Part 11
--Pardonnez-moi, excellence, reprit le pêcheur en rougissant de honte, d'étonnement, et même d'un certain dépit. Vraiment, j'étais encore endormi ... je ne sais plus où j'avais la tête ... j'ai eu tort. Reprenez votre or, j'ai plaisanté. Mais je vais vous montrer que je sais bien servir mon monde et faire mon devoir. (Et en parlant ainsi, il ramait de toutes ses forces.) Que diable! je ne suis pas un juif, et je tiens beaucoup à sauver mon âme. Une piastre c'est assez ... c'est même trop. Il est vrai qu'à la nuit il n'y a point de tarif; mais je ne surfais personne. Et, si ce n'était que demain c'est jour de fête, qu'on annonçe de grandes réjouissances publiques, une procession, des courses, une belle pêche aux filets, je ne vous aurais demandé qu'un carlin par mille, le prix ordinaire.... Mais je suis à sec, j'ai tout donné à mon père et à mon jeune frère ... un gamin paresseux dont vous ne vous faites pas une idée ... tout ce que j'avais.
Mais l'inconnu n'écoutait plus son bavardage. Se voyant à deux ou trois portées d'arbalète du point qu'il voulait atteindre, il battit son briquet, alluma sa torche, et l'agita au-dessus de sa tête. Aussitôt on vit flamboyer, à deux ou trois cents pas, un second _fanal_; et une barque, poussée par de vigoureux rameurs, franchit rapidement la distance qui séparait les deux personnages mystérieux de ce rendez-vous nocturne.
Alors on put apercevoir, sur la poupe du bateau qui venait de Caprée, un vieillard d'une soixantaine d'années, à la barbe et aux cheveux blancs, au dos voûté, revêtu d'une espèce de froc et coiffé d'un long chaperon.
--Eteins ton flambeau, dit le vieillard à voix basse, on ne saurait avoir trop de prudence.
--Je ne serais pas fâché d'examiner tes traits, dit le jeune homme, et de voir d'abord à qui j'ai affaire.
--A quoi bon? puisque tu ne me connais pas; avant toute explication, je te dirai mon mot d'ordre, et si tu ne me réponds pas le tien, nous briserons là, et je m'en retournerai comme je suis venu.
--C'est juste, dit le jeune homme en jetant sa torche à la mer; voilà pourtant l'inconvénient de ne pas connaître les gens qu'on emploie, et de choisir des agents par procuration.
--Mon Dieu! répliqua le vieillard avec un sourire d'ironie, cela nous arrive assez souvent de ne connaître ni nos amis, ni les gens qui nous servent, ni ceux qui nous desservent. Malheureusement on n'a pas toujours un mot d'ordre pour se tirer d'embarras.
--Dis-moi donc le tien, astrologue.
--Le voici, échanson: _Aut César, aut nihil;_ à ton tour....
---_Trois fois maudit, une fois damné!_
--C'est bien; et sautant d'un bond dans le bateau du jeune homme, avec une légèreté et une force qu'on n'aurait pas dû attendre d'un homme de cet âge, le vieillard fît signe à ses deux matelots de s'éloigner sur le champ et de revenir auprès de lui lorsqu'il les sifflerait.
Lorsque la barque qui avait amené l'étranger fut hors de la portée de la voix, le vieillard fit un geste significatif pour indiquer la présence du batelier qui était de trop dans l'entretien qui allait suivre.
--Parle avec assurance, dit à demi-voix le jeune seigneur, je réponds de la discrétion de cet homme.
Si le pauvre pêcheur avait pu entendre ces paroles ou voir le sourire fatal qui les accompagnait, il eût passé le peu de moments qui lui restaient à vivre à recommander son âme à Dieu; mais il avait vingt ans, se sentait fort de son innocence, et aimait la plus jolie lavandière de Nésida; si bien que dans cet instant terrible, au lieu de songer à son âme, il pensait tranquillement à sa belle fiancée.
--Parle, répéta le jeune homme d'un ton impérieux, quelles nouvelles m'apportes-tu de notre conquérant.
--Monseigneur, murmura le vieillard d'une voix lente et lugubre, depuis que l'envoyé de votre excellence est venu m'engager à votre service, je n'ai jamais cessé d'observer le cours des astres pour....
--Je t'ai pris pour observer les actions du roi et non pas le cours des étoiles.
--Mais, monseigneur, je m'appelle Galvano Pedicini, je suis médecin et astrologue.
--Et je te paye, moi, comme espion et empoisonneur.
--Pardonnez-moi, excellence, vous me faites honneur de la moitié; jusqu'à présent j'ai consenti à vous tenir au courant des progrès de Ladislas dans la guerre de Toscane; quant à l'autre point, il n'en a jamais été question dans vos lettres et dans vos messages.
--C'était sous-entendu.... Mais voilà pourquoi, avant de te donner mes dernières instructions, j'ai voulu te parler moi-même et ne plus me fier à des intermédiaires.
--Me voici prêt à recevoir les ordres de votre excellence, mais je dois dire à monseigneur que si les services qu'il attend de moi sont de nature à porter le trouble dans ma conscience, alors ma probité m'impose....
--De demander un double prix: c'est trop juste. Voyons d'abord comment tu t'es acquitté de ma première commission. Que vous ont appris les constellations jusqu'ici, messire astrologue?
--Hélas! monseigneur, continua le magicien d'une voix dolente, les astres m'ont trompé encore une fois, ou plutôt, puisque les constellations sont infaillibles, moi-même, dans mon empressement à scruter l'avenir, j'ai dû commettre une erreur dans mes calculs, et je vous avais prédit que l'orgueil et la puissance de Ladislas se briseraient contre les murs de Bologne. L'éclipse totale de Mars n'admettait pas de doutes à cet égard.... Eh bien! malgré l'éclipse, j'ai la douleur de vous annoncer que le roi....
--A pris non-seulement Bologne, mais Sienne également....
--Sienne aussi! s'écria l'astrologue avec étonnement et terreur, et qui a pu vous dire?...
--Qui m'a dit qu'il avait pris Bologne?...
--Vous saviez donc?...
--Que les vents te servent aussi mal que les astres.
--Pas possible.
--Si tu un doutes encore, entre demain dans la ville, et si un homme qui a vendu comme toi son âme à Satan, ne craint pas d'entrer dans une église, tu verras que moi et la princesse régente nous irons rendre grâce, avec toute la cour, à Santa-Maria-del-Carmine, pour la double victoire qu'elle a bien voulu octroyer à Sa Majesté hérétique, notre auguste maître, trois fois excommunié.
--Patience, murmura le sorcier pris en faute, si je suis en retard envers vous de deux victoires, vous aussi, monseigneur, vous êtes en retard envers moi de deux mois de paye.
--Oui, mais moi, dit le jeune homme en lui montrant une bourse d'or, je viens réparer ma négligence.
--Et moi aussi j'espère me faire pardonner la mienne
--Voyons.
--Monseigneur, qui est si bien informé des progrès du roi Ladislas, sait-il que le roi Ladislas, immédiatement après cette campagne, renonçant à ses vastes desseins de conquête, a le projet de retourner à Naples au moment où l'on s'y attendra le moins? N'est-ce pas que monseigneur ne savait pas cela?
--Non, mais je le suppose.
--Monseigneur ne suppose pas qu'aussitôt son retour, le roi confiera le gouvernement à un homme ferme et dévoué, et ordonnera à son auguste sœur, Jeanne de Duras, de ne plus se mêler de politique?
--Non, mais je le crains.
--Et monseigneur ne craint pas que le roi ne commence par le faire pendre?
--Non, mais en tous cas je le préviendrai.
--Et comment, excellence
--Écoute: tes remèdes sont infaillibles?
--Bien plus que les étoiles.
--Ton métier d'astrologue te donne un libre accès auprès du roi?
--Le jour comme la nuit.
--Quel prix demandes-tu pour te charger du roi Ladislas? Tu m'entends?
--Je ne demande que de remplir auprès de Votre Majesté, lorsqu'elle aura pu s'asseoir à côté de Jeanne sur le trône de Naples, le même emploi d'astrologue que je remplis maintenant auprès de Ladislas.
--Oui, mais non pas celui de médecin, ajouta le jeune homme en souriant.
Le vieillard tendit sa main décharnée, prit la bourse qu'on s'empressait de lui remettre, et après avoir sifflé ses deux matelots, prit congé de son interlocuteur.
--Adieu, Galvano, dit celui-ci en le voyant s'éloigner.
--Au revoir, Pandolfello, murmura le sorcier avec un accent étranger et un sourire diabolique.
Le jeune seigneur se tourna tout à coup vers ce magnifique amphithéâtre de maisons, de jardins, de villes et d'églises qui s'étend de Portici au Pausilippe, et l'embrassant tout entier d'un regard ambitieux et cupide:
--A moi Naples! dit-il, _h_ moi la reine! à moi le royaume!
Puis, se souvenant que tout n'était pas fini et qu'il y a un homme de trop parmi les vivans, il frappa doucement sur l'épaule du batelier, qu'il avait presque oublié au fond de sa barque et qui paraissait plongé dans un profond sommeil:
--Assez dormi, mon garçon! s'écria le jeune favori d'une voix sinistre. Prends la rame et retournons au rivage.
Le pêcheur n'avait pas fermé l'œil un seul instant. Au ton dont ces paroles furent prononcées par son étrange passager, il comprit qu'il n'avait plus aucun espoir de salut. Quoiqu'il eût fait tout son possible pour qu'aucun mot de ce terrible entretien ne parvînt jusqu'à lui, il sentit que, dès le moment que la fatalité l'avait choisi pour être témoin d'un secret de mort, il était perdu. Aussi ne se laissa-t-il pas tromper un seul instant à la douceur hypocrite de son compagnon.
Il reprit donc tristement ses rames, jetant çà et là un regard à la dérobée pour voir s'il n'apercevait pas une barque, une lumière, un écho lointain. Rien! tout était silence et solitude. Il épia un moment favorable pour se jeter tout à coup sur son homme et essayer une résistance désespérée, ou bien pour s'élancer à la mer et se sauver à la nage; mais le favori le serrait de près, et il voyait briller dans sa main un long stylet qu'il lui eût enfoncé dans la gorge au moindre mouvement. Tout ce qu'il aurait tenté pour se défendre n'aurait donc pu que hâter le moment fatal.
Le pêcheur adressa à Dieu une prière muette et suprême, continua à ramer, et quand il s'aperçut que la terre approchait sans qu'aucun signe d'âme vivante parût sur la jetée, il tendit sa poitrine à son compagnon de voyage, et lui dit d'une voix émue:
--Je sais, monseigneur, quelle récompense m'attend pour vous avoir conduit à votre rendez-vous; seul et sans armes, je ne puis résister ni me défendre. J'ai fait tout mon possible pour ne rien entendre, pour ne rien savoir; mais je n'ai dû que trop comprendre qu'il s'agit d'un secret terrible. Je vous jure, sur la mémoire sacrée de ma pauvre mère, sur Dieu et sur tous les saints du paradis, je vous jure, seigneur, que je ne chercherai jamais à pénétrer les mystères de cette nuit, et que pas un mot ne sortira de mes lèvres qui puisse vous compromettre, dût on me briser les os sous la roue! Je ne crains pas la mort, mais je vous prie de me faire grâce, non point à cause de moi, mais de mon père, dont je suis le seul soutien; c'est un vieux soldat mutilé, qui a déjà perdu deux enfans au service de sa patrie et qui n'a plus de bras pour gagner son pain. Grâce pour lui et pour mon jeune frère, monseigneur! et Dieu, à son tour, vous fera miséricorde dans ce monde et dans l'autre, et il y aura trois cœurs qui prieront pour vous nuit et jour, car vous les aurez sauvés, vous aurez écouté la voix de l'innocent, vous vous serez fié à la parole du pauvre batelier.
--Qui est donc ton père? demanda le favori s'approchant de plus en plus du pêcheur.
--Giordano Lancia.... Vous avez peut-être entendu prononcer son nom?
--Lancia! s'écria le jeune homme avec un accent de haine et de colère. Si je le connais! je le crois bien! il m'a sauvé la vie....
--En ce cas je suis mort! s'écria le pêcheur avec un soupir.
Et, en effet, avant qu'il eût eu le temps de pousser un cri, l'inconnu lui avait plongé son poignard dans le cœur.
Puis, le faisant glisser dans la mer, il ramena promptement son bateau dans un endroit solitaire et gagna sa maison pour se présenter le lendemain de bonne heure, comme il en avait l'habitude, au lever de la régente.
II
Seize heures et demie venaient à peine de sonner à l'église de l'_Inconorata_, ce qui, suivant le calcul italien, correspond, vers la fin de juillet, à l'heure de midi. A l'instant même et comme pour attester l'exactitude de la vieille horloge gothique, on entendit éclater tout à coup le carillon immense, universel, épouvantable, des cloches sans nombre qui ont de tout temps assourdi les oreilles napolitaines, et surtout à l'époque assez reculée où se passe cette histoire.
Après une nuit telle que nous venons de la décrire, on peut imaginer quel jour intolérable et brûlant lui avait succédé. Cependant, dans les quartiers situés sur les bords de la mer, la chaleur était moins suffoquante. Une brise presque insensible et n'ayant pas assez de force pour rider la surface du golfe, paraissait suffire aux poumons de ces hommes habitués à une température littéralement infernale. Le plus mince filet d'ombre projeté par le fût d'une colonne ou par le rebord d'une fenêtre, un éventail improvisé avec quelques branches de laurier rose, la vue de ces eaux calmes et limpides, qui invitaient le plongeur avec tout l'attrait d'une jeune fille souriante et coquette, c'était plus qu'il n'en fallait aux Napolitains pour défier la canicule et prendre la vie en patience.
Au reste, on avait pris toutes les précautions d'usage dans nos grandes solennités pour garantir une partie de la ville contre cette pluie de feu que le lion céleste laisse tomber sur les peuples abattus, en secouant sa crinière. Toutes les rues qui s'étendaient de la royale demeure de Castel-Nuovo jusqu'à l'église du Carmine, étaient abritées par d'énormes tentes carrelées de mille couleurs; des fleurs et des arbustes jonchaient le pavé sur lequel, par une recherche tout à fait sybaritique, on avait étendu une double couche de sable fin et humide; des fontaines bâclées à la hâte, à l'aide de trois ou quatre tonneaux superposés soufflaient, par la bouche de leurs tritons de plâtre, une cascade argentée, et remplissaient le double office de rafraîchir l'atmosphère et d'arroser les passans.
Tous ces apprêts annonçaient évidemment quelque fête extraordinaire, quelque réjouissance publique, l'accomplissement d'un devoir impérieux et solennel qu'on n'avait pas jugé à propos de différer à un moment plus propice. En effet, la régente Jeanne de Duras, nièce de la terrible Jeanne Ire, d'homicide et adultère mémoire après avoir reçu à son lever les grands-officiers de la couronne et les principaux barons du royaume, s'était rendue, en grande pompe et suivie de toute sa cour, à l'église de Sainte-Marie-du-Mont-Carmel, pour remercier l'effigie miraculeuse qu'on y vénère de la double victoire remportée par son frère et seigneur, Ladislas Ier, roi de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile.
La nouvelle n'était arrivée que la veille, et aussitôt l'ordre avait été donné d'en instruire le peuple par une fête improvisée, et d'en rendre grâce à Dieu par une cérémonie pieuse et solennelle, ce qui prouvait à la fois la dévotion de Jeanne et son immense amour fraternel.
Le cortège avait déjà, une première fois, traversé les quais pour se rendre à la place du marché; et la foule, dont la curiosité était loin d'avoir été satisfaite par ce premier spectacle, attendait impatiemment le retour de la brillante cavalcade.
Cependant quelques groupes, plus insoucians ou dédaigneux, se détachaient de la masse des spectateurs et vaquaient à leur besogne, complètement étrangers à tout le bruit qui se faisait autour d'eux, exception d'autant plus frappante qu'elle faisait contraste avec la curiosité générale. C'était un _à parte_ dans ce chœur de cris de toute espèce, un horizon de tableau en désaccord avec les premiers plans, contre toutes les règles de l'art, et, disons mieux, de la nature.
Un de ces groupes était formé par une douzaine de pêcheurs qu'on reconnaissait aisément à leur teint bruni par le hâle, à leurs longs bonnets rouges, et à la mélodie douce et monotone dont ils se berçaient lentement en tirant leurs filets de la mer.
Ils se tenaient à l'écart sur un petit coin du rivage, et, pour diminuer la fatigue que la chaleur rendait accablante, ils s'étaient partagés en deux troupes et se relayaient ponctuellement de quart d'heure en quart d'heure. Ceux des pêcheurs qui avaient droit au repos venaient s'asseoir à l'ombre, sous l'arche d'un pont à moitié écroulé, et formaient cercle autour d'un personnage qui semblait égayer singulièrement leur récréation.
C'était un vieux soldat d'Avellino, aux traits durs et bronzés, aux cheveux blancs et crépus, à la poitrine vaste et musculeuse. Il suffisait d'un seul regard jeté à la hâte sur cet homme pour se convaincre qu'il avait dû prendre une part active et glorieuse à toutes les guerres qui agitaient depuis plus d'un demi-siècle son malheureux pays, convoité comme une proie par tant de princes et de peuples divers. Le nombre de cicatrices qui se croisaient en tous sens sur le corps du vieillard était vraiment prodigieux. Il y en avait de si profondes, qu'elles montraient s'être ouvertes plusieurs fois, comme si le fer de l'ennemi, ne trouvant plus d'autre place, eût été obligé de se plonger dans la même blessure. Ses bras, ses jambes, dont les os fracturés avaient été remis ensemble tant bien que mal, ressemblaient aux rameaux noueux et brisés d'un vieux tronc ravagé par la foudre.
Par quels liens mystérieux et inconnus l'âme d'un chrétien pouvait-elle tenir è cet amas de membres mutilés, à ce débris de charpente humaine, à cette ruine vivante?
C'était le secret de la Providence.
Ce qui est incontestable, c'est qu'il marchait, parlait, grondait, accusait tout le monde avec une colère impuissante et risible. Depuis quelques jours la haine et l'emportement du vieillard étaient arrivés à un tel degré d'exaspération, que le plus âgé des enfans qui lui restaient, le batelier, hélas! avait de la peine à le calmer.
Était-ce un nouveau chagrin dont le pauvre jeune homme ignorait la cause?
Était-ce une nouvelle escapade du petit Peppino, enfant paresseux et incorrigible, vrai lazzarone dans la force du mot?
Personne n'en savait rien.
La dernière de ces deux conjectures était néanmoins la plus probable, car toutes les fois que le batelier s'éloignait pour aller à sa pêche ou pour conduire ses passagers, le père, irrité, laissait tomber un regard de courroux ou de mépris sur le dernier et le plus indigne de ses fils.
Quoi qu'il en fût, les propos du soldat devenaient tellement violens, que tout autre que lui eût payé bien cher ses paroles. Mais la seule vengeance qu'on daignât tirer de ses plaintes stériles, c'était de le livrer comme un jouet à la populace ameutée, qui profitait souvent de l'absence du batelier ou de la faiblesse du lazzarone pour exciter les grognemens du bonhomme et écouter en riant ses bravades.
En ce moment, le vieux Giordano Lancia (car c'était lui) était donc sans défense. Son fils Lorenzo, tel était le nom du batelier, absent depuis la veille, n'avait pas encore reparu: ce qui du reste lui arrivait souvent, attendu qu'il était obligé de travailler pour trois, pouvant ainsi suffire à peine à l'entretien de son jeune frère et de son père infirme.
Inquiet, maussade et soucieux plus qu'à l'ordinaire, le vieux Lancia reportait de la mer au rivage, et du rivage à la mer, le seul œil qui lui restait, depuis qu'un grand coup de pertuisane l'avait réduit à l'état de cyclope.
Assis sur un banc de chêne vermoulu et boiteux, digne piédestal d'un tel débris, le soldat ne prêtait aucune attention aux railleries et aux provocations des gens qui l'entouraient. Absorbé tout entier par son idée, il semblait oublier le lieu où il était, la cause qui l'y avait amené, et les paroles qu'il venait d'échanger avec quelques-uns des pêcheurs qui tiraient les filets.
Enfin, après plusieurs questions demeurées sans réponse, après plusieurs minutes de cette inspection continuelle et muette, Lancia laissa échapper un cri de satisfaction, et presque au même instant un petit lazzarone de douze à treize ans, dont les traits délicats, le sourire épanoui et la tournure presque féminine contrastaient complètement avec la physionomie dure et courroucée du soldat, arriva près de lui en quatre bonds, et se coucha à ses pieds comme un levrier essoufflé de sa course.
--Eh bien? fit le vieillard d'un ton sévère.
--Je ne l'ai pas trouvé; mais j'ai rencontré sa fiancée, la belle lavandière, qui l'a vu hier au soir. Lorenzo était gai et bien portant, comme à l'ordinaire, et il comptait travailler beaucoup dans la matinée, parce que....
Ici l'enfant s'arrêta timide et interdit.
--Parceque?... interrompit le père d'une voix farouche.
--Parce qu'il m'a promis un bonnet neuf pour aujourd'hui que tout le monde se fait beau pour la fête.
--Malheureux vaurien, c'est toujours à cause de toi que ce pauvre garçon se tue de fatigue. Tu le feras mourir à la peine.
--Mon père....
--Tais-toi, lâche, paresseux, incapable.
--Mais, mon père, est-ce ma faute à moi si je ne puis gagner ma vie. Personne ne veut de moi ni pour ramer ni pour tirer le filet. Les plus vigoureux n'ont pas d'emploi ni de travail, et pourrissent sur le pavé ou se font tuer à la guerre. Et puis, si je m'éloignais de vous, qui soutiendrait vos pas, qui vous défendrait contre les insolens qui vous manquent de respect?
Un rire bruyant et universel accueillit la dernière excuse de l'enfant. Ses joues se couvrirent de pourpre; il se leva chancelant de honte et de colère, et montra les poings aux railleurs, qui ne daignèrent pas faire un seul geste pour repousser sa vaine démonstration de fureur.
--Couche-toi, misérable! s'écria le père d'une voix de tonnerre, couche-toi, mauvais chien, où tu rampais tout à l'heure. Voilà l'appui que tu me donnes: jolie défense!
--Mais, mon père ... balbutia l'enfant, se laissant couler à terre par un mouvement convulsif.
--Silence!... Veux-tu que je leur raconte ton dernier trait de bravoure?
--Grâce! mon père, murmura le lazzarone d'une voix suppliante, et il se mit à lui baiser les genoux pour l'attendrir.
--Voyons, voyons, père Lancia, s'écrièrent les pêcheurs en s'approchant du vieillard; laissez donc tranquille ce pauvre Peppino, et parlons de notre affaire; ce qui est convenu est convenu.
--Vous avez ma parole, reprit le soldat gravement et s'apaisant par degrés, quoique à vrai dire, ajouta-t-il en tournant son regard dans la direction de l'église où la cour venait de se rendre, il vaudrait mieux remettre le marché à un autre moment. Aujourd'hui le diable prie.
Les pêcheurs se regardèrent en souriant.
--Ah! ah! mon maître, voici que ça vous reprend: faites votre signe de croix, et le diable n'aura rien à démêler dans vos affaires.
--Pour faire mon signe de croix, il faudrait avoir des bras, mes amis, et je n'ai que des moignons. Aussi me contenterai-je de prier mentalement le Seigneur d'envoyer,--pas plus que trois minutes,--un bon tremblement de terre lorsque le cortége viendra à passer sous la campanille du Carmine.
--Ceci n'est pas d'un bon chrétien, et encore moins d'un bon soldat: revenons, s'il vous plaît, à notre marché; voulez-vous en courir la chance?...
--Je vous ai dit que vous aviez ma parole.
--Tout ce que nous prendrons de poisson dans le filet que nous venons de jeter, soit vingt _rotoli_, soit deux livres, est à vous, vous avez le droit de l'emporter ou de le revendre, et cela moyennant six carlins de votre monnaie. Si nous ne prenons que des cailloux, le prix sera le même. Ça va-t-il?
--Touchez-là, s'écria vivement le vieillard, en tendant son bras mutilé.
--Vous oubliez, mon brave, que vous n'avez plus de mains. Cela ne fait rien, votre parole est bonne, et puis c'est aujourd'hui jour de paie pour les vétérans, vous devez vous trouver en fonds. Aussi, continua le pêcheur en jetant un petit coup d'œil à ses camarades, toute la pêche contre six beaux carlins à l'effigie de ce bon Charles d'Anjou, que Dieu ait son âme dans son repos éternel.
Et il appuya malicieusement sur ces dernières paroles.
--L'âme de Charles est en lieu sûr, reprit le vieillard avec un rire ironique, et j'espère que toute sa race ira bientôt le rejoindre.