Chapter 7
Oh! merci, cher lecteur; votre réflexion est un trait de lumière. En effet, l'amour n'est-il pas dans la nature? C'est lui qui l'anime. Sans l'amour, la nature perdroit le mouvement. Et madame de Vignoral pourroit-elle s'offenser d'un sentiment qui donne la vie à la base fondamentale de son système philosophique? Pourquoi donc Philippe, qui jusqu'alors m'avoit toujours si bien conseillé, s'étoit-il contenté de rire lorsque je lui avois conté mes peines? «Souffrez, m'avoit-il dit; mes conseils ne peuvent rien contre le mal que tous éprouvez. Si je vous indiquois les moyens de hâter votre guérison, j'ôterois plus à vos plaisirs qu'à votre douleur.»
L'amour et la nature se réunirent un soir; nous n'étions que deux, madame de Vignoral et moi. L'amour étoit timide, il n'osoit s'expliquer; la nature, qui tend toujours directement à son but, s'expliqua sans contrainte. Depuis ce moment, je fus le plus heureux des amans, et le moins heureux les hommes. Je ne pouvois sortir, rentrer, soupirer, sourire, sans être obligé de rendre compte de mes actions et de mes pensées.
«Je suis jalouse, me disoit-elle; je voudrois en vain le cacher, la nature me trahiroit.»
Mais ce qui étoit plus terrible encore, c'est qu'elle ne me permettoit pas, à moi, d'être jaloux, quoiqu'elle fût d'une légèreté qui faisoit le tourment de ma vie.
«Je suis inconséquente, me disoit-elle, je le sais; la nature m'a donné ce défaut. Ah! Frédéric, si vous m'aimiez réellement, auriez-vous la cruauté de me le reprocher?»
Je ne sais comment elle s'arrangeoit; mais sa philosophie de la nature étoit inépuisable. Apparemment que je n'étois pas aussi bien disposé qu'elle pour ce système: plus j'en recevois de leçons, plus je perdois ces couleurs villageoises, cette santé fleurie que j'avois rapportée de Mareil. Le maître de danse m'assuroit que je manquois d'à-plomb; celui de chant prétendoit que ma voix se voiloit; le maître d'armes, d'un seul coup, faisoit sauter mon fleuret à dix pas. M. de Vignoral, de la meilleure foi du monde, me conseilloit de ne pas me livrer à l'étude avec tant d'ardeur, et son épouse ne cessoit de me répéter que chaque jour elle s'appercevoit que je l'aimois moins. Je ne peux pas dire au juste à quoi elle s'en appercevoit; mais je peux jurer que je ne conservois de forces que pour l'aimer, et que plus ma santé s'affoiblissoit, plus elle prenoit d'empire sur mes sentimens. Ah! sans doute il est au monde quelque chose de plus grand que la nature; c'est l'imagination d'un amoureux de dix-sept ans.
Philippe, qui, comme on a pu le voir, n'aimoit pas du tout la philosophie, me donnoit beaucoup de conseils contre celle de madame de Vignoral: seul avec lui, je convenois de la force de ses raisons; mais aussitôt que je revoyois le séduisant apôtre du système de la nature, j'oubliois Philippe, ce qu'il m'avoit dit, et tout ce que je lui avois promis. Je ne sais de quelle manière il s'y prit; mais un matin il vint m'avertir que madame de Sponasi me demandoit. Je me rendis chez elle.
«Frédéric, me dit-elle, je pars à l'instant pour une de mes terres, où je passerai un mois: elle est à trente lieues de Paris; je vous ai mandé pour me faire vos adieux.--Je serai donc, madame, un mois entier sans vous voir!--Vous vous en consolerez facilement.--Vous ne le croyez pas, madame.--Si j'étois persuadée que ce fût pour vous un chagrin bien grand de me quitter, je vous emmenerois.» Je ne répondis pas.
«Vous n'osez m'en presser, ajouta-t-elle en souriant, et vous avez tort; mais comme je ne veux pas que votre timidité vous prive du plaisir de m'accompagner, je vous préviens qu'il est toujours entré dans mes projets de vous avoir avec moi. Je vais écrire un mot à M. de Vignoral; Philippe accompagnera le domestique, et se chargera de faire emballer ce qui peut vous être nécessaire.--Ne seroit-il pas plus honnête, madame, que j'allasse moi même...--Sans doute cela seroit plus honnête; mais je prends sur mon compte ce qu'il y a de leste dans votre départ. Dans une heure nous serons en route. J'ai moi-même une visite à rendre; vous m'accompagnerez. De votre côté, vous devez avoir envie d'embrasser votre ami Florvel; je profiterai de l'occasion pour m'acquitter envers son épouse, que j'ai beaucoup trop négligée: mais on passe à mon âge d'oublier un peu l'étiquette.»
Il n'y avoit pas un mot à répliquer. Madame de Sponasi écrivit à M. de Vignoral; moi je me promenois en rêvant aux moyens d'avertir son épouse, de lui faire part de ma douleur, de lui jurer que l'absence ne feroit qu'ajouter à mon amour. Philippe vint chercher le billet de madame de Sponasi; je voulus lui dire quelques mots en particulier. Soit qu'il s'en doutât, soit que le hasard seul fût contre moi, je ne pus y parvenir; il fallut sortir avec ma bienfaitrice sans avoir soulagé mon coeur. Je l'accompagnai dans la visite qu'elle alloit rendre, et j'y fus d'une bêtise complète. Enfin nous arrivâmes chez Florvel. Tandis que madame de Sponasi causoit avec son épouse, je lui fis signe que je desirois lui parler particulièrement. Il me comprit, et saisit le premier prétexte pour m'entraîner dans son cabinet.
«Tu me vois au désespoir, mon cher Florvel, et j'attends de toi un grand service.--Parle, mon ami.--Donne-moi ce qu'il faut pour écrire, et jure-moi que tu feras remettre la lettre que je vais te laisser, aussitôt que je t'aurai quitté.--Je te le promets.--Tu la feras remettre sûrement et avec discrétion?--Oui, mon cher Frédéric.
J'écrivis.
«Ah! ma jolie Rose, pourquoi se tourmenter quand on s'aime et qu'on est ensemble? Que je regrette les momens que nous avons perdus à nous bouder comme des enfans! Nous étions trop heureux, et nous en abusions. Tu me reproches sans cesse de ne plus t'aimer: si tu pouvois me voir dans ce moment affreux où l'on m'arrache à toi, sans me laisser même la consolation de te dire adieu, tu aurois pitié de moi; tu connoîtrois ton empire sur un coeur qui ne respire que pour toi. Je t'écris en cachette, n'ayant pu obtenir la permission d'aller te voir; j'ai craint de trop insister pour ne pas te compromettre. Ô ma Rose jolie! ne m'oublie pas, je t'en conjure à genoux; aime-moi, plains-moi, pense à moi toujours: ton image seule occupera toutes mes pensées; Écris-moi bien souvent, tous les jours, à tous les instans; assure-moi que tu ne m'en veux pas. Je suis si malheureux, que j'ai besoin de consolation: et qui me consolera de te quitter?... On m'appelle. Adieu, ma Rose, je pleurs et t'embrasse de toutes mes forces.»
«_P.S._ Adresse tes lettres au château de... près Orléans.»
CHAPITRE XIV.
_Le presbytère._
Un peu consolé d'avoir fait mes adieux à ma Rose chérie, je rejoignis madame de Sponasi. Nous retournâmes à son hôtel: un quart d'heure après, nous étions en route, elle, Philippe et moi, dans la même voiture. Nous devions passer bien près de Mareil; j'obtins de ma bienfaitrice que nous irions voir le bon curé qui m'avoit élevé. Quand nous y descendîmes, il étoit avec son confrère le curé d'Orville.
«Messieurs, leur dit madame de Sponasi en entrant, vous permettrez que la philosophie vienne rendre visite aux ministres de la religion; j'espère, pour vous et pour moi, que les méchans n'en parleront pas.»
Tandis que j'embrassois mon cher Mentor, le curé d'Orville soutint la conversation avec ma bienfaitrice.
«Madame, lui répondit-il, les anciens philosophes respectoient ce qui fait la base de la société et la consolation des malheureux; j'augure trop bien des philosophes nouveaux pour croire qu'ils méprisent ce qu'il leur seroit impossible de remplacer.»
«Vous avez tort, monsieur le curé: nous faisons hautement profession d'anéantir tous les préjugés; gare à vous, si nous vous trouvons sur notre chemin.»
«Les préjugés, madame, ne sont souvent que la prudence des siècles, devenue tellement populaire, qu'il seroit aussi dangereux de les anéantir, que difficile de remonter à leur origine. Les esprits foibles veulent s'y soustraire; les têtes fortes et réfléchies admirent les ressources de la Providence, qui a voulu que la multitude fît par instinct ce qu'il seroit impossible d'obtenir de sa raison.»
«Eh! pourquoi, monsieur le curé, n'obtiendroit-on pas que la multitude fît usage de sa raison?»
«C'est à vous, madame, que je le demanderai, à vous qui jouissez d'une fortune immense. Voulez-vous consentir à vous priver de tous les agrémens de la vie, à cultiver le champ qui doit vous nourrir, pour laisser aux paysans de vos terres le temps de s'instruire? Quand même, vous y consentiriez, quand tous les riches seroient de votre avis, qu'en résulteroit-il pour les progrès de la raison humaine? Le contraire de ce que vous en attendez: chacun, forcé de travailler pour vivre, pour élever sa famille, négligeroit les sciences, les arts, qui ne seroient plus d'aucune utilité pour l'existence, qui n'offriroient plus même les jouissances de l'amour-propre. Nous retournerions à l'état de barbarie dont l'humanité n'est sortie qu'à l'aide de ce que vous appelez des préjugés.»
«Vous allez trop loin, monsieur le curé: la raison, au contraire, prouveroit à chacun que son intérêt est de tirer le meilleur parti de la situation dans laquelle le hasard l'a placé; et le pauvre, en travaillant pour le riche, ne s'appercevroit-il pas que le riche ne dépense qu'au profit du pauvre?»
«Vous, madame, qui n'avez pas à vous plaindre de la situation dans laquelle le hasard vous a placée, vous ferez ce calcul qui vous paroît juste; mais l'infortuné qui ne vit que de privations, que la religion console du malheur ou arrête sur la pente du crime, en fera un bien différent, si, le dégageant de toute crainte et de tout espoir à venir, vous lui permettez de ne consulter que sa raison sur ce qui lui convient. Sa raison lui criera qu'il a droit à toutes les jouissances, que la propriété est le plus absurde des préjugés; et gare à vous si vous vous trouvez sur son chemin.»
«Et les lois, monsieur le curé, les comptez-vous pour rien?»
«Et la force qui les brave, ou l'adresse qui les élude, madame, les oubliez-vous? Il suffira donc de se croire loin de l'oeil du magistrat pour tout oser: quel homme, s'il n'a point perdu la raison, se croit assez loin pour échapper à l'oeil de la Divinité?»
«Mais la philosophie consacre tous les préceptes de la morale.»
«La religion va plus loin; des préceptes de morale elle fait des devoirs: or je vous demande qui a plus de force sur la volonté des hommes, de la puissance qui conseille, ou de celle qui ordonne.»
«Si les idées religieuses ont tant de puissance, pourquoi donc ceux qui, par état, sont chargés de les prêcher, les observent-ils si mal?»
«Quand de la religion vous passerez à ses ministres, j'avoue, madame, que vous aurez d'autant plus d'avantage sur moi, que les ministres que tous avez pu connoître dans vos sociétés, sont positivement ceux qu'il est impossible de défendre: la corruption du siècle les entraîne. Mais ne pourrois-je pas vous demander également si une loi juste et nécessaire cesse d'avoir son utilité, parce que le magistrat qui, par état, doit la faire observer, a prévariqué dans son application?»
«La comparaison n'est pas juste, car la loi même est là pour punir le magistrat prévaricateur.»
«La religion n'a-t-elle pas des ressources plus étendues pour punir le ministre qui la déshonore par sa conduite? Consultez l'histoire, et vous verrez qu'un peuple religieux est facile à gouverner; que celui, au contraire, qui n'a plus de religion, ne peut être contenu que par des lois de sang. Ainsi un gouvernement qui se prêterait à affoiblir les idées religieuses, se mettrait dans la nécessité d'être cruel; ce qui est plus contraire à la philosophie que la superstition du peuple.»
«En ce cas, monsieur le curé, faites-nous donc une religion qui ne révolte pas la raison par mille détails vraiment absurdes.»
«Eh! madame, vous en feriez cent, que la multitude y porterait toutes les sottises de celle que vous lui ordonneriez de quitter. La plus simple seroit celle qui lui conviendroit le moins. Dans tous les temps et dans tous les pays, le peuple n'a jamais bien su de sa religion que ce que les honnêtes gens voudraient pouvoir en retrancher. Cela prouve que la superstition est inhérente à la nature humaine, et que les prêtres ne la créent pas.»
«Ils l'exploitent du moins, monsieur le curé, ils l'exploitent; vous n'en disconviendrez pas. Tenez, vous aurez beau faire, vous me forcerez à vous estimer, vous particulièrement; mais vous ne me convertirez pas.»
«Madame, je vous observerai que ce n'est pas moi qui ai provoqué cette conversation, et que mon estime pour vous a devancé l'honneur que j'ai de vous connoître. Je sais que vos bienfaits vous font regarder par vos vassaux comme une mère attentive aux besoins de ses enfans. J'espère qu'ils ne trahiront pas la reconnoissance dont la philosophie leur donne le précepte; mais je souhaite qu'on ne leur laisse pas oublier que la religion leur en fait un devoir.»
«De la reconnoissance! s'écria le curé de Mareil: n'y comptez jamais. Il y a long-temps que j'étudie les hommes, et je vous les livre comme l'espèce la plus ingrate que la nature ait formée. La jeunesse a trop de passions pour être reconnoissante, l'homme fait a trop d'ambition, et la vieillesse n'a plus de sensibilité. Le pauvre ne se souvient d'un bienfait que lorsqu'il en espère de nouveaux: le riche croit les acquitter tous avec de l'argent. Pour moi, j'ai renoncé à obliger, et je promets bien...»
Dans ce moment, la vieille gouvernante entra, faisant beaucoup d'excuses et autant de révérences; mais elle venoit avertir M. le curé qu'un habitant du village s'étoit blessé en coupant du bois, et qu'il demandoit à le voir. Notre bon curé sortit sans prendre garde seulement à la société qu'il avoit chez lui. Madame de Sponasi s'informa de la situation de cet homme; et ayant appris qu'il étoit chargé d'une nombreuse famille, elle remit pour lui une somme d'argent à la gouvernante. Le curé d'Orville reçut de ma bienfaitrice un adieu fort amical; je le priai de présenter mes regrets à mon cher Mentor, et nous remontâmes en voiture.
«J'aime assez ce prêtre, nous dit madame de Sponasi; et si j'avois à ma disposition la feuille des bénéfices, je lui donnerois sur-le-champ un évêché: il parle bien, et connoît mieux les devoirs de son état que les ecclésiastiques que j'ai jusqu'à présent rencontrés dans le monde. Il est vrai que je n'ai pas voulu le pousser trop fort; il faut ménager les bienséances: son fanatisme d'ailleurs m'a paru assez raisonnable.»
«Je me suis bien apperçu de votre intention, lui répondit Philippe; ordinairement vous avez la repartie plus vive.»
Madame de Sponasi observa, en riant, que, dans un presbytère, elle ne pouvoit décemment tenir tête à deux curés, et qu'en consentant à s'y arrêter pour m'obliger, elle s'étoit fait la loi de ne rien dire qui pût choquer celui qui l'habitoit; qu'elle ne savoit même pas comment la conversation s'étoit engagée sur un pareil sujet. Je le savois bien, moi; et la réflexion de madame de Sponasi, la flatterie de Philippe, me donnèrent une idée juste du caractère de ma bienfaitrice et de la manière dont son valet-de-chambre avoit acquis, de l'empire sur elle. Mais ce qui bouleversoit ma raison, ce qui m'occupoit même assez pour me faire oublier momentanément ma Rose jolie, c'étoit le fanatisme du curé d'Orville, que madame de Sponasi avoit trouvé assez raisonnable.
Un fanatisme raisonnable! Mes chers lecteurs, vous consentirez volontiers à me laisser réfléchir un peu sur cette expression: aussi-bien, de quoi vous entretiendrois-je? Des plaisanteries de ma bienfaitrice? Il n'en est pas une qui n'ait été répétée jusqu'à satiété. Des réponses de Philippe? Il rioit ou approuvoit, selon qu'il étoit sûr que le rire ou l'approbation conviendroit à sa maîtresse. Vous entretiendrois-je de ma douleur en m'éloignant de madame de Vignoral? Elle m'accabloit alors, je la croyois éternelle; et aujourd'hui, si je voulois me le rappeler, je serais obligé d'ouvrir quelques romans, et de copier le chapitre concernant le départ d'un héros. La voiture va bien: en attendant que nous arrivions, revenons, je vous prie, au fanatisme raisonnable du pauvre curé d'Orville.
Il n'est pas de sentiment vif qui ne puisse se changer en passion, point de passion qui ne puisse aller jusqu'au fanatisme. L'amour de l'humanité, la gloire, l'enthousiasme pour les arts, pour la vertu même, la philosophie, la religion, l'amour de la patrie, ont leur fanatisme: c'est alors que ces sentimens, destinés à faire le charme de la vie, le bonheur de la société, par leurs excès mêmes amènent un résultat contraire au but qu'ils s'étoient proposé. On pourroit en citer des exemples dans tous les genres; mais la moindre réflexion suffît pour se convaincre qu'il n'est pas de fanatisme raisonnable.
Pourquoi donc madame de Sponasi, qui avoit de l'esprit, s'étoit-elle avisée de réunir deux idées aussi contradictoires? Pourquoi, mes chers lecteurs? C'est que l'art de dénaturer les expressions les plus claires étoit déjà poussé si loin, que rien n'étoit plus commun que de raisonner sur tout et de ne s'entendre sur rien. Madame de Sponasi vouloit dire qu'elle trouvoit le zèle du curé d'Orville appuyé sur des raisonnemens solides: c'étoit sa pensée. Elle mit de la finesse dans la manière de la rendre, et ne s'en tira qu'en blessant le bon sens. Au reste, son mot fut répété; il fit fortune.
J'ai depuis entendu presque toujours confondre le fanatisme et la superstition, quoique rien ne soit plus distinct. Madame de Sponasi, par exemple, ne croyoit pas en Dieu; mais elle avoit une confiance sans bornes dans les tireurs de cartes: elle n'étoit pas fanatique; elle étoit superstitieuse.
On a vu plus d'une fois des furieux se mettre à genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qui leur ordonnoit d'aller massacrer leurs frères: c'étoit du fanatisme. On a vu aussi des furieux se mettre à genoux pour recevoir la bénédiction d'un prêtre qu'ils alloient égorger: c'étoit de la superstition. Le fanatisme étoit alors dans le sentiment qui les rendoit assassins, sans les empêcher d'être superstitieux.
Il est dix heures du soir; le fouet du postillon m'avertit que nous approchons du château. Nous y entrons; et, malgré ma douleur, je suis obligé de satisfaire l'appétit dévorant que la route a excité. À peine suis-je retiré dans mon appartement, que je m'abandonne...--Au désespoir?--Non, au sommeil le plus calme et le plus profond.--Ah! vous n'aimiez pas: peut-on dormir loin de l'objet qu'on aime?--Oui, mon cher lecteur: les romans disent le contraire; mais vous avez sans doute éprouvé qu'ils ont tort. Le romancier qui feroit mourir son héros de faim ou faute de sommeil, exciterait la risée générale. Il a bien soin d'observer que l'appétit abandonne le héros malheureux, que Morphée s'éloigne de ses paupières baignées de larmes; mais comme le héros malheureux n'en existe pas moins, il faut conclure que le roman a ses licences comme le poème épique. D'ailleurs, si, près de vous séparer de votre amie, vous ne voulez pas vous exposer à mourir d'insomnie ou d'inanition, tâchez, ainsi que moi, d'être initié au système de la philosophie de la nature, et vous entendrez bientôt cette mère attentive vous crier fortement: Rétablis l'équilibre.
CHAPITRE XV.
_L'inquiétude._
En m'éveillant, je pensai à ma Rose jolie. Ah! si dans les longues journées qui péniblement s'écoulent loin de ce qu'on aime, il est des momens où l'absence paroît plus cruelle encore, n'en doutez pas, c'est lorsqu'après un sommeil réparateur les yeux s'ouvrent à la lumière. Je pourrois le prouver en développant avec art le système de madame de Vignoral. Je l'appelois, je soupirois, je pleurois; pleurs, cris, soupirs inutiles. Hélas! loin de jouir de sa présence, il falloit attendre vingt-quatre heures avant même de recevoir de ses nouvelles. Aura-t-elle la bonté de m'en donner? Vive comme je la connois, incapable de supporter la moindre contrariété, quand je gémis loin d'elle, ne croira-t-elle pas que je l'ai abandonnée de mon propre mouvement? Partir sans la voir, c'étoit un crime; je m'accusois de trop de condescendance pour les volontés de madame de Sponasi: j'aurois dû tout risquer pour lui dire adieu.
Je ne cherchois pas à me trouver avec Philippe; je lui en voulois. Sans en avoir aucune certitude, j'aurois juré que je lui avois l'obligation de ce beau voyage. De quoi se mêloit-il? que lui importoit ma santé? Si je trouvois mon bonheur à pâlir, maigrir, perdre mes forces, s'en portoit-il moins bien? Avoit-il fait à ma bienfaitrice une confidence qu'il m'avoit plutôt arrachée qu'il ne l'avoit obtenue? De quel droit disposoit-il de mes secrets et de la réputation d'une femme que j'idolâtrois? Oui, Philippe, je vous en voulois beaucoup; et, pour me venger, je cherchois à m'établir auprès de madame de Sponasi, de manière à pouvoir me passer de vos secours, qui me devenoient importuns: je lui fis la cour, en entrant de moitié dans la guerre qu'elle avoit déclarée au ciel; nous combattîmes tous deux avec une vigueur d'autant plus grande, que, n'ayant personne pour rompre nos lances, nous étions sûrs de la victoire. Quel courage nous déployâmes dans la première soirée que, nous passâmes ensemble! Ce qui m'étonnoit, étoit de me trouver autant d'esprit que ma bienfaitrice. J'ignorois alors combien peu il en faut pour être méchant, plaisant et satyrique, quand on tourne en dérision ce qu'il y a de plus respectable dans le monde. La facilité du succès dans ce genre suffiroit seule pour en dégoûter.
Le lendemain, M. Philippe m'apporta une lettre; il avoit, en me la présentant, un air moitié satisfait, moitié railleur, qui me déplut singulièrement. La lettre étoit de ma Rose chérie; j'avois reconnu l'écriture, et mon coeur avoit tressailli. Je brûlois de la lire; mais M. Philippe restoit là, et je n'aurois pas voulu seulement rompre le cachet en sa présence. Je voyois bien qu'il desiroit que je me confiasse à lui: je n'en avois nulle envie; au contraire. Il tournoit dans ma chambre; mais il ne s'en alloit pas. Le rouge me montoit au visage, je m'impatientois; j'allois éclater quand je le vis prendre un siége et s'asseoir. Ce qui auroit dû me pousser à bout fut positivement ce qui me déconcerta; je posai la lettre sur une table, et je m'assis à mon tour avec beaucoup de tranquillité.
«L'épreuve est terrible, me dit-il aussitôt en se levant. Je ne me repens pas de l'avoir tentée; mais je jure de ne plus m'y exposer. Avouez, monsieur, que vous avez été au moment de vous emporter contre moi.--Oui, Philippe.--Si vous saviez... Monsieur Frédéric, je vous le répète, si jamais vous me méprisez, vous me rendrez le plus malheureux des hommes.--Philippe, je pourrai avoir intérieurement de l'humeur contre vous; mais vous mépriser, mépriser celui qui, depuis mon enfance, a veillé sur ma destinée, ah! jamais. Pourquoi me tourmentez-vous, Philippe, vous qui autrefois ne pensiez qu'à mon bonheur?--Depuis que vous existez, c'est la seule chose qui m'occupe. Vous ne le croyez pas en ce moment; le jour viendra où vous me remercierez. Mais je vous laisse; vous devez être pressé d'ouvrir cette lettre.
Il sortit. La lettre étoit là devant mes yeux; eh bien! je n'étois pas pressé de l'ouvrir. «_Si vous saviez_, avoit-il dit, et il s'étoit arrêté. Ce peu de mots m'avoit rappelé le mystère qui enveloppe ma naissance, et toutes les conjectures que j'avois formées. Ces pensées tumultueuses, cette incertitude dévorante, venoient de chasser jusqu'au souvenir de madame de Vignoral, comme l'amour, quelques instans auparavant, avoit anéanti le souvenir des obligations que je devois à Philippe. L'impossibilité de fixer mes idées, plus que toute autre cause, me ramena insensiblement à la lettre; et, par un effet bien naturel encore, la lecture de la lettre chassa toutes les pensées qui m'absorboient deux minutes avant.
ROSE À FRÉDÉRIC