnie, seule, silencieuse, auprès des objets qui me rappellent à elle, ou veillant avec mon seul souvenir. Cette pensée était affreuse; j'avais des remords; les larmes me vinrent aux yeux. Je me levai. Au moment où je regardais la glace, j'aperçus une ombre pâle et blanche derrière moi, me regardant fixement.
»Je me retournai, c'était ma belle maîtresse.
»Heureusement que mon cœur ne battait pas, car, d'émotion en émotion, il eût fini par se briser.
»Tout était silencieux, au dehors comme au dedans.
»Elle m'attira près d'elle, et bientôt j'oubliai tout. Ce fut une nuit impossible à raconter, avec des plaisirs inconnus, avec des voluptés telles, qu'elles approchent de la souffrance. Dans mes rêves d'amour je ne retrouvais rien de pareil à cette femme que je tenais dans mes bras, ardente comme une Messaline, chaste comme une madone, souple comme une tigresse, avec des baisers qui brûlaient les lèvres, avec des mots qui brûlaient le cœur. Elle avait en elle quelque chose de si puissamment attractif, qu'il y avait des moments où j'en avais peur.
»Enfin la lampe commença à pâlir quand le jour commença à poindre.
»--Écoute, me dit cette femme, il faut partir; voici le jour, tu ne peux rester ici; mais le soir, à la première heure de la nuit, je t'attends, n'est-ce pas?
»Une dernière fois je sentis ses lèvres sur les miennes, elle pressa convulsivement mes mains, et je partis.
»C'était toujours le même calme dehors.
»Je marchais comme un fou, croyant à peine à ma vie, n'ayant même pas la pensée d'aller chez ma mère ou de rentrer chez moi, tant cette femme entourait mon cœur.
»Je ne sais qu'une chose qu'on désire plus qu'une première nuit à passer avec sa maîtresse: c'est une seconde.
»Le jour s'était levé, triste, sombre, froid. Je marchai au hasard dans la campagne déserte et désolée, pour attendre le soir.
»Le soir vint de bonne heure.
»Je courus à la maison du bal.
»Au moment où je franchissais le seuil de la porte, je vis un vieillard pâle et cassé qui descendait le perron.
»--Où va monsieur? me dit le concierge.
»--Chez madame de P..., lui dis-je.
»--Madame de P..., fit-il en me regardant étonné et en me montrant le vieillard, c'est monsieur qui habite cet hôtel; il y a deux mois qu'elle est morte.
»Je poussai un cri et je tombai à la renverse.»
--Et après? dis-je à celui qui venait de parler.
--Après? dit-il en jouissant de notre attention et en pesant sur ses mots, après je me réveillai, car tout cela n'était qu'un rêve.
UNE AME A NAITRE
Il y a six mille ans à peu près....
Le monde était créé depuis un demi-siècle. Dieu avait déjà chassé Adam et Ève du paradis terrestre. Il n'y avait donc dans le ciel que les âmes qui devaient descendre un jour sur la terre, et animer successivement les corps qui naîtraient.
La première qui revint à Dieu fut celle d'Abel, et les chants des archanges et la bénédiction du Seigneur accueillirent le retour de l'âme exilée et martyre qui dut le jour à une faute et l'amour à un crime.
La seconde fut celle d'Ève, et lorsque les portes du ciel s'étaient rouvertes devant cette âme pécheresse, flétrie par le péché, mais épurée par la douleur, toutes les âmes de l'avenir s'étaient pressées autour d'elle pour apprendre quelque chose de la terre.
Ève s'était contentée de répondre: «J'ai péché, j'ai souffert, j'ai prié; la vie a beaucoup de passions, beaucoup de douleurs et bien peu de joies.» Puis elle s'était retirée à la droite de Dieu, pour achever auprès de lui sa prière commencée ici-bas.
Pour toutes ces âmes qui ne connaissaient que le ciel, c'étaient deux mots bien inconnus que les passions et les douleurs. Elles ne comprenaient qu'une éternité de calme, comme elles ne voyaient qu'une étendue de sérénité; aussi se promenaient-elles toutes rêveuses dans les jardins d'étoiles que Dieu fit éclore sous leurs pas, se demandant les unes aux autres ce que pouvaient être les choses ignorées au ciel qu'on appelait sur la terre passions et douleurs.
Alors elles s'éloignaient quelquefois du groupe que forment les élus auprès du Seigneur, et suivaient mystérieusement une route isolée, jusqu'à ce qu'arrivées dans un endroit où nulle autre ne les avaient suivies, elles pussent se pencher sur la voute du ciel, et chercher à voir ce qui se passait parmi les hommes; mais les ténèbres des passions restaient aussi impénétrables à leurs yeux célestes que les lueurs de l'éternité à notre science humaine.
Or, parmi toutes ces âmes curieuses de cette terre nouvelle, il y en avait une à qui son bon ange avait dit: «Tu naîtras un jour du sein d'une femme, tu quitteras ta forme immortelle pour le monde que le Seigneur vient de faire.»
--Et quand dois-je naître? avait demandé l'âme.
--Attends et prie en attendant, avait répondu l'ange.
Et il s'était envolé à l'orient du ciel, laissant la pauvre âme encore plus curieuse qu'auparavant.
Un jour, le soleil se voila dans les cieux, une autre âme venait de quitter la terre, et quand elle s'était présentée à la porte du Seigneur, l'ange de justice l'en avait chassée.
Tout le cortège radieux du Seigneur s'était mis à genoux, redoublant de louanges et de prières, et demandant ce qu'avait fait celui que Dieu chassait.
Dieu répondit
--Il se nommait Caïn, et il a tué Abel.
Et le ciel se voila pour le premier crime comme il s'était voilé pour la première faute.
--Que peut-il y avoir dans le monde, se demandait l'âme qui devait naître, pour qu'un frère tue son frère?
Et elle attendait toujours, et elle priait en attendant.
Cependant, la première faute et le premier crime avaient excité la colère de Dieu, si bien que les morts se succédaient avec rapidité, et qu'il revenait au ciel bien moins d'âmes qu'il n'en était parti. Mais chaque fois qu'il en arrivait une, on lui demandait des nouvelles de la terre; ce à quoi elle répondait: «Devant Dieu l'on perd le souvenir des hommes; mais tout ce que Dieu fait est beau, et la terre, au milieu de ses douleurs, a bien des joies.»