Frédéric

Chapter 20

Chapter 203,683 wordsPublic domain

«Mon cher Téligny, me dit-il avec amitié, mon intention n'est pas d'ajouter à tes chagrins: madame de Florvel et moi nous avons douté aussi long-temps qu'il a été possible de le faire; nous nous refusions même à l'évidence: mais que diras-tu en apprenant que M. de Farfalette se vante d'avoir des lettres de mademoiselle de Miralbe? Il les a montrées à plusieurs personnes, moins par fatuité peut-être que pour se laver du ridicule que lui a donné l'issue de ce rendez-vous.--Des lettres d'Adèle! m'écriai-je: les avez-vous vues, vous?--Non.--Eh bien! elle est innocente; je le répéterai jusqu'à mon dernier soupir: je le prouverai, ou j'y perdrai la vie. Promettez-moi, Florvel, que vous m'aiderez; vous le devez à une infortunée que vos bontés pour elle ont, sans le vouloir, mise sur le chemin de l'abîme où elle est tombée. Florvel, tu es sensible: si Adèle est innocente (et elle l'est), n'a-t-elle pas des droits à la protection de tous les coeurs généreux?--Qu'elle ait tort ou raison, me répondit-il, tant qu'elle t'intéressera, je me prêterai à tout ce qui pourra l'obliger.»

Philippe étoit venu m'avertir que M. de Miralbe le fils avoit appris mon retour avec joie, et qu'il m'attendoit chez lui; je m'y rendis sur-le-champ. Dirai-je la seule pensée qui m'occupoit alors? Je ne songeois qu'aux lettres que M. de Farfalette se vantoit d'avoir reçues d'Adèle: son innocence me paroissoit douteuse, et je ne trouvois plus en moi pour la défendre, la même assurance que j'avois eue quand un autre l'accusoit.

La première chose que Henri de Miralbe me demanda, fut si je savois dans quel lieu on avoit conduit sa soeur; je lui répondis que oui: il me sauta au cou, m'embrassa en s'écriant: «Tant mieux; c'est donc vous qui l'aimez, et, à coup sûr, c'est vous aussi qu'elle aime: un amant rebuté n'est pas aussi actif. J'ai passé chez cet imbécille de Farfalette; sa froideur m'a révolté. Si Adèle eût été capable de se perdre pour un être pareil, je l'aurois abandonnée: il y a quelque tour de mon père dans tout cela. Asseyez-vous, causons, et convenons de nos faits. D'abord vous savez que je déteste M. de Miralbe, c'est un bruit public; il ne me prendra jamais fantaisie de le démentir. Je ne connois pas assez ma soeur pour y prendre un intérêt bien vif; mais je ne lui en suis pas moins dévoué, puisque c'est un moyen de contrarier les vues intéressées de mon père. L'amour d'un côté, la haine de l'autre: voyez, mon ami, si en unissant les deux passions les plus actives, nous parviendrons à notre but. Acceptez-vous l'association?--De tout mon coeur, lui dis-je: soyez mon dieu tutélaire, le protecteur d'Adèle, et commençons par la venger du plus cruel de ses ennemis.--Qui? me demanda-t-il: mon père?--M. de Farfalette, m'écriai-je avec l'accent de la rage: il se vante d'avoir des lettres de votre soeur; il fait plus, il les montre. Que je sois donc au nombre de ses confidens: vous ne refuserez pas de m'accompagner; c'est devant vous que je veux le forcer à une explication dont dépend mon repos.--Doucement, doucement. Il faut en tout, mon cher, du sang-froid. Qui concentre ses passions, acquiert plus de forces; qui s'y livre sans calcul, est perdu. Nous irons chez Farfalette; c'est moi qui m'expliquerai: je peux venger ma soeur sans la compromettre davantage; vous l'anéantissez entièrement si vous paroissez dans cette affaire. Promettez-moi d'être calme; je vous prends à mon tour pour témoin.--Allons, lui dis-je, je vous jure de n'agir que par vous; mais ne perdons pas une minute.»

Nous sortîmes aussitôt. Notre chemin nous conduisoit devant la maison de Florvel; j'engageai Henri à l'admettre parmi nous; il y consentit. Florvel ne fit pas la moindre difficulté pour nous accompagner, et tous trois nous nous présentâmes chez M. de Farfalette. On nous dit qu'il n'étoit pas encore jour; j'insistai: son domestique nous assura qu'il seroit chassé s'il laissoit entrer qui que ce fût avant l'heure prescrite par son maître «Qu'on te chasse donc, lui dit Henri avec gaieté; il força la porte, entra dans la chambre à coucher, tira lui-même les rideaux, nous présenta des siéges en riant aux éclats, et en priant M. de Farfalette de ne pas se déranger. Florvel et moi nous nous regardions avec surprise. Notre hôte étendoit les bras, et avoit l'air de douter s'il rêvoit ou s'il étoit éveillé.

Ce fut avec la même apparence de légéreté que Henri entama une conversation à laquelle il donna bientôt une tournure sérieuse: mais lorsqu'il voyoit M. de Farfalette ou moi prêts à la pousser plus loin qu'il ne l'avoit résolu, d'un mot il la ramenoit au ton de plaisanterie par lequel il avoit commencé. Je n'ai jamais vu d'homme conserver autant d'empire sur lui-même, et en prendre avec autant de facilité sur les autres; du moment que l'on consentoit à l'écouter, on n'avoit plus que la sensation qu'il cherchoit à vous donner. Si dix affaires d'éclat ne lui avoient acquis une réputation de bravoure à l'abri de tout soupçon, on auroit pu croire qu'il cherchoit dans son esprit les ressources que lui refusoit son courage.

M. de Farfalette commençoit la justification de sa conduite par les démarches qu'il avoit faites pour obtenir la main de mademoiselle de Miralbe. «Cela ne me regarde point, interrompit Henri: que vous aimiez ma soeur, qu'elle vous aime; que vous l'épousiez, que vous ne l'épousiez pas; à votre aise. Toute la question se réduit là: on dit que vous avez des lettres d'Adèle. M. de Florvel a parié mille louis que cela n'étoit pas; moi, j'ai accepté le défi: notre argent est déposé entre les mains de Téligny, et nous avons promis de nous en rapporter à vous. Vous êtes honnête homme; nous sommes tous jeunes, et dans un siècle où l'on n'a plus la sottise de placer l'honneur des familles dans la vertu des femmes: j'ai gagé contre celle de ma soeur; ai-je perdu, gagné? Décidez, et tout est fini». M. de Farfalette essaya d'éluder; mais il fut tourné avec tant d'adresse, que non seulement il finit par avouer qu'il avoit des lettres de mademoiselle de Miralbe, mais encore par proposer à son frère de les lui remettre; ce qui fut accepté avec mille éloges sur sa délicatesse et ses succès auprès des femmes. Mon sort étoit décidé; Adèle se trouvoit convaincue de la plus lâche perfidie, et je doutois encore. Florvel me fixoit; je n'osois lever les yeux. Quand M. de Farfalette remit les lettres entre les mains de Henri, par un mouvement que je ne fus pas le maître de réprimer, je m'en emparai; je brûlois de voir de quel style elle écrivoit à un homme pour lequel elle ne m'avoit pas caché son mépris. Que l'on juge de la révolution qui se fit en moi. «Ce n'est pas son écriture, m'écriai-je; regardez, Florvel». L'une après l'autre, toutes ensemble, je les ouvrois, je les montrois; il m'étoit impossible de contenir ma joie. Florvel affirma que la main d'Adèle n'avoit point tracé les billets qu'il tenoit.

«Il est assez singulier, messieurs, nous dit Henri d'un air moitié plaisant, moitié sérieux, que de trois hommes, l'un se vante d'avoir des lettres de ma soeur, que les deux autres en aient reçu assez souvent pour connoître son écriture, tandis que moi je ne peux rien décider. Pourriez-vous m'apprendre, là, sans détour, ajouta-t-il en se tournant vers Florvel et vers moi, à quels titres vous vous établissez juges dans cette affaire?--Moi, répondit Florvel, à titre de protecteur. Mademoiselle de Miralbe étoit l'amie de mon épouse lorsqu'elle ne s'appeloit encore qu'Adèle: j'ai pris pour elle les sentimens d'un frère; et j'affirme que quiconque soutiendra que ces lettres sont d'elle, en aura...--Moi, dis-je en interrompant Florvel, à titre d'homme assez heureux pour l'avoir vue consentir à m'accorder sa main, je jure que le premier qui osera répéter que ces lettres sont de mademoiselle de Miralbe, ne...--Messieurs, interrompit à son tour Henri, une femme à droit de se glorifier lorsqu'elle possède un ami et un amant aussi disposés que vous l'êtes à soutenir son innocence. À titre de frère, je pourrois prétendre aussi à la venger: mais il n'y a pas de doute que ma soeur n'ait été victime d'un complot tramé par un génie infernal; l'honneur également ne nous permet pas de douter que M. de Farfalette n'ait été lui-même l'instrument aveugle et non le complice de ses ennemis. S'il n'avoit pas cru les lettres véritables, il ne me les auroit pas remises avec tant de confiance. Il s'est vanté de les avoir, il est vrai; c'est un tort: mais nous sommes tous un peu plus, un peu moins indiscrets dans nos amours. Une querelle ne changera rien à la destinée de ma soeur; au contraire. Faisons-lui des partisans zélés de tous ses admirateurs, et nous la servirons beaucoup mieux. L'homme qui a prétendu hautement à sa main, qui a contribué à sa ruine sans le vouloir, ne refusera pas d'élever la voix en sa faveur quand il en sera temps. C'est à M. de Farfalette lui-même que je le demande, et je l'estime trop pour douter de sa réponse.»

La réponse de M. de Farfalette ne pouvoit être autre que celle que Henri desiroit qu'elle fût; il protesta que jamais femme ne lui avoit paru mériter autant d'apologistes que mademoiselle de Miralbe, et qu'il sacrifieroit jusqu'à sa réputation pour la défendre. Henri nous força tous à nous embrasser, et nous entrâmes dans une conversation dont il résulta les éclaircissemens que voici.

Un domestique attaché à la maison de M. de Miralbe s'étoit un matin présenté chez M. de Farfalette, et lui avoit remis le billet suivant:

«Je ne m'attendois pas à vous rencontrer hier chez madame de Luçon; je ne peux vous exprimer à quel point j'ai été saisie. Vous paraissiez avoir quelque chose à me dire. Si je ne me suis point abusée, on vous indiquera les moyens de me répondre. Si je me suis trompée!... A. de M.»

Tout homme, quelque peu prévenu en sa faveur qu'on le suppose, n'auroit pas laissé un tel billet sans réponse. M. de Farfalette y répondit en amant passionné et sûr de son fait: il convint qu'il adresseroit ses lettres pour mademoiselle de Miralbe sous une double enveloppe, et qu'il n'y mettroit d'autre adresse que celle du domestique qui se chargeoit de la correspondance. Plusieurs fois il rencontra Adèle dans la société, parut surpris de sa froideur, et lui en fit des reproches par écrit. On ne manqua pas de lui répondre que la prudence exigeoit une contrainte dont on souffroit autant que lui. D'épître en épître, on prolongea jusqu'au jour si fatal à l'infortunée mademoiselle de Miralbe. Le matin même, M. de Farfalette reçut l'ordre de se trouver à midi précis chez la soeur de M. Durmer, dont on lui indiquoit la demeure; le reste n'avoit pas besoin d'explication.

Nous quittâmes M. de Farfalette, Henri de Miralbe emportant les lettres attribuées à sa soeur; Florvel, aussi joyeux de la savoir innocente qu'effrayé de la profondeur du complot dont elle étoit la victime; et moi, moins à plaindre depuis que je n'éprouvois plus le tourment de douter du coeur d'Adèle: j'étois bien encore assez malheureux sans cela.

CHAPITRE XLIII.

_Nouvel éclaircissement._

Henri de Miralbe me reconduisit chez moi. «Vous voyez combien je suis complaisant, me dit-il; je n'ai encore travaillé que pour vous: il est temps de songer à ma soeur. Ne me sachez aucun gré de la préférence, ajouta-t-il en souriant; il étoit nécessaire de vous mettre en état de me seconder: j'ai besoin d'un amant, et non pas d'un jaloux.--Parlez; je suis prêt à tout: j'espère vous prouver que mon courage...--Du courage! c'est la vertu de ceux qui n'en peuvent avoir d'autres; voilà pourquoi elle est tant estimée. De l'adresse, du sang-froid, de la persévérance sur-tout, et les lettres-de-cachet, les abbayes, les prisons d'État même, ne sont plus que des difficultés, et non des obstacles. Mais il est temps, je crois, que vous m'appreniez le couvent où ma soeur a été conduite». Je ne le lui eus pas nommé, qu'il s'écria: «Excellent! c'est presque un lieu de plaisir; on s'y occupe beaucoup des intrigues du monde, et je puis déjà vous y promettre une amie pour Adèle. Voici le fait.

«La duchesse de... n'a que vingt-six ans; elle est jolie, spirituelle, vertueuse, ou plutôt sans passion, si l'on en excepte celle du jeu, qu'elle porte jusqu'à la fureur: elle joue ses diamans, ses robes, son linge, ses terres, celles de son époux; elle se joueroit elle-même. Quand elle a compromis la fortune du duc, il la fait renfermer; quand elle est renfermée, il va la voir, prêche, pleure: elle promet de ne plus jouer, reparoît dans le monde, recommence bientôt, retourne au couvent. Elle y est en ce moment pour la troisième fois, par ordre du roi et à la sollicitation de son époux, qui ne peut vivre loin d'elle. Heureusement pour ma soeur, la même abbaye les renferme. M. le duc, qui n'a aucun reproche à faire à son épouse, du côté des moeurs, qui ne craint pas qu'elle se ruine avec des religieuses, veut qu'elle jouisse de toute la liberté compatible avec sa position. Elle écrit et reçoit ses lettres sans être obligée de rendre aucun compte; elle voit même ses amis au parloir...--Si je pouvois, m'écriai-je involontairement...--Quoi? dit Henri; vous présenter à elle, et faire servir à une intrigue d'amour une femme titrée qui ne conçoit pas même que l'on puisse rien aimer que les cartes? Vous seriez bien habile. J'ai l'honneur de la connoître assez particulièrement pour croire qu'elle ne m'aura pas oublié. Tout ce que nous pouvons desirer maintenant est de rassurer Adèle; laissez-m'en le soin: madame la duchesse de... accordera sans peine à un frère ce qu'elle refuseroit à tout autre.»

Il prit une plume, écrivit, et me présenta la lettre suivante:

«MADAME,

«Je n'ose vous rappeler toutes les folies que nous avons ensemble débitées sur le pauvre genre humain; vous seriez bien capable d'en rire encore: mais moi, je ne ris plus depuis que l'injustice vous a ravie à la société; vous en étiez l'esprit: aussi sommes-nous bien ennuyeux depuis que vous avez cessé de nous animer.

«J'ai encore un autre sujet de tristesse. Mon père a mis le comble aux bienfaits dont il accable sa famille, en faisant renfermer ma soeur. Je ne la connois pas, et elle m'intéresse: cela vous paroîtra bizarre. Engagez-la à vous raconter son histoire; il y a vraiment de quoi piquer votre curiosité.

«L'infortunée a été entraînée dans un précipice qu'il lui étoit impossible d'éviter. Elle se croit abandonnée du monde entier; rassurez-la, je vous en conjure: dites-lui qu'elle n'a perdu aucun droit à l'amitié, à l'estime de ceux dont elle compte l'opinion pour quelque chose: elle a de commun avec vous de ne mettre aucun prix à celle des sots. Dites-lui que si son frère partage l'injustice de M. de Miralbe, c'est pour en être comme elle la victime, mais qu'il mettra tout son bonheur à la réparer.

«J'ai l'honneur d'être, etc.»

_P. S._ «Vous prier de l'aider à me faire parvenir un mot de sa main, ce seroit trop de hardiesse, et je n'ose vous le demander.»

* * *

«Cette lettre, me dit Henri, répond-elle à vos desirs?--Non, il me semble que vous auriez pu davantage intéresser la sensibilité de la duchesse.--Oui, la sensibilité d'une femme qui n'a d'autre passion que le jeu! J'ai piqué sa curiosité, et j'ai frappé plus juste. Mon ami, voyons les hommes tels qu'ils sont, sur-tout quand nous voulons les faire servir à nos projets. Je vous réponds que ma lettre ne restera pas sans réponse. Chargez-vous de la faire porter par un domestique, dont vous soyez sûr; un domestique vous m'entendez bien: n'allez pas vous aviser d'être vous-même ce domestique-là; vous gâteriez tout, sans vous procurer la moindre satisfaction, à moins que ce n'en soit une bien grande pour vous de rôder autour des murs d'un monastère, d'éveiller les soupçons, et peut-être d'exciter M. de Miralbe à faire transférer ma soeur dans un cloître plus éloigné et d'un accès moins facile. Ne doutez pas que, dans les premiers jours sur-tout, il ne fasse éclairer vos démarches: affectez de vous montrer, paroissez calme; que mon père s'endorme dans une douce sécurité, et je me charge du réveil. Il croit triompher; mais je lui prouverai que, tant qu'on vit, on n'est pas un héros.--Vous êtes donc bien sûr de soustraire Adèle à sa cruauté?--Oui, si elle le veut.--Par grace, confiez moi votre projet.--Mon projet! le connois-je moi-même? J'en avois un, bon d'abord; les lettres retirées des mains de Farfalette l'ont renversé pour faire place à un meilleur: maintenant j'en ai cent qui tous peuvent réussir, qui tous sont subordonnés aux circonstances, aux localités, et, plus que tout, aux dispositions de ma soeur. On dit qu'elle a de l'esprit?--Beaucoup.--Un caractère prononcé?--Oui.--Du courage»? Je lui racontai la scène du parc chez M. de Nangis; j'exaltai le sang-froid qu'elle avoit conservé dans un moment où ma négligence à désarmer mon fusil auroit pu lui coûter la vie. Henri sourioit; sa figure annonçoit que mon récit confirmoit ses espérances: mais il ne voulut entrer dans aucun détail jusqu'au moment où il recevroit des nouvelles de sa soeur, soit directement, soit indirectement. En vain je le pressai; il répondit gaiement qu'il n'aimoit pas à dépenser son imagination en conjectures, et qu'un projet conçu, discuté et abandonné, étoit de l'esprit perdu.

Il exigea que je lui jurasse de nouveau que je n'entreprendrois rien sans son aveu: je lui promis de ne rien faire sans le prévenir. Il me quitta. Une demi-heure après, Charles étoit sur la route de Dourdan, avec ordre de s'arrêter dans cette ville, d'aller à pied porter à l'abbaye la lettre adressée à madame la duchesse de... et de ne pas revenir sans réponse, ou du moins sans avoir tout fait pour en obtenir une. Quinze à seize heures suffisoient, même en supposant qu'on le fît attendre: je les passai dans la plus grande agitation; elles s'écoulèrent, et Charles n'étoit pas de retour.

Henri de Miralbe, aussi pressé que moi, vint me voir: mais loin que ce retard lui donnât de l'inquiétude, il en tiroit un augure favorable; il assuroit que si mon domestique ne devoit rien rapporter, il seroit déjà revenu. L'événement prouva qu'il avoit raison. Charles arriva quelques heures plus tard que nous ne l'attendions, et nous remit les lettres suivantes.

LA DUCHESSE DE... À HENRI DE MIRALBE.

«Votre soeur est charmante. Sa douceur la fait aimer. Son silence désole toutes nos religieuses, qui auraient bien voulu apprendre ses aventures d'elle-même. On aime si fort, dans les couvens, à s'entretenir des dangers que l'on court dans le monde! Vous qui êtes bon, devinez pourquoi. Je lui ai communiqué votre lettre. Elle l'a lue, relue, puis lue encore avec une émotion qui alloit jusqu'aux larmes. Pauvre petite! Aussi timide que son frère (je lui demande pardon de la comparaison), elle n'osoit implorer ma protection pour vous écrire. Je suis venue à son secours, et j'ai bien fait. Il auroit fallu lui servir de secrétaire. À l'énorme paquet que je vous envoie, jugez de la besogne. En une année, je ne promettrois pas d'en écrire autant. Elle vouloit que j'en prisse lecture. J'ai refusé: j'aime mieux qu'elle me conte tout cela. Vous savez comme j'aime la causerie. Adieu, monsieur. Je m'ennuie à coup sûr ici plus sérieusement que vous dans le monde.»

_P.S._ «Si vous tenez quelques anecdotes qui méritent la peine d'être écrites, envoyez-les-moi. Je les aime assez; madame l'abbesse en raffole.»

ADÈLE À HENRI DE MIRALBE.

«Je vous remercie, mon frère, de ne pas m'abandonner: prenez ma défense avec courage; je suis innocente. Dans un temps plus heureux, jamais, jamais on ne vous accusa devant Adèle sans qu'elle élevât la voix en votre faveur; et c'est sans doute un de ses crimes auprès de M. de Miralbe. Votre lettre a ranimé mes esprits: je craignois que _ceux dont l'opinion est nécessaire à mon repos_, ne se laissassent tromper par mes accusateurs: qu'ils me conservent leur estime, c'est la seule chose à laquelle il me soit permis de prétendre après le scandale affreux... Mon frère, lisez la lettre que je vous envoie; elle n'avoit pas été écrite pour vous: un sentiment au-dessus même de l'espérance me forçoit à confier mes peines à qui ne pouvoit plus les adoucir. Faites-en l'usage qu'il vous plaira; votre amitié me répond que vous exaucerez les voeux d'une infortunée dont le coeur est trop pur et l'ame trop désintéressée pour n'être pas capable de la plus vive reconnoissance.»

ADÈLE À FRÉDÉRIC.

«Où êtes-vous, vous à qui je n'ose plus donner un nom qui m'étoit si cher? Adèle n'a point trahi ses sermens, et cependant l'intrigue la plus affreuse est parvenue à élever une barrière éternelle entre elle et celui qu'elle ne cessera jamais d'aimer. Mon ami (ce titre du moins m'est encore permis) je suis déshonorée, perdue dans l'opinion des hommes; et telle est ma position, que j'aurois en main mille preuves irrécusables de mon innocence, et que ces mêmes hommes ne me pardonneroient pas d'en faire usage. Mon père est mon accusateur, mon juge et mon bourreau. Mon père... Coeur méchant, quand le remords ne te déchireroit pas, tu seras encore plus malheureux que ta victime. Ennemi cruel de tes enfans, sans appui dans la vieillesse, la soif de l'or qui te dévore, sera un jour et tout à la fois l'écueil de ta réputation et la punition de tes crimes. Cette espérance... Perfide bonté! devrois-tu descendre jusqu'à la foiblesse? Quand je voudrois n'éprouver que le besoin de la vengeance, l'avenir de cet homme excite ma pitié.

«Mon ami, qu'avez-vous appris de mes malheurs? Si vous me croyez innocente, vous êtes bien à plaindre; si vous me croyez coupable... Frédéric, cela n'est pas possible; non, quand tout se réunit pour accabler Adèle, une voix s'élève dans votre coeur et vous dit: Elle t'aimoit; elle t'aimera jusqu'au dernier soupir: en renonçant même à l'espoir, elle tient encore à son amour; son amour est son existence.

«L'époque de votre retour est passée; vous êtes à Paris, je n'en doute pas: vous avez vu la soeur de M. Durmer; vous savez... Ô mon Dieu! combien j'ai souffert! combien je souffre encore! Quelle intrigue infernale! Quand mes observations et mes pressentimens m'avertissoient que le précipice étoit sous mes pas, je m'effrayois sans pouvoir m'empêcher d'y tomber. Comme ils m'auront enveloppée de calomnies! Le monstre! L'abominable femme! Écoutez, Frédéric; c'est un de leurs complices qui les accuse.