Chapter 8
«Non, Frédéric, vous ne m'aimez plus; je le disois avec raison, je le répéterai sans cesse. Partir sans savoir si je le voulois, sans me voir, sans s'informer si j'aurois la force de supporter ton absence, c'est une cruauté dont je ne te croyois pas capable. Tu m'écris que tu as craint de me compromettre; que signifie cette crainte? me compromettre auprès de qui? La nature ne m'a-t-elle pas créée libre? Il falloit tout braver pour venir me dire adieu; je ne t'aurois pas laissé partir. Mais tu voulois me fuir, me livrer au désespoir; tu as réussi. En recevant ta lettre, je me suis mise en colère; j'ai crié, j'ai pleuré: maintenant je suis malade, bien malade, mais sérieusement malade. Tu veux que je t'écrive à tous les instans; je n'ai pas même la force de finir cette lettre: peut-être serai-je morte quand tu la recevras; je n'ai jamais été aussi mal. Frédéric, tu te reprocheras toute ta vie d'avoir conduit au tombeau ta Rose hier encore jolie, aujourd'hui languissante. Adieu. Si c'étoit pour toujours!»
* * *
Quelle lettre! je pensai devenir fou en la lisant; et pendant une heure je ne fis rien autre chose que la lire. Pauvre Rose! malade de mon départ, peut-être morte!--Oh! cela n'est pas possible.--Elle m'aime tant cependant; qu'y auroit-il d'extraordinaire qu'une douleur profonde la conduisît au tombeau?--Prenez garde, Frédéric; c'est ici l'amour-propre qui grandit le pouvoir de l'amour.--Non, mon cher lecteur; Rose est malade, Rose craint de mourir; elle le dit: et Rose peut être vive, emportée, inconséquente; mais Rose est incapable de trahir la vérité. Pourquoi suis-je parti? que ferai-je? Dans le trouble où je suis, il m'est impossible de prendre une résolution. Je tombe anéanti sur un fauteuil, j'arrose des pleurs les plus amers le billet de ma Rose languissante; je suffoque, la respiration me manque entièrement. Je veux relire encore cette lettre terrible; les larmes dont elle est couverte, celles qui roulent dans mes yeux, ne me permettent plus de distinguer un seul mot. Je me lève, je marche avec autant de précipitation que si chaque pas devoit me rapprocher d'elle; épuisé de fatigues, je reviens tomber à la même place, et je me fixe enfin au seul parti que j'avois à prendre, celui de répondre à Rose assez vite pour que ma lettre partît le jour même: l'heure pressoit. J'écris:
«Je ne pourrois survivre à ma Rose; par pitié pour moi, qu'elle ne meure pas. S'il lui est impossible de supporter une absence qui m'accable autant qu'elle, n'est-elle pas la maîtresse de l'abréger? Qu'elle écrive, _Reviens, Frédéric_; et Frédéric, qui n'a de volontés que celles de Rose, oubliera tout, bravera tout, pour voler auprès d'elle».
Je ferme mon billet, je descends; j'ordonne au premier domestique que je rencontre de monter à cheval, et d'arriver assez tôt à Orléans pour que ma lettre parte par le courier du jour: mon ordre paroît l'étonner; j'y joins les prières les plus pressantes, j'y ajoute l'argument que Philippe m'avoit tant recommandé. Le domestique me comprend si bien, qu'il m'assure qu'il n'en dira rien à madame la baronne.--«À personne, mon ami?--Non, monsieur, à personne». Je l'accompagne à l'écurie, je le vois monter à cheval; il part: je sors derrière lui par la grille du château; je le suis des yeux autant que ma vue peut s'étendre; mon coeur palpitoit avec la plus grande violence. Au moment où je cessai de le voir, je devins plus tranquille. Pourquoi cela? Rose étoit-elle hors de danger? Non, sans doute; mais la crainte de ne pouvoir faire partir ma lettre, étoit la dernière qui m'avoit fortement agité, et en la perdant je sentis diminuer toutes les autres. Cela n'est pas raisonnable, j'en conviens, et pourtant cela arrive toujours ainsi. Qui prétendroit soumettre toutes ses sensations au calcul de la raison, deviendroit fou, ou cesseroit bientôt de sentir. L'instinct de notre conservation se joue de nos plus grandes douleurs par les distractions les plus légères. Si ce n'est pas un bienfait de la Providence, qu'on me dise à qui nous devons l'attribuer.
Le domestique revint une heure après; je l'attendois sur la route. «Les paquets étoient-ils fermés?--Non, monsieur.--Ma lettre partira?--Oui, monsieur; je l'ai remise moi-même au bureau; je l'ai vu ranger parmi celles que l'on comptoit; je l'ai vu timbrer.--Merci, mon ami.--C'est moi, monsieur, qui vous dois des remerciemens.»
Il se trompoit; j'étois véritablement son obligé. Chacun des détails qu'il m'avoit donnés, avoit augmenté mes motifs de consolation. Ma lettre, jetée simplement dans la boîte, n'eût pas fait sur moi le même effet que ma lettre remise au bureau, comptée pour partir, et, qui plus est, timbrée. Les passions violentes ont aussi leur superstition: fasse le ciel que les raisonneurs n'essaient jamais de nous en guérir!
J'étois triste, mais assez calme pour pouvoir cacher à tous les yeux le chagrin que j'avois éprouvé.--Vous ne l'éprouviez donc plus? me demande le lecteur étonné.--Voyons, expliquons-nous. Croyez-vous que je fasse un roman, ou que je vous raconte une histoire véritable?--Mais jusqu'à présent rien ne paroît au-dessus de la vérité.--Eh bien! mon cher lecteur, souffrez donc que je continue à parler son langage.
Le défaut de la plupart des écrivains est d'exalter tous les sentimens, au point que lorsque nous nous trouvons dans des circonstances pareilles à celles dont nous avons lu les détails, et que nous comparons nos sensations à celles dont on nous a fait la peinture, nous sommes indignés de notre légéreté. J'ai vu bien des gens affligés, s'affliger encore plus de ce qu'ils ne l'étoient pas davantage. On s'accuse d'insensibilité, on s'en veut d'éprouver quelques consolations; on combat contre la nature, qui, combattant à son tour, s'obstine à nous envoyer des distractions que nous nous obstinons à repousser. On se trompe sur l'étendue de son chagrin, et, de cette première hypocrisie, on passe bientôt à une plus grande, qui est de vouloir tromper les autres sur le même sujet. C'est ainsi que l'on ajoute à la longueur de ses chaînes, sans penser que presque toujours les méchans se chargent de les secouer et de nous en faire sentir la pesanteur. Voyez les enfans; leurs chagrins sont plus vifs, mais plus passagers que les nôtres. Quelle différence! dira-t-on. Je n'en vois qu'une. L'enfant pleure jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il desire, ou qu'un autre objet le lui ait fait oublier; l'homme, à tous égards, fait de même: mais dans la douleur de l'enfant, il n'y a que de la douleur; elle passe: dans la douleur de l'homme, il y a souvent du plaisir et de l'amour-propre à s'en nourrir; elle dure.
J'étois inquiet, je le répète, mais assez calme pour cacher à tous les yeux le chagrin que j'avois éprouvé. Je comptois tout bas les heures qui devoient s'écouler jusqu'à la réponse de ma Rose bien aimée. Deux jours se passèrent, et la réponse n'arriva pas. C'est alors que mon état devint insupportable. Pourquoi Rose ne m'avoit-elle pas écrit? Si je voulois rappeler toutes les manières dont je répondois à cette question, deux volumes ne suffiroient pas. Rose est malade, Rose est peut-être morte. Que sais-je si l'on ne se permet pas d'intercepter mes lettres? Qui? Madame de Sponasi? Philippe? Non, c'est une infamie dont ils sont incapables. Ah! ciel, si mon dernier billet étoit tombé dans les mains de M. de Vignoral! Imprudent que je suis! Je devois l'envoyer sous enveloppe à Florvel. Quoi! ce n'est pas assez d'avoir plongé dans le désespoir ma Rose chérie, il faut encore que je la livre à la colère d'un époux outragé! Cet époux est philosophe, il est vrai; et la philosophie offre tant de ressources contre les maux inséparables de la vie! D'ailleurs madame de Vignoral ne souffre pas qu'on s'arroge le droit de censurer sa conduite: la nature ne l'a-t-elle pas créée libre de ses actions? Pourquoi donc ne m'a-t-elle pas écrit? Je me fis la même question jusqu'au lendemain. Le lendemain, point de lettre encore. Il n'en faut plus douter, Rose est flétrie par le chagrin; elle est languissante, sans forces. Hélas! elle n'en conserve sans doute que pour m'accuser. Je partirai, j'irai recevoir son dernier soupir et mourir avec elle. Je m'arrêtai à cette résolution.
_Fin du tome premier._
* * *
FRÉDÉRIC,
PAR J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_.
TOME SECOND.
CHAPITRE XVI.
_Didon_.
Avec quelle impatience j'attendis la nuit! Elle vint; mais jamais madame de Sponasi n'avoit moins senti le besoin de se livrer au sommeil. À minuit, je fus obligé de prétexter une incommodité pour obtenir la permission de me retirer. Je ne mentois pas, j'avois une fièvre violente. À trois heures du matin, j'examine si tout est tranquille dans le château; j'en sors, je vais à pied jusqu'à la ville: là, je prends la poste à franc étrier, et me voilà sur la route de Paris, jurant après les chevaux, payant bien les postillons, et prenant pour toute nourriture de grands verres d'eau fraîche qui n'appaisoient pas la soif ardente qui me dévoroit.
À six heures après midi, j'arrive à la barrière d'Enfer; je fais galoper mon cheval jusqu'à la poste, au risque d'écraser les passans; je prends un fiacre, je lui donne l'adresse de M. de Vignoral, je me place dans sa lourde voiture, et des larmes brûlantes viennent sécher sur mes joues. «Ô ciel! me disois-je, que vais-je apprendre? Rose aimée la voix de ton Frédéric arrêtera-t-elle ton ame prête à s'échapper? Ah! si j'avois pris la résolution d'accourir dans ses bras aussitôt que je reçus sa lettre, mon sort seroit décidé; Rose vivroit encore. Elle avoit raison, je ne l'aimois pas comme elle méritoit de l'être; mais j'appaiserai ses mânes par le sacrifice d'une vie qui lui appartenoit. Oui, ma Rose chérie, si tu as succombé à la douleur, Frédéric ne te survivra pas.»
La voiture arrête; je me précipite sous la porte cochère. Au bas de l'escalier, je rencontre madame Leblanc. «Oh! madame Leblanc, lui dis-je en tremblant, comment se porte votre maîtresse?--Assez bien, monsieur.--Ah! tant mieux. Puis-je la voir?--Non, monsieur, elle est sortie.--Sortie, madame Leblanc!--Oui, monsieur; elle est à l'Opéra». La force m'abandonne; je m'assieds sur l'escalier, en répétant: à l'Opéra?
«Qu'avez-vous donc? me dit madame Leblanc; vous avez l'air malade.--Ce n'est rien... Je me meurs... Aidez-moi, je vous prie, à gagner mon appartement.--Soutenez-vous donc, vous allez tomber et m'entraîner avec vous.--Oui, madame.--Mais vous avez une fièvre de cheval: d'où venez-vous dans un état pareil?--D'Orléans, madame Leblanc, pour voir votre maîtresse, que je croyois morte, et qui est à l'Opéra.--Pauvre enfant! Et pourquoi donc se faire des idées pareilles?--Est-ce que madame de Vignoral n'a pas été malade?--Non.--Quoi! m'écriai-je, elle n'a pas été malade?--Ne vous agitez donc pas ainsi; on croiroit que vous avez le transport. Attendez: je me rappelle que le jour de votre départ elle nous fit tous enrager, que le soir elle se mit au lit plutôt qu'à l'ordinaire, qu'elle ne parloit que de mourir, qu'on envoya chercher le médecin, et que le lendemain matin elle se portoit très-bien. Couchez-vous, monsieur; vous en avez plus besoin qu'elle.--Oui, madame Leblanc.--Voulez vous prendre quelque chose?--Comme il vous plaira.--Je vais descendre; dans cinq minutes je vous apporterai tout ce qu'il vous faut.--Oui, madame.--Voulez-vous qu'on aille avertir le docteur?--Oui, madame.--Sans doute, le pauvre enfant est véritablement fort mal». Elle descendit.
Je ne sais si j'avois le transport; mais il m'étoit impossible de rester en place. J'essayai alternativement tous les siéges; pas un seul ne me convenoit. Je finis par me jeter sur mon lit, où je me livrai à des extravagances que je n'oserois rapporter. J'avois aux oreilles un bourdonnement qui augmentoit progressivement, et qui ne cessoit, en se brisant avec un fracas épouvantable, que pour me faire entendre ces mots: à l'Opéra. Le bourdonnement recommençoit aussitôt, et finissoit encore par me laisser distinguer le même refrain: à l'Opéra. Ma tête étoit si lourde, que je n'avois pas la force de la changer de place, quoique je me persuadasse que ce changement suffiroit pour éloigner les importuns qui me crioient sans cesse: à l'Opéra.
Le portier entra dans ma chambre pour me dire que le cocher s'impatientoit, et demandoit jusqu'à quelle heure je le garderois. «Il est encore là?--Oui, monsieur». Je me lève, je cours les escaliers, je monte dans la voiture. «Où allons nous, mon bourgeois?--À l'Opéra.»
Nous arrivons. Je saute à bas de la voiture, j'entre; on me demande mon billet--«Ah! c'est vrai; je l'avois oublié». Je me retourne, et je vois le cocher qui, courant après moi, me crioit: «Monsieur! monsieur! vous ne m'avez pas payé.--Ah! c'est vrai; je l'avois oublié.--Et votre chapeau, monsieur?--Est-ce qu'il n'est pas dans la voiture?--Non, mon bourgeois.--En ce cas, je l'ai donc oublié.»
Je paye le cocher, je prends un billet de parterre, et me voilà à droite, cherchant des yeux la loge où pouvoit être madame de Vignoral: mais sans me donner le temps d'examiner, je passe à gauche pour la chercher de nouveau; je ne l'apperçois pas encore. Je retourne à droite. Je ne sais combien de fois je fis ce manége. Enfin je la vis aux secondes, positivement en face de la porte par laquelle j'étois d'abord entré.
Ah! Rose! Rose! pourquoi te trouvois-je plus jolie que jamais? Tu étois pourtant avec le cavalier de ta société sur lequel je t'avois montré le plus de jalousie; tu lui parlois de cet air aimable que tu ne devois avoir qu'avec ton Frédéric. Je t'examinois, perfide; je te vis rire aux éclats: de rage je détournai les yeux, je les portai sur le théâtre, et je considérai l'infortunée Didon, qui se poignardoit sur un bûcher en apprenant le départ de celui qu'elle aimoit. «Malheureuse princesse! m'écriai-je tout haut, dans le siècle où tu vécus, on ne connoissoit donc pas la philosophie de la nature?--Tout cela est fabuleux, me répondit mon plus proche voisin, croyant sans doute que je voulois entamer la conversation; on ne se tue de désespoir que sur le théâtre ou dans les romans». Je n'étois pas en train de parler, je sortis; et prenant une voiture, je me fis reconduire chez moi, où je me mis au lit, recevant sans mot dire les réprimandes de madame Leblanc, buvant sans souffler la tisane qu'elle me présentoit, la suppliant seulement d'avertir sa maîtresse de mon arrivée, aussitôt qu'elle rentreroit. Elle rentra; madame Leblanc courut lui apprendre que j'étois à Paris, malade, au lit, que je demandois en grâce à lui parler, et revint me dire que sa maîtresse me conseilloit de dormir jusqu'au lendemain, et que nous déjeûnerions ensemble.
Je ne sais si ce fut pour obéir à madame de Vignoral, mais je dormis effectivement; il est vrai que ce fut d'un sommeil si pénible, qu'en m'éveillant j'étois, je crois, plus fatigué que la veille. Cependant la fièvre avoit cessé, et je me sentois de l'appétit. Je mangeai en attendant le déjeûner de Rose. En mangeant, je me demandai ce que je lui dirois; et j'avoue que je souhaitois alors aussi ardemment d'être à trente lieues d'elle, que j'avois desiré de m'en rapprocher. Elle me fit inviter à descendre. J'avois assez l'air d'un coupable que l'on conduit devant son juge.
Comme vous êtes changé! me dit-elle en me voyant.--Vous l'êtes cent fois plus que moi, lui répondis-je avec colère (ce fut le premier effet que sa vue fit sur moi).--Vous me trouvez réellement changée? Je me porte bien cependant.--Si j'avois votre légéreté, votre insouciance, votre inhumanité...--Frédéric, pensez-vous à ce que vous me dites?--Perfide! pensez-vous à la manière dont vous vous conduisez avec moi?--Monsieur, je vous prie, expliquons-nous de sang froid. Qu'avez-vous à me reprocher?--Ce que j'ai à vous reprocher! Où étiez-vous hier?--À l'Opéra.--Avec qui?--Vous dois-je compte de mes actions?--Si elles étoient pures, vous oseriez les avouer.--Frédéric, vous abusez de ma patience.--Et vous, de ma crédulité, de mon amour. Rose, lisez cette lettre que vous m'avez écrite; la voilà, baignée de mes pleurs. Vous me trompiez donc?--Non, monsieur, dit-elle en prenant la lettre, qu'elle ne me rendit pas; je vous jure qu'en l'écrivant je cédois aux mouvemens les plus naturels. Votre départ a pensé me faire mourir. Est-ce ma faute à moi si je suis incapable de supporter la contrariété, et si toutes les émotions violentes me guérissent des sentimens qui les ont occasionnées?--Vous ne m'aimez donc plus?--Non, Frédéric. Vous connoissez ma franchise; il me seroit impossible de vous tromper, de me tromper moi-même: il ne faut pas vaincre la nature.--Et moi, puis-je vaincre l'amour que vous m'avez inspiré? Puis-je cesser...--Oui, Frédéric, vous cesserez d'avoir de l'amour pour moi, et nous conserverons l'un pour l'autre beaucoup d'amitié.--Jamais.--Vous le croyez aujourd'hui; mais le temps, la nature...--La nature! m'écriai-je, la rage dans le coeur; la nature! Pensez-vous qu'avec ce mot, qui briseroit la patience d'un ange, il n'est pas de femme sans foi, il n'est pas de monstre, quelque dépravé qu'on le suppose, qui ne pût justifier les crimes les plus atroces...--Frédéric!--la conduite la plus scandaleuse...--Frédéric!--les vices les plus bas.--Monsieur, dit-elle en se levant, vous m'insultez.»
Quand une femme qui a été la vôtre vous dit que vous l'insultez, il est certain que vous lui reprochez ce qu'elle ne veut pas entendre, ce qu'elle ne peut justifier; alors le meilleur parti est de se taire: ce fut celui que je pris. Je remontai chez moi, où, dans ma colère, je m'expliquai avec tant d'énergie, que si madame de Vignoral m'eût entendu, elle auroit pu répéter avec plus de raison que je l'insultois. Je m'habillai dans l'intention d'aller épancher mon coeur dans le sein de mon ami Florvel. Comme j'allois sortir, on vint m'avertir que M. de Vignoral me demandoit. Je me rends à son cabinet; je le trouve.... avec son épouse.
«Pourriez-vous, me dit-il, m'expliquer ce qui se passe d'extraordinaire chez moi? Vous arrivez à Paris sans que j'en sois prévenu; vous descendez dans ma maison sans me faire avertir; vous voyez ma femme un instant, et elle accourt aussitôt m'apprendre qu'il lui est désormais impossible de vivre sous le même toit que vous. J'espère que vous me direz tout ce que cela signifie.--C'est madame qui est venue se plaindre à vous, monsieur?--À qui donc voulez-vous qu'elle se plaigne quand on lui manque?--Est-ce madame aussi qui vous a dit que je lui avois manqué? Monsieur, je n'aime pas qu'on me réponde en m'interrogeant. Puis-je savoir ce que vous êtes venu faire à Paris?--Un voyage bien inutile, monsieur.--Ce n'est pas là une réponse.--Ce n'en est pas moins la vérité. Madame de Sponasi apprend qu'une de ses amies est malade; elle écrit, et n'en reçoit point de nouvelles: l'inquiétude l'agite, elle m'engage à partir. Je prends la poste, je cours sans m'arrêter, sans rien prendre, quoique j'eusse la fièvre. J'arrive chez l'amie de madame de Sponasi; tremblant, je m'informe de sa santé; on me dit qu'elle est à l'Opéra. Cela me paroît si bizarre, que je n'en veux rien croire. Malgré la fatigue et l'accablement que j'éprouvois, je vais moi-même à l'Opéra; j'y vois cette femme que l'on croyoit aux portes du tombeau, fraîche comme une rose humectée des pleurs de l'aurore, gaie comme une jeune fiancée villageoise; je crois même qu'elle en étoit aux accords. N'est-ce pas là faire un voyage inutile? Je m'en rapporte à vous, monsieur.--Madame de Sponasi est une folle de vous faire courir la poste pour si peu de chose, me répondit M. de Vignoral avec impatience.--Je suis de cet avis, ajouta son épouse en riant: mais elle ne savoit sans doute pas que Frédéric avoit la fièvre; sans cela, elle serait inexcusable.--C'est là son moindre tort, m'écriai-je en la regardant avec humeur.»
J'aurois dû avoir plus d'empire sur moi. Madame de Vignoral, charmée de la manière dont j'évitais de la compromettre, lorsque, dans son premier mouvement, elle avoit oublié qu'une femme ne doit jamais se plaindre à son mari des torts de son amant, ne rioit sans doute que de l'adresse avec laquelle je réparois son inconséquence; mais ce rire m'avoit choqué, et ma réplique, plus encore mon regard, lui rendirent sa colère. Elle s'empressa de répliquer:
«Les torts d'une femme qui a eu des bontés pour vous, quelque grands que vous les supposiez, ne pourraient vous autoriser à l'insulter; et lorsque votre colère retombe sur moi, qui ne suis pour rien dans cette affaire, j'ai droit d'en être offensée. Point d'explications, monsieur; je ne les aime pas. Je vous avertis que je n'ai point de rancune; heureusement la nature m'a donné un caractère éloigné de tout esprit de vengeance: mais je sens qu'il me seroit désormais très-désagréable de vivre dans la même maison que vous.»
Le grand homme assura son épouse qu'il lui en coûteroit d'autant moins de la satisfaire, qu'il ne pouvoit se dissimuler que je n'avois aucune aptitude aux sciences, que tous mes goûts étaient frivoles; en un mot, que, malgré ses conseils, il ne doutoit pas que je ne fusse subjugué par quelque coquette qui m'avoit dégoûté de la philosophie. «Oh! oui, me disois-je tout bas, de la philosophie de la nature.»
«Vous m'avez entendu, monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers moi.--Monsieur, je ne suis pas entré chez vous de ma propre volonté; j'espère que vous n'oublierez pas que c'est à madame de Sponasi qu'il faut vous adresser.--Et si cela alloit lui faire perdre l'amitié de sa bienfaitrice? s'écria madame de Vignoral. Je n'y avois pas pensé.»
J'y avois réfléchi, moi; mais j'étois plus pressé de m'éloigner de la perfide Rose, qu'elle ne l'étoit d'être séparée de Frédéric. Je les saluai, et je me rendis bien triste chez mon ami Florvel. Je lui contai mes peines; il commença par rire du destin qui me faisoit courir la poste pour voir ma maîtresse à l'Opéra, en recevoir mon congé, me brouiller avec un philosophe, risquer de perdre ma santé et la protection de madame de Sponasi: il finit par me plaindre, en m'assurant que son amitié me resteroit, à quelque événement que ce fût. Nous consultâmes ensemble ce que j'avois de mieux à faire.
CHAPITRE XVII.
_Le retour._
Ce qu'il y avoit de mieux à faire sans doute, étoit de retourner sur mes pas aussi vîte que j'étois venu: le temps, qui affoiblit tout, ne pouvoit qu'ajouter au tort de mon absence. J'hésitois; Florvel me décida. Nous cherchâmes long-temps ce que je dirois à madame de Sponasi: il faut croire qu'il n'y avoit nulle excuse valable à mon brusque départ, car nous n'en trouvâmes pas. Nous prîmes le parti d'abandonner beaucoup au hasard, qui l'emporte souvent sur les meilleures combinaisons: mais le bien qu'il fait, la vanité humaine s'en empare, et le met sur le compte de la prudence, de l'adresse et du génie; pour le mal, c'est toujours le hasard qui le cause. J'étois trop inquiet, moi, pour n'être pas modeste, et j'aurois volontiers promis un temple à la Fortune, pour qu'elle me tirât d'embarras.
Florvel me donna un billet pour ma bienfaitrice, me laissant libre de le garder ou de le remettre, suivant les circonstances. Voici ce qu'il contenoit:
«Madame, Frédéric n'est venu à Paris que pour me rendre un service important. L'excès de son amitié pour moi est sa seule excuse auprès de tous; ne lui demandez aucun détail, il ne pourroit vous en donner sans trahir un secret qui m'appartient. Je suis si honteux d'avoir disposé de ses momens sans votre aveu, que je n'ose compter sur votre indulgence.
«Madame de Florvel vous présente ses respects.»