Chapter 3
J'étois si honteux de m'être trahi pour le valet-de-chambre de madame la baronne, que j'avois grande envie de n'en pas convenir, et je commençai à répondre sans savoir encore comment je finirois; ce qui arrive, au reste, à bien d'autres que moi.
«J'espère, dit-il en m'interrompant, que vous ne passerez pas d'une prévention qui m'étoit trop favorable, à une qui me seroit contraire. Dans votre position, monsieur, on a besoin d'amis. Je n'aspire pas à l'honneur d'être le vôtre; mais vous êtes si jeune, vous avez si peu d'expérience, vous voilà lancé dans un monde si nouveau pour vous, que vous pourriez trouver quelque avantage à savoir sur qui reposer vos pensées. Ma démarche doit vous apprendre que j'ai la confiance de madame la baronne; et l'attachement d'un homme qui sait sur votre naissance des secrets qui vous seront toujours inconnus, les conseils mêmes du valet-de-chambre d'une femme titrée, riche, et qui seule au monde s'est chargée de votre destinée, pourroient vous être plus utiles que les leçons d'un curé de village, ou les rêveries d'un philosophe. Voyez si vous voulez ne recevoir de moi que ce qu'exigeront les ordres qu'on me donnera, ou si la pureté de mes intentions vous fera oublier la place de celui qui vous parle.»
«Il étoit décidé que je vous aimerois, lui dis-je en lui sautant au cou. Oui, monsieur....--Je ne suis plus monsieur pour vous, me répondit-il; appelez-moi Philippe, c'est mon nom.--Eh bien! Philippe, vous serez mon ami: vous viendrez me voir quand on vous le dira; vous viendrez plus souvent encore sans qu'on vous le dise. Je recevrai vos avis avec docilité; je vous remercie de me les avoir offerts: je sens trop que j'en ai besoin pour me guider dans une position aussi extraordinaire que la mienne. Vous êtes le premier qui m'ayez parlé le langage de l'amitié: si jamais je me conduis mal à votre égard, je mériterai d'être abandonné de la nature entière.»
«--Fort bien, mon cher Frédéric... Ah! pardon, monsieur, dit-il en s'interrompant; votre sensibilité me faisoit oublier.... Parlons des ordres que j'ai à remplir. Madame de Sponasi desire beaucoup vous voir; mais elle ne peut vous recevoir avant quelques jours. Profitez de l'intervalle pour prendre les airs d'un homme du monde. Quoiqu'elle assure n'attacher de valeur qu'aux charmes de l'esprit, elle a de commun avec tous les mortels de se laisser prévenir favorablement par une figure aimable, une tournure aisée. Je vous l'ai déjà dit, c'est votre seule bienfaitrice, et vous ne devez rien négliger pour lui plaire. Savez-vous la musique?--Non, Philippe.--Savez-vous danser?--Non, Philippe.--Avez-vous appris à monter à cheval?--Non, Philippe.--Faites-vous des armes?--Non, Philippe.--Je me doutois bien, s'écria-t-il, que, dans un village, votre éducation seroit manquée.»
Pauvre curé de Mareil, pensois-je tout bas en soupirant, falloit-il travailler dix ans pour entendre répéter par le plus laid des philosophes et le plus beau des valets-de-chambre, que l'éducation de ton élève étoit manquée!
«Écoutez-moi, monsieur, poursuivit Philippe: je vous enverrai demain un maître de danse, un maître de musique et un maître en fait d'armes; je vais vous laisser l'adresse d'une académie d'équitation. Tandis que M. de Vignoral travaillera à former votre esprit, qu'il gâtera peut-être, travaillez sans relâche à déployer les grâces et la force de votre corps. Vous me direz un jour lesquels de ses conseils ou des miens auront le plus contribué à votre fortune. Voici cinquante louis que je suis chargé de vous remettre; vous en emploierez la plus grande partie à votre toilette. Tous les premiers du mois, vous en recevrez douze pour vos dépenses particulières. Mon tailleur viendra vous voir ce matin; je lui aurai parlé pour qu'il supplée au goût qui vous manque, et que bientôt l'usage vous donnera. Je vous le répète de nouveau, ne négligez rien, pour faire valoir les avantages que vous avez reçus de la nature. Demain nous nous reverrons, et je vous donnerai quelques renseignemens sur les personnes avec qui vous allez vivre désormais. Dès aujourd'hui et pour toujours, je vous recommande d'être généreux avec les domestiques de M. de Vignoral, chaque fois qu'ils feront quelque chose pour vous: les valets n'aiment que ceux qui les paient bien.»
Philippe s'en alla. Vous croyez, lecteurs, que je ne m'occupai que de mon trésor; point du tout. Je ne pensai qu'à Philippe, à l'amitié qu'il m'avoit inspirée, aux conseils qu'il m'avoit donnés. L'air dégagé dont il m'avoit parlé des valets qui n'aiment que ceux qui les paient, m'avoit fait naître deux réflexions bien différentes: ou Philippe mettoit un prix aux services qu'il vouloit me rendre, et il m'en avertissoit indirectement; ou Philippe étoit au-dessus de son état. Ses discours me confirmoient dans cette dernière opinion; il m'étoit impossible de me défendre de la première impression qu'il avoit faite sur moi, et je me demandois comment j'avois pu lui inspirer autant d'intérêt. Dans l'impossibilité de fixer mes idées, je laissai au temps le soin de les éclaircir, et je mis la main sur la bourse qui étoit restée devant moi. Je trouvai du plaisir à compter cinquante louis: étoit-ce par avarice? Non, sans doute; car, à bien calculer ce que je voulois acheter avec cette somme, je suis persuadé qu'il m'en auroit fallu le double. À seize ans, on n'aime l'argent que par l'idée d'indépendance que sa possession fait naître en nous. Un jeune homme avare est un être contre nature.
CHAPITRE V.
_Qui faut-il croire?_
Ainsi que M. de Vignoral, Philippe m'avoit assuré que mon éducation étoit manquée: mais Philippe avoit détaillé ses raisons, et elles me paroissoient sans réplique. Je me regardois, je me comparois à lui, et je me trouvois l'air gauche. Il est vrai que peu d'hommes auroient pu soutenir la comparaison; et s'il n'étoit véritablement qu'un valet-de-chambre (ce dont je doutois encore), il faut convenir que cet air distingué que l'on attribue à la naissance, est un des plus singuliers prestiges de notre imagination. J'ai vu depuis dans le monde beaucoup de valets qu'on auroit pu prendre pour des maîtres, et beaucoup de maîtres dont on n'auroit pas voulu faire des valets. Dans la disposition d'esprit où j'étois, je ne trouvois rien au-dessus des grâces que donnent les talens agréables, et je me promis bien de m'y livrer sans distraction.
M. de Vignoral me fit appeler; «Vous voilà dans ma maison, monsieur, me dit-il; j'espère que vous ne me ferez pas repentir de la complaisance que j'ai eue de me charger de vous. J'ignore ce qu'un curé de village a pu vous apprendre; mais s'il vous a inspiré le goût de l'étude et la soumission la plus entière aux volontés de ceux de qui vous dépendez, il a fait plus qu'on ne pouvoit espérer de lui. Savez vous les mathématiques?--Bien peu, monsieur.--Tant pis: c'est la seule chose qu'il falloit apprendre; c'est la seule chose qui soit bonne à tout. Les mathématiques rendent l'esprit juste, et la justesse de l'esprit en fait seule le mérite. Vous êtes dans un âge où les occupations sérieuses ont peu d'attraits; il faut vaincre la nature. Négligez tous ces arts frivoles dans lesquels les femmes peuvent le disputer à l'homme le plus exercé; et puisque vous êtes destiné à vivre dans le monde, livrez-vous aux sciences exactes; travaillez à devenir un jour en état d'éclairer vos concitoyens. Voici des livres que vous monterez dans votre chambre; voici un manuscrit que vous copierez. La manière dont vous vous acquitterez de ce travail, me donnera l'étendue de votre capacité; la promptitude avec laquelle vous l'acheverez, me fera connoître votre aptitude. Jeune homme, le dépôt que je vous confie momentanément, doit vous prouver les dispositions que j'ai à vous aimer. Attachez-vous à me satisfaire, il y va de votre bonheur. Fuir les plaisirs et les occupations futiles, voilà la règle de votre conduite. Craignez sur-tout la société des femmes, ce seroit votre perte.--Oui, monsieur.»
«Ma maison est triste pour un jeune homme, je le sais; elle n'en conviendroit que mieux à vos études: malheureusement pour vous, je vais me marier.--Vous, monsieur!--Oui, Frédéric; il y a assez long-temps que je vis pour la gloire et pour le bonheur de l'humanité: ma réputation est faite; je dois songer à adoucir les approches de la vieillesse. J'ai donc consenti à ce que mes amis m'ont proposé. J'épouse une demoiselle jeune, jolie, qui a des talens et de la fortune; j'augure d'autant mieux de son caractère, qu'elle paroît flattée d'associer son nom au mien. Dans huit jours, ce sera une affaire terminée. Ma maison alors deviendra plus agréable, puisque je recevrai chez moi la société que jusqu'à présent j'étois obligé d'aller chercher. Je ne voudrois pas que ce fût pour vous un trop grand sujet de distraction, et je vous préviens que je n'aurai de complaisance à votre égard qu'autant que vous le mériterez. Remontez à votre appartement; n'oubliez pas les mathématiques, et sur-tout mon manuscrit.»
Je pris les volumes sous mon bras droit, le manuscrit à ma main gauche; et en montant l'escalier, je pensois tristement aux exhortations que je venois de recevoir. Copier! quelle fastidieuse besogne! c'étoit mon supplice chez le curé de Mareil. Les mathématiques! quelle sérieuse occupation! Et pour un jeune homme qui ne vouloit que chanter, danser, faire des armes et monter à cheval, quel double fardeau que des problêmes et un manuscrit de M. de Vignoral!
En rentrant dans ma chambre, je vis un homme qui m'attendoit; c'étoit le tailleur de Philippe. Il me consulta sur tout ce que je desirois. Je desirois beaucoup de choses; mais chaque fois que je lui disois mon goût, il ne manquoit pas de me répondre que ce n'étoit pas la mode. Impatienté d'une objection dont je ne sentois pas encore toute l'importance, je le priai de faire comme il voudroit. Il me protesta qu'il n'avoit d'autres volontés que les miennes, et qu'il m'habilleroit à la mode. «C'est la mode, monsieur, qui constate le mérite d'un homme; il faut être vêtu, coiffé, chaussé à la mode: il faut même avoir de l'esprit à la mode; il n'y a que celui-là qui décide des réputations». Il me fit le catalogue de tous les jeunes seigneurs qu'il avoit l'honneur de contenter; et, suivant l'usage, je n'osai plus rien disputer contre un tailleur qui me laissoit entendre qu'il étoit glorieux pour moi d'être servi par un homme comme lui. «M. Philippe sait qui je suis; il vous a recommandé à mes soins, et je serois désespéré de mécontenter M. Philippe.»
«Y a-t-il long-temps que tous connoissez M. Philippe?--Bien long-temps, monsieur; j'habillois les gens de madame la baronne quand il est entré à son service, et je lui ai fait sa première livrée.--Comment! Philippe a porté la livrée?--Oui, monsieur, pendant quelques années: mais sa sagesse l'a fait distinguer de madame la baronne; et elle a pris tant de confiance en lui, qu'elle ne fait plus rien sans le consulter. Le gaillard est adroit; il commande aujourd'hui dans la maison comme si elle lui appartenoit. Sans doute il y fait ses affaires; cependant personne ne se plaint de lui. Pour moi, je n'ai que du bien à en dire, et je me suis toujours gardé de croire ce que des méchans.... Adieu, monsieur; sous deux jours j'aurai l'honneur de vous revoir.»
Qu'est-ce que ce maudit homme s'étoit toujours gardé de croire? Priez le ciel, mon cher lecteur, de vous préserver de ces demi-bavards qui vous présentent sans cesse des énigmes dont ils ne vous donnent jamais le mot, ou vous éprouverez le même supplice auquel je fus livré aussitôt que je restai seul. Que pouvoit-on reprocher à Philippe, à Philippe qui avoit porté la livrée, et qui n'en étoit pas moins le seul ami que j'eusse au monde? Pauvre Philippe! Cette livrée me pesoit sur le coeur; j'en étois humilié pour moi d'abord, et puis aussi pour toi que j'aimois. Je me promis d'être plus réservé avec lui. À mon âge, les promesses que l'on fait à la raison ne tiennent guère. Si la fierté l'eût emporté sur l'amitié que je me sentois pour lui, ah! c'eût été bien différent; mais je n'en étois pas encore là.
Le curé de Mareil plaçoit le mérite dans l'universalité des connoissances, Philippe dans les grâces du corps, M. de Vignoral dans la justesse de l'esprit, mon tailleur dans la mode: il y avoit de quoi choisir. Dans l'embarras du choix, je me décidai à suivre, autant que je pourrais, les conseils de tous. Je commençai à parcourir les premiers élémens de la géométrie: mais je ne lisois absolument que des yeux; mes pensées étoient absorbées par la crainte de ne pas réussir à bien copier l'ouvrage de M. de Vignoral. Je pris donc le manuscrit; mais en cherchant le sens de l'auteur à travers une foule de ratures, de renvois, et de sentences ajoutées qui sembloient n'être placées là que pour déguiser la pauvreté du style, je ne songeois qu'aux nouveaux habits que j'allois posséder. J'abandonnai donc l'étude, et je sortis pour faire des emplettes, accompagné de madame Leblanc, femme de charge du philosophe chez lequel je demeurois.
Je lui eus l'obligation d'être fort bien traité: elle, de son côté, fut très-satisfaite de moi; car je ne lui entendis pas répéter deux fois qu'elle regrettoit d'être sortie sans argent, parce que tels et tels objets lui convenoient beaucoup, que je compris parfaitement comment je devois dissiper ses regrets. En revenant, elle m'assura qu'elle m'avoit pris en amitié dès le premier moment de mon arrivée, que je la trouverois toujours disposée à me rendre les petits services qui dépendroient d'elle, et qu'elle m'engageoit beaucoup à ne pas échanger les qualités que j'avois reçues de la nature, contre des sentimens d'emprunt ou de grandes phrases qui ne prouvent rien. «Tâchez de ne pas devenir savant, ajouta-t-elle; mais soyez toujours généreux: vous aurez peut être moins d'apologistes; mais vous aurez plus d'amis, et l'amitié vaut mieux que la gloire». Ah! Philippe, Philippe, dis-je tout bas, voilà déjà un de tes conseils justifié par l'expérience.
Madame Leblanc étoit de bonne humeur; elle continua.
«Monsieur Frédéric, pour vous prouver ma reconnoissance, je vais vous donner un avis dont vous sentirez bientôt l'utilité. Vous voilà chez M. de Vignoral, je ne sais à quel titre: mais, fussiez-vous le fils d'un prince ou d'un financier, ce qui revient au même, persuadez-vous que dès l'instant que vous dépendez de lui, il ne vous estimera qu'autant que vous lui serez nécessaire; c'est son usage: il semble que tout ce qui ne lui sert pas ne soit bon à rien dans le monde, et que tout ce qui lui sert ne soit au monde que pour cela; c'est l'égoïsme personnifié, mais déguisé sous les prétextes les plus spécieux. En effet, ne paroît-il pas naturel que l'homme qui ne pense qu'au bonheur de l'humanité, trouve sans cesse l'humanité entière prête à le seconder dans ses vues? Ne le vantez jamais en sa présence; il a l'orgueil trop aguerri pour être sensible aux louanges de ceux qu'il ne regarde pas comme ses rivaux: mais parlez de lui avec enthousiasme par-tout où vous aurez la certitude qu'il pourra le savoir, et vous obtiendrez sa bienveillance. Ne vous offensez pas de la remarque; elle n'a pas rapport à vous: mais je lui ai entendu dire plusieurs fois que l'exaltation des sots contribuoit beaucoup à la réputation des gens d'esprit, parce que les sots crient d'autant plus fort en faveur des grands écrivains, qu'ils les comprennent moins, et qu'étant incapables de les apprécier, dès qu'ils ont mis de l'amour propre à les vanter, ils périroient plutôt que de se dédire. Je vous livre là le secret du métier, et vous observerez bientôt par vous-même que si les philosophes font la réputation de beaucoup de petits esprits, c'est que les petits esprits sont nécessaires à la réputation des philosophes. Dites donc du bien des ouvrages de M. de Vignoral à tout le monde, excepté à lui, à moins qu'il ne vous interroge; lisez-les souvent, afin de pouvoir les citer en sa présence: ce sera le coup de maître. S'il vous accable à la fois d'ouvrage pour vous et pour lui, laissez ce qui n'aura rapport qu'à vous; il grondera légèrement: mais occupez-vous sans relâche de ce qui aura rapport à lui, et il vous comblera d'éloges.»
«Merci, madame Leblanc, lui dis-je en la quittant pour remonter chez moi; car nous venions d'arriver. J'ai lu quelque part qu'il n'y a pas de héros pour son valet-de-chambre; mais je vois maintenant qu'il n'y a pas de philosophe pour sa gouvernante. Je profiterai de vos avis».
J'en profitai en effet. Du double fardeau dont m'avoit chargé M. de Vignoral, je sentis que je pouvois sans crainte retrancher la moitié. Je me promis de laisser là les mathématiques, et de ne m'occuper que du précieux manuscrit.
CHAPITRE VI.
_J'ai bien autre chose à faire._
Levé de grand matin, déjà mes plumes étoient taillées; je me plaçois à mon bureau, quand je vis entrer un grand homme sec, mis avec la propreté la plus recherchée, et qu'à ses révérences méthodiques j'aurois reconnu pour un maître de danse si j'avois eu plus d'habitude du monde. Il ne m'avoit pas encore parlé, et déjà j'aurois pu croire que j'avois pris ma première leçon; car la politesse m'obligeoit à lui rendre tous les saluts qu'il me faisoit, et il m'en fit beaucoup, m'examinant chaque fois avec plus d'attention.
«Monsieur n'a pas encore reçu les premiers principes, me dit-il en m'adressant une nouvelle révérence: j'en suis charmé; j'aime mieux commencer mes élèves que de les trouver imbus d'idées fausses sur un art que beaucoup de gens professent, et dont si peu connoissent l'étendue et la profondeur.»
«--Puis-je savoir, monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?»
«--Monsieur, je viens vous donner des leçons de graces, d'à-plomb, de légéreté et d'expression; je suis artiste et professeur de danse». Il me fit encore un salut; mais celui-là fut si prompt, qu'il eût fallu une connoissance approfondie des règles de l'art pour décider s'il y avoit plus d'expression que de légéreté dans une inclination pareille.
«J'ai long-temps exercé mon art à l'Opéra; j'ai l'honneur de l'enseigner aux enfans des meilleures maisons de France. J'espère que monsieur sera docile, et qu'il me donnera la gloire de le mettre bientôt au rang de mes élèves les plus distingués.»
Sans attendre ma réponse, il me prit par les mains, qu'il ne quitta, pendant un quart-d'heure, que pour me pousser la tête en arrière; de ses genoux il pressoit mes genoux, de ses pieds il tournoit mes pieds avec tant d'expression et si peu de légéreté, que lorsqu'il m'abandonna à moi même, je fus trop heureux de trouver un fauteuil pour me retenir: j'avois le corps brisé.
«Fort bien, monsieur, fort bien; vous avez des dispositions très-heureuses. Il faut souvent vous exercer: la danse est un art difficile qui se perd aussitôt qu'on le néglige. Les premiers élémens fatiguent un peu, continua-t-il en me voyant étendre les jambes avec les efforts les plus pénibles; mais aussi quelle satisfaction quand vous serez en état d'exécuter! Voyez ce pas: une, deux, trois, quatre; quelle sévérité dans l'ensemble! cette pirouette: une, deux, trois, quatre, cinq, six; quel fini dans les détails! Monsieur connoît sans doute l'Opéra?--Non, monsieur.--C'est là que vous verrez des artistes qui n'ont pas de rivaux dans l'univers entier. L'Europe savante peut, dans beaucoup de choses, le disputer à la France; mais pour la danse, il n'y a que Paris. On ne peut calculer les élans que fait chaque jour cet art étonnant: s'il décline, ce ne sera que par ses propres excès. Pour la légéreté, monsieur, vivent les François!»
Je convins de prix avec l'artiste qui vouloit bien me donner des graces; nous fixâmes les jours et l'heure des leçons, et je le reconduisis jusqu'à la porte, en le saluant.
«On ne peut pas mieux, me dit-il». Étoit-ce à ma révérence ou à mon attention que cela s'adressoit? Je l'ignore encore aujourd'hui; mais j'ai remarqué que de tous les maîtres qu'un jeune homme peut se donner, le plus sensible aux bienséances d'usage est toujours le maître de danse. Payez-les peu; si vous les saluez beaucoup, ils seront toujours satisfaits. J'allois fermer ma porte quand un petit homme, dont tous les mouvemens sembloient convulsifs, me demanda l'appartement de M. Frédéric. Je le fis entrer.
«Est-ce monsieur qui desire apprendre la musique?--Oui, monsieur.--Quel instrument monsieur a-t-il choisi?--Moi, je ne tiens qu'à la musique vocale, et je m'en rapporterai à vous. Lequel préférez-vous m'apprendre?--Monsieur, cela m'est parfaitement indifférent: la harpe ou le piano, puisque vous voulez chanter; il faut choisir entre ces deux-ci.--Mais encore, que me conseillez-vous?--Monsieur, cela m'est parfaitement indifférent; puisque je suis réduit à donner des leçons, peu m'importe que ce soit de harpe ou de forté.--Vous avez donc éprouvé des malheurs, monsieur?--Des malheurs! on s'en console aisément; mais des injustices atroces, des cabales abominables, voilà, monsieur, ce dont on ne se console jamais. J'avois fait un opéra délicieux pour la musique, car vous savez que les paroles ne sont pour rien dans un opéra. Ce que vous ne savez pas, monsieur, c'est que le théâtre appartient exclusivement à quelques auteurs privilégiés, et qu'un jeune homme a toutes les peines du monde à s'y faire jour». Je le regardai alors fixement, car l'accent de tristesse avec lequel il s'exprimoit me pénétroit l'ame, et je m'apperçus que le jeune homme qui avoit peine à se faire jour approchoit de la cinquantaine.
«Après avoir attendu long-temps, j'eus enfin mon tour. Ah! monsieur, je crois que les acteurs, l'orchestre et le public s'étoient donné le mot pour me tuer. Quel bruit dans le parterre! Avez vous l'oreille juste?--Je crois que oui.--Écoutez, monsieur, écoutez cet air, qui, placé à la seconde scène, auroit assuré le succès d'un ouvrage, fût-il pitoyable, et vous ne croirez pas à la chute du mien.»
Il se mit à chanter, et j'oserois jurer que, montre sur table, l'air dura plus de quinze minutes. J'eus le temps de compter les vers; il y en avait huit; mais le musicien les avoit si souvent répétés, il les avoit sur-tout si bien mêlés les uns avec les autres, qu'il étoit impossible de définir si les paroles avoient plusieurs sens, ou si elles n'en avoient pas du tout. Quand il eut fini, je lui demandai s'il y avoit beaucoup d'airs aussi beaux que celui-là.» Beaucoup, monsieur; presque tous étoient de la même force. Concevez-vous comment cet opéra a pu ne pas aller jusqu'à la fin»? Je le concevois parfaitement: à moins que les auditeurs ne fussent décidés à passer la nuit au spectacle, il n'y avoit pas moyen d'entendre cet opéra tout entier.
Quand il m'eut encore parlé de la destinée affreuse qui réduisoit un homme comme lui à travailler pour les marchands de musique, et à donner des leçons; quand il m'eut bien répété que les François n'étoient pas nés musiciens, qu'ils étoient insensibles à l'harmonie, que la mélodie n'avoit aucun charme pour eux, il essaya ma voix, et m'assura qu'avec son secours je deviendrois bientôt un virtuose. Nous fîmes nos arrangemens, et il me quitta sans prendre garde seulement si je le reconduisois.