Chapter 8
_(Elle sort, Astolphe la suit et l'enferme dans sa chambre, dont il met la clef dans sa poche.)_
SCÈNE V.
MARC, ASTOLPHE.
MARC.
Seigneur Astolphe, le seigneur Antonio demande à vous voir. J'ai eu beau lui dire que vous n'étiez pas ici, que vous n'y étiez jamais venu, que j'avais quitté le service de mon maître... Quels mensonges ne lui ai-je pas débités effrontément!... Il a soutenu qu'il vous avait aperçu dans le parc, que pendant une heure il avait tourné autour des fossés pour trouver le moyen d'entrer; qu'enfin il était venu chez vous, et qu'il n'en sortirait pas sans vous voir.
ASTOLPHE.
Je vais à sa rencontre; toi, range ce salon, fais-en disparaître tout ce qui appartient à ta maîtresse, et tiens-toi là jusqu'à ce que je t'appelle! _(A part.)_ Allons! du courage! je saurai feindre; mais, si je découvre ce que je crains d'apprendre, malheur à toi, Antonio! malheur à nous deux, Gabrielle! _(Il sort.)_
SCÈNE VI.
MARC.
Qu'a-t-il donc? Comme il est agité! Ah! ma pauvre maîtresse n'est point heureuse!
GABRIELLE, _frappant derrière la porte_.
Marc! ouvre-moi! vite! brise cette porte. Je veux sortir.
MARC.
Mon Dieu! qui a donc enfermé votre seigneurie? Heureusement j'ai la double clef dans ma poche...
_(Il ouvre.)_
GABRIELLE, _avec un manteau et un chapeau d'homme_.
Tiens! prends cette valise, cours seller mon cheval et le tien. Je veux partir d'ici à l'instant même.
MARC.
Oui, vous ferez bien! Le seigneur Astolphe est un ingrat, il ne songe qu'à votre fortune... Oser vous enfermer!... Oh! quoique je suis bien fatigué, je vous reconduirai avec joie au château de Bramante.
GABRIELLE.
Tais-toi, Marc, pas un mot contre Astolphe; je ne vais pas à Bramante. Obéis-moi, si tu m'aimes; cours préparer les chevaux.
MARC.
Le mien est encore sellé, et le vôtre l'est déjà. Ne deviez-vous pas vous promener dans le parc aujourd'hui? Il n'y a plus qu'à leur passer la bride.
GABRIELLE.
Cours donc! _(Marc sort.)_ Vous savez, mon Dieu! que je n'agis point ainsi par ressentiment, et que mon coeur a déjà pardonné; mais, à tout prix, je veux sauver Astolphe de cette maladie furieuse. Je tenterai tous les moyens pour faire triompher l'amour de la jalousie. Tous les remèdes déjà tentés se changeraient en poison; une leçon violente, inattendue, le fera peut-être réfléchir. Plus l'esclave plie, et plus le joug se fait pesant; plus l'homme fait l'emploi d'une force injuste, plus l'injustice lui devient nécessaire! Il faut qu'il apprenne l'effet de la tyrannie sur les âmes fières, et qu'il ne pense pas qu'il est si facile d'abuser d'un noble amour! Le voici qui monte l'escalier avec Antonio. Adieu, Astolphe! puissions-nous nous retrouver dans des jours meilleurs! Tu pleureras durant cette nuit solitaire! Puisse ton bon ange murmurer à ton oreille que je t'aime toujours!
_(Elle referme la porte de sa chambre et en retire la clef; puis elle sort par une des portes du salon, pendant qu'Astolphe entre par l'autre suivi d'Antonio.)_
CINQUIÈME PARTIE.
A Rome, derrière le Colisée. Il commence à faire nuit.
SCÈNE PREMIÈRE.
GABRIEL, _en homme_.
_(Costume noir élégant et sévère, l'épée au côté. Il tient une lettre ouverte.)_
Le pape m'accorde enfin cette audience, et en secret, comme je la lui ai demandée! Mon Dieu! protège-moi, et fais qu'Astolphe du moins soit satisfait de son sort! Je t'abandonne le mien, ô Providence, destinée mystérieuse! _(Six heures sonnent à une église.)_ Voici l'heure du rendez-vous avec le saint-père. O Dieu! pardonne-moi cette dernière tromperie. Tu connais la pureté de mes intentions. Ma vie est une vie de mensonge; mais ce n'est pas moi qui l'ai faite ainsi, et mon coeur chérit la vérité!... _(Il agrafe son manteau, enfonce son chapeau sur ses yeux, et se dirige vers le Colisée. Antonio, qui vient d'en sortir, lui barre le passage.)_
SCÈNE II.
GABRIEL, ANTONIO.
ANTONIO, _masqué_.
Il y a assez longtemps que je cours après vous, que je vous cherche et que je vous guette. Je vous tiens enfin; cette fois, vous ne m'échapperez pas. _(Gabriel veut passer outre; Antonio l'arrête par le bras.)_
GABRIEL, _se dégageant_.
Laissez-moi, monsieur, je ne suis pas des vôtres.
ANTONIO, _se démasquant_.
Je suis Antonio, votre serviteur et votre ami. J'ai à vous parler; veuillez m'entendre.
GABRIEL.
Cela m'est tout à fait impossible. Une affaire pressante me réclame. Je vous souhaite le bonsoir.
_(Il veut continuer; Antonio l'arrête encore.)_
ANTONIO.
Vous ne me quitterez pas sans me donner un rendez-vous et sans m'apprendre votre demeure. J'ai eu l'honneur de vous dire que je voulais vous parler en particulier.
GABRIEL.
Arrivé depuis une heure à Rome, j'en repars à l'instant même. Adieu.
ANTONIO.
Arrivé à Rome depuis trois mois, vous ne repartirez pas sans m'avoir entendu.
GABRIEL.
Veuillez m'excuser; nous n'avons rien de particulier à nous dire, et je vous répète que je suis pressé de vous quitter.
ANTONIO.
J'ai à vous parler d'Astolphe. Vous m'entendrez.
GABRIEL.
Eh bien, dans un autre moment. Cela ne se peut aujourd'hui.
ANTONIO.
Enseignez-moi donc votre demeure.
GABRIEL.
Je ne le puis.
ANTONIO.
Je la découvrirai.
GABRIEL.
Vous voulez m'entretenir malgré moi?
ANTONIO.
J'y parviendrai. Vous aurez plus tôt fini de m'entendre et ici à l'instant même. J'aurai dit en deux mots.
GABRIEL.
Eh bien, voyons ces deux mots; je n'en écouterai pas un de plus.
ANTONIO.
Prince de Bramante, votre altesse est une femme. _(A part.)_ C'est cela! payons d'audace!
GABRIEL, _à part_.
Juste ciel! Astolphe l'a dit! _(Haut.)_ Que signifie cette sottise? J'espère que c'est une plaisanterie de carnaval?
ANTONIO.
Sottise? le mot est leste! Si vous n'étiez pas une femme, vous n'oseriez pas le répéter.
GABRIEL.
Il ne sait rien! piège grossier! _(Haut.)_ Vous êtes un sot, aussi vrai que je suis un homme.
ANTONIO.
Comme je n'en crois rien...
GABRIEL.
Vous ne croyez pas être un sot: je veux vous le prouver. _(Il lui donne un soufflet.)_
ANTONIO.
Halte-là! mon maître! Si ce soufflet est de la main d'une femme, je le punirai par un baiser; mais si vous êtes un homme, vous m'en rendrez raison.
GABRIEL, _mettant l'épée à la main_.
Tout de suite.
ANTONIO _tire son épée_.
Un instant! Je dois vous dire d'abord ce que je pense; il est bon que vous ne vous y mépreniez pas. En mon âme et conscience, depuis le jour où pour la première fois je vous vis habillé en femme à un souper chez Ludovic, je n'ai pas cessé de croire que vous étiez une femme. Votre taille, votre figure, votre réserve, le son de votre voix, vos actions et vos démarches, l'amitié ombrageuse d'Astolphe, qui ressemble évidemment à l'amour et à la jalousie, tout m'a autorisé à penser que vous n'étiez pas déguisé chez Ludovic et que vous l'êtes maintenant...
GABRIEL.
Monsieur, abrégeons; vous êtes fou. Vos commentaires absurdes m'importent peu, nous devons nous battre; je vous attends.
ANTONIO.
Oh! un peu de patience, s'il vous plaît. Quoiqu'il n'y ait guère de chances pour que je succombe, je puis périr dans ce combat; je ne veux pas que vous emportiez de moi l'idée que j'ai voulu faire la cour à un garçon, ceci ne me va nullement. De mon côté, je désire, moi, ne pas conserver l'idée que je me bats avec une femme; car cette idée me donnerait un trop grand désavantage. Pour remédier au premier cas, je vous dirai que j'ai appris dernièrement, par hasard, sur votre famille, des particularités qui expliqueraient fort bien une supposition de sexe pour conserver l'héritage du majorat.
GABRIEL.
C'est trop, monsieur! Vous m'accusez de mensonge et de fraude. Vous insultez mes parents! C'est à vous maintenant de me rendre raison. Défendez-vous.
ANTONIO.
Oui, si vous êtes un homme, je le veux; car, dans ce cas, vous avez en tout temps trop mal reçu mes avances pour que je ne vous doive pas une leçon. Mais, comme je suis incertain sur votre sexe _(oui, sur mon honneur! à l'heure où je parle, je le suis encore!)_, nous nous battrons, s'il vous plaît, l'un et l'autre à poitrine découverte. _(Il commence à déboutonner son pourpoint.)_ Veuillez suivre mon exemple.
GABRIEL.
Non, monsieur, il ne me plaît pas d'attraper un rhume pour satisfaire votre impertinente fantaisie. Chercher à vous ôter de tels soupçons par une autre voie que celle des armes serait avouer que ces soupçons ont une sorte de fondement, et vous n'ignorez pas que faire insulte à un homme parce qu'il n'est ni grand ni robuste est une lâcheté insigne. Gardez votre incertitude, si bon vous semble, jusqu'à ce que vous ayez reconnu, à la manière dont je me sers de mon épée, si j'ai le droit de la porter.
ANTONIO, _à part_.
Ceci est le langage d'un homme pourtant!... _(Haut.)_ Vous savez que j'ai acquis quelque réputation dans les duels?
GABRIEL.
Le courage fait l'homme, et la réputation ne fait pas le courage.
ANTONIO.
Mais le courage fait la réputation... Êtes-vous bien décidé?... Tenez! vous m'avez donné un soufflet, et des excuses ne s'acceptent jamais en pareil cas... pourtant je recevrai les vôtres si vous voulez m'en faire... car je ne puis m'ôter de l'idée...
GABRIEL.
Des excuses? Prenez garde à ce que vous dites, monsieur, et ne me forcez pas à vous frapper une seconde fois...
ANTONIO.
Oh! oh! c'est trop d'outrecuidance!... En garde!... Votre épée est plus courte que la mienne. Voulez-vous que nous changions?
GABRIEL.
J'aime autant la mienne.
ANTONIO.
Eh bien, noua tirerons au sort...
GABRIEL.
Je vous ai dit que j'étais pressé; défendez-vous donc!
_(Il l'attaque.)_
ANTONIO, _à part, mais parlant tout haut_. Si c'est une femme, elle va prendre la fuite!... _(Il se met en garde.)_ Non... Poussons-lui quelques bottes légères... Si je lui fais une égratignure, il faudra bien ôter le pourpoint... _(Le combat s'engage.)_ Mille diables! c'est là le jeu d'un homme! Il ne s'agit plus de plaisanter, faites attention à vous, prince! je ne vous ménage plus!
_(Ils se battent quelques instants; Antonio tombe grièvement blessé.)_
GABRIEL, _relevant son épée_.
Êtes-vous content, monsieur?
ANTONIO.
On le serait à moins! et maintenant il ne m'arrivera plus, je pense, de vous prendre pour une femme!... On vient par ici, sauvez-vous, prince!...
_(Il essaie de se relever.)_
GABRIEL.
Mais vous êtes très-mal!... Je vous aiderai...
ANTONIO.
Non; ceux qui viennent me porteront secours, et pourraient vous faire un mauvais parti. Adieu! j'eus les premiers torts, je vous pardonne les vôtres. Votre main?
GABRIEL.
La voici.
_(Ils se serrent la main. Le bruit des arrivants se rapproche, Antonio fait signe à Gabriel de s'enfuir. Gabriel hésite un instant et s'éloigne.)_
ANTONIO.
C'est pourtant bien là la main d'une femme! Femme ou diable, il m'a fort mal arrangé!... Mais je ne me soucie pas qu'on sache cette aventure, car le ridicule aussi bien que le dommage est de mon côté. J'aurai assez de force pour gagner mon logis... Voilà pour moi un carnaval fort maussade!... _(Il se traîne péniblement, et disparaît sous les arcades du Colisée.)_
SCÈNE III.
ASTOLPHE, LE PRÉCEPTEUR.
ASTOLPHE, _en domino, le masque à la main_.
Je me fie à vous; Gabrielle m'a dit cent fois que vous étiez un honnête homme. Si vous me trahissiez... qu'importe? je ne puis pas être plus malheureux que je ne le suis.
LE PRÉCEPTEUR.
Je me dis à peu près la même chose. Si vous me trahissiez indirectement en faisant savoir au prince que je m'entends avec vous, je ne pourrais pas être plus mal avec lui que je ne le suis; car il ne peut pas douter maintenant qu'au lieu de chercher à faire tomber Gabriel dans ses mains, je ne songe à le retrouver que pour le soustraire à ses poursuites.
ASTOLPHE.
Hélas! tandis que nous la cherchons ici, Gabrielle est peut-être déjà tombée en son pouvoir. Vieillard insensé! qu'espère-t-il d'un pareil enlèvement? Cette captivité ne peut rien changer à notre situation réciproque; elle ne peut pas non plus être de longue durée. Espère-t-il donc échapper à la loi commune et vivre au delà du terme assigné par la nature?
LE PRÉCEPTEUR.
Les médecins l'ont condamné il y a déjà six mois. Mais nous touchons à la fin de l'hiver; et, s'il résiste aux derniers froids, il pourra bien encore passer l'été.
ASTOLPHE.
Ce qu'il s'agit de savoir, c'est le lieu où Gabrielle est retirée ou captive. Si elle est captive, fiez-vous à moi pour la délivrer promptement.
LE PRÉCEPTEUR.
Dieu vous entende! Vous savez que le prince, si Gabriel n'est pas retrouvé bientôt, est dans l'intention de vous citer comme assassin devant le grand conseil?
ASTOLPHE.
Cette menace serait pour moi une preuve certaine que Gabriel est en son pouvoir. Le lâche!
LE PRÉCEPTEUR.
J'ai des craintes encore plus graves...
ASTOLPHE.
Ne me les dites pas; je suis assez découragé depuis trois mois que je la cherche en vain.
LE PRÉCEPTEUR.
La cherchez-vous bien consciencieusement, mon cher seigneur Astolphe?
ASTOLPHE, _avec amertume_.
Vous en doutez?
LE PRÉCEPTEUR.
Hélas! je vous rencontre en masque, courant le carnaval, comme si vous pouviez prendre quelque amusement...
ASTOLPHE.
Vous autres instituteurs d'enfants, vous commencez toujours par le blâme avant de réfléchir. Ne vous serait-il pas plus naturel de penser que j'ai pris un masque et que je cours toute la ville pour chercher plus à l'aise sans qu'on se défie de moi? Le carnaval fut toujours une circonstance favorable aux amants, aux jaloux et aux voleurs.
LE PRÉCEPTEUR.
Ouvrez-moi votre âme tout entière, seigneur Astolphe; Gabrielle vous est-elle aussi chère que dans les premiers temps de votre union?
ASTOLPHE.
Mon Dieu! qu'ai-je donc fait pour qu'on en doute? Vous voulez donc ajouter à mes chagrins?
LE PRÉCEPTEUR.
Dieu m'en préserve! mais il m'a semblé, dans nos fréquents entretiens, qu'il se mêlait à votre affection pour elle des pensées d'une autre nature.
ASTOLPHE.
Lesquelles, selon vous?
LE PRÉCEPTEUR.
Ne vous irritez pas contre moi: je suis résolu à tout faire pour vous, vous le savez; mais je ne puis vous prêter mon ministère ecclésiastique et légal sans être bien certain que Gabrielle n'aura point à s'en repentir. Vous voulez engager votre cousine à contracter avec vous, en secret, un mariage légitime: c'est une résolution que, dans mes idées religieuses, je ne puis qu'approuver; mais, comme je dois songer à tout et envisager les choses sous leurs divers aspects, je m'étonne un peu que, ne croyant pas à la sainteté de l'église catholique, vous ayez songé à provoquer cet engagement, auquel Gabrielle, dites-vous, n'a jamais songé, et auquel vous me chargez de la faire consentir.
ASTOLPHE.
Vous savez que je suis sincère, monsieur l'abbé Chiavari; je ne puis vous cacher la vérité, puisque vous me la demandez. Je suis horriblement jaloux. J'ai été injuste, emporté, j'ai fait souffrir Gabrielle, et vous avez reçu ma confession entière à cet égard. Elle m'a quitté pour me punir d'un soupçon outrageant. Elle m'a pardonné pourtant, et elle m'aime toujours, puisqu'elle a employé mystérieusement plusieurs moyens ingénieux pour me conserver l'espoir et la confiance. Ce billet que j'ai reçu encore la semaine dernière, et qui ne contenait que ce mot: _«Espère!»_ était bien de sa main, l'encre était encore fraîche. Gabrielle est donc ici! Oh! oui, j'espère! je la retrouverai bientôt, et je lui ferai oublier tous mes torts. Mais l'homme est faible, vous le savez; je pourrai avoir de nouveaux torts par la suite, et je ne veux pas que Gabrielle puisse me quitter si aisément. Ces épreuves sont trop cruelles, et je sens qu'un peu d'autorité, légitimée par un serment solennel de sa part, me mettrait à l'abri de ses réactions d'indépendance et de fierté.
LE PRÉCEPTEUR.
Ainsi, vous voulez être le maître? Si j'avais un conseil à vous donner, je vous dissuaderais. Je connais Gabriel: on a voulu que j'en fisse un homme; je n'ai que trop bien réussi. Jamais il ne souffrira un maître; et ce que vous n'obtiendrez pas par la persuasion, vous ne l'obtiendrez jamais. Il était temps que mon préceptorat finit. Croyez-moi, n'essayez pas de le ressusciter, et surtout ne vous en chargez pas. Gabriel fuirait encore ce qu'il a déjà fait avec vous et avec moi; il ne vous ôterait ni son affection ni son estime, mais il partirait un beau matin, comme un aigle brise la cage à moineaux où on l'a enfermé.
ASTOLPHE.
Quoique Gabrielle ne soit guère plus dévote que moi, un serment serait pour elle un lien invincible.
LE PRÉCEPTEUR.
Il ne vous en a donc jamais fait aucun?
ASTOLPHE.
Elle m'a juré fidélité à la face du ciel.
LE PRÉCEPTEUR.
S'il a fait ce serment, il l'a tenu, et il le tiendra toujours.
ASTOLPHE.
Mais elle ne m'a pas juré obéissance.
LE PRÉCEPTEUR.
S'il ne l'a pas voulu, il ne le voudra pas, il ne le voudra jamais.
ASTOLPHE.
Il le faudra bien pourtant; je l'y contraindrai.
LE PRÉCEPTEUR.
Je ne le crois pas.
ASTOLPHE.
Vous oubliez que j'en ai tous les moyens. Son secret est en ma puissance.
LE PRÉCEPTEUR.
Vous n'en abuserez jamais, vous me l'avez dit.
ASTOLPHE.
Je la menacerai.
LE PRÉCEPTEUR.
Vous ne l'effraierez pas. Il sait bien que vous ne voudrez pas déshonorer le nom que vous portez tous les deux.
ASTOLPHE.
C'est un préjugé de croire que la faute des pères rejaillisse sur les enfants.
LE PRÉCEPTEUR.
Mais ce préjugé règne sur le monde.
ASTOLPHE.
Nous sommes au-dessus de ce préjugé, Gabrielle et moi...
LE PRÉCEPTEUR.
Votre intention serait donc de dévoiler le mystère de son sexe?
ASTOLPHE.
A moins que Gabrielle ne s'unisse à moi par des liens éternels.
LE PRÉCEPTEUR.
En ce cas il cédera; car ce qu'il redoute le plus au monde, j'en suis certain, c'est d'être relégué par la force des lois dans le rang des esclaves..
ASTOLPHE.
C'est vous, monsieur Chiavari, qui lui avez mis en tête toutes ces folies, et je ne conçois pas que vous ayez dirigé son éducation dans ce sens. Vous lui avez forgé là un éternel chagrin. Un homme d'esprit et un honnête homme comme vous eût dû la détromper de bonne heure, et contrarier les intentions du vieux prince.
LE PRÉCEPTEUR.
C'est un crime dont je me repens, et dont rien n'effacera pour moi le remords; mais les mesures étaient si bien prises, et l'élève mordait si bien à l'appât, que j'étais arrivé à me faire illusion à moi-même, et à croire que cette destinée impossible se réaliserait dans les conditions prévues par son aïeul.
ASTOLPHE.
Et puis vous preniez peut-être plaisir à faire une expérience philosophique. Eh bien, qu'avez-vous découvert? Qu'une femme pouvait acquérir par l'éducation autant de logique, de science et de courage qu'un homme. Mais vous n'avez pas réussi à empêcher qu'elle eût un coeur plus tendre, et que l'amour ne l'emportât chez elle sur les chimères de l'ambition. Le coeur vous a échappé, monsieur l'abbé, vous n'avez façonné que la tête.
LE PRÉCEPTEUR.
Ah! c'est là ce qui devrait vous rendre cette tête à jamais respectable et sacrée! Tenez, je vais vous dire une parole imprudente, insensée, contraire à la foi que je professe, aux devoirs religieux qui me sont imposés. Ne contractez pas de mariage avec Gabrielle. Qu'elle vive et qu'elle meure travestie, heureuse et libre à vos côtés. Héritier d'une grande fortune, il vous y fera participer autant que lui-même. Amante chaste et fidèle, elle sera enchaînée, au sein de la liberté, par votre amour et le sien.
ASTOLPHE.
Ah! si vous croyez que j'ai aucun regret à mes droits sur cette fortune, vous vous trompez et vous me faites injure. J'eus dans ma première jeunesse des besoins dispendieux; je dépensai en deux ans le peu que mon père avait possédé, et que la haine du sien n'avait pu lui arracher. J'avais hâte de me débarrasser de ce misérable débris d'une grandeur effacée. Je me plaisais dans l'idée de devenir un aventurier, presque un lazzarone, et d'aller dormir, nu et dépouillé, au seuil des palais qui portaient le nom illustre de mes ancêtres. Gabriel vint me trouver, il sauva son honneur et le mien en payant mes dettes. J'acceptai ses dons sans fausse délicatesse, et jugeant d'après moi-même à quel point son âme noble devait mépriser l'argent. Mais dès que je le vis satisfaire à mes dépenses effrénées sans les partager, j'eus la pensée de me corriger, et je commençai à me dégoûter de la débauche; puis, quand j'eus découvert dans ce gracieux compagnon une femme ravissante, je l'adorai et ne songeai plus qu'à elle... Elle était prête alors à me restituer publiquement tous mes droits. Elle le voulait; car nous vécûmes chastes comme frère et soeur durant plusieurs mois, et elle n'avait pas la pensée que je pusse avoir jamais d'autres droits sur elle que ceux de l'amitié. Mais moi, j'aspirais à son amour. Le mien absorbait toutes mes facultés. Je ne comprenais plus rien à ces mots de puissance, de richesse et de gloire qui m'avaient fait faire en secret parfois de dures réflexions. Je n'éprouvais même plus de ressentiment; j'étais prêt à bénir le vieux Jules pour avoir formé cette créature si supérieure à son sexe, qui remplirait mon âme d'un amour sans bornes, et qui était prête à le partager. Dès que j'eus l'espoir de devenir son amant, je n'eus plus une pensée, plus un désir pour d'autre que pour elle; et quand je le fus devenu, mon être s'abîma dans le sentiment d'un tel bonheur que j'étais insensible à toutes les privations de la misère. Pendant plusieurs autres mois elle vécut dans ma famille, sans que nous songeassions l'un ou l'autre à recourir à la fortune de l'aïeul. Gabrielle passait pour ma femme, nous pensions que cela pourrait durer toujours ainsi, que le prince nous oublierait, que nous n'aurions jamais aucun besoin au delà de l'aisance très-bornée à laquelle ma mère nous associait; et, dans notre ivresse, nous n'apercevions pas que nous étions à charge et entourés de malveillance. Quand nous fîmes cette découverte pénible, nous eûmes la pensée de fuir en pays étranger, et d'y vivre de notre travail à l'abri de toute persécution. Mais Gabrielle craignit la misère pour moi, et moi je la craignis pour elle. Elle eut aussi la pensée de me réconcilier avec son grand-père et de m'associer à ses dons. Elle le tenta à mon insu, et ce fut en vain. Alors elle revint me trouver, et chaque année, depuis trois ans, vous l'avez vue passer quelques semaines au château de Bramante, quelques mois à Florence ou à Pise; mais le reste de l'année s'écoulait au fond de la Calabre, dans une retraite sûre et charmante, où notre sort eût été digne d'envie si une jalousie sombre, une inquiétude vague et dévorante, un mal sans nom que je ne puis m'expliquer à moi-même, ne fût venu s'emparer de moi. Vous savez le reste, et vous voyez bien que, si je suis malheureux et coupable, la cupidité n'a aucune part à mes souffrances et à mes égarements.
LE PRÉCEPTEUR.
Je vous plains, noble Astolphe, et donnerais ma vie pour vous rendre ce bonheur que vous avez perdu; mais il me semble que vous n'en prenez pas le chemin en voulant enchaîner le sort de Gabrielle au vôtre. Songez aux inconvénients de ce mariage, et combien sa solidité sera un lien fictif. Vous ne pourrez jamais l'invoquer à la face de la société sans trahir le sexe de Gabrielle, et, dans ce cas-là, Gabrielle pourra s'y soustraire; car vous êtes proches parents, et, si le pape ne veut point vous accorder de dispenses, votre mariage sera annulé.
ASTOLPHE.
Il est vrai; mais le prince Jules ne sera plus, et alors quel si grand inconvénient trouvez-vous à ce que Gabrielle proclame son sexe?
LE PRÉCEPTEUR.
Elle n'y consentira pas volontiers! Vous pourrez l'y contraindre, et peut-être, par grandeur d'âme, n'invoquera-t-elle pas l'annulation de ses engagements avec vous. Mais vous, jeune homme, vous qui aurez obtenu sa main par une sorte de transaction avec elle, sous promesse verbale ou tacite de ne point dévoiler son sexe, vous vous servirez pour l'y contraindre de cet engagement même que vous lui aurez fait contracter.
ASTOLPHE.