Frédéric

Chapter 25

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Madame de Valmont le sentit; elle demanda, pour disposer l'esprit de son époux, quelques jours, qui lui furent accordés. Le quatrième, elle fit prier Henri de se trouver chez elle; M. de Valmont y étoit. Là, il fut témoin de l'adresse avec laquelle on persuada à un époux ce qu'il devoit croire, en éloignant ses réflexions de ce qu'il ne devoit pas soupçonner; et Henri, malgré qu'il se vantât de bien connoître les femmes, répétoit, en sortant de cet entretien, que plus on vivoit, plus on apprenoit à douter de ses connoissances. Il promit à M. de Valmont que cette pièce lui seroit remise, ou seroit imprimée le lendemain du jugement: remise, si sa soeur étoit conservée dans ses droits; imprimée, si elle étoit condamnée à y renoncer.

Il exigea sans pitié que M. de Valmont quittât la maison de son père; il avoit calculé l'effet que cette rupture produiroit dans le monde, et ne s'étoit pas trompé. Effectivement, dès ce moment, la cause de M. de Miralbe fut regardée avec beaucoup de défaveur.

Adèle ne vengea la réputation de M. Durmer qu'en faisant imprimer dans son mémoire la lettre que cet écrivain célèbre lui avoit adressée à ses derniers momens. Lecteurs, vous la connoissez; prononcez: fut-elle dictée par un homme capable de corrompre l'innocence?

CHAPITRE L.

_Le 17 octobre._

Rien ne dure aussi long-temps qu'un procès; bien des gens le savent par expérience. Celui intenté contre Adèle reposoit sur des moyens si extraordinaires, qu'il étoit impossible d'en prévoir l'issue. Sa position d'ailleurs étoit fort désagréable. Devenue la femme du jour sans le vouloir, ne pouvant fuir la société sans paroître se condamner, n'osant s'y livrer dans la crainte d'affecter trop d'assurance; obligée à des dépenses assez fortes sans fortune fixe, puisqu'elle ne possédoit rien pour le présent, et que le même arrêt pouvoit lui ravir du même coup les biens de sa mère et l'héritage de M. de Saint-Alban; contractant des obligations pécuniaires avec ses amis, elle qui redoutoit plus que personne ce genre de dépendance; sur-tout voyant à jamais l'impossibilité de s'acquitter si elle étoit condamnée à renoncer au titre de mademoiselle de Miralbe... ce fut au milieu de ces inquiétudes que nous jurâmes de ne pas confier de nouveau aux événemens le soin de notre bonheur, et de nous marier, au risque de tout ce qu'il en pourroit arriver.

La première fois que nous en parlâmes, M. de Nangis, Florvel, son épouse, nos avocats, Henri même, s'écrièrent que cela étoit impossible, que mademoiselle de Miralbe n'obtiendroit pas le consentement de son père, qu'il ne répondroit pas si elle le lui demandoit pour la forme; et que, ne pouvant s'en passer pour contracter sous le nom qu'il lui disputoit, si elle se marioit sous celui d'Adèle seulement, elle paraîtroit renoncer elle-même à tous ses droits. Nous n'ignorions point la solidité de ces raisonnemens; mais plus ils s'opposoient à nos desirs, plus nous étions décidés à n'en tenir aucun compte. M. de Nangis alors annonça qu'il refuseroit son consentement; mais Adèle, sans s'épouvanter de l'opposition qu'elle rencontroit, demanda du moins qu'on voulût bien l'entendre. Voici les raisons qu'elle fit valoir.

«On sait que je ne tiens pas à la fortune, et que s'il eût été en mon pouvoir de servir M. de Miralbe dans le désir qu'il a de me méconnoître pour sa fille, je l'aurois fait avec plaisir; il m'a placée dans la nécessité de soutenir des droits que je ne desire point, et c'est le seul tort qu'il m'est difficile de lui pardonner.

«Je ne ferai entrer l'amour pour rien dans ma résolution; ce qui est tout pour moi ne peut être une considération pour les autres: mais si je perds mon procès, que deviendrai-je? Je ne serai plus cette Adèle dont l'obscurité faisoit la sûreté et le bonheur; je ne serai qu'une intrigante, perdue de réputation, sans appui, sans protecteur légal: et le même homme qui m'a déjà si cruellement traitée lorsque son premier devoir étoit de me défendre, ne se croira-t-il pas le droit de se venger, quand tout se réunira pour me faire paroître coupable? L'arrêt qui me privera du titre de sa fille, ne l'autorisera-t-il pas à me punir de l'avoir porté? Qui me soutiendra contre lui? Personne. Mes amis m'abandonneront en me plaignant, et je leur rendrai assez de justice pour les plaindre moi-même de m'abandonner; je connois le monde, et je sais qu'il est souvent dangereux à la vertu de protéger l'innocence, quand les tribunaux et la voix publique l'ont condamnée. Quiconque uniroit alors sa cause à la mienne, se perdroit sans me sauver. Voilà peut-être l'avenir qui m'attend: un seul être peut m'y soustraire. Quand les lois frapperoient sans pitié la solitaire Adèle, même en m'ôtant le titre de Miralbe, elles respecteront l'épouse de M. de Montluc: quelque injustice qui me soit réservée sous ce nom, il sera permis à mon époux d'embrasser ma querelle, et l'on n'osera point m'en séparer. En acceptant ma main dans l'état incertain où je flotte, Frédéric fait plus que lorsqu'il m'épousoit n'étant que l'élève de M. Durmer: alors je ne lui apportois pas de dot; aujourd'hui je n'en ai point non plus à lui offrir, et je l'expose à tous les dangers inséparables de ma position, à la douleur de voir sa compagne perdue dans ce qui est le plus cher à tous les hommes, son honneur. Il brave tout pour moi, et il est le seul avec lequel je puisse m'acquitter, puisque lui dans ma position, moi dans la sienne, je ne balancerois point un instant à partager son sort.

«Je n'ai parlé que de l'avenir effrayant qui m'est réservé si je perds mon procès: vous connoissez tous M. de Miralbe; si je le gagne, je suis sa fille, et je retombe en son pouvoir. Par l'impression que cette idée fait sur vous, jugez de la terreur qu'elle m'inspire. Que je sois Adèle condamnée, ou mademoiselle de Miralbe triomphante, je suis la plus malheureuse des mortelles. Qui pourroit donc me blâmer de saisir l'occasion de cesser d'être l'une et l'autre? Sera-ce le public? Eh bien! puisque jusqu'à présent il est le premier juge auquel nous nous sommes adressés, rien ne m'empêchera de justifier cette démarche devant lui. Ma position est si nouvelle, qu'on ne peut me juger par les règles ordinaires de la vie; et qui attribueroit ma résolution à l'amour se tromperoit, puisqu'il est vrai qu'un homme en état de me soustraire à M. de Miralbe, quels que fussent d'ailleurs son nom, son âge et son caractère, deviendroit mon époux, si celui que j'aime n'étoit pas assez généreux pour me presser de lui donner ma main. Je sens moi-même la force des objections que l'on m'a faites: si l'on me prouve qu'elles l'emportent sur les raisons qui me déterminent, je suis prête à céder et à me sacrifier à la prudence de mes amis; mais s'ils tremblent de se la reprocher un jour, qu'ils me sauvent de la mort, et eux d'un cruel repentir.»

Il étoit difficile de résister à un pareil discours: aussi ceux qui s'étoient récriés le plus vivement contre l'idée d'un mariage dans les circonstances où nous nous trouvions, convinrent que toutes les considérations devoient céder devant les craintes d'Adèle, craintes trop naturelles et si fortement justifiées par le passé. Après bien des consultations, on s'arrêta au parti de tout conduire dans le silence jusqu'après la célébration. Les bans indispensables furent publiés de grand matin; les autres furent achetés. Pour ne point avertir M. de Miralbe, qui ne pouvoit donner son consentement ni le refuser, puisqu'il nioit sa qualité de père, mademoiselle de Miralbe ne prit que le nom d'Adèle; mais, dans le contrat qui fut dressé, les hommes de loi lui firent faire toutes les protestations et réserves nécessaires au maintien de ses droits. La nuit du 17 octobre 17.. nous fûmes mariés; M. de Nangis et madame de Florvel servant de père et de mère à Adèle, M. et madame de Montluc représentant de même de mon côté; Henri de Miralbe, Florvel, M. de Farfalette et Philippe, à titre de témoins.

Jour mémorable pour moi, tu comblas tous mes desirs! Que m'importoit alors la fortune, l'instabilité des lois, les complots des méchans, les événemens dont les hommes disposent? que m'importoit ce bourdonnement qu'on appelle opinion publique? Mes voeux, mes pensées, tout mon être enfin n'existoit que dans mon amour. Nous étions l'un à l'autre, et je sentois qu'aucune puissance humaine ne parviendroit à briser des liens si chers à nos coeurs. Combien de fois, depuis cette époque, les années, en ramenant le 17 octobre, nous ont-ils trouvés remplis de reconnoissance pour lui! c'est encore, et pour toute notre vie, la fête de l'amour, du bonheur et de l'amitié; c'est le moment de la confiance. Le 17 octobre nous ne sommes à personne; et la vieillesse nous atteindra que nous trouverons encore cette journée trop courte pour parler des plaisirs que nous lui dûmes, et de tous ceux qui les ont suivis.

C'est le 17 octobre que je termine l'histoire de ma vie: lecteurs, vous me permettrez d'être bref; cette journée ne m'appartient pas.

Après dix-huit mois employés à voir beaucoup de monde pour soutenir et augmenter le nombre de nos partisans, après quantité de mémoires, de répliques, de sollicitations, d'espérances et de craintes, le procès de mon épouse fut jugé. Elle le gagna. Nous devînmes très-riches sans l'avoir desiré: aussi notre bonheur fut-il plus fort que les faveurs de la fortune; il lui résista.

M. de Miralbe s'enfuit dans une de ses terres au fond du Dauphiné; et là, sans jamais vouloir personnellement reconnoître Adèle pour sa fille, il offrit de lui rendre compte des biens de madame de Miralbe. Mon épouse lui répondit qu'elle n'avoit point été guidée par l'intérêt dans les démarches qu'elle s'étoit vue contrainte de faire contre lui; qu'elle le prioit de dicter lui-même les arrangemens qui convenoient le mieux à l'état de ses affaires, lui promettant pour elle et pour moi de signer aveuglément tout ce qui s'accorderoit avec ses desirs. Loin d'être touché de notre procédé, il se disposoit à engager la plus grande partie de ses biens pour s'acquitter avec nous, quand la mort qu'il portoit dans son sein depuis l'arrêt qui l'avoit condamné, le délivra de la honte, des regrets, et peut-être des remords qui le poursuivoient.

Libres de tous soins, nous allâmes passer le temps de notre deuil à Téligny, où nous reconduisîmes M. et madame de Montluc, qui soupiroient à Paris après les plaisirs tranquilles de la vie champêtre.

Depuis nous leur consacrâmes chaque année la saison où le séjour de la ville est le moins supportable. Nous conservâmes nos amis: leur présence nous étoit chère à bien des titres; elle nous rappeloit les services que nous en avions reçus, et toutes les époques de notre amour: le souvenir des peines passées est pour les amans une jouissance de plus et un motif de s'aimer davantage.

Philippe ne nous quitte point; il trouve la récompense des sacrifices qu'il a faits pour moi dans l'attachement de mon épouse autant que dans le mien. Il est plus aimable que jamais, et cultive en cachette le goût qu'il a toujours eu pour l'étude. Sans avoir la manie du bel esprit, il jette volontiers ses pensées sur le papier. Je lui proposois un jour de se faire imprimer. «Non vraiment, me répondit-il; je craindrois de trahir les secrets de l'humanité: quand on connoît les hommes, on sent le besoin de les cacher.»

FIN.