Frédéric

Chapter 21

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«Ma femme-de-chambre, cet être qui végète aujourd'hui auprès de moi, cet être qui a eu la hardiesse de conspirer ma perte, et qui n'a pas la force de supporter le châtiment que ceux qui l'employoient réservoient à ses services, m'a révélé les détails de ce complot. On lui avoit promis de l'argent: on l'a fait monter en voiture avec moi, pour m'accompagner pendant la route seulement; arrivée à l'abbaye, elle croyoit n'avoir plus qu'à retourner saisir le prix de sa bassesse, quand on lui a montré que l'ordre obtenu contre la fille de M. de Miralbe étoit commun à la femme qui l'accompagnoit. Ils ont craint son indiscrétion, ses importunités, et l'insolence que donne la complicité. La malheureuse gémit, accuse ceux qui l'ont employée, se fait détester dans la maison, et ne trouve personne qui la croie. On se dit tout bas que c'est pour m'avoir secondée, qu'elle est renfermée. C'est elle qui, sous la dictée de madame de Valmont, a écrit des lettres en mon nom à M. de Farfalette: ils ont employé un domestique qui croyoit agir à ma sollicitation. Jamais M. de Miralbe, vis-à-vis de cette malheureuse, n'a paru être pour quelque chose dans cette affaire; tout se faisoit entre elle et madame de Valmont: mais elle ne doute pas que mon père n'en fût instruit; elle savoit qu'il avoit de fréquens entretiens avec sa nièce: elle les guettoit; elle les a entendus plusieurs fois sans qu'ils le sussent; et M. de Miralbe juroit qu'il aimeroit mieux me voir morte qu'installée dans la maison de M. de Saint-Alban. Lisez ma dernière lettre, mon ami, et vous trouverez la preuve de la perfidie de mon père dans l'aménité avec laquelle il se prêtoit à ce que j'allasse demeurer chez son oncle. Et je me reprochois mes soupçons! Ma femme-de-chambre assure que c'est M. de Saint-Alban qui a sollicité l'ordre de mon enlèvement: elle prétend aussi qu'il avoit de l'amour pour moi, et que mon père, qui s'en étoit apperçu, n'a réussi auprès de lui qu'en excitant sa jalousie. Ce qu'elle m'a dit de la haine de madame de Valmont, passe mon imagination. Frédéric, ce n'est point un reproche que je vous fais: mais c'est pour se venger de vous qu'elle a porté, sans pitié, le poignard dans mon sein; elle vouloit vous punir; elle croyoit donc que mon malheur ne feroit qu'ajouter à votre amour. Si elle se s'est pas trompée, je suis moins à plaindre. Il y a quelque chose de cruel dans l'aveu que je vous fais: je donnerois ma vie pour vous épargner le moindre chagrin; mais renoncer au droit et à la certitude d'être aimée de vous, c'est plus que la vie. C'est par vous directement qu'elle espéroit d'abord me perdre; si vous m'eussiez demandé un rendez-vous, et que je l'eusse accordé, j'étois coupable et punie: vous avez respecté votre Adèle; elle est innocente et accablée. Pouvois-je échapper à tant de combinaisons?

«Que deviendrons-nous? Je n'ose porter mes regards dans l'avenir; je n'y vois rien que la mort de M. de Miralbe: je ne peux la souhaiter. Ce n'est point une consolation de l'attendre. (Non, ma foi, dit Henri en m'interrompant: les méchans vivent long-temps; il semble que le mal qu'ils font les purge.) Je ne sais quels sont ses projets: il a pu me ravir ma liberté, il ne me forcera jamais à l'engager; je doute même qu'il en ait l'espérance. Si l'on pouvoit obtenir de M. de Farfalette les lettres qu'il croit avoir reçues de moi! (_Henri_: Idée juste.) Mais qui voudra maintenant me rendre ce service? Ai-je encore des amis? M. de Florvel... Hélas! comment me croiroit-il à présent digne de son estime? Et s'il ne le croit, à quel titre exiger qu'il se compromette...? Pour vous, Frédéric, au nom de tout ce que je souffre par la haine d'une femme qui vous poursuit en moi, je vous conjure de n'avoir rien à démêler avec cet homme. À quoi vous serviroient ces lettres? À quoi même serviroit-il que M. de Florvel les retirât? Il ne connoît pas M. de Saint-Alban, et c'est lui seul qu'il faudrait pouvoir désabuser. (_Henri_: Nous sommes d'accord.) Mon frère est brouillé avec lui; il se présenterait ces fatales lettres à la main, que M. de Saint-Alban ne le croiroit pas: il a une telle idée de l'activité de son génie, qu'il regarderoit comme une invention ce qui n'est que la vérité. (_Henri_: Je les lui ferai présenter par quelqu'un qu'il croira, quand même elles ne seroient qu'une invention de mon génie.) D'ailleurs, on ne verroit dans sa chaleur à me servir qu'une nouvelle hostilité contre mon père (_Henri_: Elle a raison de moitié; mais elle mérite aussi qu'on la serve pour elle), et je ne veux pas que mon frère éprouve le moindre désagrément pour moi. (_Henri_: C'est mon affaire.) Ma plus douce espérance, en allant chez M. de Saint-Alban, étoit de les réconcilier. (_Henri_: Bonne petite soeur, vous réussirez.) S'il connoissoit l'intérêt qu'il m'inspire, il regretteroit les démarches dans lesquelles ses passions l'ont entraîné; il sentiroit le besoin de devenir raisonnable. (_Henri_: J'ai le temps.) Mais c'est le fils de ma mère; il doit être malheureux.»

En ce moment, Henri posa sa main sur la lettre pour m'empêcher de continuer. Je le regardai; ses yeux étoient humides de pleurs. Étonnant jeune homme! toutes les qualités du coeur, toutes celles de l'esprit, et toutes les passions qui en ternissent l'éclat et souvent les étouffent. Je repris ma lecture.

«Je veux en vain écarter la possibilité d'intéresser M. de Saint-Alban à mon sort; je ne vois que là mon salut. Que ne puis-je vous communiquer cette idée! elle prendrait sans doute dans votre esprit une consistance qu'il m'est impossible de lui donner dans ma position. Mais je vous écris pour concentrer mon chagrin, bien plus que par l'espoir de me faire entendre: je succombe devant les obstacles que leur cruauté a mis entre ma voix et votre coeur. Lorsque M. de Saint-Alban se croyoit le droit de m'accabler, un reste de pitié lui parloit encore en ma faveur; et le couvent où je suis est, je n'en doute pas, bien plus de son choix que de celui de M. de Miralbe. Si je pouvois écarter de moi votre souvenir, et cette indignation que l'injustice inspire à toutes les ames fortes, je préférerois cette retraite à la maison de mon père. On m'y croit coupable; on m'y plaint: les religieuses sont sensibles, aimables même, parce que celle qui les commande est douce, d'un caractère gai, et point du tout minutieuse. On s'efforce de lui ressembler pour lui plaire, et je leur sais bon gré à toutes de respecter le sentiment qui me fait chercher la solitude....

«Bonheur inespéré! on vient de me montrer une lettre de mon frère. Si mes plus chers desirs ne m'ont point abusée, j'ai lu.... oui, oui, c'est de vous qu'il parloit; je l'ai senti à la consolation qui s'est répandue dans tout mon être. Je ne suis plus à plaindre, je ne souffre plus: mon ami, consolez-vous; Adèle a retrouvé son courage. Voyez mon frère, voyez-le souvent; qu'il ne m'abandonne pas. Je ne lui demande pour toute grace que de me confirmer que c'est vous, vous, Frédéric, autrefois l'époux de mon coeur, aujourd'hui.... Adieu; mes pleurs coulent de joie, de tristesse et d'indignation.»

CHAPITRE XLIV.

_Projet détaillé._

«À présent, me dit Henri, nous pouvons concerter nos mesures. Voici les miennes; elles sont simples.

«Je contrefais l'écriture de mon père assez correctement pour avoir plusieurs fois trompé son intendant, quoiqu'il fût prévenu; mais, comme le dit M. de Miralbe, c'est comptes à régler entre nous. Notre nom est le même: ainsi la signature est bonne, et des religieuses, sans sujet de méfiance, n'auront pas même l'ombre d'un soupçon.

«J'écris à l'abbesse un billet très-court pour la prévenir qu'en punissant ma fille, lorsque l'honneur m'en impose la loi, la nature me parle encore en sa faveur; que mon devoir se borne à la priver d'une liberté dont elle a abusé, et non à lui interdire les distractions qui peuvent adoucir son sort. En conséquence, je la prie de lui faire remettre une caisse que je lui envoie. La clef de cette caisse sera donnée à l'abbesse, ainsi qu'une lettre pour Adèle. La lettre ne sera point cachetée: on ne peut agir plus loyalement.

«Faisons d'abord la lettre de mon père à ma soeur, sauf à retrancher ou ajouter à mesure que nos idées s'éclairciront.»

Il prit une plume et écrivit:

«Je vous épargnerai, mademoiselle, bien plus que des reproches; je vous tairai la douleur dans laquelle vous m'avez plongé: un père gémit en s'armant de rigueur, punit et ne se venge pas. Si vous examinez avec soin la caisse que je vous envoie, vous verrez que la main qui a rassemblé ce qu'elle contient n'est pas celle d'un ennemi, mais d'un infortuné dont la tendresse pour vous méritoit une autre récompense. Adieu, mademoiselle. Faut-il que je soupire en pensant qu'il ne m'est plus permis de vous donner un nom autrefois si doux à mon coeur!

«DE MIRALBE.»

«Je compte assez sur l'intelligence de ma soeur, me dit Henri, pour être persuadé que ce qu'il y a d'équivoque dans ma lettre ne le sera pas pour elle; mais je lui réserve un autre avertissement auquel l'esprit le moins pénétrant ne se méprendroit pas. La caisse dont cette épître sera accompagnée renfermera de la musique qui lui sera inconnue, des dessins qui ne seront pas les siens, des livres mystiques et de littérature étrangère qui n'auront jamais été à son usage, et des vêtemens quelle ne pourra reconnoître, ne les ayant jamais portés. Ne verra-t-elle pas que la main qui aura rassemblé tout cela n'est pas celle de son père, et qu'il est nécessaire qu'elle examine la caisse avec le plus grand soin? Vous réfléchissez, Téligny: parlez; quelque idée vous occupe.--Pourquoi n'ajouterions-nous pas à ce qui doit éveiller ses soupçons, quelque chose de plus frappant encore? Si parmi les dessins nous en glissions un qui lui rappelât l'époux qu'elle avoit choisi, le...»

Henri fit un bond, serra ses mains contre sa tête, puis en avança une pour m'engager à me taire. Après quelques instans de silence, il s'écria; «Mon tableau est fait: il ne faut pas le glisser parmi les autres; il faut le mettre en évidence; il faut que sa grandeur le fasse remarquer. Si ce n'est pas assez, nous l'encadrerons, et il aura seul cet honneur. Faites venir un bon peintre; ils ne sont pas rares: qu'il dessine à la hâte l'ange Gabriel, qu'il soigne la figure, que cette figure soit la vôtre. Il vous soutiendra en l'air avec des ailes; rien n'est si facile: qu'à vos pieds il place une femme dans l'attitude de la douleur, mais dont la tête soit entièrement cachée, soit par les mains, soit par ses cheveux épars, n'importe. L'ange la considérera avec intérêt, et, par un geste prononcé, semblera lui annoncer que ses voeux sont exaucés. Au bas, nous écrirons: _Dessiné d'après le tableau du cabinet de M. Frédéric de T..._ Mon ami, ajouta-t-il en riant, un ange, une femme qui pleure, voilà de quoi faire l'admiration de toutes les religieuses: qui sait si vous ne finirez pas par être placé dans le choeur du couvent? Allons, notre caisse me paroît arrangée; passons plus loin. Je vais écrire à ma soeur; ma lettre vous dira le reste. Si vous craignez l'ennui, prenez un livre, car je ne vous réponds pas d'être bref.»

J'allai chercher Philippe pour le prier de me trouver sur-le-champ un peintre, bon dessinateur sur-tout, décidé à passer la nuit s'il le falloit; le prix à sa disposition. Je retournai ensuite près de Henri: il avoit le calme de la confiance; moi, j'éprouvois toutes les angoisses de l'impatience et de l'inquiétude. Voici sa lettre.

HENRI DE MIRALBE À ADÈLE.

«Ma chère soeur, votre liberté, votre bonheur, dépendent en ce moment de vous; il ne faut qu'un instant de résolution, et l'on assure que vous n'en manquez pas.

«Vous aurez été surprise de trouver dans le double fond d'une boîte à crayon des lettres, des pistolets, et quelques pétards bons à amuser des enfans: je vais vous en indiquer l'usage.

«La peur n'est qu'un étonnement prolongé, et rien n'est plus facile que d'effrayer des religieuses: plus on a vécu à l'abri du danger, plus on est foible à son aspect.

«À partir du jour où vous aurez reçu cette lettre, Téligny et moi nous serons toutes les nuits, à onze heures, assez près des murs de l'abbaye pour entendre un bruit un peu violent.

«La veille du jour où vous aurez résolu de quitter le couvent, de dix heures à minuit, jetez plusieurs pétards allumés par votre fenêtre; ce sera pour nous le signal d'être prêts pour le lendemain. Si leur éclat alarme l'abbaye, tant mieux; il est bon de disposer les ames à la frayeur. On parlera, on racontera des histoires qui augmenteront l'effroi. Quand on s'adressera à vous, répondez que vous n'avez rien entendu.

«Le lendemain, de dix heures du soir à deux heures du matin (choisissez l'instant qui vous paroîtra le plus sûr), armez-vous de vos pistolets, marchez vîte, arrivez sans bruit jusqu'à la chambre de celle des religieuses à qui les clefs sont remises chaque soir; approchez d'elle en lui demandant quelques services ou autrement: alors faites-la asseoir devant vous, et tenez-la en respect, en l'assurant que le moindre mouvement qu'elle fera, le moindre cri qu'elle poussera, seront le signal de sa mort; menacez-la de vous tuer vous-même après: montrez-lui l'éternité malheureuse où elle vous plongera; effrayez-la par l'enfer et par l'image de la destruction: en un mot, ne lui laissez ni le temps de se remettre, ni le loisir de faire la plus petite objection; pressez-la; forcez-la non seulement à vous ouvrir les portes, mais à vous accompagner jusqu'à la dernière. Nous serons là.

«Je préviens toutes vos objections. Les pistolets que je vous envoie ne sont pas chargés: c'est vous dire assez que je suis aussi éloigné de vous conseiller un crime, que vous de le commettre; c'est vous annoncer suffisamment que j'ai la plus intime conviction qu'on ne vous résistera pas. Une arme et le bruit de la veille; les portes vous sont ouvertes.

«Nous aurons une voiture, des chevaux, un seul domestique; mais ces détails ne vous regardent pas. Comptez sur le zèle de l'amour et la prudence de l'amitié.

«Maintenant, ma soeur, supposez-vous hors du couvent: devinez où nous vous conduisons. Pas plus loin que huit lieues, c'est-à-dire à Versailles, chez M. de Saint-Alban.»

Je regardai Henri avec autant de surprise que de mécontentement; il ne se déconcerta pas, et me fit signe de continuer.

«Oui, ma chère Adèle, chez M. de Saint-Alban; c'est le seul asyle qui puisse à la fois satisfaire ce que vous devez à la décence et à vos intérêts. Quels que soient les torts de mon père, vous les justifieriez du moment où vous n'échapperiez à son pouvoir que pour vous mettre sous la protection d'un homme qui, quelque digne qu'il soit, par ses sentimens et sa générosité, de votre confiance, ne peut vous protéger qu'en fuyant. Vous ne le voudriez pas; je dis plus, il vous estime trop pour vous le proposer. Cependant, j'atteste ici la mémoire d'une mère qui nous est également chère, si vous n'aviez que le choix de rentrer sous le joug du plus cruel de nos ennemis, ou de chercher dans les pays étrangers un refuge avec Téligny, tout en gémissant du sort qui vous réduiroit à cette alternative, je ne balancerois pas un instant; je confierois votre destinée au sort de votre amant.

«Mais seroit-ce assez pour vous de recouvrer votre liberté? n'avez-vous pas votre réputation à venger? et lorsque les plus infâmes calomnies vous environnent, voudriez-vous donner à M. de Miralbe la satisfaction de dire, «Surprise avec un homme, elle a fui avec un autre»? Pardonnez-moi, ma soeur, d'avoir tracé ces mots: à l'indignation qu'ils auront excitée dans votre ame, jugez s'il vous est possible de balancer.

«On prétend que M. de Saint-Alban est amoureux de vous; je le souhaiterois; l'amour, dans un vieillard, n'est point une passion, c'est une foiblesse; de plus, vous n'en aurez rien à craindre, et vous le verrez plus soumis à vos volontés. Craignez-vous ses importunités? Dans la nécessité où vous êtes de le prendre pour protecteur, les mettriez-vous en balance avec l'éternité silencieuse d'un cloître? D'un mot arrêtez-le; faites-lui, sans détour, confidence de vos sentimens les plus secrets. Il est accoutumé à votre franchise; il respectera votre amour, parce qu'il est pur, et votre constance, parce qu'elle tient à un caractère qui a excité son admiration.

«Les lettres écrites en votre nom à M. de Farfalette sont en ma possession. Vous cherchiez une main digne de les présenter à M. de Saint-Alban: je vous l'ai indiquée; je n'en connois pas d'autre. Si votre vue, si l'accent de votre voix ne devoient pas aller jusqu'au coeur d'un vieillard qui se fait un honneur de son respect pour votre sexe, je vous observerois que la malheureuse qui a écrit ces lettres ne peut échapper; que la peur, la vengeance, ou une récompense sûre, l'engageront à répéter avec plus de détails encore ce qu'elle vous a confié dans sa colère: mais il n'en sera pas besoin.

«Je vous conduirai moi-même chez M. de Saint-Alban. Il m'a fait défendre une seule fois de paroître devant lui; Adèle, vous serez mon motif: il en falloit un aussi grand pour que je fusse tenté de lui désobéir.

«Je ne vous crierai pas: Décidez-vous; je vous dirai froidement: Il n'est plus en votre pouvoir d'hésiter. Ces lettres, cette caisse, envoyées au nom de mon père, découvriront avant peu que vous avez au dehors des amis qui vous servent. De cette certitude à celle que votre réclusion deviendra plus austère, votre sort plus affreux, la conséquence est sûre. (Je regardai encore Henri en frémissant; il me fit de nouveau signe de continuer.) Accusez-moi de ne pas vous laisser la possibilité du refus, de vous forcer à m'obéir; j'y consens. Je connois votre sexe; on ne peut attendre de lui l'audace du nôtre qu'en le réduisant à l'extrémité. Cette extrémité fait sa force, et lui sert d'excuse aux yeux du public. Soyez heureuse; et si l'on condamne votre témérité, je me chargerai du blâme.

«HENRI DE MIRALBE.»

«Eh bien! mon ami, me dit Henri en me frappant sur l'épaule, vous voilà bien pensif; avez-vous quelques objections à faire? J'entends des objections raisonnables, car je devine tout ce qu'un amant peut desirer». Je gardois le silence. «Mon cher Téligny, ajouta-t-il d'un ton à la fois sérieux et rempli d'amitié, mettez la main sur votre coeur, et dites-moi, si vous étiez le frère d'Adèle, comment vous conduiriez-vous? Sûr même de son amour, nourrissant l'espoir d'être son époux, que pouvez-vous souhaiter de plus avantageux pour elle?--Rien, si M. de Saint-Alban n'en étoit pas amoureux.--Croyez-vous ma soeur intéressée?--Au contraire.--Ambitieuse?--Oh! non.--Que craignez-vous donc? M. de Miralbe n'eût point consenti à la marier; l'intérêt chez lui est plus puissant que ne peut l'être la tendresse dans un homme aussi âgé que mon oncle. Je le répète, c'est au plus une fantaisie que le moindre mot d'Adèle dissipera; ainsi votre position se trouvera plus avantageuse qu'elle n'étoit. Je ne vous ferai qu'une question; elle est décisive. Pensez-vous qu'Adèle consentiroit à fuir avec vous? Votre silence équivaut à une réponse. À présent, nommez-moi un autre être que M. de Saint-Alban qui puisse, sans éclat, la soustraire à la puissance paternelle, et je renonce à mon projet». Je n'avois rien à répondre, et je fus obligé de me soumettre. Il me quitta en me recommandant de tout disposer: cela étoit inutile. Nous convînmes que la caisse seroit prête pour le lendemain. Il se chargea de faire faire la boîte à crayons avec un double fond tel qu'il l'avoit conçu, me laissa les lettres qu'il avoit écrites, et sourit en me défendant de répondre à celle que sa soeur m'avoit adressée. Je vous épargnerai, lecteur, celle que j'écrivis; vous savez comme j'aimois Adèle; il falloit en effet songer à son bonheur bien plus qu'au mien pour la presser moi-même de se jeter dans les bras d'un rival. Il est vrai que ce rival avoit soixante ans et plus, qu'il portoit le titre respectable de grand oncle, qu'on m'en avoit sacrifié de plus dangereux; cependant....

CHAPITRE XLV.

_Les hommes._

Si je cédois par nécessité, j'étois bien éloigné d'être aussi joyeux que j'aurois dû l'être avec l'espoir d'arracher Adèle à la tyrannie de son père; car Henri m'avoit inspiré sa confiance, et je ne doutois point du succès. J'aurois préféré tout autre moyen; mais je me sentois incapable d'en concevoir un. J'ai toujours eu plus de vivacité que d'imagination, plus de sensibilité que d'adresse; et quand mon coeur est violemment agité, mes idées se troublent. Ma ressource en pareil cas, c'est Philippe. Je l'appelai, je lui confiai notre projet; et, lui donnant à lire les lettres de Henri de Miralbe, j'attendis que ses réflexions apportassent aux miennes la clarté qui leur manquoit.

«Je ne vois, me dit-il après avoir lu avec la plus grande attention, qu'une seule différence entre M. de Miralbe et son fils: le premier sacrifie tout à son intérêt; le second fait tout servir à ses vues. Quoiqu'il ait dit le contraire, je soutiens qu'il eût trouvé d'autres expédiens, sans le désir de se rendre nécessaire, non pas à vous, non pas à sa soeur, mais à M. de Saint-Alban. Voilà l'idée principale qui l'occupoit.

«Nul doute que l'injustice de ce vieillard à l'égard d'Adèle n'augmente l'amitié qu'elle lui avoit inspirée, et que la conduite atroce de M. de Miralbe n'excite son indignation. De ces deux sentimens, il doit en résulter que, ne voulant pas perdre son neveu par un éclat, il le punira en léguant la plus grande partie de sa fortune à mademoiselle de Miralbe. Son frère est trop éclairé pour ne pas l'avoir senti; et en s'associant inséparablement à l'entrée d'Adèle dans la maison de M. de Saint-Alban, il acquiert des droits à son estime, prépare avec honneur une réconciliation qui lui assure une partie de son héritage. Les moyens qu'il emploie pour arriver à ce but sont dignes d'une ame qui veut forcer l'admiration, et non s'abaisser jusqu'à la prière; mais vous voyez que l'homme ne peut jamais se séparer de lui, et que l'intérêt, quoique d'une manière différente, agit également sur tous. Celui qui a de la fierté ne s'avoue qu'à regret ses motifs, et les cache avec soin aux autres; celui qui est né sans élévation les découvre trop: voilà tout ce qui les distingue.--Mon ami, vous jugez bien sévèrement les hommes.--Je les juge ce qu'ils sont; je me juge moi-même, et je ne les condamne pas.--Vous pourriez vous tromper sur Henri.--Je pourrois, dans ses lettres mêmes, vous donner dix preuves de ce que j'avance; mais il n'en faut qu'une. Il vous a laissé les épîtres qui doivent partir pour le couvent; vous a-t-il confié les billets écrits, au nom de sa soeur, à M. de Farfalette? Ils sont la preuve de son innocence, le gage de sa réconciliation avec M. de Saint-Alban; il les a gardés. Mon cher Frédéric, vous n'avez encore visité que le temple de l'Amour; tout vous a souri: l'âge viendra où vous desirerez entrer dans celui de la Fortune, et vous frémirez.» Mes idées commencèrent en ce moment à s'éclaircir. Philippe continua.