Part 10
--Au moins une fois que je serai bien décidé à me tuer, tu m'aideras dans mon projet?
--C'est-à-dire que je ne vous empêcherai pas de l'accomplir, voilà tout. Diable! je ne suis qu'à temps, moi, et je ne veux pas me compromettre.
Nous en restâmes là de la conversation.
Près de six mois s'écoulèrent encore, pendant lesquels il ne fut plus un instant question de rien entre nous.
Cependant je voyais Gabriel de plus en plus triste, et je me doutais qu'il essayait de se familiariser avec son projet.
Quant à moi, comme ses réflexions ne m'égayaient pas le moins du monde, j'avais hâte, je l'avoue, qu'il prît un parti.
Enfin, un matin, après une nuit passée tout entière à se tourner et à se retourner, il se leva plus pâle encore que d'habitude; et comme il ne touchait pas à son déjeuner, et que je lui demandais s'il était malade.
--Ce sera pour aujourd'hui, me dit-il.
--Ah! ah! lui répondis-je, décidément?
--Sans remise.
--Et vous avez pris toutes vos précautions
--N'as-tu pas vu qu'hier j'ai écrit un billet à la cantine?
--Oui, mais je n'ai pas eu l'indiscrétion de regarder.
--Le voilà.
Il me donna un petit papier plié. Je l'ouvris, et je lus:
«La vie du bagne m'étant devenue insupportable, je suis décidé à me pendre demain, 5 juin 1841.
«GABRIEL LAMBERT.»
--Eh bien! me dit-il, comme satisfait de la preuve de courage qu'il me donnait, tu vois bien que ma décision est prise, et que mon écriture n'est pas tremblée.
--Oui, je vois bien cela, répondis-je; mais avec ce billet-là vous m'en donnez au moins pour un mois de cachot.
--Pourquoi?
--Parce que rien ne dit que je ne vous ai pas aidé dans votre projet, et que je ne vous laisserai vous pendre, je vous en préviens, qu'à la condition qu'il ne me reviendra point de mal, à moi.
--Comment faire, alors? me dit-il.
--Ecrire un autre billet autrement conçu, d'abord.
--Conçu en quels termes?
--Dans ceux-ci, à peu près, tenez:
«Aujourd'hui, 5 juin 1841, pendant l'heure de repos que l'on nous accorde, tandis que mon camarade Rossignol dormira, je compte exécuter la résolution que j'ai prise depuis longtemps de me suicider, la vie du bagne m'étant devenue insupportable.
»J'écris cette lettre afin que Rossignol ne soit aucunement inquiété.
»Gabriel LAMBERT.»
Gabriel approuva la rédaction, écrivit la lettre, et la mit dans sa poche.
Le même jour, en effet, et comme midi venait de sonner, Gabriel, qui ne m'avait pas dit un mot depuis le matin, me demanda si je connaissais un endroit propre à mettre à exécution le projet qu'il avait arrêté. Je vis bien qu'il barguignait, et que ça ne serait pas encore pour tout de suite si je ne l'aidais pas.
--J'ai votre affaire, lui dis-je en faisant un signe de la tête. Après cela, si vous n'êtes pas encore bien décidé; remettez la chose à un autre jour.
--Non, dit-il en faisant un violent effort sur lui-même; non, j'ai dit que ce serait pour aujourd'hui; ce sera pour aujourd'hui.
--Le fait est, répondis-je négligemment, que lorsqu'on a pris ce parti-là, plus tôt on l'exécute, mieux cela vaut.
--Conduis-moi donc, dit Gabriel.
Nous nous mîmes en route; il se faisait traîner; mais je n'avais pas l'air d'y faire attention.
Plus nous approchions de l'endroit, qu'il connaissait aussi bien que moi, plus il faisait le clampin. Je n'avais l'air de rien voir, je marchais toujours.
--Oui, c'est bien là, murmura-t-il quand nous fûmes arrivés.
Preuve qu'il avait vu, comme moi, que l'endroit était bien gentil pour la chose.
En effet, près d'une de ces grandes piles de planches carrées que vous connaissez, poussait un mûrier magnifique.
Je pouvais avoir l'air de dormir à l'ombre de la pile de bois, et lui, pendant ce temps, pouvait se pendre au mûrier.
--Eh bien! lui dis-je, que pensez-vous de l'endroit?
Il était pâle comme la mort.
--Allons, repris-je, je vois bien que ça ne sera pas encore pour aujourd'hui.
--Tu te trompes, répondit-il; ma résolution est prise; seulement il me manque une corde.
--Comment, lui dis-je, vous ne connaissez pas l'endroit?
--Quel endroit?...
--L'endroit où vous avez caché ce bout de fil de carret que vous aviez mis dans votre poche, un jour que nous traversions la corderie.
--En effet, dit-il en balbutiant, je crois que c'est ici que je l'avais déposé.
--Tenez, là, lui dis-je en lui montrant du doigt l'endroit de la pile de bois où je lui avais vu, quinze jours auparavant, fourrer l'objet demandé.
Il s'inclina, introduisit sa main dans une des ouvertures.
--Dans l'autre, lui dis-je; dans l'autre.
En effet, il fouilla dans l'autre, et en tira une jolie petite corde de trois brasses de long.
--Sacristi! lui dis-je, voilà qui ferait venir l'eau à la bouche.
--Maintenant, que faut-il que je fasse? me demanda-t-il.
--Priez-moi tout de suite de vous préparer la chose, ce sera plus tôt fait.
--Eh bien! oui, dit-il, tu me ferais plaisir.
--Je vous ferais plaisir, en vérité?
--Oui.
--Vous m'en priez?
--Je t'en prie.
--Allons, je n'ai rien à refuser à un camarade.
Je fis à la cordelette un joli petit nœud coulant, je l'attachai à une des branches les plus fortes et les plus élevées, et j'approchai du tronc du mûrier une bûche que je mis debout, et qu'il n'avait plus qu'à pousser du pied pour mettre deux pieds de vide entre lui et la terre.
C'était certes plus qu'il n'en fallait à un honnête homme pour se pendre.
Pendant tout ce temps, lui me regardait faire.
Il n'était plus pâle; il était couleur de cendre.
Quand ce fut achevé:
--Voilà, lui dis-je; la grosse ouvrage est faite; maintenant, avec un brin de résolution, ce sera fini en une seconde.
--Cela est bien aisé à dire, murmura-t-il.
--Après ça, repris-je, vous savez bien que ce n'est pas moi qui vous y pousse; au contraire, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous en empêcher.
--Oui ... mais moi je le veux, dit-il en montant résolument sur sa bûche.
--Eh bien! mais attendez-donc, attendez-donc que je me couche, moi.
--Adieu, Rossignol, me dit-il.
--Couche-toi, me dit-il.
Je me couchai.
Et il passa la tête dans le nœud coulant.
--Eh bien! ôtez donc votre cravate, lui dis-je; vous allez vous pendre avec votre cravate. Eh bien! bon, ça sera du nouveau.
--C'est vrai, murmura-t-il.
Et il ôta sa cravate.
--Adieu, Rossignol, reprit-il une seconde fois.
--Adieu, monsieur Lambert, bien du courage; je vais fermer les yeux pour ne pas voir cela.
En effet, c'est terrible à voir ...
Dix secondes s'écoulèrent pendant que je fermais les yeux; mais rien ne m'indiquait qu'il se passât quelque chose de nouveau.
Je les rouvris. Il avait toujours le cou passé dans le nœud coulant; mais ce n'était déjà plus un homme pour la couleur, c'était un cadavre.
--Eh bien! lui dis-je.
Il poussa un soupir.
--Le père Chiverny! m'écriai-je en fermant les yeux et en faisant un mouvement qui, je crois, fit tomber la bûche.
--A l'aide! au se... essaya de s'écrier Lambert; mais la voix s'éteignit étranglée dans son gosier.
Je sentis des mouvemens convulsifs qui faisaient trembler l'arbre, j'entendis quelque chose comme un râle ..., puis au bout d'une minute tout s'éteignit.
Je n'osais pas bouger, je n'osais pas ouvrir les yeux, je faisais semblant de dormir; j'avais vu le père Chiverny, vous savez bien le garde-chiourme, venir de mon côté; j'entendais le bruit des pas qui s'approchait; enfin je sentis qu'on me donnait un violent coup de pied dans les reins.
--Eh! qu'est-ce qu'il y a, les autres? dis-je en me retournant et en faisant semblant de m'éveiller.
--Il y a que, pendant que tu dors, ton camarade s'est pendu.
--Quel camarade?... Tiens, c'est vrai! fis-je, comme si j'ignorais complètement tout ce qui s'était passé.
»Avez-vous jamais vu un pendu, monsieur Dumas? c'est fort laid. Gabriel surtout était affreux. Il faut croire qu'il s'était fort débattu; car il était tout défiguré, les yeux lui sortaient de la tête, la langue lui sortait de la bouche, et il se tenait cramponné de ses deux mains à la corde, comme s'il eût essayé de remonter.»
Il paraît que ma figure exprima un tel étonnement, que l'on crut à mon ignorance de la chose.
D'ailleurs on fouilla dans la poche de Gabriel, et on y trouva le petit papier qui me déchargeait entièrement.
On dépendit le cadavre, on le mit sur une civière, et on nous ramena l'un et l'autre à l'infirmerie.
Puis, on alla prévenir l'inspecteur. Pendant ce temps, je restai près du corps de mon compagnon, auquel j'étais enchaîné.
Au bout d'un quart d'heure, l'inspecteur entra; il examina le cadavre, écouta le rapport du père Chiverny, et m'interrogea.
Puis, recueillant toute sa sagesse pour porter un jugement,
--L'un au cimetière, l'autre au cachot.
--Mais, mon inspecteur, m'écriai-je.
--Pour quinze jours, dit-il.
Je me tus.
J'avais peur de faire doubler la peine, ce qui arrive ordinairement quand on réclame.
On me dériva et l'on me mit au cachot, où je restai quinze jours.
En sortant, on m'appareilla avec Perce-Oreille, un bon garçon que vous ne connaissez pas, et qui cause, au moins, celui-là.
»Voilà, monsieur Dumas, les détails que j'avais bien respectueusement l'intention de vous donner, persuadé qu'ils devaient vous être agréables. Si j'ai réussi, écrivez, je vous prie, à notre bon docteur Lauvergne, de me donner, de votre part, une livre de tabac.
»J'ai l'honneur d'être avec un très profond respect, monsieur,
»Votre très humble et très obéissant serviteur,
»ROSSIGNOL,
»En résidence à Toulon.
XX
PROCÈS-VERBAL.
Au mois d'octobre mil huit cent quarante-deux, je repassai à Toulon.
Je n'avais pas oublié l'étrange histoire de Gabriel Lambert, et j'étais curieux de savoir si les choses s'étaient passées comme mon correspondant Rossignol me les avait écrites.
J'allai faire une visite au commandant du port.
Malheureusement il avait été changé sans que j'en susse rien.
Son successeur ne m'en reçut pas moins à merveille, et comme dans la conversation il me demandait s'il pouvait m'être bon à quelque chose, je lui avouai que ma visite n'était pas tout à fait désintéressée, et que je désirais savoir ce qu'était devenu un forçat nommé Gabriel Lambert.
Il fit aussitôt appeler son secrétaire; c'était un jeune homme qu'il avait amené avec lui, et qui n'était à Toulon que depuis un an.
--Mon cher monsieur Durand, lui dit-il, informez-vous si le condamné Gabriel Lambert est toujours ici; puis revenez nous dire ce qu'il fait, et quelles sont les notes qui le concernent.
Le jeune homme sortit, et dix minutes après rentra avec un registre tout ouvert.
--Tenez, monsieur, me dit-il, si vous voulez prendre la peine de lire ces quelques lignes, vous serez parfaitement satisfait.
Je m'assis devant la table où il avait posé le registre, et je lus:
«Cejourd'hui cinq juin mil huit cent quarante et un, moi, Laurent Chiverny, surveillant de première classe, faisant ma tournée dans le chantier, pendant l'heure de repos accordée aux condamnés à cause de la grande chaleur du jour, déclare avoir trouvé le nommé Gabriel Lambert, condamné aux travaux forcés à perpétuité, pendu à un mûrier, à l'ombre duquel dormait ou faisait semblant de dormir son compagnon de chaîne, André Toulman, surnommé Rossignol.
»A cet aspect, mon premier soin fut de réveiller ce dernier, qui manifesta la plus grande surprise de cet événement, et affirma n'en être aucunement complice. En effet, après qu'on eut détaché le cadavre, on le fouilla, et l'on trouva un billet qui disculpait complètement Rossignol.
»Cependant, comme le condamné était connu pour son excessive lâcheté, et qu'il paraît difficile qu'il se fût pendu sans l'aide de son compagnon, auquel il était attaché par une chaîne de deux pieds et demi seulement, j'ai l'honneur de proposer à monsieur l'inspecteur d'envoyer, pour un mois, André Toulman, dit Rossignol, au cachot.
»Laurent CHIVERNY,
»Surveillant de première classe.»
Au-dessous étaient écrites, d'une autre écriture, et signées d'un simple paraphe, les deux lignes suivantes:
«Faire enterrer ce soir le nommé Gabriel Lambert, et envoyer, à l'instant même, et pour un mois, le nommé Rossignol au cachot.
»V. B.»
le pris copie de ce procès-verbal, et je le mets, sans y changer un mot, sous les yeux de mes lecteurs, qui y trouveront, avec la confirmation de ce que m'avait écrit Rossignol, le dénouement naturel et complet de l'histoire que je viens de leur raconter.
J'ajouterai seulement que j'admirai la perspicacité de l'honorable surveillant maître Laurent Chiverny, qui avait deviné qu'au moment où l'on retrouva le cadavre de Gabriel Lambert, son compagnon, André Toulman, paraissait dormir, mais ne dormait pas.
LA PÊCHE AUX FILETS
I
Lorsque j'avais le bonheur de demeurer à Naples, place de la Vittoria, hôtel de monsieur Martin Zirr, au troisième, vis-à-vis le Chiatamone et le château de l'Œuf, tous les matins, en m'éveillant, je m'accoudais à ma croisée, et, jetant au loin mes regards sur ce miroir éclatant et limpide de la mer Tyrrénéenne, je me demandais, à part moi, d'où pouvait venir un si triste proverbe, dans le pays le plus gai, le plus insouciant et le plus heureux qui soit au monde: _Voir Naples et mourir!_
A force de réfléchir, je crois pourtant avoir trouvé l'origine de ce rapprochement bizarre et sinistre: c'est qu'il n'est pas une seule époque de l'histoire napolitaine où, par une cruelle ironie de la nature, cette ville, si heureuse en apparence, n'ait été désolée par quelque terrible fléau; ce peuple, si paisible et si calme, n'ait été agité sourdement par l'émeute et la guerre civile; ces eaux, si transparentes et si pures, n'aient été rougies par le sang.
Remontez seulement de quelques années: c'est Caracciolo pendu au mât d'un vaisseau, au milieu d'une flotte pavoisée des plus brillantes couleurs.
Remontez encore: c'est Masaniello empoisonné aux acclamations du rivage, criblé de balles au pied de l'autel.
Remontez toujours, et l'imagination reculera épouvantée devant les luttes des Anjou et des Duras, devant les meurtres et les crimes des deux Jeanne, sombres constellations qui ont laissé sur ce beau ciel de l'Italie un long sillon de sanglans souvenirs.
Arrêtons-nous là, et déchirons une ou deux pages de cette affreuse histoire: c'est un récit que personne encore n'a fait, que nous sachions; c'est un drame simple et terrible qui se déroule au milieu des incidens les plus rians et les plus pittoresques; c'est un lugubre tableau, aux personnages sombres et muets, au fond joyeux et splendide.
Nous sommes en 1414, le 25 juillet, par une des plus brillantes soirées de ce mois, dont la chaleur est d'habitude étouffante à Naples, et qui, dans cette néfaste année où se place notre histoire, dépassa tous les degrés de température que la nature humaine peut supporter.
Le soleil, entouré d'une auréole de vapeurs, rouge comme un fer sortant de la fournaise, s'était plongé avec impatience dans une mer de plomb fondu; on eût dit que l'astre du jour, dont l'apparition est ordinairement saluée par des chants d'allégresse et le départ est accompagné tristement par le son des cloches plaintives, ce jour-là s'était hâté de se dérober au spectacle des souffrances et aux malédictions des hommes.
Mais la nuit, si vivement désirée, n'avait apporté aucun soulagement à la population affaiblie; une brise, imperceptible et légère, qui avait erré çà et là pendant la fin du jour, pareille au souffle du mourant, venait de s'éteindre tout à fait, et la nature gisait haletante, immobile, épuisée, comme une vierge antique au pouvoir d'un dieu impitoyable et vainqueur.
Le golfe, si azuré, si bruyant, si animé dans des jours meilleurs, ressemblait à un de ces lacs plombés et maudits, tels que l'Averne, le Fucinus et l'Agnano, qui couvrent d'un immense linceul mortuaire les volcans éteints.
Pas une voile, pas un flambeau, pas une chanson de pêcheur attardé n'effleuraient l'impassible surface; le silence de la mort régnait sur la ville et sur la mer comme aux portes d'une autre Pompeïa. Le Vésuve grondait sourdement dans ses immenses profondeurs, prêt à vomir sa lave dévorante sur la campagne déjà à moitié embrasée. Dans les vastes plaines élyséennes les mânes des anciens semblaient se réjouir de cette atmosphère de fumée infernale, que bientôt nul mortel ne pourrait plus respirer. La Margelina se couvrait d'un voile, le Pausilippe n'osait plus se mirer dans les eaux qui l'entourent, et la belle et voluptueuse Sorrente, symbole de poésie et d'amour, la mère du Tasse, la nourrice de Virgile, paraissait rendre le dernier soupir, semblable à Proserpine se débattant en vain dans les bras de Pluton.
Au fur et à mesure que la nuit avançait, une torpeur irrésistible gagnait de plus en plus les habitans de Naples. Tout le monde avait cédé à une lassitude qui tenait encore moins du sommeil que de la léthargie; on eût dit que les étoiles craignaient de montrer leur face souriante et sereine, et perçaient faiblement l'épais rideau de vapeurs comme les rayons d'une lampe agonisante à travers un double rempart d'albâtre. Une lueur incertaine et blanchâtre éclairait confusément les objets, et le seul bruit vivant, au milieu de ce calme universel, était le son lent et monotone de la cloche qui marquait l'heure à l'horloge du château.
Cependant, malgré la prostration générale, un homme veillait. La haine et l'ambition avaient chassé à jamais la fatigue de ses membres, le sommeil de ses paupières, le repos de son cœur. Debout et immobile derrière la croisée d'une petite maison de Chiatamone, il fixait obstinément ses yeux sur un point de l'horizon du côté de Caprée.
Tout à coup son jeune front de vingt-cinq ans s'éclaircit, ses noirs sourcils froncés se détendirent, un sourire de satisfaction erra sur ses lèvres contractées. C'est qu'il avait aperçu au loin, sur le golfe, une faible lumière qui avait un moment brillé à l'horizon, et s'était promptement évanouie comme ces feux follets qui ne laissent aucune trace de leur passage.
C'était apparemment un signal convenu, car au même instant le jeune homme tressaillit, se détacha promptement de la croisée près de laquelle il veillait, s'enveloppa d'un long manteau noir, passa à sa ceinture une corde, prit dans sa main une torche de résine et un stylet, et s'avança d'un pas lent et discret vers la jetée de Santa-Lucia.
L'horloge de Pizzo-Falcone sonnait lentement le douzième coup de minuit. Le phare nocturne que l'inconnu avait paru attendre avec tant d'impatience, brilla de nouveau à une distance plus rapprochée, et disparut la seconde fois comme la première.
Malheureusement, notre jeune homme eut beau jeter ses regards sur toute l'étendue du rivage, il ne vit pas une barque, pas un seul bateau amarré à la rive. Les pêcheurs et les mariniers, chassés par le _sirocco_, avaient été chercher sous des grottes ou derrière les écueils un abri et un peu de fraîcheur.
Au reste, en supposant qu'il eût rencontré quelqu'un dans cette nuit de malheur, ce n'eût pas été chose facile de déterminer, de gré ou de force, cette personne à se mettre à la mer. Le pêcheur napolitain craint le sirocco presqu'autant que le lazzarone les sbires; par un temps pareil, un descendant de Masaniello n'aurait pas touché à une rame pour tout l'or du monde. Bien plus, se fût-il agi de chasser le diable, personne n'aurait porté la main à son front pour faire le signe de croix.
Absorbé par sa préoccupation profonde, le jeune seigneur n'avait pas réfléchi à un obstacle bien facile à prévoir dans cette saison brûlante, et d'après la paresse naturelle des gens du pays. Que faire? se mettre à la recherche des absens? qui sait jusqu'où l'aurait mené une telle expédition? et il aurait risqué à la fin d'être reconnu. Attendre sur le port et rendre de là le signal au bateau mystérieux qui venait à sa rencontre; c'était un parti auquel il ne savait se résoudre, car l'entretien qu'il devait entamer ne pouvait avoir pour témoin que le ciel et la terre.
Tandis qu'il arpentait le rivage, en proie à la plus grande agitation, en tournant par hasard un pilier auquel on attachait d'ordinaire quelque gros galion démâté, en état de réparation, il aperçut une barque à moitié engravée dans le sable, et au fond de cette barque un jeune batelier de dix-huit à vingt ans, profondément endormi.
Ce qu'on pouvait voir de ses traits et de sa figure, à travers la lueur phosphorescente de cet air embrasé, respirait l'intérêt et la sympathie. De son long bonnet rouge s'échappait une chevelure noire, épaisse et bouclée; une petite image de Sainte-Marie du Carmel, brodée sur un morceau d'étoffe noire, pendait à son cou robuste et bien modelé. Son costume se composait en tout d'une espèce de gilet de drap rouge et d'une large braie de toile rayée qui lui venait un peu au-dessous du genou; les bras, la poitrine et les jambes du pêcheur étaient entièrement nus.
À cette rencontre inattendue et miraculeuse, l'homme au manteau noir, quel que fût son désir de s'entourer de silence et de mystère, poussa une acclamation de joie. Il était temps, la barque étrangère qui menait vers lui le messager attendu, arrivée à la moitié du golfe, avait fait un troisième signal.
L'inconnu doubla le pas, se courba à la hâte vers le batelier endormi, et le secoua fortement par le bras.
--Excellence, murmura le pêcheur machinalement, me voici! je suis prêt, excellence!
Et, après deux ou trois essais également infructueux pour ouvrir les yeux et pour se tenir sur ses jambes, accablé de fatigue et de sommeil, il chancela et retomba au fond de sa barque.
--Debout, mon garçon, j'ai besoin de ton bateau, fit l'inconnu en le soulevant par la taille; je n'ai pas de temps à perdre, vite la rame à l'eau et partons.
--Vous parlez bien, monsieur, répondit le pêcheur qui commençait à s'éveiller et à arrêter les yeux sur son interlocuteur, lequel ne lui paraissait déjà plus mériter le titre d'excellence; vous parlez bien pour vos affaires; mais avant de m'éveiller si brusquement, il me semble que vous eussiez bien fait de vous informer si j'étais disposé à travailler par une nuit pareille, où même les âmes du Purgatoire, qui pourtant doivent être faites à la chaleur, n'oseraient quitter leur four, fût-ce pour s'en aller en paradis.
--Et comment, drôle, pouvais-je deviner tes intentions sans t'éveiller? dit le jeune seigneur se contenant avec peine?
--Alors, il valait mieux me laisser dormir.
--Par la mort-Dieu! s'écria l'inconnu en frappant du pied, n'est-tu pas là, _brigante_, pour servir le public?
--Le jour, c'est possible; mais la nuit je suis libre. Ainsi donc, si _tu_ n'as plus rien à me dire, conclut le pêcheur tout à fait éveillé, et passant, sans trop de cérémonie, de l'excellence au tutoiement le plus simple, tu peux bien t'en aller à tous les diables!
--Allons, allons, reprit l'inconnu en voyant qu'il n'était pas prudent d'irriter un homme dont il avait si grand besoin, rends-moi ce petit service, et je te payerai ta course tout ce que tu voudras.
--Même une once d'or? demanda le pêcheur d'un ton goguenard.
--Même deux, pourvu que tu te dépêches.
--Alors c'est différent, répondit le batelier en attachant son regard fixe et pénétrant sur l'inconnu; nous pouvons nous entendre.
Et il ajouta tout bas:
--Ou cet homme est un prince déguisé, ou un galerien qui s'échappe.
--Voyons, dit l'inconnu en sautant dans le bateau, en finiras-tu, malheureux?
--Un moment, _signor mio_; irons-nous bien loin? car, en vérité, cette nuit, avec la meilleure volonté du monde, je ne puis remuer les bras.
--Deux milles tout au plus.
--Deux milles à aller et deux milles à revenir ... ça fait quatre; laissez-moi chercher un compagnon.
--C'est inutile, je t'aiderai moi-même, dit le jeune seigneur saisissant une rame et faisant d'un seul coup voler le bateau comme une flèche.
--Et vous me donnerez, comme nous en sommes convenus, deux onces d'or?
--En voici quatre, répondit l'inconnu en lui jetant sa bourse avec mépris, et je t'en promets trois fois autant lorsque nous serons de retour; silence et courage.