Chapter 22
«Je suis de l'avis de M. de Miralbe le fils; il y a mille probabilités que son projet réussira: mais une femme, une jeune personne sur-tout, s'échapper d'un couvent un pistolet à la main, présente une image révoltante. Vous le pensez comme moi: son frère le croyoit de même; aussi n'a-t-il pas cherché à l'y décider, il a voulu l'y forcer. Je ne vois effectivement que la dernière extrémité qui pourrait l'y réduire; et c'est ici que Henri s'est trompé: car si sa soeur se livroit à cette résolution hardie, il n'y auroit plus qu'une ressource pour elle; ce seroit de fuir avec vous. On brave tout pour se livrer à l'amour; on ne s'élève pas au-dessus des lois que la société impose à son sexe, pour rétablir sa réputation. Je ne vous parle ni comme à un fils, ni comme à un ami; mais si vous enlevez Adèle, que ce ne soit ni par l'entremise de son frère, ni à son profit. Il a craint que vos projets ne contrariassent les siens; il est venu au devant de vous: il vouloit vous enchaîner à ses volontés, et vous vous êtes livré avec trop de confiance». Je sentois que Philippe avoit raison; mais quand mon amour impatient demandoit des moyens, j'étois désespéré qu'il ne m'offrît que des réflexions.
«Maintenant, ajouta-t-il, tirons de son projet ce qui peut être utile à Adèle. Tout se borne à persuader M. de Saint-Alban de son innocence. Les lettres supposées seroient nécessaires; vous ne les avez point, et il n'est pas impossible de s'en passer. Plus M. de Saint-Alban aime sa nièce, moins il doutera de sa justification; mais mademoiselle de Miralbe se jetant dans les bras de son oncle lui donneroit trop d'avantages, si véritablement il en est amoureux. Que ce soit lui, au contraire, qui aille au devant d'elle, sa position change, et ce point est essentiel à son repos encore plus qu'au vôtre. Ne connoissez-vous pas une femme jeune, belle, d'une réputation qui, jusqu'à présent, a réduit la calomnie au silence, une mère de famille...--Oui, Philippe, m'écriai-je, madame de Florvel! et je n'y avois pas pensé! l'amie, l'admiratrice sincère d'Adèle! Ah! c'est elle qui doit parler à M. de Saint-Alban; c'est à la beauté à plaider pour la beauté, à la vertu à venger l'innocence». Et la joie m'avoit rendu toutes mes facultés; j'aurois tracé d'un trait le plaidoyer de madame de Florvel, j'aurois disputé d'éloquence avec les plus grands orateurs de l'antiquité. Timide lorsqu'il s'agit d'intrigues, si je pouvois m'élever jusqu'au sublime, ce seroit pour défendre la vérité. Je retombai bientôt; en pensant jusqu'à quel point je m'étois engagé avec Henri, je ne sentois plus que l'embarras d'arrêter ses desseins, sans lui donner aucun soupçon que j'agissois sans lui.
«Que cela ne vous inquiète pas, me dit Philippe; travaillons à rassembler les effets que renfermera la caisse, comme si elle devoit partir demain: d'une part nous retarderons par l'impossibilité que le peintre trouvera à achever son ouvrage dans la nuit; d'une autre, je me charge de passer ce soir chez M. de Miralbe le fils, de lui annoncer que j'ai la certitude que son père fait éclairer toutes vos démarches; je lui désignerai celui des domestiques que j'ai vu causer avec votre portier; je lui peindrai leur surprise en m'appercevant... Reposez-vous sur moi.
D'un coup d'oeil il vous devineroit: j'espère qu'il aura besoin de m'étudier. Il faut retarder ses dispositions, et non y renoncer». Je laissai à Philippe l'honneur de mentir pour moi, et je me rendis chez Florvel.
Heureusement je le trouvai seul avec son épouse et M. de Nangis. Madame de Florvel me félicita de l'innocence d'Adèle avec une joie si vive, qu'elle augmenta ma confiance pour elle. J'ai souvent remarqué que si l'amitié est plus rare entre les femmes que parmi nous, quand elle existe aussi, elle a bien plus de force, soit qu'elle s'augmente de tous les obstacles qu'elle a surmontés, soit que les femmes portent dans tous leurs sentimens un peu de l'amour qu'elles répandent sur tout. Il étoit impossible de parler des malheurs de mademoiselle de Miralbe sans s'occuper de l'hypocrite cruauté de son père. Florvel, son épouse et moi, nous étions à l'unisson. Si jamais indignation ne fut mieux méritée, jamais aussi elle ne fut exprimée avec plus d'énergie. M. de Nangis seul... M. de Nangis étoit le plus honnête des hommes; mais on pouvoit croire que sa probité tenoit plus à sa foiblesse qu'à des principes raisonnés: comme il n'auroit pas eu la hardiesse de faire le mal, la volonté ne lui en étoit jamais venue; il vivoit dans le monde, et doutoit qu'il y eût des méchans: douce sécurité, qui, en contribuant à son bonheur, l'auroit fait paroître bien insupportable à quiconque auroit eu besoin de lui dans une circonstance importante, si sa foiblesse ne l'eût rendu incapable de résister à qui le pressoit vivement, quand on lui prouvoit en même temps que son honneur ne couroit aucun risque. Sans dire devant lui par quel moyen m'étoit venue la lettre d'Adèle, je la leur communiquai; on croira aisément que les renseignemens qu'elle m'y donnoit redoublèrent l'intérêt pour elle, et la colère contre son père.
C'est dans ces dispositions que je fis part à madame de Florvel du service que j'attendois de son amitié; je le détaillois avec chaleur, et j'étois d'autant moins pressé de finir pour connoître la réponse de cette véritable protectrice d'Adèle, que je la lisois dans ses yeux en même temps que je parlois; ils annonçoient la joie; elle sourioit, elle applaudissoit par ses gestes. Qu'elle étoit belle en ce moment! Je vivrois dix siècles que je me rappellerois sa figure telle que je la vis alors, et je ne pourrois me la rappeler, quelque chagrin que j'eusse, sans que le sourire de l'espoir vînt aussitôt se placer sur mes lèvres.
Florvel s'offrit pour accompagner son épouse chez M. de Saint-Alban; il se faisoit un plaisir de lui présenter les lettres qu'il avoit aidé à retirer des mains de M. de Farfalette. J'avois prévu qu'il les demanderoit; et ne voyant rien qui mène plus directement au but que la vérité, je leur confiai le projet de Henri de Miralbe, les réflexions de Philippe, que je donnai comme miennes, et l'impossibilité d'obtenir ces lettres sans entrer dans une explication désagréable. Ainsi que Philippe, ils ne virent qu'une difficulté de plus, et non un obstacle insurmontable. Il est inutile d'observer que M. de Nangis avoit autant de peine à croire aux calculs de Henri qu'à l'hypocrisie de son père. Ne pouvant nier, il se soulageoit en criant contre les gens d'esprit; ressource assez ordinaire de ceux qui en manquent. Du moins avouoit-il de bonne foi qu'il se trouvoit trop heureux de n'en avoir que ce qu'il en faut pour se conduire en honnête homme, aveu qu'on n'obtient pas toujours de ceux que le génie effarouche.
Je n'eus pas le temps de presser madame de Florvel de hâter sa démarche: à peine avois-je fini de parler, qu'elle nous quitta pour faire sa toilette, et donna les ordres pour sa voiture. Que j'aurois desiré l'accompagner, ou pouvoir du moins me rapprocher du lieu où l'on alloit décider le sort de celle qui disposoit du mien! Mais quitter Paris dans un moment où Henri pouvoit venir me chercher dix fois dans une heure, s'il ne me rencontroit pas, c'étoit une imprudence; je le sentis, et je retournai chez moi après être convenu avec Florvel de l'endroit où il trouveroit mon domestique, pour me faire savoir des nouvelles aussitôt que possible. En rentrant je fis monter Charles à cheval; il partit pour Versailles.
Être inquiet, tremblant, à la fois agité par la crainte et par l'espérance, c'est une cruelle situation sans doute; mais lorsqu'on souffre, être obligé de paraître calme, joyeux même, c'est un supplice au-dessus de tous ceux inventés par la barbarie humaine. Je l'éprouvois. Le peintre que Philippe avoit trouvé m'attendoit; il s'empara de moi, me força de m'asseoir: jamais je ne sentis plus vivement le besoin de marcher. Il se fâchoit de me voir sans cesse détourner les yeux pour les fixer sur une pendule dont la lenteur redoubloit mon impatience: il exigeoit plus, il vouloit que je le regardasse en souriant, et prétendoit que ma situation demandoit la plus douce sérénité. Il me fut impossible d'y tenir: je me levai en lui disant de me dessiner comme il pourroit, que d'avance je lui promettois d'être content. Il s'imagina que je doutois de son talent, prétendit que je l'insultois, et je fus obligé d'employer à l'appaiser plus de temps que n'en auroit exigé une séance complète. L'usage où nous sommes tous maintenant de multiplier nos portraits, me sauva de nouvelles persécutions: je lui en remis un qui m'avoit été rendu dans une rupture; il consentit à copier, et je pus du moins donner à mon corps une partie de l'agitation de mon esprit.
Philippe revint de chez Henri de Miralbe. Il l'avoit d'autant plus facilement persuadé de retarder d'un jour l'exécution de nos projets, qu'il l'avoit trouvé prêt à partir pour la campagne, où il devoit passer la nuit. C'étoit une partie arrangée en l'absence d'un jaloux: ainsi l'amour du plaisir et l'insouciante amitié de Henri me sauvèrent l'embarras de dissimuler avec lui. Cela me soulagea.
Le jour déclinoit, et mon inquiétude alloit toujours en augmentant: le pas d'un cheval ne frappoit pas mon oreille sans faire tressaillir mon coeur. J'avois déjà compté cent fois le temps qu'il falloit pour aller à Versailles, obtenir audience de M. de Saint-Alban, plaider la cause d'Adèle, dire un seul mot à Charles, et pour que celui-ci revînt à Paris: de dix minutes en dix minutes j'ajoutois à l'espace de temps qui m'avoit d'abord paru suffisant; et je suis persuadé qu'il se trouvoit trois heures de différence entre mon premier et mon dernier calcul, sans que je pusse donner d'autre raison du motif qui me les avoit fait regarder tous comme également justes, que la nécessité où j'étois d'entretenir mon espoir. Enfin j'entendis dans la rue le fouet du courier; il claquoit souvent et avec force. Charles m'auroit parlé, que je ne l'aurois pas mieux compris. Je me précipitai à travers l'escalier: je le reçus dans mes bras comme il descendoit de cheval; il me cria: Bonne nouvelle! Il ne m'apprit rien, je le savois.
Je desirois une explication, et Charles ne pouvoit que me répéter: Bonne nouvelle; c'étoit tout ce que M. de Florvel lui avoit dit en lui recommandant de partir sur-le-champ, et de m'engager à me trouver chez lui, où il ne tarderoit pas à se rendre.
CHAPITRE XLVI.
_La réussite._
J'étois chez Florvel quand il arriva de Versailles, où, à la sollicitation de M. de Saint-Alban, il avoit laissé son épouse. Ce vieillard avoit volé au-devant de la conviction: il aimoit véritablement sa nièce, et convenoit qu'il n'avoit jamais éprouvé de chagrin plus vif qu'au moment où il s'étoit vu dans la nécessité de sévir contre elle. Quoique la conduite de M. de Miralbe lui parût atroce, il en étoit plus irrité que surpris. Il n'avoit pas dissimulé à madame de Florvel qu'il soupçonnoit depuis long-temps son neveu de n'être qu'un tartuffe de probité; mais entièrement livré à la joie de pouvoir fixer mademoiselle de Miralbe près de lui, la colère avoit à peine trouvé place dans son ame. Voici la conduite qu'il s'étoit proposé de tenir.
Obtenir la révocation de l'ordre décerné contre Adèle; partir le lendemain pour l'abbaye, accompagné de madame de Florvel; ramener sa nièce dans sa maison avec la femme-de-chambre, qu'il jugeoit nécessaire de ne pas laisser disparoître; la tenir en respect par la crainte et par une déclaration du complot dans lequel elle avoit trempé, et qu'il vouloit lui faire signer; dissimuler avec M. de Miralbe assez pour qu'il pût s'excuser sur les apparences qui sembloient contre sa fille, pas assez cependant pour lui ôter l'appréhension d'être démasqué, et commencer sa punition par cet état d'anxiété si terrible pour les hypocrites.
Ce projet reçut en effet son exécution; la lettre-de-cachet obtenue par M. de Saint-Alban fut aisément révoquée à sa sollicitation, il alla avec madame de Florvel à l'abbaye, vit sa nièce au parloir, s'excusa de la promptitude avec laquelle il l'avoit jugée, lui annonça qu'elle étoit libre, et lui demanda si elle consentoit à venir prendre chez lui la place qu'il lui avoit destinée.
Ici je laisse parler Adèle.
«Mon premier mouvement fut de surprise, le second de reconnoissance; je m'y livrai avec transport, sur-tout à l'égard de madame de Florvel, à qui je n'ai jamais eu que des obligations: mais l'air de satisfaction de M. de Saint-Alban me rappela, malgré moi, ce qu'on m'a dit de l'amour que je lui ai inspiré; et quoique l'amour tel que je le conçois ne puisse se classer dans ma tête avec l'âge et les titres de celui qui me parloit, j'ai frémi, mon cher Frédéric, à l'idée de me trouver à son entière disposition. M'exposer à des scènes désagréables, voir s'humilier devant moi un vieillard qui ne me paroîtra que ridicule, lors même que je m'efforcerai de lui conserver le respect que je lui dois, et l'amitié que ses qualités méritent; craindre peut-être qu'il n'abuse de sa protection pour me réduire à la cruelle alternative d'être son épouse, ou de retourner dans la maison de mon père; me livrer, en un mot, au pouvoir d'un homme qui sera votre ennemi du moment qu'il se déclarera hautement votre rival: voilà les réflexions qui m'assaillirent coup sur coup. Il n'en falloit pas tant pour tempérer la joie que m'avoit donnée l'annonce de ma liberté. M. de Saint-Alban s'apperçut de mon inquiétude et de la gêne avec laquelle je répondois à ses discours caressans; il me demanda s'il avoit trop auguré de ma générosité en espérant que j'oublierois la facilité avec laquelle il s'étoit prêté aux suggestions perfides de mon père.
«Non, monsieur, lui dis-je; je suis incapable de conserver le moindre ressentiment. Lorsque tout paroissoit m'abandonner, loin de vous accuser, je vous ai plaint; et si je desirois que l'on vous désabusât, c'étoit autant par le besoin de recouvrer mes droits à votre estime que par la certitude que vous me vengeriez de l'injustice dans laquelle on vous a entraîné. Mais loin que la faculté de rentrer dans le monde me séduise, je n'y vois que de nouveaux dangers à craindre, et ce seroit ajouter à vos bontés pour moi de permettre que je restasse dans ce couvent. Il m'effrayoit lorsque la contrainte y enchaînoit mes pas; il me paroîtra l'asyle de la paix quand je ne l'habiterai que de ma propre volonté.--Ma chère Adèle, me répondit M. de Saint-Alban, le malheur vous a aigrie.--Non, monsieur; ce que je vous demande est raisonnable, et vous m'approuveriez sans doute si vous pouviez connoître les réflexions que ma position me force de faire.--Ces réflexions doivent-elles être un mystère pour moi?--Elles n'en sont point un pour madame de Florvel. M. de Miralbe lui-même devinera mes motifs; et si vous me promettez que M. de Saint-Alban ne me rappellera jamais à aucun titre ce que je ne veux lui confier qu'à celui d'ami, je suis prête à vous prendre pour juge.--Adèle, votre secret n'en est plus un pour moi; vous aimez, n'est-il pas vrai?--Oui, monsieur.--Ainsi, si ce n'étoit pas de votre aveu, du moins n'étoit-ce point contre votre gré que le marquis de Farfalette...--Lui, monsieur! m'écriai-je avec autant de vivacité que de dédain; oh! non.
«La figure de M. de Saint-Alban, qui s'étoit assombrie à la certitude que mes affections étoient engagées, reprit sa sérénité ordinaire en apprenant que M. de Farfalette n'étoit pas son rival. J'ignore ce qui se passoit alors en lui; mais il m'engagea à lui parler avec la plus grande confiance.
«Vous voyez, monsieur, lui dis-je, combien je suis infortunée d'avoir vu se perdre ma réputation pour un être qui m'est au moins indifférent, et vous jugerez avec quel raffinement de cruauté ont agi mon père et madame de Valmont, en réfléchissant qu'ils m'ont placée, dans l'opinion des hommes, au-dessous de celui qui seul pouvoit faire mon bonheur. Je ne l'oublieroi jamais; je tiens à lui par tout ce qui séduit, par la reconnoissance la plus vive: il m'avoit choisie pour femme dans un temps où je n'avois que mon amour à lui offrir; j'ose assurer qu'il conserve encore aujourd'hui pour moi les mêmes sentimens. Je n'ignore pas que ma nouvelle situation met entre nous quelques obstacles que je ne franchirai jamais sans nécessité: je l'avois promis à M. de Miralbe; il connoissoit assez mon caractère pour avoir compté sur ma promesse. Mais si je fais aux lois de la société le plus grand sacrifice qu'on puisse exiger de moi, n'ai-je pas le droit de demander à mon tour qu'on me sauve de toutes persécutions? Si je rentre dans le monde, je crains d'en éprouver qui me seroient d'autant plus pénibles, que je ne pourrois refuser mon estime et tous les procédés de l'amitié à celui... Pardonnez-moi, monsieur, ajoutai-je en le fixant; il y a peut-être dans ma prudence un peu trop de prévention: mais je vous assure qu'elle vient moins de mes observations que des rapports qui m'ont été faits.--Adèle, me répondit M. de Saint-Alban avec tristesse, on ne vous a point trompée.--Eh bien! monsieur, soyez mon juge; dois-je rentrer dans le monde? dois-je rester au couvent? je vous abandonne entièrement ma destinée, persuadée que je n'aurai jamais à me repentir de ma confiance.--Non, ma chère... fille, me dit M. de Saint-Alban. Comme votre juge, je vous condamne à quitter cette abbaye à l'instant même; comme votre ami, je vous jure de respecter votre repos; à titre d'oncle, je vous promets d'être votre protecteur contre tous vos ennemis. Nous ne sommes heureux ni l'un ni l'autre; nous parlerons ensemble de nos peines: ce qu'Adèle me confiera sera un secret pour mademoiselle de Miralbe; les observations que je ferai à mademoiselle de Miralbe, Adèle ne me les reprochera jamais: mais ni l'une ni l'autre ne me cacheront rien dans aucune circonstance. Je suis de bonne foi, et vous me croirez aisément quand je vous dirai qu'il entre plus de calcul que de passion dans l'amour que j'ai pour vous. Je craignois de vous perdre après avoir joui de votre société, qui chaque jour me deviendra plus nécessaire; je voulois vous épouser pour vous enchaîner à mon sort. Ce qui prouve que l'on déraisonne à tout âge, c'est que j'avois tout-à-fait oublié que ce qui étoit le comble du bonheur pour moi ne devoit pas l'être pour vous. Promettez-moi de ne jamais m'abandonner sans mon aveu, et je vous promettrai de tout faire pour que vous ne m'abandonniez jamais.
«Il me tendoit une main à travers les grilles du parloir; je m'en emparai et la portai sur mon coeur: ce fut toute ma réponse. «Vous êtes bien coquette, me dit-il avec une apparence de gaieté qui déguisoit mal son attendrissement; vous me défendez de vous aimer, et vous employez tout votre art à me séduire. Si j'avois quarante ans de moins...--Excellente réflexion! s'écria madame de Florvel: mais je n'étois pas venue ici pour être témoin d'une scène d'amour, et je ne souffrirai pas que l'on profane le parloir de madame l'abbesse; j'en serois responsable devant Dieu et devant le grand oncle de mademoiselle de Miralbe... Elle ne prenoit un ton léger que pour nous tirer réciproquement d'une position gênante. Nous lui tînmes compte de sa complaisance, et nous quittâmes le couvent avec toute la promptitude possible.
«Pendant la route, nous n'eûmes point d'entretien particulier. M. de Saint-Alban expliqua ses intentions à ma femme-de-chambre; elle promit une entière soumission à ses volontés. Elle déteste mon père et madame de Valmont; aussi les a-t-elle traités avec si peu de ménagement, que je lui aurois imposé silence si mon oncle ne m'eût plusieurs fois fait signe qu'il mettoit quelque intérêt à tous ces détails.
«Je n'ai point osé parler de vous à madame de Florvel; ce n'étoit pas là le moment. Je dois respecter la foiblesse et les bontés de M. de Saint-Alban: mais, mon cher Frédéric, je ne doute pas de la chaleur que vous avez mise à me servir; l'idée que vous m'avez toujours crue digne de vous est si douce, qu'elle suffiroit à mon coeur. Combien vous augmentez vos droits à ma reconnoissance! et comment oublierois-je que vous êtes tout pour moi, quand toutes vos actions m'en rappellent à chaque instant le souvenir?
«En arrivant à Versailles, M. de Saint-Alban a eu la complaisance de me prévenir que j'étois libre d'écrire et de recevoir des lettres. Je l'ai remercié de cette marque de confiance. Il m'a répondu qu'il iroit toujours au devant de mes desirs, afin de m'ôter jusqu'à l'idée d'en former qui fussent contraires à l'intimité qu'il veut établir entre nous. Son amabilité me fait regretter de plus en plus qu'il ait usé son existence à courir après des chimères; il étoit né pour connoître le bonheur: puisse ma reconnoissance suffire à celui qu'il peut encore raisonnablement espérer! Ainsi, mon cher Frédéric, nous nous écrirons directement; c'est une consolation. Le temps viendra... je n'en ai jamais moins douté qu'à présent; j'ai le coeur gros d'espérance.
«Madame de Florvel m'a quittée aussitôt qu'elle m'a vue établie dans la maison de mon oncle; elle est retournée chez elle, où sans doute elle a déjà reçu votre visite. Mon ami, quelle femme respectable! et que ceux qui mettent leurs erreurs sur le compte de leur sensibilité reçoivent d'elle un terrible démenti! Est-il possible d'être plus sensible et plus sage que madame de Florvel? C'est la gloire de notre sexe. Quand je pense à l'amitié qu'elle a pour moi, et qu'un sentiment intérieur me dit que j'en suis digne, il m'est bien difficile de n'avoir pas un peu de fierté. M. Durmer, vous, elle et M. de Saint-Alban, voilà toute la famille que mon coeur adopte. J'espère y joindre un jour mon frère, et lui prouver que je respecte dans la prospérité les engagemens pris dans le malheur. M. de Saint-Alban consent à le voir; le zèle qu'il a mis à m'obliger lui a fait plaisir: mais il n'est pas entièrement revenu des préventions que mon père lui a inspirées contre lui, et que quelques étourderies prononcées n'ont que trop justifiées. Je les adoucirai réciproquement; car je n'ignore point que Henri ne supporte ni les remontrances, ni les conseils. Je vais lui écrire, et je m'arrangerai pour que leur première entrevue ait lieu en société: il faut, pour ainsi dire, les accoutumer à se revoir...