Chapter 23
«J'ai interrompu ma lettre pour assister à une scène qui m'a fait mal. M. de Saint-Alban avoit dépêché un courier à mon père, avec invitation de se rendre chez lui à six heures précises du soir. Il lui avoit caché mon retour, et avoit donné des ordres pour qu'il arrivât jusqu'à nous sans être averti. Nous étions seuls quand on l'annonça. Je me levai; je tremblois de toutes mes forces. L'étonnement de M. de Miralbe en jetant les yeux sur moi me rassura; j'oubliai qu'il étoit mon ennemi et mon père, et j'osai considérer l'hypocrisie lorsqu'elle craint d'être démasquée: c'est véritablement alors qu'elle est dans toute sa laideur. Il n'osoit plus me regarder; il craignoit de me marquer de l'amitié ou de la colère: il auroit voulu interroger M. de Saint-Alban; et, retenu par l'appréhension de se laisser deviner, il essayoit de lire sur sa figure l'attitude qu'il devoit prendre: mais mon oncle, qui jouissoit sans doute de son embarras, et qui vouloit le prolonger, s'étoit composé un de ces airs insignifians dont on ne peut rien augurer, soit en mal, soit en bien. Je suis persuadée que nous restâmes dans la même situation pendant plus de cinq minutes. Enfin M. de Saint-Alban pria mon père de me féliciter d'avoir conservé des amis capables de prouver mon innocence. Il lui expliqua ma sortie du couvent dans le plus grand détail, ne lui laissa point ignorer les dispositions de ma femme-de-chambre, excepté dans ce qui avoit rapport à lui. M. de Miralbe revint alors à son caractère, jura qu'il s'étoit apperçu que madame de Valmont avoit contre moi des motifs particuliers de jalousie, mais qu'il ne l'auroit jamais crue capable d'abuser de la tendresse d'un père pour en faire l'instrument de ses vengeances: il promit de rompre avec elle, et vint à moi pour m'embrasser. L'enfer se seroit ouvert derrière moi, qu'il m'eût été impossible de ne pas reculer. Il s'apperçut du mouvement que je fis, eut la prudence de ne pas s'avancer, et l'adresse de s'emparer de la conversation avec tant de promptitude, qu'il seroit parvenu à déguiser la rage qui le dévoroit à des yeux moins pénétrans que ceux de M. de Saint-Alban. Il insista beaucoup sur la nécessité de punir ma femme-de-chambre, et parut atterré quand mon oncle lui observa qu'il avoit des raisons pour qu'elle restât à mon service. Je demandai la permission de me retirer, en alléguant qu'il m'étoit difficile de résister plus long-temps aux diverses émotions que j'avois éprouvées dans la journée. M. de Miralbe, que ma présence humilioit sans doute plus encore que la sienne ne me gênoit, m'engagea à prendre de moi le plus grand soin, et me pria de lui faire donner souvent de mes nouvelles.
«Resté seul avec mon oncle, il employa toute son adresse pour me desservir auprès de lui, non pas en lui disant du mal de moi, mais en me plaignant beaucoup de m'être attachée à un individu dont la naissance étoit un problême dangereux à résoudre, et la conduite peu digne d'éloges; il lui fit entendre que vous étiez le sujet de la haine qui existoit entre madame de Valmont et moi: il croyoit opérer un grand effet en me plaçant sur la même ligne que cette femme, et en excitant la jalousie de M. de Saint-Alban; celui-ci parut impassible. M. de Miralbe le quitta avec autant de mécontentement intérieur qu'il affectoit de reconnoissance pour le zèle que son oncle avoit mis à réparer l'injustice dont j'avois été la victime.
«La calomnie n'est jamais sans effet; aussi me suis-je apperçue, aux discours de M. de Saint-Alban, que mon père avoit alarmé sa tendresse pour moi, et qu'il vous croyoit indigne de mon attachement. Comme je ne veux le gagner qu'à force de franchise, je ne lui ai point caché que la conversation de M. de Miralbe avoit laissé dans son ame des préventions qu'il m'importoit de détruire, et je lui ai promis un récit sincère de tout ce qui a rapport à notre liaison. Je suis bien aise qu'il se soit ainsi placé de lui-même dans la nécessité d'être mon confident; nous n'y perdrons ni l'un ni l'autre. Une seule chose m'embarrasse, mon cher Frédéric: que lui dirai-je de votre naissance? Si je parois ignorer votre secret, que pensera-t-il d'un mystère que vous avez cru devoir garder avec moi? Pouvez-vous m'autoriser à le lui confier? Je ne le crois pas; je sens même qu'il ne vous est pas permis d'en disposer, car il ne vous appartient point à vous seul. Guidez-moi dans ce récit qui me semble bien embarrassant. Se taire avec M. de Saint-Alban, c'est renoncer aux services qu'il peut nous rendre, et reculer le terme de nos espérances. Croyez, mon ami, que si Adèle étoit libre, elle ne répondroit aux questions qui vous concernent que par l'éloge de votre caractère: elle vous met au-dessus de tout; et bien loin d'avoir jamais desiré un nom, un rang, une fortune pour vous en rendre maître, elle regrettera toujours son ancienne pauvreté. C'étoit pour elle la certitude de vous appartenir.»
CHAPITRE XLVII.
_Les difficultés s'applanissent._
Heureusement je pouvois lever l'obstacle qui s'opposoit à l'entière confidence qu'Adèle avoit promise à M. de Saint-Alban; mais comme je craignois que la liberté de recevoir des lettres ne cachât quelques piéges, et que d'ailleurs aucune circonstance ne pouvoit m'autoriser à laisser des traces de la convention faite entre M. de Montluc et moi, je lui répondis que les raisons qui jusqu'à ce jour s'étoient opposées à ce que j'avouasse ma famille, venoient de disparoître. Je lui fis une histoire détaillée de la persécution que M. de Montluc avoit éprouvée pour s'être marié sans le consentement de son père, et j'attribuai à la crainte qu'il eut de me voir enveloppé dans la même proscription, le silence qu'il garda sur ma naissance devant les lois et devant tout le monde.
N'ayant vécu depuis que par les bienfaits de madame de Sponasi, qui s'étoit chargée de me faire élever, il avoit craint pour moi la fierté d'un grand nom unie à la pauvreté, et il avoit sacrifié son amour paternel à mon bonheur, ou peut-être à quelques idées fausses, bien excusables après les chagrins auxquels il s'étoit vu en proie. Un des plus grands inconvéniens de l'injustice sur les coeurs sensibles, est de les exalter. Madame de Sponasi, prête à mourir, m'avoit révélé le secret de ma naissance; et je me disposois à réclamer mon nom, soit par le secours des lois, soit en réveillant la tendresse de mon père, quand M. de Montluc lui-même, dont la position se trouvoit changée par le décès de son frère aîné, m'écrivit en m'engageant à venir le voir.
Voilà le véritable motif de mon voyage à Téligny. J'y avois retrouvé les parens les plus tendres et les plus respectables. La nouvelle de l'enlèvement de mademoiselle de Miralbe avoit précipité mon retour. Quelque chose au monde pouvoit-il m'occuper quand je la savois sacrifiée aux calculs du père le plus injuste et le plus intéressé? Maintenant que la protection de son oncle me rassuroit sur son sort, j'allois penser à assurer le mien, et céder aux desirs bien naturels de M. de Montluc et de son épouse. Je n'osois prier mademoiselle de Miralbe d'engager M. de Saint-Alban à nous servir de son crédit pour faire constater mon état, sans ébruiter dans les tribunaux les malheurs passés de mon père; mais j'espérois trouver, dans cette occasion importante, tous les amis qui m'avoient chéri, lorsque les qualités que leur indulgence me prêtoit étoient mes seuls titres à leur bienveillance.
On croira, sans que je le dise, que, dans ma lettre, je n'oubliai ni l'éloge de M. de Saint-Alban, ni la fortune dont je jouissois, et que je négligeai encore moins de relever l'éclat de la maison de Montluc: je le répète, c'étoit une des plus anciennes de la Provence. Pour mettre Adèle dans la possibilité d'apprécier la vérité de mon récit, je lui marquai que Philippe s'étoit empressé de me seconder dans les affaires que cette découverte m'avoit occasionnées, et qu'à toutes les obligations qui m'attachoient déjà à lui, je devois ajouter celle d'avoir bientôt un nom qui me permît d'aspirer à elle.
Ma lettre partie, je concertai effectivement avec Philippe les moyens de mettre à profit la bonne volonté de M. de Montluc. Son amitié alloit toujours plus vîte que mes desirs dans tout ce qui pouvoit m'être utile: il avoit déjà vu le notaire du frère aîné de mon père à venir; et des renseignemens pris il résultoit que ses biens seroient faciles à dégager, que nous possédions plus qu'il ne falloit pour y rentrer avec avantage; car parmi les créanciers du mort, la plupart consentiroient à des arrangemens équitables, pour être payés de suite, plutôt que de s'exposer aux lenteurs, à l'incertitude et à la rapacité de la justice et des hommes de loi. Philippe disposoit pour moi de sa fortune avec un plaisir si vif, qu'il m'ôtoit la possibilité de l'en remercier. «Je ne l'ai amassée qu'à votre intention, me répétoit-il sans cesse; je vous connois, et je suis persuadé qu'il n'est pas de plus fort lien pour vous enchaîner que celui de la reconnoissance. Votre attachement pour madame de Sponasi, votre respect pour sa mémoire, me garantissent votre conduite envers moi. Mon cher Frédéric, j'attache mon souvenir à toutes les époques de votre vie: vous ne pourrez jamais cesser de m'aimer; c'est le seul voeu que j'ai formé en vous serrant dans mes bras le jour de votre naissance». Vingt fois je fus tenté de lui proposer des sûretés pour l'argent qu'il me prêtoit: je n'osai pas, et je fis bien; je sentois comme lui que sa plus forte assurance étoit dans sa générosité et dans mes sentimens.
Il me fit signer les procurations qu'il crut nécessaires, et partit pour Téligny afin d'arranger avec M. de Montluc tout ce qui avoit rapport à la succession de son frère et à mes intérêts. Il est inutile de rappeler que M. de Montluc ne connoissoit Philippe que comme ayant joui de la confiance de madame de Sponasi, et qu'il ne m'avoit paru avoir aucun soupçon du principal motif de cette confiance. J'abandonnai à Philippe le soin de parler ou de se taire à cet égard; mais il me dit qu'il regardoit le silence comme le parti le plus prudent. Je lui en sus bon gré.
Trois jours s'étoient écoulés sans que je reçusse des nouvelles d'Adèle, et je souffrois d'autant plus que je n'osois me fier à M. de Saint-Alban: non que je lui crusse un caractère semblable à celui de M. de Miralbe; mais ayant peine à me persuader qu'il eût de bonne foi renoncé au projet d'épouser sa nièce, j'appréhendois que l'amour ne lui suggérât l'idée d'intercepter notre correspondance. Privés de tous moyens de nous voir, s'il parvenoit à nous empêcher de nous écrire, combien n'auroit-il pas de ressources pour essayer de me nuire auprès d'Adèle! Et quand bien même il n'y réussiroit pas, ne suffisoit-il pas qu'il le tentât, pour nous rendre également malheureux? L'amour ne va guère sans être escorté des soupçons, sur-tout lorsqu'il n'a que des réflexions pour tout aliment. Je n'osois confier mes inquiétudes à madame de Florvel, et son époux ne s'étoit pas trouvé chez lui lorsque je m'y étois présenté. En vain je formois le projet d'aller à Versailles, de pénétrer jusqu'à Adèle; la crainte de la perdre auprès de son oncle me retenoit. Je voyois à la fois en lui un protecteur dangereux, et cependant le seul être qui pût la défendre contre un ennemi bien plus redoutable encore.
Le soir du troisième jour, je reçus le billet suivant:
«Je viens de subir une terrible épreuve; M. de Saint-Alban m'assure que c'est la dernière: il y a dans ses caresses quelque chose de si tendre et de si paternel, que j'ose me livrer aux plus grandes espérances. Je lui ai fait sur notre liaison le récit qu'il attendoit de moi, et mes discours sur votre famille ont été conformes à votre dernière lettre. Je l'ai répété, parce que vous l'avez dit: soyez M. de Montluc pour tout le monde, et restez toujours Frédéric pour votre Adèle.
«Mon oncle m'a écouté avec le plus grand sang-froid; pas la moindre question qui annonçât du doute ou de l'intérêt. J'ai cru du moins qu'il alloit me faire quelques objections; aucune: il s'est contenté de me prier de ne plus vous écrire sans son consentement. Je n'ai pas voulu promettre. «Du moins, m'a-t-il dit, vous m'accorderez bien quatre jours; je vous les demande comme une grace». J'ai consenti. Depuis il n'a cessé de me donner des marques de son amitié; mais il ne m'a point parlé de vous. J'ai su qu'il s'est entretenu long-temps avec M. de Florvel, et plus encore avec M. de Nangis, qu'il aime beaucoup, parce qu'il a été mon tuteur, et qu'il pourroit encore le devenir: ce sont ses expressions.
«Aujourd'hui il m'a demandé si je vous avois écrit.--«Vous savez bien, monsieur, que je vous ai accordé quatre jours». Il a souri de l'humeur qui perçoit dans ma réponse. «Eh bien! m'a-t-il dit, je vous prie d'engager de ma part M. de Téligny à venir demain dîner avec vous; vous le préviendrez que nous ne serons que nous trois». Je vous envoie l'invitation, mon cher Frédéric; et si votre joie est égale à la mienne, vous êtes en ce moment le plus heureux des hommes. Demain je vous verrai chez mon oncle: vous lui plairez, j'en suis sûr; vous l'aimerez aussi. Puisqu'il vous ouvre sa maison, qu'il observe lui-même que nous ne serons qu'entre nous.... Si je vous faisois part de toutes mes pensées, ma lettre ne vous parviendroit pas aujourd'hui. Livrez-vous aux vôtres, et vous connoîtrez celles qui occupent votre Adèle.»
Je n'ai jamais eu plus de plaisir et moins d'amour-propre qu'en recevant cette lettre: la certitude d'être admis chez M. de Saint-Alban comme époux futur de sa nièce me combloit de joie; mais la crainte de ne pas répondre à l'idée qu'Adèle lui avoit donnée de moi la tempéroit beaucoup; peut-être sans cela aurois-je manqué de forces pour la supporter. La joie trouble l'esprit, la crainte l'anéantit; je m'en apperçus; car je me surpris plusieurs fois arrangeant ce que je dirois, comme si je devois faire une harangue, et concertant mes réponses comme si l'on m'eût communiqué d'avance les questions qu'on m'adresseroit. Il m'arriva ce qui arrive en pareille circonstance à tout le monde; c'est que rien de ce que j'avois préparé ne me servit, et ce fut un très-grand bonheur. Les plus sots sont toujours ceux qui n'ont que de l'esprit d'apprêt. Adèle étoit présente lorsque l'on m'annonça: en la voyant j'oubliai tout, jusqu'à la présence de M. de Saint-Alban; et sans oser me livrer aux transports que sa vue m'inspiroit, sans pouvoir lui adresser une seule parole, je m'arrêtai pour la considérer. Combien les malheurs qu'elle avoit éprouvés depuis notre séparation avoient ajouté à ses charmes et à l'intérêt qu'elle m'inspiroit! je contemplois à la fois et avec extase l'élève de M. Durmer, la victime de M. de Miralbe, la protégée de M. de Saint-Alban, la plus jolie de toutes les femmes, et l'épouse adorée qui m'étoit destinée.
Mon immobilité tenoit à trop de passions pour me donner l'air stupide; M. de Saint-Alban, loin de mal en augurer, eut la bonté de prévenir les remerciemens que je lui devois, et la complaisance d'entamer la conversation par le chagrin que j'avois éprouvé en apprenant la conduite qu'on avoit tenue avec sa nièce. C'étoit me donner beau jeu; aussi passai-je subitement d'une insensibilité apparente à l'explosion des sentimens qui m'agitoient. Sans effort, notre entretien devint aussi intéressant que le sujet que nous traitions; et, avant de nous mettre à table, il régnoit entre nous un ton de confiance qui auroit étonné quiconque en eût été témoin, avec la certitude que, nous voyant pour la première fois, nous avions tous les deux formé le projet d'être sur la réserve: mais nous parlions d'Adèle, et elle étoit présente.
Quand nous fûmes rentrés dans le salon, il m'entretint de mes parens, et m'offrit avec beaucoup de grace tous les services qui dépendraient de lui. «Ceci est pour vous, me dit-il; maintenant, parlons de moi. J'ai grande envie de marier Adèle, et plus d'envie encore de ne jamais m'en séparer: croyez-vous que la condition de demeurer avec moi ne soit point un obstacle aux projets que j'ai formés pour elle»? On croira sans peine que je n'hésitai point à assurer que cette condition seroit un bonheur de plus pour quiconque osoit aspirer à la main de mademoiselle de Miralbe. «Eh bien! me répondit-il, dès ce moment ma maison vous est ouverte. J'ai des torts à réparer; et quoique ma nièce m'ait plusieurs fois répété qu'elle les avoit oubliés, je suis persuadé qu'avec votre secours je la forcerai du moins à ne jamais se les rappeler sans plaisir». Adèle se chargea de notre réponse, et la fit avec tant de sensibilité, que ce vieillard convint qu'il lui avoit une obligation dont il ne pourroit jamais s'acquitter; c'étoit de lui avoir fait faire connoissance avec son coeur: «un peu tard, il est vrai, disoit-il avec gaieté; mais ce n'est pas sa faute.»
«Je connois les secrets de votre famille, ajouta M. de Saint-Alban: ils sont l'effet du malheur; on peut les réparer. Vous connoissez aussi ceux de la famille d'Adèle: ils reposent sur le crime; il faut les punir. M. de Miralbe est un abominable homme, dangereux pour tous ceux qui sont sous sa dépendance. Heureusement il est sous la mienne, et je compte lever tous les obstacles qu'il m'opposera, à l'aide de l'espoir de mon héritage, qu'il n'aura jamais. Celui qui ne calcule que son intérêt doit être sacrifié aux pieds de l'idole auquel il a tout immolé. La crainte d'une rupture avec moi le rendra souple à mes volontés; mais pour ne pas nous exposer à mille tracasseries, je vous conseille de ne venir chez moi que rarement, jusqu'au jour où vous serez en possession du nom qui vous appartient. Vous sentez qu'avant cette époque je ne peux prononcer le mot de mariage; et comme il entre dans mes vues qu'il soit aussitôt fait que proposé, la contrainte que je vous impose trouvera bientôt sa récompense. Écrivez à M. et à madame de Montluc de se rendre à Paris; j'attends de votre complaisance que vous voudrez bien me présenter à eux: le reste me regarde. Ils trouveront tout ici disposé selon leurs vues et les vôtres.
Je promis à M. de Saint-Alban de lui obéir en tout, et je tins parole, excepté que je lui rendois des visites plus fréquentes que je ne le trouvois moi-même raisonnable dans les circonstances où nous étions; mais il étoit trop difficile de me priver de voir Adèle, quand tout s'unissoit pour me tenter. Florvel, son épouse et M. de Nangis étoient devenus la société intime de M. de Saint-Alban; ils formoient aussi la mienne, et je ne pouvois apprendre qu'ils alloient à Versailles sans céder au désir de les accompagner. Nous étions si bien d'accord quand nous nous trouvions réunis! L'oncle de mademoiselle de Miralbe oublioit avec nous le rôle de courtisan pour ne laisser voir que l'homme aimable, sensible et généreux; il ne nous cachoit pas ses regrets d'avoir vieilli en cherchant sans cesse le bonheur hors de lui. Il faisoit des projets; et si l'illusion, naturelle aux hommes, l'empêchoit d'appercevoir que ses desirs et sa vieillesse ne s'accordoient point, notre amitié nous privoit également de la faculté d'y réfléchir. Quoiqu'il eût près de soixante et dix ans, il calculoit l'avenir comme nous; malgré notre jeunesse, nous comptions comme lui. Puisque la mort n'a point d'âge, l'espérance de la vie ne peut avoir de bornes.
Henri de Miralbe venoit aussi souvent chez son oncle; mais il n'étoit jamais de nos petits comités: il aimoit trop les plaisirs bruyans pour en chercher au milieu de nous; et la crainte de paroître faire sa cour l'éloignoit de tout ce qui auroit pu lui donner l'apparence d'une complaisance servile. La société nombreuse convenoit mieux à son genre d'esprit; il y brilloit. C'étoit aussi les jours où l'on recevoit du monde, qu'Adèle avoit soin d'inviter son frère. Dans l'appréhension de rencontrer son fils, M. de Miralbe ne venoit guère que le matin: ainsi la haine qui existoit entre eux me sauva l'embarras de me trouver avec lui avant l'époque fixée par M. de Saint-Alban.
Cette époque arriva. M. et madame de Montluc eurent la bonté de se rendre à mon invitation; ils vinrent à Paris, descendirent chez moi. Le mari par ses connoissances et son aménité, l'épouse par sa douceur obligeante, réussirent auprès de l'oncle d'Adèle; il étoit fait pour apprécier leur mérite. La reconnoissance que ce couple respectable portoit à la mémoire de madame de Sponasi, l'amitié dont nous nous étions donné des preuves, les avantages réciproques que nous trouvions dans l'union de nos sentimens et de nos intérêts, valoient bien les droits de la nature; et si nous faisions illusion à ceux qui nous entouroient, c'est que nos coeurs nous trompoient nous-mêmes. M. de Saint-Alban nous avoit servis avec tant de chaleur, qu'en moins de huit jours je fus en possession des titres nécessaires pour prendre le nom de Montluc; tout ce que la faveur peut ajouter aux formalités des lois me fut prodigué plutôt qu'accordé. Sans autre ambition que celle que m'inspira l'amour, je parvins au-delà de ce que je devois prétendre: mais je puis affirmer avec vérité que je n'éprouvai pas le moindre mouvement de vanité; la certitude d'épouser mademoiselle de Miralbe ne laissoit pas en moi de place à un sentiment si petit. Qu'elle fût toujours restée Adèle, et jamais, jamais je n'aurois desiré être autre que Frédéric.
CHAPITRE XLVIII.
_Contrat de mariage et testament._
M. de Saint-Alban fixa le jour où il devoit proposer notre union à M. de Miralbe, en convenant lui-même que jamais affaire ne lui avoit paru aussi embarrassante à traiter. «Non pas, disoit-il, que je ne sois sûr de réussir. Si mon neveu osoit me résister ouvertement, je l'accablerois à la fois de la preuve de ses crimes, de mon indignation et de mon crédit; mais je voudrois éviter l'éclat. Je m'attends à bien des objections, à mille petits moyens détournés qui révolteront ma patience; je songerai qu'il s'agit du bonheur de ma chère Adèle, et je tâcherai de me contraindre.»
M. de Miralbe, qui sans doute payoit quelques domestiques de son oncle pour être instruit de ses actions, n'ignoroit pas mes visites fréquentes chez lui: aussi ne parut-il surpris de la proposition de M. de Saint-Alban qu'autant qu'il le falloit pour donner plus de prix à son consentement. Il se défendit de marier sa fille par l'impossibilité où il se trouvoit de lui compter l'argent qui provenoit de sa tutelle, prétextant avoir placé depuis peu des fonds considérables dans une entreprise excellente, mais qui ne devoit rien rendre avant trois ans. M. de Saint-Alban leva cette difficulté en mon nom, en assurant que je consentirois volontiers à attendre jusqu'à cette époque, et même plus long-temps si cela étoit nécessaire. Afin de ne pas lui donner d'ombrage sur sa générosité envers mademoiselle de Miralbe, il le prévint qu'il se trouvoit lui-même assez gêné pour ne pas agir avec elle comme il se l'étoit promis, et qu'il regrettoit de borner à cent mille livres le présent qu'il vouloit lui faire. «Mais, ajouta-t-il, elle n'y perdra rien, puisque mes biens doivent vous appartenir un jour, et je vous charge de la dédommager du tort que je lui fais malgré moi». Soit que cette assurance rendît M. de Miralbe docile, soit qu'il eût d'avance calculé le danger de s'opposer à une volonté décidée de celui dont il convoitoit l'héritage, il céda avec grace, ne quitta son oncle qu'après avoir fait mille caresses à Adèle, et pris jour pour recevoir la visite de M. et de madame de Montluc.