Part 12
--Oh! oh! répétèrent plusieurs voix, ceci nous paraît louche.
--Voilà bien les soldats! fit le pêcheur qui avait pris le premier la parole: vous n'allez jamais au sermon, père Lancia, et vous ne vous êtes jamais trouvé al Molo un dimanche après vêpres, lorsque le père Girolamo, pour une demi-livre de poisson par tête, vient nous raconter tant de belles choses sur ces bons maîtres que Dieu nous a envoyés du fond de la Provence, de vrais saints de père en fils, quoi!
--Oui, oui, c'est vrai, murmura le soldat d'une voix sourde, le roi Charles était un grand roi! Un roi de la branche cadette, comme ils disent. Il protégeait les pauvres, mais il maltraitait leurs filles en secret; il créait des nobles, mais il les dépouillait de leurs priviléges; il fondait des couvens, mais il emprisonnait saint Thomas d'Aquin; oui, il a élevé deux églises magnifiques: celle du Carmine, à la même place où il avait fait décapiter Conradin, le roi légitime, et celle de San-Lorenzo, où se rassemblaient autrefois les nobles et le peuple dans le vieux palais communal; oui, le père Girolamo a raison, voilà deux hôtels qui font bénir la mémoire de leur saint fondateur; voilà deux chapelles préparées d'avance avec un soin tout paternel pour les deux derniers descendans de ce bon roi, Jeanne et Lasdislas; aujourd'hui la sœur est allée prier al Carmine: la fille de l'assassin sur le tombeau de la victime; demain peut-être le frère ira prier à San-Lorenzo: le fils de l'usurpateur sur le tombeau de la liberté!
Les rires et les chuchottemens s'arrêtèrent et le cercle se resserra autour du vieillard.
--Oui, continua-t-il, ce sont de nobles rois, de père en fils.... En effet, Charles II, ce maudit boiteux....
--Oh! quant à ça, vous boitez aussi, père Lancia.
--Moi, j'ai boité pour la première fois en me relevant du champ de bataille sur lequel j'étais couché tout sanglant. Mais lui, c'est Dieu qui l'a marqué de naissance. Ce maudit boiteux à tellement opprimé le peuple, que le peuple, poussé à bout, s'est levé comme un seul homme et a exterminé jusqu'au dernier de ses oppresseurs.
--Le peuple a eu raison! s'écria l'auditoire.
--Et Robert, à son tour, n'a-t-il pas usurpé le royaume qui appartenait à son frère aîné l n'a-t-il pas attiré la guerre, la désolation, la misère sur notre pauvre pays? Et Jeanne, sa digne fille, la digne tante de cette autre qui porta son nom et qui l'a déjà surpassée en vertus, n'a-t-elle pas étranglé son mari? Et lorsque le pauvre André, la voyant tout occupée à tisser un cordon de soie et d'or, lui demanda à quoi pouvait servir ce cordon, ne répondit-elle pas avec une infernale impudence: C'est pour vous pendre, monseigneur!
--Horreur! fit le cercle atterré.
--Il est vrai, reprit le vieillard, que Charles III, son cher fils adoptif, le père des princes qui nous gouvernent étouffa Jeanne à son tour, qui cependant n'avait d'autre tort envers lui que de lui avoir sauvé la vie tout enfant et de lui avoir donné un royaume. Mais, que voulez-vous, la reconnaissance est héréditaire dans cette famille. Aussi Charles III n'a-t-il pas tardé non plus à recevoir la récompense de sa belle action. La veuve d'André lui avait fait présent de la couronne de Naples, la veuve du frère d'André lui fit présent de la couronne de Hongrie. Mais il n'eut pas le temps de payer ce second bienfait comme il avait payé le premier, car un moment après qu'il eut porté sa santé à la reine Elisabeth et à sa fille Marie, les deux femmes soulevèrent à la fois leur verre, et à ce signal, un soldat qui s'était tenu caché derrière lui, leva la hache et lui fendit le crâne. Puis, comme il ne mourait pas assez vite au gré de ses parens, on le traîna dans un cachot et on empoisonna sa blessure. N'est-ce pas, mes enfans, que la généalogie de nos bons princes ne saurait être plus édifiante, et que je connais notre histoire un peu mieux que le père Girolamo? J'en ai été, voyez-vous; et tout ce que je vous dis là vaut bien au moins deux livres de poisson par tête, mais je suis un pauvre soldat et je me contente d'acheter le poisson que je mange.
Les pêcheurs qui avaient trouvé plaisant d'exciter le vieillard pour s'amuser de ses folles menaces, demeuraient immobiles et cloués par l'étonnement et par la terreur. Mais le quart d'heure du repos était passé, il fallait relever la première troupe et retourner aux filets. Ils se levèrent donc préoccupés des graves paroles qu'ils venaient d'entendre, et reprirent lentement leur travail et leur chanson monotone.
Les nouveaux venus s'installèrent sur le sable, et la conversation, un moment interrompue, continua sur un autre ton:
--Eh bien! mon illustre Lancia, quel chien vous a mordu? Je vous entends gronder sourdement comme le Vésuve au moment d'une éruption. Y a-t-il quelques dangers pour ceux qui vous entourent?
--Je sais d'où lui vient ce nouveau surcroît d'aménité, dit un pêcheur qui n'avait pas encore parlé, en essuyant du revers de sa main la sueur qui ruisselait à larges gouttes de son front.
--Vraiment! fit le soldat d'un ton goguenard.
--Depuis cinq ou six jours, il n'est plus reconnaissable. D'abord il ressemblait à un dogue qui n'aurait pas d'os à ronger, et maintenant on dirait un ours qu'on aurait fait jeûner une semaine.
--Et après? continua le vieillard en regardant fixement son interlocuteur.
--Après,--si tu ne finis pas de grogner,--je vais conter une histoire que nul ne sait ici,--vieux conteur,--et dont j'ai été témoin lundi passé ... à la nuit tombante.
--Parle, que l'enfer t'écrase! dit le vieillard tremblant de colère et de crainte.
L'enfant tressaillit et tourna un regard épouvanté vers le pêcheur.
--Eh bien! messieurs, j'étais lundi, vers le soir, tapi dans un coin de la petite rue de Santa-Maria-Nera, où je m'abritais de la pluie qui tombait à verse. Personne ne marchait par ce beau temps, excepté le brave Lancia, qui, en sa qualité de héros, ne craint ni l'eau ni le feu, et le garçon que voilà, qui est à son père ce que la béquille est au perclus, ce que le chien est à l'aveugle. Le vieux Lancia tenait le milieu du pavé, comme un marguillier allant en procession, ou un capitaine commandant la parade, lorsque tout à coup le grand chambellan, débouchant de la rue, le heurta de son cheval et le renversa sur le pavé, sans le moindre respect pour ses glorieux services.
--Malédiction! s'écria le vieillard. Tout est dit; je perdrai mon troisième fils, mon pauvre Lorenzo!
--Il devient fou! firent les pêcheurs en haussant les épaules, tandis que Lancia, accablé de désespoir et de honte, répétait des mots sans suite et de terribles menaces.
--Je n'étais pas seul.... Malheur! Un autre a été témoin de l'insulte.--Oh! cette fois-ci, je ne puis plus le cacher à Lorenzo, mon dernier, mon seul fils! Il me vengera! et puis la mort! C'est clair. On le tuera, lui aussi.... Mes cheveux blancs! mes blessures! ma gloire! infâme!...
Puis, reprenant tout à coup son énergie et sa lucidité de raison ordinaires, et s'adressant aux pêcheurs étonnés de sa brusque sortie:
--Oui, messieurs, s'écria-t-il, ce que cet homme vient de vous dire est vrai. Le grand-camerlingue m'a jeté dans la boue, et je n'en ai rien voulu dire à Lorenzo, car je le connais, celui-là, il est mon digne fils, il est le digne frère de mes deux enfans tombés à mes côtés sur le champ de bataille; il aurait vengé mon honneur au prix de la vie, tandis que ce malheureux poltron que vous voyez à mes pieds....
--Tiens! dit le plus jeune pêcheur, ce n'est pas sa faute, à lui, si ce pauvre Peppino a eu peur....
Peur! peur! répéta le vieillard avec une terrible explosion de colère, l'entends-tu, misérable? l'entends-tu? on a insulté ton père devant toi, on t'appelle lâche devant ton père, et tu ne bouges pas de ta place! Mais tu n'es donc pas mon fils, malheureux?
Le regard de l'enfant étincela comme un éclair, mais il ne fit pas un mouvement.
--Calmez-vous, calmez-vous, père Lancia, reprirent les pêcheurs d'un ton sérieux et attendri. Voyons, nous avons eu tort de plaisanter, et vous avez eu plus tort que nous de vous faire de la peine pour des enfantillages. C'est fort heureux que Lorenzo ne soit pas là; c'est un digne garçon et qu'il ne faut pas exposer sans motif. Songeons à notre pêche, voilà notre tour de tirer les filets ... nous n'en avons plus que pour un quart d'heure. Bonne prise, père Lancia, et laissons là le grand camerlingue et le diable qui le protège. D'ailleurs, on le sait, les nobles sont toujours les nobles.
Et les pêcheurs s'éloignèrent sur ce consolant axiome.
--Lui, noble! répondit le vieux soldat sans s'apercevoir que le cercle venait de changer encore une fois et que ses auditeurs n'étaient plus les mêmes. Lui, noble! Mais savez-vous quel est ce Pandolfo Alopo, ce puissant feudataire qui marche fièrement à la tête de l'aristocratie napolitaine, ce brillant cavalier qui foule aux pieds les passants?
--Ah çà! qu'est-ce qu'il nous veut, à présent, avec son Pandolfo? Ohé! Lancia! Giordano! Messire! Maître! vous nous prenez pour d'autres.
--Savez-vous quel est ce Pandolfello, le premier chambellan du roi, le plus puissant baron du royaume? Je vais vous l'apprendre, moi l C'est un bâtard qui n'a jamais connu ni son père ni sa mère, un mendiant rongé de vermine, un vagabond expulsé de son village comme une bête immonde. Et savez-vous qui a recueilli ce bâtard, qui a fait la première aumône à ce mendiant, qui a placé ce vagabond dans les écuries du roi? C'est moi! moi qu'il a lâchement outragé. C'était un enfant frêle, étiolé, maladif. Grâce à moi, il reprit peu à peu à la vie et à l'espérance; grâce à moi, l'adolescent pâle et chétif devint un jeune homme robuste et bien tourné. Ce fut alors que la princesse le découvrit dans son humble costume et en fit d'abord son échanson, ensuite son favori, comme elle en fera bientôt votre roi. Oui, messieurs, un garçon d'écurie!
--C'est impossible! s'écrièrent les pêcheurs.
--Oh! ce que je vous dis là est bien la vérité, et je n'eusse pas craint de la lui jeter à la face; mais je n'ai pas de bras, mais je n'ai plus de jambes, je ne pouvais courir après lui, je ne pouvais l'arracher de sa selle, je ne pouvais graver sur son front le talon de mon soulier, comme il avait flétri ma poitrine du sabot de son cheval. Honte et misère!
--Lancia, dirent les pêcheurs à voix basse, il ne fait pas bon de parler ainsi du grand chambellan. Parlez des morts tant que vous voudrez, personne ne se lèvera pour les défendre; parlez de la régente, parlez du roi, ils vous le pardonneront peut-être. Mais pas un mot sur Pandolfello, ou prenez garde à vous, prenez garde à vos enfans, prenez garde à Lorenzo!
Cependant la pêche touchait à son terme, et les filets devenaient si lourds que ceux qui tiraient la corde se virent obligés de demander un renfort de bras. Tous les pêcheurs se mirent à la chaîne, et on oublia bientôt le vieillard et ses plaintes pour commencer un autre dialogue d'une toute autre nature.
--Par la Madone! fit l'homme qui avait proposé le marché, voilà une belle affaire! Il y a là pour deux cents livres de poisson, peut-être, et nous venons de le laisser à ce vieux diable enragé pour six carlins.
--Tu n'en fais jamais d'autres, dit son voisin en frappant le sable du pied; avant hier tu as refusé trois ducats de la pêche, et nous n'avons pris qu'un manche à balai.
--Et pourtant j'avais consulté saint Pascal, continua l'homme au marché en s'adressant à lui-même; ce n'est pas bien, cela! A la première quête, je me souviendrai de ce tour.
--Dites donc, l'Avellinois, voulez-vous me céder votre poisson pour une piastre?
--J'en donne deux.
--J'en donne trois.
Et les pêcheurs poussaient les enchères à mesure que les filets approchaient du rivage. Mais le vieillard, distrait et comme hébété, ne semblait rien comprendre aux propositions qui se pressaient de toutes parts.
--Le bonheur le rend idiot, se disaient les pêcheurs.
--Je crois bien, c'est énorme.
--Les filets auraient dû se rompre.
--Je parie pour un thon.
Et tous ces hommes au visage enflammé, aux bras tendus, aux yeux étincelans se serraient autour de la prise avec une curiosité haletante et cupide, lorsque tout à coup un seul cri s'échappa de leurs poitrines, et ils reculèrent d'effroi à la vue d'un cadavre.
--C'est un homme poignardé!
--Un jeune homme!
--Un pêcheur!
Ces mots sinistres circulaient dans la foule, attérée et tremblante, lorsque Lancia, bondissant sur son siége et dominant le tumulte d'une voix forte et brève:
--Un cadavre! dit-il; c'est quelque nouvelle victime de nos tyrans. Ecartez-vous, messieurs! il est à moi, il m'appartient, je l'ai payé, c'est ma pêche!
Et marchant d'un pas ferme et sûr au milieu du peuple qui se rangeait en silence, il arriva aux filets, se baisse lentement pour regarder le corps de plus près, et à son tour, l'infortuné vieillard poussa un cri soudain, désespéré, terrible:
--Lorenzo! mon fils!
Il ne put en dire davantage et roula sur le sable, à côté du cadavre de son enfant.
Mais le petit lazzarone, qui était resté jusqu'alors dans une attitude nonchalante et impassible, écoutant, sans répondre un seul mot, les reproches de son père et les insultes de la foule, se leva avec la rapidité de l'éclair, prit son père dans ses bras avec une force dont personne ne l'eût cru capable, le posa doucement sur son banc de chêne, et sans proférer un cri, sans jeter un regard sur le corps de son frère, il disparut du côté de l'église.
Au même instant, le royal cortège parut à l'angle de la rue, précédé de plusieurs rangs d'enfants, d'hommes et de femmes, tous presque nus, et disposés par ordre d'âge et de haillons. Les vociférations sinistres parties du groupe des pêcheurs se perdirent au milieu des acclamations frénétiques de cette masse nombreuse et compacte, qui ouvrait la marche en poussant des cris sauvages. Au reste, les soldats de l'escorte jouaient si bien du plat de leurs épées et du bois de leurs lances, que la foule se rangea sur deux ailes et laissa défiler la procession en silence.
Les chevaliers, les barons, le clergé, les hauts dignitaires suivis d'écuyers, de valets et de pages, rivalisaient par le luxe de leurs costumes, par la beauté de leurs chevaux, par l'éclat de leur armure. Les aigrettes de diamants, les casques d'or, les cuirasses d'argent étincelaient au soleil et forçaient le peuple ébloui de baisser le regard.
Jeanne de Duras, régente du royaume, montait un cheval arabe plus blanc que la neige, couvert d'une housse de soie et d'or, bordée de perles à la manière orientale. La sœur de Ladislas, dont le souvenir est resté dans la tradition populaire comme un type de toutes les perfections que la nature puisse accorder à une femme, était alors dans tout le développement de sa magnifique beauté. Quoiqu'elle eût déjà dépassé sa trentième année, il était impossible en regardant l'exiguité de sa taille, la pureté de son front et l'éclat velouté de ses cheveux, de lui donner plus de vingt ans. L'extrême régularité de son profil et de ses sourcils noirs, noblement arqués, donnaient à sa figure un air imposant, tempéré par la douceur de ses regards humides et voilés. Une séduction irrésistible, un charme impérieux, semblaient enchaîner à ses pieds les volontés les plus rebelles, les orgueils les plus indomptés. Jamais femme n'a inspiré plus de respect et plus d'amour; jamais reine n'a possédé une grâce plus sévère, une plus séduisante majesté.
A la droite de Jeanne, Pandolfello, qui, après son meurtre infâme, avait à peine eu le temps de changer de costume pour se présenter au château, faisait caracoler avec une noble aisance un coursier calabrois d'un noir d'ébène, qui, pour la perfection de ses formes et pour la souplesse de ses mouvemens n'avait pas d'égal dans les écuries du roi. Pandolfo Apollo était à peine âgé de vingt-cinq ans; mais cet espace de temps, si court qu'il puisse paraître, lui avait suffi pour s'élever de la plus vile condition à une fortune presque royale. Admirablement beau, mais d'une beauté mâle et fière, il dominait de sa tête hardie cette brillante cohue de barons et de princes, assez misérables pour l'envier dans le cœur, assez lâches pour prosterner huit siècles de noblesse aux pieds d'un bâtard.
Ses cheveux s'échappaient en boucles épaisses et parfumées d'une riche barette de velours, ornée d'une agrafe de diamant et d'une seule plume noire. Son regard s'arrêtait sur Jeanne, avec cette expression d'empire irrésistible qui avait forcé la princesse à lui livrer en un seul jour les faveurs de la cour et les destinées d'un royaume. Sa taille était serrée d'un pourpoint d'une très-grande richesse, dont le fond noir disparaissait sous l'or et les pierreries, et on voyait briller sur sa poitrine les insignes de l'ordre de la Nef, singulière et classique décoration inventée par le roi Ladislas en l'honneur des Argonautes, et qui a peut-être donné l'origine à l'ordre de la Toison-d'Or.
Au moment où le noble couple passait devant la jetée, sur laquelle les pêcheurs avaient exposé le cadavre de Lorenzo, le vieillard, que les cris du peuple avaient tiré de sa torpeur, leva ses bras mutilés et lança sur son ennemi une malédiction foudroyante. Hélas! il ne savait pas encore que c'était le même homme qui, non content d'avoir outragé le père, venait d'assassiner le fils! Il le maudissait cependant par haine, par instinct, par pressentiment peut-être! Puis, voyant que sa voix, affaiblie par la douleur et perdue dans les acclamations générales, n'arrivait pas jusqu'au chambellan, il voulut porter les yeux sur son jeune enfant pour lui reprocher une dernière fois sa lâcheté: mais, nous l'avons dit, l'enfant n'était plus là pour écouter ses reproches.
Mesurant d'un regard aussi rapide que sûr la distance qui le séparait du cortège, Peppino avait rampé comme une couleuvre, à plat ventre, au risque d'être écrasé sous les pieds des chevaux. Puis se dressant soudain, comme une apparition sinistre, entre Jeanne et son favori, il avait frappé ce dernier d'un coup de poignard. Pandolfo tomba sans pousser un seul cri, tellement le choc avait été subit et violent, et la princesse ne s'était encore aperçue de rien que déjà tout le monde se ruait sur le petit lazzarone.
Lancia ne voyant pas son fils à sa place ordinaire, avait tout deviné. Reprenant tout à coup sa force, sa santé, sa jeunesse, il s'avança sans guide, sans appui, sans douleur, et se plaçant devant Jeanne:
--Grâce! s'écria-t-il en sanglotant, grâce pour mon dernier enfant!
--Je ne suis plus enfant, je vous ai vengé, mon père, répondit Peppino d'une voix ferme; je suis un homme, et je saurai mourir en homme.
--Grâce pour lui, madame! répétait le vieillard avec des cris déchirans. J'ai perdu deux enfans à la guerre, le troisième, on vient de me le tuer; que me restera-t-il si vous me prenez mon dernier?
--Point de grâce pour l'assassin! s'écria Jeanne, les traits contractés par la douleur et par le désespoir.
--Prenez ma vie, mais sauvez mon enfant.
--Que veux-tu que je fasse de ta vie, à toi, misérable vieillard? te l'arracher serait une récompense.
--Alors, madame, je demanderai justice au roi!
--Va te traîner jusqu'à lui si tu le peux; en attendant, ton fils expirera dans les tourmens.
--Hélas! madame, si je ne puis aller jusqu'au roi, Dieu l'enverra peut-être jusqu'à moi.
--Emparez-vous de l'assassin, dit Jeanne à ses soldats, et qu'on jette ce vieillard à la mer.
--Et moi je demande leur grâce! s'écria en se relevant Pandolfo, qui avait été renversé par le choc et non par la blessure. La Providence a sauvé mes jours, et les reliques du bienheureux saint Janvier, que j'ai toujours portées sur mon cœur, ont émoussé le poignard des assassins.
--L'infâme avait une cuirasse! murmura Peppino en jetant à son père un regard désespéré.
La régente ne trouvait pas de mots pour exprimer sa joie, et, dans son délire, elle se fût jetée au cou de son amant en présence du peuple entier, si le grand protonotaire, qui occupait par son grade la deuxième place dans le cortège, ne l'eût arrêtée d'un regard. Puis, s'approchant de Pandolfello, il lui dit à l'oreille:
--Vous savez, mon cher seigneur, que je remplis les fonctions de premier juge du royaume. Mon dévouement vous est connu. Que votre seigneurie ordonne de quelle mort il lui serait agréable de voir mourir ce misérable. Pendu, écartelé, brûlé, rompu vif; votre volonté sera ma loi. Attenter aux jours de votre excellence! mais c'est porter un coup à la sûreté de l'Etat! C'est presque un crime de lèse-majesté!
--Merci, mon noble seigneur, répondit le chambellan à voix basse; je sais gré à votre excellence de cette offre amicale et m'en souviendrai en temps et lieu. Mais la mort de ce manant m'est tout à fait inutile; qu'on le jette dans un cachot, et toutes les fois qu'un homme nous gênera, nous le ferons passer pour son complice. Lorsque nous aurons besoin de ses aveux, il suffira de quelques traits de corde: recommandez-le à vos tourmenteurs ordinaires: c'est un sujet précieux.
Les deux grands officiers de la couronne se séparèrent avec les marques d'une déférence mutuelle, et Pandolfo s'approcha de Jeanne pour la remercier, par un tendre regard, de l'intérêt qu'elle venait de lui montrer. Le cortège reprit sa marche.
Quant au peuple, il était venu pour, voir une fête, et il assistait à une tragédie. C'était deux spectacles pour un. Aussi criait-il de toute la force de ses dix mille poumons:
--Vive saint Janvier! vive le grand chambellan!
III
Le lendemain de sa visite au Carmine, qui avait failli lui devenir si fatale, Pandolfo Alopo respirait l'air, déjà sensiblement rafraîchi, sur une des terrasses du Château-Neuf, à demi couché sur des coussins de velours cramoisi, les paupières closes et sa belle tête appuyée aux genoux de la régente, à qui le danger qu'il venait de courir le rendait plus cher que jamais.
Il pouvait être de neuf à dix heures au matin. Une brise légère et parfumée, sur laquelle personne n'eût osé compter la veille, se jouait dans les cheveux du jeune homme et les soulevait si doucement que Jeanne n'avait qu'à se pencher un peu pour les rencontrer, à moitié chemin, sous ses baisers. Un large et épais berceau de jasmins protégeait la princesse et son favori des rayons du soleil et des regards des hommes.
Les pêcheurs avaient repris leurs chansons et leurs occupations de tous les jours; le vieillard avait emporté le cadavre de son fils, soutenu par une force surhumaine, l'avait couché pieusement sur son pauvre grabat, comme s'il n'eût été qu'endormi, avait fermé la porte à double tour, et était allé s'asseoir sur la jetée, sans plus verser une larme, sans prononcer une seule plainte. A voir cet homme si grave, si muet, si impassible, on eût dit qu'il était fou ou qu'une voix intérieure lui criait au fond de l'âme d'espérer en Dieu et d'attendre.
Rien ne troublait donc le repos de Pandolfo et de Jeanne, et le calme qui régnait au palais n'était, du reste, qu'un reflet de celui que respirait en même temps le royaume. Naples jouissait alors d'une paix profonde. Personne n'osait plus attaquer un peuple dont le roi, loin d'attendre la guerre chez lui, la portait chez les autres avec une telle promptitude, que son bras, pareil à la foudre, frappait souvent l'ennemi avant qu'il eût eu le temps de se mettre en garde. L'ambition de Ladislas n'avait pas de bornes; son nom glorieux et redoutable au dehors couvrait de son éclat les honteux mystères de sa cour; les exploits du frère faisaient oublier les déréglemens de la sœur; la boue disparaissait sous le sang.