Chapter 6
Dit: "Elle avait seize ans!" Oui, seize ans! et cet âge N'avait jamais brillé sur un front plus charmant, Et jamais tout l'éclat de ce brûlant rivage Ne s'était réfléchi dans un oeil plus aimant! Moi seul je la revois, telle que la pensée Dans l'âme, où rien ne meurt, vivante l'a laissée, Vivante comme à l'heure où, les yeux sur les miens, Prolongeant sur la mer nos premiers entretiens, Ses cheveux noirs livrés au vent qui les dénoue, Et l'ombre de la voile errante sur sa joue, Elle écoutait le chant du nocturne pêcheur, De la brise embaumée aspirait la fraîcheur, Me montrait dans le ciel la lune épanouie Comme une fleur des nuits dont l'aube est réjouie, Et l'écume argentée, et me disait : " Pourquoi Tout brille-t-il ainsi dans les airs et dans moi ? Jamais ces champs d'azur semés de tant de flammes, Jamais ces sables d'or où vont mourir les lames, Ces monts dont les sommets tremblent au fond des cieux, Ces golfes couronnés de bois silencieux, Ces lueurs sur la côte, et ces chants sur les vagues, N'avaient ému mes sens de voluptés si vagues! Pourquoi comme ce soir n'ai-je jamais rêvé ? Un astre dans mon coeur s'est-il aussi levé ? Et toi, fils du matin, dis! à ces nuits si belles Les nuits de ton pays, sans moi, ressemblaient-elles?" Puis, regardant sa mère assise auprès de nous, Posait pour s'endormir son front sur ses genoux.
Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées? Laissons le vent gémir et le flot murmurer. Revenez, revenez, ô mes tristes pensées! Je veux rêver, et non pleurer.
Que son oeil était pur, et sa lèvre candide! Que son ciel inondait son âme de clarté! Le beau lac de Némi, qu'aucun souffle ne ride, A moins de transparence et de limpidité. Dans cette âme, avant elle, on voyait ses pensées; Ses paupières jamais, sur ses beaux yeux baissées, Ne voilaient son regard d'innocence rempli; Nul souci sur son front n'avait laissé son pli; Tout folâtrait en elle: et ce jeune sourire, Qui plus tard sur la bouche avec tristesse expire, Sur sa lèvre entr'ouverte était toujours flottant, Comme un pur arc-en-ciel sur un jour éclatant. Nulle ombre ne voilait ce ravissant visage, Ce rayon n'avait pas traversé de nuage. Son pas insouciant, indécis, balancé, Flottait comme un flot libre où le jour est bercé, Ou courait pour courir; et sa voix argentine, Écho limpide et pur de son âme enfantine, Musique de cette âme où tout semblait chanter, Égayait jusqu'à l'air qui l'entendait monter.
Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées? Laissons le vent gémir et le flot murmurer. Revenez, revenez, ô mes tristes pensées! Je veux rêver, et non pleurer.
Mon image en son coeur se grava la première, Comme dans l'oeil qui s'ouvre, au matin, la lumière; Elle ne regarda plus rien après ce jour: De l'heure qu'elle aima, l'univers fut amour! Elle me confondait avec sa propre vie, Voyait tout dans mon âme; et je faisais partie De ce monde enchanté qui flottait sous ses yeux Du bonheur de la terre et de l'espoir des cieux. Elle ne pensait plus au temps, à la distance, L'heure seule absorbait toute son existence: Avant moi, cette vie était sans souvenir, Un soir de ces beaux jours était tout l'avenir! Elle se confiait à la douce nature Qui souriait sur nous, à la prière pure Qu'elle allait, le coeur plein de joie et non de pleurs, A l'autel qu'elle aimait répandre avec ses fleurs; Et sa main m'entraînait aux marches de son temple, Et, comme un humble enfant, je suivais son exemple, Et sa voix me disait tout bas: "Prie avec moi; Car je ne comprends pas le ciel même sans toi!"
Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées? Laissons le vent gémir et le flot murmurer. Revenez, revenez, ô mes tristes pensées! Je veux rêver, et non pleurer.
Voyez, dans son bassin, l'eau d'une source vive S'arrondir comme un lac sous son étroite rive, Bleue et claire, à l'abri du vent qui va courir Et du rayon brûlant qui pourrait la tarir. Un cygne blanc nageant sur la nappe limpide, En y plongeant son cou qu'enveloppe la ride, Orne sans le ternir le liquide miroir Et s'y berce au milieu des étoiles du soir; Mais si, prenant son vol vers des sources nouvelles, Il bat le flot tremblant de ses humides ailes, Le ciel s'efface au sein de l'onde qui brunit, La plume à blancs flocons y tombe et la ternit, Comme si le vautour, ennemi de sa race, De sa mort sur les flots avait semé la trace; Et l'azur éclatant de ce lac enchanté N'est plus qu'une onde obscure où le sable a monté. Ainsi, quand je partis, tout trembla dans cette âme; Le rayon s'éteignit, et sa mourante flamme Remonta dans le ciel pour n'en plus revenir. Elle n'attendit pas un second avenir, Elle ne languit pas de doute en espérance, Et ne disputa pas sa vie à la souffrance; Elle but d'un seul trait le vase de douleur, Dans sa première larme elle noya son coeur; Et, semblable à l'oiseau, moins pur et moins beau qu'elle, Qui le soir pour dormir met son cou sous son aile, Elle s'enveloppa d'un muet désespoir, Et s'endormit aussi; mais, hélas! loin du soir!
Mais pourquoi m'entraîner vers ces scènes passées? Laissons le vent gémir et le flot murmurer. Revenez, revenez, ô mes tristes pensées! Je veux rêver, et non pleurer.
Elle a dormi quinze ans dans sa couche d'argile, Et rien ne pleure plus sur son dernier asile; Et le rapide oubli, second linceul des morts, A couvert le sentier qui menait vers ces bords. Nul ne visite plus cette pierre effacée, Nul n'y songe et n'y prie.... excepté ma pensée, Quand, remontant le flot de mes jours révolus, Je demande à mon coeur tous ceux qui n'y sont plus, Et que, les yeux flottants sur de chères empreintes, Je pleure dans mon ciel tant d'étoiles éteintes! Elle fut la première, et sa douce lueur D'un jour pieux et tendre éclaire encor mon coeur.
Mais pourquoi n'entraîner vers ces scènes passées? Laissons le vent gémir et le flot murmurer. Revenez, revenez, ô mes tristes pensées! Je veux rêver, et non pleurer.
Un arbuste épineux, à la pâle verdure, Est le seul monument que lui fit la nature: Battu des vents de mer, du soleil calciné, Comme un regret funèbre au coeur enraciné, Il vit dans le rocher sans lui donner d'ombrage; La poudre du chemin y blanchit son feuillage; Il rampe près de terre, où ses rameaux penchés Par la dent des chevreaux sont toujours retranchés; Une fleur, au printemps, comme un flocon de neige, Y flotte un jour ou deux; mais le vent qui l'assiège L'effeuille avant qu'elle ait répandu son odeur, Comme la vie, avant qu'elle ait charmé le coeur! Un oiseau de tendresse et de mélancolie S'y pose pour chanter sur le rameau qui plie. Oh, dis! fleur que la vie a fait si tôt flétrir! N'est-il pas une terre où tout doit refleurir?
Remontez, remontez à ces heures passées! Vos tristes souvenirs m'aident à soupirer. Allez où va mon âme, allez, ô mes pensées! Mon coeur est plein, je veux pleurer.
STANCES
Et j'ai dit dans mon coeur: Que faire de la vie? Irai-je encor, suivant ceux qui m'ont devancé, Comme l'agneau qui passe, où sa mère a passé, Imiter des mortels l'immortelle folie?
L'un cherche sur les mers les trésors de Memnon, Et la vague engloutit ses voeux et son navire; Dans le sein de la gloire où son génie aspire, L'autre meurt enivré par l'écho d'un vain nom.
Avec nos passions formant sa vaste trame, Celui-là fonde un trône, et monte pour tomber; Dans des pièges plus doux aimant à succomber, Celui-ci lit son sort dans les yeux d'une femme.
Le paresseux s'endort dans les bras de la faim; Le laboureur conduit sa fertile charrue; Le savant pense et lit; le guerrier frappe et tue; Le mendiant s'assied sur le bord du chemin.
Où vont-ils cependant? Ils vont où va la feuille Que chasse devant lui le souffle des hivers. Ainsi vont se flétrir dans leurs travaux divers Ces générations que le temps sème et cueille.
Ils luttaient contre lui, mais le temps a vaincu: Comme un fleuve engloutit le sable de ses rives, Je l'ai vu dévorer leurs ombres fugitives, Ils sont nés, ils sont morts: Seigneur, ont-ils vécu?
Pour moi, je chanterai le Maître que j'adore, Dans le bruit des cités, dans la paix des déserts, Couché sur le rivage, ou flottant sur les mers, Au déclin du soleil, au réveil de l'aurore.
La terre m'a crié: "Qui donc est le Seigneur?" Celui dont l'âme immense est partout répandue, Celui dont un seul pas mesure l'étendue, Celui dont le soleil emprunte sa splendeur,
Celui qui du néant a tiré la matière, Celui qui sur le vide a fondé l'univers, Celui qui sans rivage a renfermé les mers, Celui qui d'un regard a lancé la lumière,
Celui qui ne connaît ni jour ni lendemain, Celui qui de tout temps de soi-même s'enfante, Qui vit dans l'avenir comme à l'heure présente, Et rappelle les temps échappés de sa main:
C'est lui, c'est le Seigneur!... Que ma langue redise Les cent noms de sa gloire aux enfants des mortels: Comme la harpe d'or pendue à ses autels, Je chanterai pour lui jusqu'à ce qu'il me brise...
LES REVOLUTIONS
Marchez! l'humanité ne vit pas d'une idée! Elle éteint chaque soir celle qui l'a guidée, Elle en allume une autre à l'immortel flambeau: Comme ces morts vêtus de leur parure immonde, Les générations emportent de ce monde Leurs vêtements dans le tombeau.
Là, c'est leurs dieux; ici, les moeurs de leurs ancêtres, Le glaive des tyrans, l'amulette des prêtres, Vieux lambeaux, vils haillons de cultes ou de lois: Et quand après mille ans dans leurs caveaux on fouille, On est surpris de voir la risible dépouille De ce qui fut l'homme autrefois.
Robes, toges, turbans, tuniques, pourpre, bure, Sceptres, glaives, faisceaux, haches, houlette, armure, Symboles vermoulus fondent sous votre main, Tour à tour au plus fort, au plus fourbe, au plus digne, Et vous vous demandez vainement sous quel signe Monte ou baisse le genre humain.
Sous le vôtre, ô chrétiens! L'homme en qui Dieu travaille Change éternellement de formes et de taille: Géant de l'avenir, à grandir destiné, Il use en vieillissant ses vieux vêtements, comme Des membres élargis font éclater sur l'homme Les langes où l'enfant est né.
L'humanité n'est pas le boeuf à courte haleine Qui creuse à pas égaux son sillon dans la plaine Et revient ruminer sur un sillon pareil: C'est l'aigle rajeuni qui change son plumage, Et qui monte affronter, de nuage en nuage, De plus hauts rayons du soleil.
Enfants de six mille ans qu'un peu de bruit étonne, Ne vous troublez donc pas d'un mot nouveau qui tonne, D'un empire éboulé, d'un siècle qui s'en va! Que vous font les débris qui jonchent la carrière? Regardez en avant, et non pas en arrière: Le courant roule à Jéhovah!
Que dans vos coeurs étroits vos espérances vagues Ne croulent pas sans cesse avec toutes les vagues: Ces flots vous porteront, hommes de peu de foi! Qu'importent bruit et vent, poussière et décadence, Pourvu qu'au-dessus d'eux la haute Providence Déroule l'éternelle loi !
Vos siècles page à page épellent l'Évangile: Vous n'y lisiez qu'un mot, et vous en lirez mille; Vos enfants plus hardis y liront plus avant! Ce livre est comme ceux des sibylles antiques, Dont l'augure trouvait les feuillets prophétiques Siècle à siècle arrachés au vent.
Dans la foudre et l'éclair votre Verbe aussi vole: Montez à sa lueur, courez à sa parole, Attendez sans effroi l'heure lente à venir, Vous, enfants de celui qui, l'annonçant d'avance, Du sommet d'une croix vit briller l'espérance Sur l'horizon de l'avenir!
Cet oracle sanglant chaque jour se révèle; L'esprit, en renversant, élève et renouvelle. Passagers ballottés dans vos siècles flottants, Vous croyez reculer sur l'océan des âges, Et vous vous remontrez, après mille naufrages, Plus loin sur la route des temps!
Ainsi quand le vaisseau qui vogue entre deux mondes A perdu tout rivage, et ne voit que les ondes S'élever et crouler comme deux sombres murs; Quand le maître a brouillé les noeuds nombreux qu'il file, Sur la plaine sans borne il se croit immobile Entre deux abîmes obscures.
"C'est toujours, se dit-il dans son coeur plein de doute, Même onde que je vois, même bruit que j'écoute; Le flot que j'ai franchi revient pour me bercer; A les compter en vain mon esprit se consume, C'est toujours de la vague, et toujours de l'écume: Les jours flottent sans avancer!"
Et les jours et les flots semblent ainsi renaître, Trop pareils pour que l'oeil puisse les reconnaître, Et le regard trompé s'use en les regardant; Et l'homme, que toujours leur ressemblance abuse, Les brouille, les confond, les gourmande et t'accuse, Seigneur!... Ils marchent cependant!
Et quand sur cette mer, las de chercher sa route, Du firmament splendide il explore la voûte, Des astres inconnus s'y lèvent à ses yeux; Et, moins triste, aux parfums qui soufflent des rivages, Au jour tiède et doré qui glisse des cordages, Il sent qu'il a changé de cieux.
Nous donc, si le sol tremble au vieux toit de nos pères, Ensevelissons-nous sous des cendres si chères, Tombons enveloppés de ces sacrés linceuls! Mais ne ressemblons pas à ces rois d'Assyrie Qui traînaient au tombeau femmes, enfants, patrie, Et ne savaient pas mourir seuls;
Qui jetaient au bûcher, avant que d'y descendre, Famille, amis, coursiers, trésors réduits en cendre. Espoir ou souvenirs de leurs jours plus heureux, Et, livrant leur empire et leurs dieux à la flamme, Auraient voulu qu'aussi l'univers n'eût qu'une âme, Pour que tout mourût avec eux!
ALFRED DE VIGNY
LE COR
I.
J'aime le son du cor, le soir, au fond des bois, Soit qu'il chante les pleurs de la biche aux abois, Ou l'adieu du chasseur que l'écho faible accueille Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.
Que de fois, seul, dans l'ombre à minuit demeuré, J'ai souri de l'entendre, et plus souvent pleuré! Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques Qui précédaient la mort des paladins antiques.
O montagnes d'azur! ô pays adoré,
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré, Cascades qui tombez des neiges entraînées, Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées;
Monts gelés et fleuris, trônes des deux saisons, Dont le front est de glace et le pied de gazons! C'est là qu'il faut s'asseoir, c'est là qu'il faut entendre Les airs lointains d'un cor mélancolique et tendre.
Souvent un voyageur, lorsque l'air est sans bruit, De cette voix d'airain fait retentir la nuit; A ses chants cadencés autour de lui se mêle L'harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.
Une biche attentive, au lieu de se cacher, Se suspend immobile au sommet du rocher, Et la cascade unit, dans une chute immense, Son éternelle plainte aux chants de la romance.
Ames des chevaliers, revenez-vous encor? Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor? Roncevaux! Roncevaux! dans ta sombre vallée L'ombre du grand Roland n'est donc pas consolée?
II.
Tous les preux étaient morts, mais aucun n'avait fui, Il reste seul deboit, Olivier près de lui;
L'Afrique sur le mont l'entoure et tremble encore. "Roland, tu vas mourir, rends-toi, criait le More;
"Tous tes pairs sont couchés dans les eaux des torrents." Il rugit comme un tigre, et dit: "Si je me rends, Africain, ce sera lorsque les Pyrénées
Sur l'onde avec leurs corps rouleront entraînées.
--Rends-toi donc, répond-il, ou meurs, car les voilà;" Et du plus haut des monts un grand rocher roula. Il bondit, il roula jusqu'au fond de l'abîme, Et de ses pins, dans l'onde, il vint briser la cime.
"Merci! cria Roland; tu m'as fait un chemin." Et, jusqu'au pied des monts le roulant d'une main, Sur le roc affermi comme un géant s'élance; Et, prête à fuir, l'armée à ce seul pas balance.
III.
Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux Descendaient la montagne et se parlaient entre eux. A l'horizon déjà, par leurs eaux signalées, De Luz et d'Argelès se montraient les vallées.
L'armée applaudissait. Le luth du troubadour S'accordait pour chanter les saules de l'Adour; Le vin français coulait dans la coupe étrangère; Le soldat, en riant, parlait à la bergère.
Roland gardait les monts: tous passaient sans effroi. Assis nonchalamment sur un noir palefroi Qui marchait revêtu de housses violettes, Turpin disait, tenant les saintes amulettes:
"Sire, on voit dans le ciel des nuages de feu; Suspendez votre marche; il ne faut tenter Dieu. Par monsieur saint Denis! certes ce sont des âmes Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes.
"Deux éclairs ont relui, puis deux autres encor." Ici l'on entendit le son lointain du cor. L'empereur étonné, se jetant en arrière, Suspend du destrier la marche aventurière.
"Entendez-vous? dit-il.-- Oui, ce sont des pasteurs Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs, Répondit l'archevêque, ou la voix étouffée Du nain vert Obéron, qui parle avec sa fée."
Et l'empereur poursuit; mais son front soucieux Est plus sombre et plus noir que l'orage des cieux; Il craint la trahison, et, tandis qu'il y songe, Le cor éclate et meurt, renaît et se prolonge.
"Malheur! c'est mon neveu! malheur! car, si Roland Appelle à son secours, ce doit être en mourant. Arriére, chevaliers, repassons la montagne! Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l'Espagne!"
IV.
Sur le plus haut des monts s'arrêtent les chevaux; L'écume les blanchit; sous leurs pieds, Roncevaux Des feux mourants du jour à peine se colore. A l'horizon lointain fuit l'étendard du More.
"Turpin, n'as-tu rien vu dans le fond du torrent? --J'y vois deux chevaliers: l'un mort, l'autre expirant. Tous deux sont écrasés sous une roche noire; Le plus fort, dans sa main, élève un cor d'ivoire, Son âme en s'exhalant nous appela deux fois."
Dieu! que le son du cor est triste au fond des bois!
LA BOUTEILLE A LA MER
Courage, ô faible enfant de qui ma solitude Reçoit ces chants plaintifs, sans nom, que vous jetez Sous mes yeux ombragés du camail de l'étude. Oubliez les enfants par la mort arrêtés; Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilâtre; De l'oeuvre d'avenir saintement idolâtre, Enfin, oubliez l'homme en vous-même.--Écoutez:
Quand un grave marin voit que le vent l'emporte Et que les mâts brisés pendent tous sur le pont, Que dans son grand duel la mer est la plus forte
Et que par des calculs l'esprit en vain répond; Que le courant l'écrase et le roule en sa course, Qu'il est sans gouvernail et, partant, sans ressource, Il se croise les bras dans un calme profond.
Il voit les masses d'eau, les toise et les mesure, Les méprise en sachant qu'il en est écrasé, Soumet son âme au poids de la matière impure Et se sent mort ainsi que son vaisseau rasé. --A de certains moments, l'âme est sans résistance; Mais le penseur s'isole et n'attend d'assistance Que de la forte foi dont il est embrasé.
Dans les heures du soir, le jeune Capitaine A fait ce qu'il a pu pour le salut des siens. Nul vaisseau n'apparaît sur la vague lointaine, La nuit tombe, et le brick court aux rocs indiens. --Il se résigne, il prie; il se recueille, il pense A celui qui soutient les pôles et balance L'équateur hérissé des longs méridiens.
Son sacrifice est fait; mais il faut que la terre Recueille du travail le pieux monument. C'est le journal savant, le calcul solitaire, Plus rare que la perle et que le diamant; C'est la carte des flots faite dans la tempête, La carte de recueil qui va briser sa tête: Aux voyageurs futurs sublime testament.
Il écrit: "Aujourd'hui, le courant nous entraîne, Désemparés, perdus, sur la Terre-de-Feu. Le courant porte à l'est. Notre mort est certaine: Il faut cingler au nord pour bien passer ce lieu. --Ci-joint est mon journal, portant quelques études Des constellations des hautes latitudes. Qu'il aborde, si c'est la volonté de Dieu!"
Puis, immobile et froid, comme le cap des brumes Qui sert de sentinelle au détroit Magellan, Sombre comme ces rocs au front chargé d'écumes, Ces pics noirs dont chacun porte un deuil castillan, Il ouvre une Bouteille et la choisit très forte, Tandis que son vaisseau que le courant emporte Tourne en un cercle étroit comme un vol de milan.
Il tient dans une main cette vieille compagne, Ferme, de l'autre main, son flanc noir et terni. Le cachet porte encor le blason de Champagne, De la mousse de Reims son col vert est jauni. D'un regard, le marin en soi-même rappelle Quel jour il assembla l'équipage autour d'elle, Pour porter un grand toste au pavillon béni.
On avait mis en panne, et c'était grande fête; Chaque homme sur son mât tenait le verre en main; Chacun à son signal se découvrit la tête, Et répondit d'en haut par un hourra soudain. Le soleil souriant dorait les voiles blanches; L'air ému répétait ces voix mâles et franches, Ce noble appel de l'homme à son pays lointain.
Après le cri de tous, chacun rêve en silence. Dans la mousse d'Aï luit l'éclair d'un bonheur; Tout au fond de son verre il aperçoit la France. La France est pour chacun ce qu'y laissa son coeur: L'un y voit son vieux père assis au coin de l'âtre, Comptant ses jours d'absence; à la table du pâtre, Il voit sa chaise vide à côté de sa soeur.
Un autre y voit Paris, où sa fille penchée Marque avec les compas tous les souffles de l'air, Ternit de pleurs la glace où l'aiguille est cachée, Et cherche à ramener l'aimant avec le fer. Un autre y voit Marseille. Une femme se lève, Court au port et lui tend un mouchoir de la grève, Et ne sent pas ses pieds enfoncés dans la mer.
O superstition des amours ineffables, Murmures de nos coeurs qui nous semblez des voix, Calculs de la science, ô décevantes fables! Pourquoi nous apparaître en un jour tant de fois? Pourquoi vers l'horizon nous tendre ainsi des pièges? Espérances roulant comme roulent les neiges; Globes toujours pétris et fondus sous nos doigts!
Où sont-ils à présent? où sont ces trois cents braves? Renversés par le vent dans les courants maudits, Aux harpons indiens ils portent pour épaves Leurs habits déchirés sur leurs corps refroidis. Les savants officiers, la hache à la ceinture, Ont péri les premiers en coupant la mâture: Ainsi, de ces trois cents, il n'en reste que dix!
Le capitaine encor jette un regard au pôle Dont il vient d'explorer les détroits inconnus. L'eau monte à ses genoux et frappe son épaule; Il peut lever au ciel l'un de ses deux bras nus. Son navire est coulé, sa vie est révolue: Il lance la Bouteille à la mer, et salue Les jours de l'avenir qui pour lui sont venus.
Il sourit en songeant que ce fragile verre Portera sa pensée et son nom jusqu'au port; Que d'une île inconnue il agrandit la terre; Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort; Que Dieu peut bien permettre à des eaux insensées De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées; Et qu'avec un flacon il a vaincu la mort.
Tout est dit! A présent, que Dieu lui soit en aide! Sur le brick englouti l'onde a pris son niveau. Au large flot de l'est le flot de l'ouest succède, Et la Bouteille y roule en son vaste berceau. Seule dans l'Océan la frêle passagère N'a pas pour se guider une brise légère; Mais elle vient de l'arche et porte le rameau.
Les courants l'emportaient, les glaçons la retiennent Et la couvrent des plis d'un épais manteau blanc. Les noirs chevaux de mer la heurtent, puis reviennent La flairer avec crainte, et passent en soufflant. Elle attend que l'été, changeant ses destinées, Vienne ouvrir le rempart des glaces obstinées, Et vers la ligne ardente elle monte en roulant.
Un jour tout était calme et la mer Pacifique, Par ses vagues d'azur, d'or et de diamant, Renvoyait ses splendeurs au soleil du tropique. Un navire y passait majestueusement; Il a vu la Bouteille aux gens de mer sacrée: Il couvre de signaux sa flamme diaprée, Lance un canot en mer et s'arrête un moment.
Mais on entend au loin le canon des Corsaires; Le Négrier va fuir s'il peut prendre le vent. Alerte! et coulez bas ces sombres adversaires! Noyez or et bourreaux du couchant au levant! La Frégate reprend ses canots et les jette En son sein, comme fait la sarigue inquiète, Et par voile et vapeur vole et roule en avant.