Chapter 6
«Tu aimes donc mademoiselle de Nangis? lui dis-je.--Oui, vraiment.--Tu n'aimes donc plus madame de Folleville?--Si, mon ami.--Laquelle du moins préfères-tu?--J'aime plus mademoiselle de Nangis; mais je suis plus aimé de madame de Folleville.--Ainsi tu vas te brouiller avec ta famille, perdre un établissement avantageux, t'exposer à des regrets, par faiblesse.--Que ferois-tu à ma place?--Je n'hésiterois pas un instant; j'épouserois mademoiselle de Nangis.--Mais, Frédéric, figure-toi le désespoir de madame de Folleville; je te le répète, elle est capable de se perdre, de tout sacrifier, plutôt que de renoncer à moi. Ce n'est point une coquette qu'une liaison nouvelle puisse dédommager; j'ai eu le temps de la connoître, d'apprécier sa sensibilité: je la juge d'autant mieux maintenant, que je voudrais en vain me dissimuler à moi-même que je n'en suis plus amoureux. Ce qui me retient, Frédéric, ce qui retiendrait tout homme à ma place, à moins qu'il ne fût un fat, c'est la certitude d'en être aimé. Comment de sang froid plonger dans la douleur une femme dont on n'a qu'à se louer? comment voir baignés de pleurs des yeux dans lesquels on n'a apperçu jusqu'alors que la joie, le plaisir, et cette douce sérénité, compagne de l'amour heureux? Dis-moi, aurois-tu ce courage?--Non, Florvel, jamais.--Cependant renoncer à mademoiselle de Nangis, qui me promet à la fois autant de bonheur que j'en peux espérer dans le cours de ma vie; de l'esprit, des talens, un coeur ingénu et sensible, une fortune immense; refuser tout cela, et me perdre auprès de ma famille: à ma place, le ferois-tu, Frédéric?--Non, mon ami, jamais.--Quel parti prendrois-tu donc?--Je t'imiterois; je demanderois des conseils de manière à ce qu'il fût impossible de m'en donner un qui me convînt. Réponds-moi: si tu pouvois rompre sans éclat avec madame de Folleville, le ferois-tu?--Sans hésiter.--Eh bien! permets-moi de confier ton embarras à un ami qui jusqu'à présent ne m'a donné que d'excellens conseils.--Quel est cet ami?--Je ne peux le nommer. Dis-moi seulement si cela t'arrange.--Oui, quoique j'en pressente l'inutilité.»
Nous rentrâmes au spectacle comme il alloit finir; nous abordâmes madame de Sponasi à la sortie de sa loge. Elle prit le bras de Florvel, et je marchai à ses côtés. Nous rencontrâmes dans le vestibule M. de Florvel le père, qui parut satisfait de voir son fils en si bonne société. Mademoiselle de Nangis le salua de manière à lui prouver qu'elle étoit reconnaissante de ne pas le trouver avec madame de Folleville. Cette dame passa un moment après; la foule des élégans se pressoit autour d'elle: un sourire qu'elle adressa à Florvel sembloit lui dire: «Ne craignez rien». M. de Vignoral vint ensuite avec les dames de sa société, et présenta son épouse future à ma bienfaitrice. Cette jeune personne avoit alors un air si modeste et si ingénu, que je crus qu'elle possédoit deux physionomies entièrement différentes, mais toutes deux faites pour inspirer l'amour. On l'admiroit dans son ingénuité, on l'adoroit dans son sourire agaçant. Comme Florvel donnoit le bras à madame de Sponasi, j'étois un peu derrière elle, et j'entendois presque toutes les personnes qui passoient la nommer, parler de son esprit, de la protection qu'elle accordoit aux arts, de sa générosité; en un mot, à soixante ans passés, madame de Sponasi avoit réussi à conserver la célébrité qu'elle n'avoit due jadis qu'à ses charmes. Elle en jouissoit sans doute avec délices; car un de ses domestiques l'avoit plusieurs fois avertie que sa voiture l'attendoit, et elle ne se pressoit pas. Enfin nous partîmes.
CHAPITRE XI.
_Le souper._
Amour des arts et des plaisirs, quelle époque tu avois amenée en France! Artistes dont les noms sont consacrés au temple de Mémoire, dites si vous vous éleviez jusqu'à la noblesse, ou si là noblesse s'élevoit jusqu'à vous; dites si vos talens produisoient l'aménité des grands, ou si leur aménité encourageoit vos talens. Moi j'ai trouvé entre vous un accord si parfait, que je n'ai pu découvrir l'origine de votre union. J'ai vu des gens décorés plus fiers des productions de leur esprit et des talens qu'ils cultivoient, que d'une naissance à laquelle ils n'attachoient que peu de prix; j'ai vu des littérateurs estimables, des artistes distingués, si accoutumés à dater dans la bonne société, qu'ils y oublioient sans effort qu'ils étoient hommes de lettres ou artistes. Pour peindre, sans l'affoiblir, le charme de ces soupers, où toutes les prétentions qui divisent les hommes cédoient au désir de plaire par ses connoissances ou ses talens, il faudroit réunir en soi l'esprit particulier de tous les convives: cela est impossible.
C'est là que l'enthousiasme du beau, si dangereux dans ses écarts, recevoit des leçons du goût, fruit de l'expérience, de la justesse de l'esprit, et de l'habitude du monde; c'est là que le goût, un peu routinier de sa nature, se prêtoit aux écarts de l'imagination, s'éloignoit de son étroit sentier par l'attrait du plaisir, et y rentroit bientôt, dans la crainte de s'égarer; c'est là qu'un bon mot délassoit d'une discussion, et présentoit souvent la solution d'une question qui eût pu fournir matière à plus d'un volume; c'est là qu'on parloit des talens aimables avec l'éloquence bavarde d'Athènes; c'est là encore que la raison se faisoit entendre avec le laconisme des Spartiates. François, quel prestige vous égaroit cependant! alors que votre langue, vos ouvrages immortels, vos modes mêmes, soumettoient l'Europe à vos lois, vous estimiez tous les peuples, excepté vous. Les étrangers, attirés par votre réputation, venoient en foule en France pour entendre des François mépriser les François. Je n'ai jamais pu concevoir la cause de cette extravagance; et quoi qu'en dise la philosophie, qui ne se connoît pas en gouvernement, moins de philanthropie universelle, et plus d'amour pour son pays; moins d'admiration pour les arts étrangers, et plus d'enthousiasme pour les talens nationaux. Un peuple entier doit être un peu gascon; la prévention de soi-même, qui rend un particulier insupportable, est le plus sûr fondement de la gloire des nations.
Pardon, mes chers lecteurs, de cette digression; mais on ne rencontroit alors, comme à présent, que des François estimant peu les François, répétant par-tout le catalogue de nos défauts, et ne nous croyant bons ni à être libres, ni à être esclaves. Pour votre intérêt même, fermez la bouche à ces frondeurs, et persuadez-vous que vous valez bien les autres peuples à leur sentiment, et que vous devez mieux valoir au vôtre.
Florvel, pour qui cette société étoit aussi nouvelle que pour moi, en paroissoit enchanté, quoiqu'à mon exemple, ou moi au sien, nous n'eussions guère pris part à la conversation que pour l'entendre. Bien des personnes se persuadent qu'en se taisant dans une infinité de circonstances, elles feront mal juger de leur esprit; elles parlent, et leur esprit est bien jugé.
Madame de Sponasi étoit l'ame de ses convives; elle eut des attentions pour tout le monde, et particulièrement pour ses deux enfans (c'est ainsi qu'elle appeloit mon ami et moi). À minuit, nous nous retirâmes, et Philippe eut ordre de nous reconduire. Quand nous eûmes déposé Florvel chez lui, Philippe me dit: «Vous devez être bien content de votre journée.--Oh! oui, mon bon ami, sur-tout en pensant que je vous la dois.--Madame de Sponasi va plus vîte que je ne l'aurois cru: mais vous lui avez plu au premier abord; c'est tout ce que je desirois. J'augure beaucoup de son amitié pour vous; ménagez-la, votre bonheur en dépend.»
Je voulus conter à Philippe l'accueil que M. de Vignoral m'avoit fait à la Comédie françoise; il m'assura qu'il ne m'avoit pas perdu de vue, et qu'il savoit non seulement ce qui m'y étoit arrivé, mais en grande partie les sensations que j'y avois éprouvées. «Pour cette fois, mon cher Philippe, vous me permettrez de ne pas vous croire».--Eh bien! n'en parlons pas, me répondit-il; mais quand vous croirez m'apprendre que vous êtes le rival d'un philosophe, je pourrai vous assurer que je le savois.»
Je changeai la conversation, en racontant à Philippe la situation dans laquelle se trouvoit Florvel, et je lui dis que je m'étois fait fort de le tirer d'embarras. «J'ai compté sur vos conseils, ajoutai-je: me suis-je trompé?--Je n'en sais rien, me dit-il en riant; ce que je pourrois proposer à votre ami, est terrible.--Vous m'effrayez. S'il abandonne madame de Folleville, elle en mourra.--Oh! non: mais il l'a bien jugée; elle seroit capable de quelque folie qui la perdroit.--Quel parti peut-il donc prendre?--Qu'il se fasse donner son congé; cela est toujours possible quand on le veut bien. Tenez, mon cher Frédéric, le coeur humain est un labyrinthe dans lequel le plus habile risque de se perdre quand il veut l'approfondir: mais il est des règles générales; et l'une des plus sûres est que l'on n'aime jamais également deux objets à la fois. Quand on oppose un devoir à une passion, on ne peut dire lequel l'emportera; mais quand on met en jeu une passion et un goût, il est presque sûr que le goût l'emportera sur la passion.--Je ne vous entends pas.--Madame de Folleville aime votre ami; elle lui sacrifieroit tout, excepté le plaisir d'être citée, excepté sa toilette, excepté la gloire de voir M. de Florvel au premier rang des hommes à la mode. S'il ne l'admiroit pas tant, elle l'aimeroit moins; s'il cessoit d'être admiré, elle ne l'aimeroit plus. Proposez à votre ami de se montrer dans la société de madame de Folleville, mis avec plus de simplicité qu'il n'a jusqu'à ce jour déployé d'élégance: si elle ne l'abandonne pas après cette épreuve, je renonce à les voir séparés.--Vous avez, Philippe, une bien mauvaise idée de cette femme.--Non, vraiment, pas plus d'elle que des autres; pas plus de son sexe que du nôtre. Un guerrier consentira à tout pour celle qu'il aime, excepté à passer pour un lâche; un homme d'esprit proposera tout, excepté de passer pour un sot; une femme fera le sacrifice de sa réputation, de sa vie même, mais non celui du plaisir que procure la vanité satisfaite. Renoncer à l'éclat ne seroit rien pour une coquette devenue sensible, si elle renonçoit en même temps à la société; mais paroître dans le monde, s'exposer à un ridicule d'autant plus grand qu'il contraste avec la gloire de la veille, ou se voir exposée à ce ridicule dans l'objet de son choix, voilà ce que madame de Folleville ne supportera pas, et peut-être ce que M. de Florvel n'aura pas le courage d'entreprendre. Proposez-le lui.»
Philippe me quitta. Notre conversation, les événemens de la journée, le sourire de la prétendue de M. de Vignoral, mon souper chez madame de Sponasi, chassèrent bien long-temps le sommeil, et firent naître en moi tant de réflexions, que je me levai vieilli d'une année. On ne devroit compter le temps que par l'expérience qu'il procure. Que de gens alors resteroient toujours jeunes!
CHAPITRE XII.
_La rupture._
Quand je revis Florvel, je lui fis part de ma consultation sur son état, et du régime qui lui étoit prescrit. «Tu te moques de moi, sans doute?--Non, mon ami.--Croire qu'une femme sur laquelle la raison et le soin de ma fortune n'ont rien pu, qu'une femme prête à tout abandonner pour ne pas me perdre, me quitteroit pour une bêtise!--Moi, Florvel, je ne le crois pas.--Penser que je me prêterois à cet enfantillage, et que je m'exposerois au plus affreux ridicule pour une épreuve qui n'a pas le sens commun!--Moi, mon ami, je ne le pense pas.--Quand elle a su que mademoiselle de Nangis étoit au spectacle, qu'elle a soupçonné que c'étoit pour elle que j'avois fait le sacrifice de ne pas la reconduire, si tu avois vu sa douleur, tu aurois été attendri. Combien de fois n'a-t-elle pas répété qu'elle cesseroit de vivre, si je cessois de l'aimer; qu'elle préféreroit la solitude et son amant à tout l'éclat dont elle jouit, si je ne le partageois pas! Et tu peux la soupçonner?....--Moi, Florvel, je ne la soupçonne pas; mais on m'avoit dit que tu n'aurois pas le courage de braver le ridicule, même pour rompre une liaison qui te pèse, et je ne l'avois pas cru non plus.--Tu t'imagines peut-être que c'est moi que je considère dans cette affaire....--Oh! non.--et que si j'avois la certitude de guérir madame de Folleville de sa passion, il m'en coûteroit de sacrifier ma réputation d'homme à la mode?--Non, mon ami.--Réponds-moi franchement, Frédéric; n'est-il pas vrai que tu le penses?--Eh bien! oui, lui dis-je.--Mais cela est tout-à-fait déraisonnable. Quand, pendant huit jours, quinze jours, je me ferois montrer du doigt, si madame de Folleville étoit assez légère pour que son amour ne tînt pas contre cette épreuve, si cette femme qui m'aime tant, qui ne m'aime que pour moi, m'abandonnoit sans effort, qui m'empêcheroit de me venger?--Sans doute.--Ne suffiroit-il pas qu'elle me revît plus brillant que jamais?--Cela est vrai.--Parbleu! j'en veux tenter la folie, et jamais occasion ne fut plus belle. Frédéric, je te mets de la partie.--De tout mon coeur.--Demain, mon cher, il y a assemblée chez madame de Folleville; des femmes charmantes, l'élite des jeunes gens qui l'obsèdent et qui mettent à honneur de se montrer avec elle: je t'y présente.--Volontiers.--Oh! ce n'est pas pour toi; je veux que tu juges de la préférence qu'elle m'accorde: son amour éclate même involontairement. Si je suis gai, elle rit; si la moindre idée sombre passe dans ma tête, je m'en apperçois moins à mes propres sensations, qu'au nuage de tristesse qui vient couvrir la figure de madame de Folleville; si je me plains, on diroit que c'est elle qui souffre. Tu viendras, Frédéric?--Oui, mon ami.--Fais-moi le plaisir de l'examiner; essaie même de t'en faire remarquer. Tu es bien, tu as des dispositions; je t'en conjure, ne néglige rien.--Non, mon ami.--Moi, continua-t-il en riant, dans un négligé moitié gothique, moitié à prétention, je veux le disputer à cette brillante jeunesse, et, semblable à ces paladins renommés, voir porter sans effroi les couleurs de ma dame à tous les ennemis que je suis sûr de vaincre.»
Florvel soutint la conversation, gaiement; je l'excitai, et il finit par se promettre un grand plaisir d'une scène qui d'abord lui avoit paru horriblement désagréable.
Le lendemain, je fus fidèle à ma promesse: j'allai chercher Florvel chez lui. Je le trouvai mis encore avec trop de soin pour l'épreuve qu'il vouloit tenter: il étoit triste; et, quoiqu'il affectât le contraire, moins clairvoyant que moi s'en seroit apperçu. Il étoit assez tard quand nous arrivâmes chez madame de Folleville; nous rencontrâmes au bas de l'escalier son domestique de confiance, qui dit à mon ami que sa maîtresse, inquiète de ne pas le voir, alloit envoyer chez lui. On nous annonce. «À la fin le voilà»! s'écrie madame de Folleville. Florvel me présente: à peine obtiens-je un salut; les regards de madame de Folleville étoient fixés avec étonnement sur mon ami.
«Comme vous voilà fait! lui dit-elle: d'où venez-vous donc?--De chez moi.--Cela n'est pas possible.--Monsieur peut vous le dire; il est venu me chercher: j'achevois ma toilette.--Votre toilette!» répéta madame de Folleville avec une inflexion de voix ironique. Elle reprit ses cartes, qu'elle avoit un moment quittées, et joua en se plaignant de la migraine.
Florvel se plaça debout derrière elle. Il avoit de l'humeur. «Tu as là un habit singulier, lui dit un jeune homme; je ne te l'ai jamais vu.--C'est étonnant, répondit-il froidement; il y a plus de deux ans que je l'ai.--Étoit-il joli dans son temps? lui demanda madame de Folleville sans tourner la tête.--Est-ce qu'il ne vous plaît pas aujourd'hui?--La question est neuve, en vérité; ne diroit-on pas qu'il m'a jamais plu? Il est excessivement ridicule, et je ne sais à qui vous ressemblez avec.--Je l'avois pourtant le premier jour où j'eus le bonheur d'être reçu chez vous.--Il y a long-temps effectivement», répondit-elle. Puis elle battit les cartes avec une vivacité vraiment digne de remarque.
Florvel me faisoit pitié, tant le chagrin qu'il éprouvoit se peignoit sur sa figure: ce n'étoit pas l'amour offensé qui le rendoit malheureux; c'étoit l'amour-propre, d'autant plus cruellement blessé, qu'il m'avoit exalté la sensibilité de sa maîtresse, et que j'étois témoin qu'elle n'avoit jamais aimé en lui que ce qu'un fat ou un sot pouvoit, à l'aide d'un peu de soin, lui disputer avec succès. Si l'on savoit toujours à quoi l'on doit dans le monde tant de préférences qui flattent la vanité on en rougiroit par orgueil. C'étoit la position de ce pauvre Florvel.
Nous restâmes encore quelque temps, pendant lequel madame de Folleville ne s'occupa de mon ami que pour le regarder avec une surprise où il se mêloit autant de dédain que de dépit. On lui proposa de jouer: il s'en défendit en prétextant un violent mal de tête; et madame de Folleville saisit habilement l'occasion pour lui conseiller de se retirer; ce qu'il fit aussitôt. À peine fûmes-nous dehors, que je me mis à rire de toutes mes forces. Florvel enrageoit de grand coeur. Il commença par crier contre les femmes en général; c'est l'usage quand on veut se plaindre d'une; il concentra ensuite son humeur sur sa maîtresse, et lui trouva cent fois plus de défauts qu'il ne lui avoit connu jusqu'alors de qualités; c'est encore l'usage. Bientôt après il l'excusa. «N'est-il pas vrai, me dit-il, que j'étois bien ridicule, et que toute autre qu'elle eût été piquée?--Oui, mon ami, et tu aurois tort de lui en vouloir, encore plus de chercher à t'en venger; mais conviens aussi qu'il eût été peu raisonnable de lui sacrifier ta famille, mademoiselle de Nangis, et ton bonheur.»
Quelques jours après, il partit pour la campagne, accompagné de son père; il alloit rejoindre mademoiselle de Nangis. En la voyant plus particulièrement, il céda à l'amour plus qu'à tout autre motif, et l'épousa. Depuis il rencontra sans trouble madame de Folleville, à laquelle on ne connoissoit aucune liaison intime, mais qui étoit plus que jamais obsédée de la foule des jeunes aimables que la frivolité attirait sur ses pas. Elle avoit éprouvé l'impossibilité d'être sensible; elle se contentoit d'être coquette.
CHAPITRE XIII.
_La philosophie d'une jeune femme._
Vous n'attendez pas, mes chers lecteurs, que je vous donne jour par jour le détail de ma vie, et nous sommes maintenant en assez grande connoissance pour que vous puissiez avoir une idée juste de ma situation. Bien avec madame de Sponasi, dont la maison m'étoit ouverte; accueilli par mon ami Florvel, qui venoit de monter la sienne; toujours chéri de mon bon Philippe; ménageant adroitement M. de Vignoral, cultivant avec succès les arts agréables, et me promettant sans cesse de travailler au fameux manuscrit, dont, au bout de deux mois, j'avois déjà copié quelques pages: que manquoit-il à mon bonheur? Vous qui avez aimé sans avoir l'espérance de l'être, dites pourquoi je n'étois pas heureux.
Madame de Vignoral avoit pris un empire absolu sur les volontés de son mari et sur les miennes. Elle commandoit à ce despote avec une grace si naturelle et une fermeté si extraordinaire, qu'au bout de huit jours il avoit renoncé même à lui donner des conseils. Bientôt sa maison devint le rendez-vous d'une société nombreuse et choisie, dans laquelle il étoit moins reçu à titre d'époux que comme un homme aimable qui cherchoit à plaire. S'il boudoit, s'il avoit de l'humeur, elle l'engageoit à rester dans son cabinet, où il pouvoit se livrer aux graves méditations qui l'occupoient. «Il ne faut jamais vaincre la nature, monsieur, lui disoit-elle; vous êtes fait pour éclairer le monde, et non pour l'amuser. Travaillez à augmenter cette réputation brillante qui m'a fait desirer d'associer mon nom au vôtre; je serois désespérée que, par complaisance pour moi, vous prissiez l'habitude de la dissipation. Quand la société vous plaira, venez-y, vous en ferez le charme; mais quand vous serez sérieux, je vous en avertirai. Encore une fois, je ne veux pas que vous vous gêniez pour moi; il ne faut pas vaincre la nature.»
Obéir à la nature, suivre les mouvemens de la nature, ne consulter que la nature, telle étoit la philosophie de madame de Vignoral; et comme la nature s'étend fort loin, la philosophie de madame de Vignoral n'avoit réellement pas de bornes. D'une vivacité extrême, elle mettoit autant d'ardeur à suivre son premier mouvement que les hommes raisonnables mettent de soin à le réprimer. Pourquoi se seroit-elle corrigée de ses défauts? c'étoit la nature qui les lui avoit donnés. Pourquoi résisteroit-elle à ses passions? ne sont-elles pas dans la nature? Si elle étoit constante dans ses goûts, elle ressemblent à la nature, dont les mouvemens uniformes font la sûreté et l'admiration des siècles; si elle cédoit à ses caprices, elle ressembloit à la nature, qui ne change dans chaque lieu et à chaque instant que pour varier les plaisirs de l'humanité. Ô vous qui me lisez, ne vous moquez pas du système philosophique de madame de Vignoral; n'avons-nous pas vu de grands politiques de la Grèce ancienne se vanter de travailler comme la nature, parler de créer un gouvernement simple comme la nature, et assurer que les hommes ne seraient heureux que lorsqu'une main puissante les forceroit de se rapprocher de la nature?
Informez-vous par-tout de ce que signifie ce mot _nature_, et vous aurez autant de définitions diverses que vous interrogerez de personnages différens. Il en est de même de la vertu, du bonheur, de l'esprit, enfin de toutes les idées métaphysiques que notre orgueil a cru définir par un seul mot, et que nous cessons de comprendre quand nous voulons expliquer le mot par des phrases.
Éloignons donc madame de Vignoral d'un système qui l'égare, et cherchons son caractère à travers la nature dont elle l'enveloppe, sans pouvoir le déguiser. Spirituelle, vive, bonne, passionnée, légère, aimable et inconséquente; telle je la vois aujourd'hui, telle je l'aurais vue alors sans pouvoir cesser de l'aimer. L'aimer ne signifie rien; je l'adorois, je l'idolâtrois, je ne respirois que par elle et pour elle. Eh bien! tout cela ne rend pas encore ce que j'éprouvais. Lecteurs, me comprendrez-vous? J'aimois pour la première fois.
Jugez de mon supplice. Presque toujours avec elle, je la voyois dans ce négligé du matin qui sied si bien à la beauté dans son printemps; je la voyois lorsque l'art avoit ajouté à ses attraits: car, quoique depuis des siècles les poètes répètent le contraire sans le croire, la parure embellit tout, jusqu'aux charmes de l'enfance. Je l'entendois lorsque le caprice la poussoit à son clavecin, lorsque sa voix, aussi légère que son esprit, murmuroit la romance nouvelle, ou éclatoit dans une ariette difficile. Elle aimoit à rire, à folâtrer; et souvent, dans les élans de sa gaieté, je la pressois dans mes bras, dont elle ne s'arrachoit que pour me provoquer par de nouvelles espiègleries. Si je parlois d'une partie liée avec mes amis, elle m'assuroit que je n'y irois point, parce qu'elle avoit mis dans ses arrangemens que je l'accompagnerois au spectacle. Si j'observois qu'il falloie que je la quittasse pour aller travailler, elle me répondoit que je travaillerois dans un autre moment, mais qu'elle vouloit que je restasse auprès d'elle. Oh! combien j'étois malheureux!
Malheureux! entends-je crier de tous côtés; et de quoi donc vous plaignez-vous? Être sans cesse auprès d'une femme jeune et jolie que vous aimez... Et voilà de quoi je me plains. Mon amour augmente chaque jour; il m'agite, il me tourmente, il me consume; il me fera mourir, sans que j'ose même avouer la cause de ma mort à celle qui me la donne. La femme de M. de Vignoral! qui oseroit jamais...?--Mais, mon cher Frédéric, dit encore le lecteur, M. de Vignoral est un homme tout comme un autre.--Vous croyez? Cela m'encourage un peu. Cependant son épouse est elle-même très-portée pour la philosophie.--Oui, mais pour la philosophie de la nature.