Chapter 24
Ils se rendirent effectivement chez lui, et lui demandèrent sa fille, suivant les formes usitées alors. Ils furent accueillis avec les plus grandes démonstrations d'amitié, reçurent mille félicitations sur le bonheur d'avoir retrouvé un fils digne d'eux; félicitations qui lui furent reportées, à l'égard d'Adèle, avec plus de justice et sans doute aussi plus de sincérité. M. de Montluc, qui paroissoit posséder toute ma fortune, parla des avantages qu'il se proposoit de me faire. M. de Miralbe, soulagé de pouvoir du moins exhaler sa haine contre quelqu'un, jura que jamais Henri ne rentreroit en grace auprès de lui, et que tous ses biens appartiendroient à celui de ses enfans dont il n'avoit qu'à se louer; mais il s'abstint d'entrer dans aucun détail, en observant qu'il avoit promis à M. de Saint-Alban de lui céder la satisfaction de veiller aux intérêts de mademoiselle de Miralbe.
Cette visite faite et rendue, il me fut permis de voir Adèle tous les jours, de lui parler de ma joie, de lire dans ses regards les mouvemens de la sienne. La certitude d'être unis étoit pour nous un état de félicité et de surprise: nous eussions été trop à plaindre d'en douter un seul instant, et cependant nous ne pouvions le croire. Ce mélange d'inquiétudes sans motif, d'assurance si voisine de la crainte, ne peut se concevoir que par ceux que l'amour et l'espoir ont long-temps agités. Hélas! nous nous étions déjà vus si près du bonheur, un événement si imprévu nous en avoit déjà éloignés avec tant de violence, que nous n'osions qu'en tremblant nous confier aux présages heureux qui nous entouroient. Combien de fois ne regrettâmes-nous pas le sort de ceux qui ne portent à l'autel qu'un coeur brûlant de desirs! Mais quand on a de la fortune, il faut des contrats; ce qui souvent demande plus de temps que les amans ne voudroient en accorder.
Enfin la minute du mariage de nos biens fut arrêtée par M. de Saint-Alban; lui et M. de Montluc approuvèrent le compte que le père de mademoiselle de Miralbe rendit de sa tutelle: ils stipulèrent les époques de paiement; en un mot, ils prirent d'un côté comme de l'autre toutes les précautions que l'intérêt et la méfiance déguisent sous les noms les plus honnêtes. Le notaire fut chargé d'apporter son acte le lendemain. Nous devions tous souper chez M. de Saint-Alban, et signer. Mes amis, ceux d'Adèle, nos parens, nous félicitoient et se félicitoient avec plus ou moins de franchise. Philippe, l'excellent Philippe, jouissoit de son ouvrage, de mon bonheur et de ses sacrifices. Comme il m'embrassa de bon coeur la veille de ce jour si long-temps desiré!
Mon imagination étoit trop exaltée pour que le sommeil pût un moment en suspendre l'activité! Levé de bonne heure, je me proposois de me rendre le plutôt possible à Versailles, quand je reçus ce billet d'Adèle:
«Mon oncle a passé une nuit terrible. Les médecins prétendent que c'est une attaque d'apoplexie. À chaque instant il perd connaissance, et paroît sur-tout souffrir horriblement de ne pouvoir parler. Je ne sais qui a averti M. de Miralbe, il est arrivé ce matin à six heures. Il m'a recommandé, avec beaucoup de douceur, de retirer les invitations faites pour aujourd'hui. Je viens d'en charger le secrétaire de mon oncle. Je n'écris qu'à vous et à Henri, et je retourne servir mon protecteur. Adieu, mon cher Frédéric. Venez voir M. de Saint-Alban: si le ciel permet que son état s'améliore, son amitié sera flattée des témoignages de la vôtre. Je croyois avoir épuisé la coupe du malheur; j'ignorois celui de trembler pour les jours d'un être aussi cher. Adieu, mon ami.»
Je partis presque aussitôt pour Versailles, accompagné de M. et de madame de Montluc: nous gardâmes en route le plus profond silence; nous craignions réciproquement de nous communiquer nos alarmes et nos soupçons. En arrivant, nous demandâmes des nouvelles de M. de Saint-Alban; elles étoient toujours telles qu'Adèle me les avoit données. M. de Miralbe vint nous recevoir, et ne demeura avec nous qu'un moment, en s'excusant sur les soins que l'état de son oncle exigeoit. Il étoit pâle; son regard n'avoit point d'assurance: Dieu seul connoît le sentiment qui l'agitoit alors. Nous restâmes dans l'espérance de voir sa fille, mais sans oser la faire avertir: les occupations auxquelles elle se livroit étoient si sacrées, que l'amour même se fût reproché de l'en distraire. M. de Nangis, Florvel et son épouse arrivèrent quelque temps après nous: nous passâmes quatre heures ensemble, sans voir d'autres individus que les médecins, qui ne conservoient point d'espérance, et quelques valets dont la fonction paroissoit bien plus être de nous observer, de nous empêcher de parler, que de répondre au désir que nous avions de connoître à chaque instant l'état du malade. Adèle passa par hasard dans le salon où nous étions, et parut surprise de nous voir. Sans doute on lui avoit laissé ignorer la présence de tous ses amis. Sa figure, toujours si expressive, auroit pu servir de modèle pour peindre la douleur. Elle nous raconta, dans le plus grand détail, l'attaque terrible qu'avoit éprouvée son oncle; et quoique tous ses discours annonçassent assez qu'elle n'avoit aucun espoir de le voir se rétablir, elle nous interrogeoit de manière à nous forcer de lui en donner. Bientôt elle nous quitta pour retourner auprès de M. de Saint-Alban: son inquiétude lorsqu'elle ne le voyoit pas, égaloit seule les angoisses qui la déchiroient à chaque crise dont elle étoit témoin.
Ne pouvant tous rester plus long-temps chez M. de Saint-Alban, nous acceptâmes l'offre que nous fit M. de Nangis de nous réunir à l'appartement qu'il avoit à Versailles, et de laisser un de nos domestiques chez le malade, pour venir d'heure en heure nous donner de ses nouvelles. Elles s'écoulèrent avec bien de la lenteur, et sans apporter un seul rayon d'espérance. À minuit nous apprîmes que le protecteur d'Adèle avoit cessé d'exister. Lecteurs, représentez-vous dans quel abîme de malheurs cette affreuse nouvelle pouvoit de nouveau me plonger, et jugez de la tristesse avec laquelle je la reçus.
La première punition de ceux qui ont des torts graves à se reprocher, est de se voir sans cesse soupçonnés des crimes dont peut-être ils sont innocens. Je pensai (et je ne fus pas le seul) que la mort de M. de Saint-Alban arrivoit dans une circonstance si favorable à M. de Miralbe, que, malgré sa douleur apparente, il étoit difficile d'ajouter foi à ses regrets, et plus difficile encore de le croire exempt de reproche. Du premier instant où l'état de son oncle avoit paru désespéré, il s'étoit établi en maître dans sa maison; le titre de son plus proche héritier lui en donnoit le droit: la nécessité de veiller sur un être qu'il disoit lui être cher, lui servoit de prétexte; l'intérêt étoit son motif.
Adèle, toute occupée de ses alarmes et des soins qu'elle rendoit à M. de Saint-Alban, oublioit, pour ainsi dire, qu'elle vivoit avec son père; mais à peine son protecteur eut-il fermé les yeux, que ses idées se reportèrent sur elle-même, et l'avenir la fit trembler. Retourner dans la maison de M. de Miralbe, où madame de Valmont demeuroit toujours, lui parut le comble du malheur. Entraînée par la crainte plutôt que décidée par ses réflexions, elle se disposoit à chercher un asyle auprès de son frère, quand madame de Morvel vint à son secours. Au risque de se compromettre dans une circonstance aussi délicate, elle la conduisit à Paris dans un couvent, lui faisant écrire à M. de Miralbe une lettre qui ne devoit lui être remise qu'après son départ. Dans cette lettre, Adèle disoit qu'il lui avoit été impossible de rester dans des lieux où tout lui retraçoit la perte qu'elle venoit de faire; que présumant que son père seroit obligé de demeurer encore quelques jours à Versailles, et ne voulant pas ajouter à tous les détails qui alloient l'occuper, celui de choisir une résidence, elle avoit pris le parti de chercher une retraite dans un lieu qui mériteroit son approbation; que là elle attendroit ses ordres, mais qu'elle espéroit de sa bonté qu'il voudroit bien lui laisser consacrer à la solitude les premiers momens de sa douleur. Elle s'excusoit de ne l'avoir pas consulté, sur les ménagemens qu'elle avoit cru devoir aux regrets auxquels lui-même étoit en proie; regrets que sa présence n'auroit fait qu'augmenter. On sent qu'une lettre pareille ne pouvoit qu'adoucir la démarche d'Adèle, et non la faire approuver; mais elle n'en demandoit pas davantage.
Elle avoit prié madame de Florvel de me consoler, de me conjurer de ne pas l'abandonner, en un mot de consulter avec son frère et ses amis s'il n'étoit aucun moyen de la soustraire au plus cruel de tous les hommes, protestant que la mort lui paroîtroit préférable à la nécessité de rentrer sous sa domination. Son effroi étoit si grand, qu'il lui avoit suggéré l'idée de réclamer dans les tribunaux contre le titre de fille de M. de Miralbe, de lui demander la preuve de ses droits sur elle, de le poursuivre en réparation du complot dont elle avoit été la victime, de l'accabler de la déclaration faite par sa femme-de-chambre, et que M. de Saint-Alban lui-même avoit revêtue de sa signature; ce qui lui donnoit un caractère d'authenticité bien propre à frapper les esprits. Par une bizarrerie étonnante, le projet d'Adèle fermentoit aussi dans la tête de son père, mais par des motifs bien différens.
M. de Miralbe, loin de marquer le moindre mécontentement de la résolution que sa fille avoit prise, parut hautement l'approuver; mais il ne lui écrivit point. Pour savoir sur quel ton il parleroit, il attendit l'ouverture du testament de M. de Saint-Alban; et madame de Florvel, qui sans doute étoit plus instruite qu'elle ne l'avouoit, m'exhortoit à prendre patience jusqu'à ce que l'on connût les dernières volontés du protecteur d'Adèle.
Ce jour vint. M. de Nangis fut invité à titre d'exécuteur testamentaire. M. de Saint-Alban n'avoit appelé à sa succession, par égal partage, qu'Adèle et son frère. C'étoit frapper M. de Miralbe dans un endroit bien sensible. Mais ce qui mit le comble à sa fureur, fut de voir qu'il n'étoit point nommé tuteur de sa fille: au contraire, M. de Saint-Alban, en priant M. de Nangis d'accepter cette qualité, avoit ordonné que, s'il la refusoit, mademoiselle de Miralbe, par le fait même, dès l'instant, et sans être obligée de rendre compte à personne, disposeroit des biens qu'il lui léguoit. Il fut impossible à M. de Miralbe de douter qu'il n'eût été démasqué devant son oncle. Sa rage ne peut se concevoir; du même coup il perdoit l'espoir si long-temps caressé de réparer sa fortune, dont il cachoit le délabrement au public. Ce public, qui ne juge guère que par les faits, alloit sans doute scruter les motifs de son exhérédation. Son fils triomphoit: plus il l'avoit présenté comme un homme sans moeurs, plus il étoit humiliant pour lui de voir qu'il lui eût été préféré. Sa fille, en jouissant d'une fortune qu'il n'avoit pas été cru digne de gérer, devenoit presque indépendante de lui; et soustraite aux projets qu'il pouvoit former contre elle, elle alloit avant peu lui demander compte de la succession de sa mère. Le testament de M. de Saint-Alban avoit été rédigé avec tant de précautions, qu'il étoit impossible de l'attaquer victorieusement par les voies ordinaires. Il ne restoit qu'un expédient à un homme du caractère de M. de Miralbe; il osa le tenter, et mit opposition à l'exécution des dernières volontés de son oncle, jusqu'au moment où l'état de la fille qui se prétendoit être mademoiselle de Miralbe auroit été constaté.
CHAPITRE XLIX.
_Procès._
Trois jours après, il fit paroître un mémoire destiné au public bien plus qu'aux tribunaux, manière de plaider assez en vogue dans ce temps-là. Il y peignoit Adèle comme une intrigante, élevée par un philosophe, qui l'avoit, dès l'enfance, livrée au libertinage le plus affreux, et accoutumée à tout braver pour aller à la fortune. Après avoir fait un récit aussi adroit que mensonger des moyens employés pour tromper son coeur, toujours livré au chagrin d'avoir perdu sa fille, toujours agité par l'espérance de la retrouver; après avoir embelli, s'il est possible, les charmes séducteurs d'Adèle, et blâmé la foiblesse avec laquelle il s'étoit livré lui-même à quelques apparences concertées avec trop de ruse pour qu'il pût s'en méfier, il rappeloit l'aventure de M. de Farfalette. De ce jour il conçut des soupçons; et ce qui les confirma, fut la certitude qu'il acquit depuis, que la prétendue demoiselle de Miralbe avoit dès long-temps des rapports très-intimes avec son fils. C'étoit son fils qui avoit tramé ce complot; l'événement ne prouvoit que trop la perfidie avec laquelle il avoit été conduit. Malgré le scandale de la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe, malgré qu'elle eût été surprise en rendez-vous chez la soeur de l'homme qui l'avoit pervertie dès ses plus jeunes ans, malgré qu'il fût trop notoire que ladite Adèle étoit de plus en liaison réglée avec un personnage devenu depuis peu important, et qu'on nommera lorsqu'il en sera temps (c'étoit moi), on étoit parvenu à éblouir M. de Saint-Alban. Ici se trouvoit placé un grand éloge de son oncle, dont le seul défaut fut toujours de ne pouvoir résister à un sexe qui, de tout temps, a subjugué les hommes d'ailleurs les plus estimables. Il prétendoit qu'il l'avoit plusieurs fois averti des renseignemens parvenus jusqu'à lui contre la prétendue demoiselle de Miralbe, et consulté sur les moyens de la rendre au néant dont il l'avoit tirée; mais que ce vieillard, séduit par son amour, et peut-être par les complaisances dont on berçoit sa crédulité, s'étoit emporté contre lui. Il ne lui resta donc qu'un parti à prendre, ce fut de ne pas troubler le repos d'un oncle dont le bonheur lui étoit plus cher que les richesses, et d'attendre, au risque de tout ce qui pourroit en arriver, que la conduite de la prétendue demoiselle de Miralbe éclairât son coeur en le déchirant. Mais habilement guidée par son fils et par l'homme qui n'a jamais cessé d'avoir un empire absolu sur ses volontés, elle calcula toutes ses actions de manière à augmenter l'aveuglement de M. de Saint-Alban, jusqu'au jour où ils furent tous certains d'un testament sans doute d'avance concerté entre eux. Au comble de leurs desirs, la mort vint les délivrer de la gêne qu'ils s'étoient imposée, et leur en payer le prix.
M. de Miralbe s'interdisoit toute réflexion sur la promptitude avec laquelle son oncle avoit rendu le dernier soupir; et de toutes les perfidies répandues dans son mémoire, ce n'étoit pas la plus mal-adroite. Bien des gens refusent de croire un attentat qu'on leur affirme, et le soutiennent comme authentique quand on leur a laissé le soin de le deviner: l'indulgence se tait où l'amour-propre peut se donner le mérite de la pénétration.
M. de Miralbe concluoit à suspendre l'exécution du testament de M. de Saint-Alban, jusqu'au moment où les lois auroient fait justice des crimes et des prétentions de la fille Adèle. Il ne doutoit pas que les personnages respectables qui, trompés par ses fausses vertus, lui avoient jusqu'à présent accordé leur protection, ne s'empressassent de l'abandonner à ses propres ressources et à celles de ses complices. Les personnages respectables étoient Florvel, son épouse, et M. de Nangis; les complices étoient Henri et moi, mais moi sans être nommé: précaution assez inutile, car je n'avois pas envie de garder l'anonyme.
Jamais libelle ne surprit autant ceux contre lesquels il étoit dirigé, et jamais aussi il n'inspira des sentimens plus unanimes contre son auteur. Madame de Florvel y répondit pour son compte, en allant aussitôt trouver Adèle au couvent où elle s'étoit retirée; et après lui avoir donné communication du mémoire de son père, elle lui dit: «Nous n'avons, mon amie, qu'un parti à prendre toutes deux: vous, de garder le silence, et de confier à votre tuteur le soin de vous défendre; moi, de vous offrir un asyle dans ma maison. Si vous restiez dans un cloître, on croiroit que je vous ai jugée, et je rougirois que l'on pensât même que je vous soupçonne.»
Adèle connoissoit trop son père pour être scandalisée de se voir désavouée par lui; elle l'auroit volontiers remercié de vouloir briser les liens qui l'unissoient à lui, et l'auroit de plus secondé de tout son pouvoir, si les atrocités répandues contre elle et contre M. Durmer ne lui eussent fait un devoir de se défendre. Aussi trouvoit-elle fort triste d'être obligée de plaider pour être fille de M. de Miralbe, lorsque tous ses voeux tendoient à ne lui appartenir à aucun titre, et plus fâcheux encore, s'il est possible, de se voir condamnée à la célébrité, lorsque tous ses goûts ne lui faisoient envisager le bonheur que dans le silence d'une douce médiocrité. Dans le premier moment, elle ne sentit que le procédé de madame de Florvel et le plaisir de se rapprocher de moi: aussi ne fit-elle aucune difficulté pour quitter le couvent, et s'exposer aux regards avides du public.
M. de Nangis étoit déconcerté; il prétendoit que la famille de Miralbe n'étoit pas de race humaine: mais comme il y avoit dans le mémoire du père vingt mensonges dont il lui étoit impossible de douter; comme il avoit connu, estimé et chéri M. Durmer, et qu'on lui prouva sans peine que son honneur étoit engagé à soutenir le titre de tuteur d'Adèle, titre qu'il obtenoit pour la seconde fois, et qui annonçoit à tout le monde l'opinion que deux hommes estimables sous des rapports différens avoient eue de sa probité, il consentit à prêter son nom dans ce procès. C'étoit tout ce qu'on attendoit de lui, et ce qu'il pouvoit offrir de meilleur.
Indépendamment de l'amitié qui unissoit Henri à sa soeur, il étoit trop intéressé à l'exécution entière du testament de M. de Saint-Alban, et trop avide de saisir l'occasion de combattre M. de Miralbe, pour la laisser échapper. En quarante-huit heures, il fit imprimer une réponse vraiment plaisante, sous le titre de _Critique du Roman de mon père_. Sans discuter la vérité des faits, sans supposer même qu'on eût voulu les donner pour authentiques, il se contenta d'examiner le mémoire de M. de Miralbe comme un ouvrage littéraire purement d'imagination, et il en fit ressortir les invraisemblances avec tant d'adresse, qu'il mit les rieurs de son parti, en obtenant l'approbation de tous les gens de goût.
Ce procès étoit véritablement de ceux que les tribunaux ne jugent qu'après que l'opinion publique s'est prononcée. Il auroit été aussi impossible de prouver qu'Adèle étoit née demoiselle de Miralbe, que d'affirmer le contraire. Il ne s'agissoit que de savoir si ce titre qu'elle avoit possédé de l'aveu de celui qui le lui disputoit, si ce titre en vertu duquel elle avoit été esclave et victime d'un homme qui trouvoit son intérêt à le lui donner, pouvoit lui être enlevé quand l'intérêt de ce même homme étoit de l'en priver. Rien sans doute n'eût été plus injuste; mais, je le répète, il falloit mettre toutes les voix de notre côté: aussi, tandis que Henri attiroit vers nous ceux sur qui l'esprit peut tout, je déchirai le voile dont son père avoit bien voulu me couvrir; et la réponse personnelle que je fis à son libelle, devant nécessairement contenir le détail de ma connoissance avec mademoiselle de Miralbe, l'histoire de notre amour et de nos malheurs fut faite de manière à ranger de notre bord les femmes et les jeunes gens, deux classes qui, par la chaleur de leur approbation, servent toujours bien le parti qu'elles appuient.
Mais le mémoire imprimé sous le nom de M. de Nangis, en qualité de tuteur de mademoiselle de Miralbe, étoit le plus important; et, sans les réflexions de Henri, nous allions faire la plus grande de toutes les sottises en approuvant celui qu'avoit travaillé un célèbre avocat. Il citoit force lois en faveur d'Adèle: c'étoit sans doute l'espérance de son père, qui se fût alors trouvé bien à son aise, puisqu'en opposant citations à citations, il nous enfermoit dans un labyrinthe dont nous ne fussions pas sortis. Henri traça le plan, exigea qu'on se tînt à l'exposé simple des faits, et qu'on appuyât seulement sur trois points:
1°. L'indignation avec laquelle les amis de sa soeur avoient vu les prétentions que M. de Miralbe élevoit contre elle, et leur intention bien prononcée d'unir leur cause à la sienne.
2°. L'aveu qu'elle avoit fait à M. de Saint-Alban de son amour pour moi, et l'approbation qu'il y avoit donnée; approbation qu'il étoit impossible de nier, puisque la minute des articles dressés existoit encore, et qu'on en donnoit copie certifiée par le notaire qui l'avoit rédigée. Rien ne détruisoit plus complétement l'idée que M. de Saint-Alban fût amoureux de sa nièce, et qu'on eût employé aucun moyen pour le séduire. Comment, après cela, supposer que sa mort eût comblé les voeux de ceux dont il alloit assurer le bonheur, de ceux qui n'auroient plus rien à desirer s'il vivoit encore?
3°. L'histoire du rendez-vous avec M. de Farfalette.
Ce point étoit fort délicat à traiter. Je demandai à Adèle que l'on ménageât une femme dont elle avoit à se plaindre bien cruellement, mais que, par des raisons particulières, je souhaitois de ne pas voir compromise. Adèle connoissoit mes motifs; elle les approuva, et donna à son sexe un exemple qu'il devroit s'empresser d'imiter. Bien d'autres, à sa place, eussent montré de la jalousie, ou tout au moins de l'humeur; elle ne me témoigna que de l'estime. Elle n'ignoroit pas que je détestois madame de Valmont; elle sentit cependant que ce n'étoit ni à moi ni à celle qui se regardoit comme mon épouse, à la punir. On peut haïr une femme que l'on a beaucoup aimée: jamais, et sous quelque prétexte que ce soit, on ne doit se prêter à la perdre. M. de Nangis, bien loin d'approuver ces ménagemens, ne les concevoit pas; il auroit voulu qu'on se servît de la déclaration faite par la femme-de-chambre de sa pupille, et la regardoit, avec raison, comme une assurance de triomphe.
Il ne fallut pas moins qu'il se contentât d'annoncer qu'il avoit la certitude que ce rendez-vous étoit une intrigue abominable concertée par des êtres qui avoient voulu perdre mademoiselle de Miralbe; qu'il ne les nommoit pas par des raisons dont la délicatesse lui faisoit une loi; mais que si l'intérêt de sa pupille l'exigeoit un jour, il les accableroit d'une preuve qui les rendroit l'horreur de la société.
Cette pièce nous servit bien plus que si elle avoit été imprimée. Qu'on se rappelle que M. de Valmont étoit membre du parlement de Paris, que sa place pouvoit lui donner une grande influence dans cette affaire par lui-même et par ses sollicitations auprès de ses collègues. Henri trouva moyen de l'enlever à M. de Miralbe, et d'unir irrésistiblement son intérêt au nôtre.
Muni de la déclaration de la femme-de-chambre de sa soeur, il alla trouver madame de Valmont, la lui montra, en l'assurant qu'elle seroit imprimée dans le mémoire de mademoiselle de Miralbe. Madame de Valmont resta anéantie.
«J'obtiendrai qu'on la supprime, lui dit Henri, à condition qu'avant huit jours vous quitterez la maison de mon père, ainsi que votre époux, dont il faut nous garantir non seulement la neutralité, mais encore les services. N'objectez pas que vous ne pouvez déterminer sa volonté sans vous compromettre; il est indispensable que M. de Valmont connoisse cette pièce terrible contre vous, et que le soin de votre réputation soit l'assurance de sa conduite à notre égard. Je ne sais pas et je ne dois pas savoir les motifs de votre haine contre ma soeur: vous avouerez seulement à votre époux que mon père vous a forcé la main, et qu'ignorant les conséquences de cette action, encore plus les projets de M. de Miralbe, vous fûtes aussi indignée qu'affligée quand vous vîtes le piége dans lequel on vous avoit entraînée. Un mari pardonne bien des choses quand son honneur n'est pas compromis; le vôtre ne peut douter de l'impassibilité de vos principes. Vous sauver ou vous perdre, il n'y a point à balancer.»